Triptyque d'un soir de juin.

 

I

 

L'appartement se situe dans un bel immeuble en retrait du centre ville, à côté d'un parc. Un de ces immeubles modernes dont le hall d'entrée est dallé de marbre et tapissé de grands miroirs. Un appartement où dans les films des années 70, Belmondo ou Delon, alors les rois du flingue et de la cascade, rejoignent de superbes créatures : blondes hitchcockiennes, lascives ou glaciales selon la scène, à la différence qu'elles maîtrisent moins bien la langue de Shakespeare que les héroïnes des films du maître du suspense, et se déshabillent plus facilement sans que l'intrigue le nécessite vraiment. Enfin, vous voyez le genre d'appartements, quoi.

 

Les parents de Fabrice sont partis pour le week-end dans leur maison de campagne (qui est à la mer, Ouistreham). L'appartement est libre. Fabrice y a convié quelques amis. C'est une fête qu'il organise sans autre prétexte que la joie de se regrouper un samedi soir, dans les premiers beaux jours de juin, avant que les résultats du baccalauréat ne dispersent tout ce beau monde vers les fringants tâtonnements d'un destin.

Aux alentours de minuit, on compte une quinzaine de personnes, peut-être davantage, dans le vaste séjour. Les meubles impossibles ont été poussés contre les murs ou déménagés dans la chambre des parents. Il ne reste plus au centre qu'un espace labyrinthique de canapés (en modules) et de tables basses. Les cendriers sont posés à même le sol, dans la brousse d'un tapis échevelé dont les poils blancs donnent l'apparence d'une forêt de céleri rémoulade. Une fille beaucoup plus jeune que la moyenne passe toutes les dix minutes pour ramasser les cendriers, puis les pose avec un sourire glacial, irritée, sur le plateau de verre d'une table basse. On écoute : If I was your girlfriend, de Prince. Quelqu'un dit que cette chanson est géniale, sans expliquer pourquoi.

Loin de la salle de séjour, à l'autre extrémité d'un couloir : le calme d'une chambre avec un lit très bas, qui occupe presque toute sa surface. Une jeune fille blonde au corps très fin, à la Nastassja Kinski, est étendue sur le lit ; prostrée dans une robe rouge marquée de deux longs plis soyeux et crissants comme des vagues. La porte est entrouverte.

Matthieu entre dans la chambre, il s'énerve contre la fille qui ne bouge pas, qui s'emmure dans l'inhospitalité de cette chambre qui n'est pas la sienne, qui stagne obstinément la tête plaquée contre le dessus de lit ; plaquée c'est tout ce qu'elle peut faire, alors qu'elle préférerait l'enfouir certainement.

Vu du dessus, c'est le volume des cheveux blonds épars, la fille gisant dans sa longue robe rouge comme dans la tristesse.

Matthieu se lance dans un discours avec une violence que je ne rattache à aucun événement le précédant, sans doute une dispute entre eux, un manque d'attention qui selon l'humeur de l'un ou de l'autre a pris des proportions tragiques dans l'escalier : son propos c'est que l'amitié est la valeur la plus importante de toutes, et que les liens qu'il noue avec ses amis (masculins) sont cent fois supérieurs, indéfectibles et valables, que ceux qu'il n'aura jamais avec les filles.

Les filles, c'est elle. Tout d'un coup, elle est devenue plurielle. Mais ça ne la rend pas plus forte pour autant.

Matthieu poursuit son concept de la religion de l'amitié. Il n'emploie pas le terme religion, mais c'est ça l'idée. Les filles, c'est elle, mais également cette autre, nouvelle venue, qui trône dans le salon, déjà largement entourée, sollicitée, courtisée et qui bouscule tout le monde avec sa beauté inédite, sauvage mais, rassurons nous, identifiable et éduquée.

Des yeux gris foncés, patinés comme une piste d'auto-tamponneuses où viennent s'encanailler à peu de frais les jeunes gens de bonne famille.

Cette fille précipite mon départ. J'ai dix-huit ans, et ça ne me dit rien de m'abreuver là où tous les autres viennent poser leurs gros sabots. Surtout si elle les laisse faire, si elle s'en amuse. C'est l'époque où je commence à lire. Autre chose que les barbituriques scolaires. Les démons, Dostoïevski. Je suis très marqué par Stavroguine. Je ne comprends pas tout, mais suis très impressionné par l'attitude de Stavroguine.

Au moment où Matthieu pénètre dans la chambre, je m'y trouve déjà, à l'autre extrémité du lit, là où s'entasse une pile de vestes et de blousons. Je suis venu chercher mon manteau. Matthieu me voit, et sans se démonter me prend à témoin, me demande si je suis d'accord avec lui, sur les vertus de l'amitié tellement plus irréprochables, tellement plus solides que la brièveté d'une liaison amoureuse. D'une voix douce au possible je lui dis que bien sûr, je suis d'accord avec lui, puisque je suis un garçon et de surcroît son ami. La fille ne bronche pas, la révélation soudaine de ma présence doit la plonger dans un embarras un peu honteux, mais c'est trop tard maintenant pour se redresser, sécher ses larmes et faire comme si rien n'était. Matthieu semble heureux de ma réponse. Une grimace de satisfaction traverse son visage. Tu vois! hurle-t-il à l'intention de la fille, Thomas est d'accord avec moi! Il essaye de passer l'autre main - celle qu'il ne referme pas sur son verre de Malibu-orange - dans les cheveux de la fille, mais son geste est encore trop brutal, empreint de son agacement. La fille ne réagit pas. Cela se passe quand j'ai dix-huit ans - tous les convives à cette soirée ont à peu près le même âge - or à dix-huit ans les types ont en perspective toutes les aventures formidables, amoureuses, érotiques qu'ils vont avoir dans leur vie, que leur majorité va leur offrir, il n'y a pas encore de rétrécissement.

La plupart ne s'embarrassent pas du tragique, le fuient comme la peste, ne s'attachent pas à une seule fille ou alors par paresse, faute de mieux ; ou par tempérament, parce qu'ils en ont - déjà - assez bavé comme ça, et qu'ils en baveraient, autrement.

J'ai dix-huit ans, je quitte la soirée. L'immobilité est pesante au-dehors, la nuit n'apporte aucune fraîcheur. J'ai dans la tête la fille aux yeux gris qui trône dans l'agencement modulable de la salle de séjour, et la fille en robe rouge qui pleure dans la chambre à l'écart. Aucun des garçons ne me paraît mémorable pour lui-même.

 

 

 

II

 

 

Les reproches exprimés ou envisagés, c'est-à-dire figurés par l'expression du visage, se sont précipités dans la cage d'escaliers. Lui pour s'en dégager, en finir une fois pour toutes, elle pour les fixer, les approfondir, buter dedans toute la soirée. La porte s'est ouverte et Matthieu a plongé directement dans ses amis - comme on remonte à la surface, suite à une longue traversée en apnée. Il s'est précipité vers Fabrice avec démonstration, en ouvrant les bras de cette manière expansive et un peu artificielle qu'ont les types de s'embrasser au commencement des films de gangsters, ceux-là même qui s'entre-tueront avant le générique final.

Elle a tourné un peu à l'aveuglette dans le salon, sans s'asseoir sur le canapé, malgré l'invitation. Fumée de cigarette piquante, fenêtre ouverte sur le balcon qui n'apporte aucun air, ne dilue rien. Quelqu'un, une fille qu'elle ne connaît pas, a posé une question indiscrète sur leur relation, une question un peu vacharde sauvée du rang de l'indiscrétion par ce ton détaché de la politesse, ce miel dans la voix ; très forte cette fille, redoutable.

Matthieu a pris les devants, a répondu rapidement en la minimisant, elle, dans leur relation ; en l'éloignant le plus possible de lui dans l'existence, dans le monde souverain et... publicitaire...que crée toute réponse donnée à toute question (personnelle) posée.

Elle se sent maintenant dispensable, et dans ce contexte, niée. Elle finit par se réfugier dans une chambre où s'entasse sur le coin d'un lit très bas - qui occupe pratiquement toute la surface de la pièce - blousons (cuir) et vestes (daim, velours, lin). Elle s'est jetée à même le lit qui, sous le poids du corps, a accusé un léger rebond ; trop faible cependant pour endosser la valeur d'un soupir. Chiffonnant sa longue robe rouge, comprimant sa poitrine. Elle voudrait enfouir sa tête le plus profond possible dans la matière un peu rêche du couvre-lit, mais tout ce qu'elle sait faire c'est la plaquer. Elle pense à elle, enfant, à l'arrière d'une auto, sur le trajet des vacances avec ses parents ; la marque d'un coussin ou d'une serviette sur l'appui desquels on s'étend, et qui tracent un petit relief échauffé sur la joue, au sortir d'une plongée fabuleuse, d'un coup comme ça, dans le sommeil.

Elle ne dort pas. Elle ne sait même pas si elle voudrait qu'il vienne (s'excuser). Un temps monstre s'écoule, une demi-heure peut-être.

Elle ne remarque pas qu'à présent, depuis une minute ou deux, il y a une autre personne - un corps étranger - dans l'espace restreint de la chambre, qui se tient droit, près des manteaux, une présence lunaire. Elle ne le remarque pas jusqu'à ce que Matthieu fasse à son tour irruption dans la pièce, précédé de sa voix sentencieuse et agacée, son verre d'alcool à la main et qu'il s'anime à nouveau, qu'il prenne un second souffle à la vue de cette tierce personne. C'est un garçon dont on lui a dit, répété même, qu'il serait présent ce soir. C'est-à-dire que, dans les conversations, Matthieu et les autres ont insisté sur le fait de la présence de ce garçon, ce soir-là. C'est un de ses amis à lui. Un ami récent. Il n'est pas de la même bande que ceux qui se trouvent dans le salon, ou, à la rigueur s'il les connaît tous, c'est de manière individuelle. Pourtant il joue un rôle de catalyseur, c'est ce qu'il lui semble à elle, un rôle essentiel, intuitif. Il est venu dans la chambre pour prendre son manteau. Elle a un peu honte d'offrir ce spectacle devant ce garçon, bien que s'il pût y avoir une sorte de tribunal dans la pièce d'à côté, si chacune des personnes présentes y compris ce garçon eût pu juger Matthieu coupable à son égard et le forcer à devenir tendre, à l'aimer davantage, et, pourquoi pas, pour toujours, malgré le ridicule, elle ne l'eût pas empêché.

Matthieu se penche sur le lit et passe une main dans ses cheveux, un geste si faux et si désagréable qu'elle se sent salie, qu'elle voudrait retirer cette main pataude et grossière, ce qu'il fait de lui-même, de toute façon, très rapidement. Les deux garçons quittent la pièce l'un à la suite de l'autre. Elle ne sait pas combien de temps s'écoule avant qu'elle ne réapparaisse dans le salon, après avoir trouvé la salle de bains, et s'être passé de l'eau sur le visage.

 

 

III

 

La journée avait été chaude, des courses en ville avec sa mère, une traversée qu'elle aurait bien faite pieds nus si on le lui avait permis.

Une fois à l'intérieur, dans le salon, elle se laisse bercer par les sollicitations comme depuis des temps très anciens, c'est ce qui lui semble. Elle a appris à se faire adorer, avant de savoir marcher, encore que cela, se faire adorer, dût certainement lui demander un moindre sens de l'équilibre. C'est très plaisant parce que pour le moment elle est la plus belle, elle est sur la plus haute marche du podium. Il y a très peu de filles à cette soirée, ou alors elles ne comptent pas dans cet espace administré principalement par les mâles. Une fille plus jeune, habillée passe-partout, prend un air agacé pour ramasser les cendriers posés à même la moquette, certainement la petite sœur du garçon qui reçoit. Il y a un grand type roux très drôle, qui fait l'attraction un moment, parce qu'il a été barman l'été dernier dans un club, alors c'est lui qui s'occupe des boissons derrière le mini-bar, et les autres le vannent parce qu'il met du Malibu coco à toutes les sauces.

Un type fin, assez séduisant, s'extasie devant la chanson "If I was your girlfriend", une chanson de Michael Jackson ou un chanteur de ce style ; il fait quelques chorégraphies, codées comme des hiéroglyphes, devant un miroir. Il y a un garçon bizarre qui part très vite, très tôt, avant minuit. On lui a présenté très chaleureusement, comme quelqu'un d'exceptionnel, mais en toute honnêteté elle ne lui a rien trouvé de franchement exceptionnel. Des yeux verts et des mains de pianiste, comme on dit. Il ne lui a pas vraiment adressé la parole, juste un regard, étrange, non identifiable. En fait il ne s'est même pas assis près d'elle - maintenant le salon tout entier s'organise autour d'elle - n'a profité des présentations ni pour prendre une place stratégique à ses côtés, ni pour entamer la conversation, comme eût fait n'importe quel garçon, avec plus ou moins de finesse d'ailleurs. Les autres sont plutôt mignons, plein de prévenances, ils sont jeunes, divertissants, ils boivent beaucoup et rient très fort. Ils n'arrêtent pas de parler les uns des autres, de raconter des anecdotes, de se renvoyer des marques d'affection en se chamaillant, une sorte de religion de l'amitié, bien qu'à aucun moment on n'ait employé ce mot de religion, mais c'est ça l'idée. Ils parlent des vacances qui arrivent, très proches, une affaire de quelques semaines. Aucun d'eux ne travaille pendant ces deux mois. Il y a trois des garçons qui partent ensemble, sur une île, dans la Méditerranée, puis tout le groupe se retrouve en août en Bretagne, selon une habitude qui a l'air, elle aussi, ancestrale. Ils sont tristes parce qu'à la rentrée, chacun part étudier de son côté : Paris, Bordeaux, ou les Etats-Unis.

Une fille blonde très fine et très jolie, à la Nastassja Kinski, vêtue d'une robe rouge purpurine, sort d'on ne sait où, comme d'un rêve.