Henri Potier à l’école de France.

 

 

 

Le jeune Henri Potier se prépare à rejoindre l’école de France. En ce premier septembre, jour de rentrée, il est sur le quai de la gare, voie 9 ¾, une voie aussi chimérique qu’un départ ou une arrivée de train en temps et en heure, en compagnie d’autres enfants qui, anxieux et frigorifiés, rêvent une dernière fois stupidement aux longues vacances qui s’achèvent, et se demandent bien à quelle sauce ils vont être mangés sur les bancs de l’école de France.

 

-       Salut ! dit le jeune rouquin qui prend place à côté d’Henri dans le compartiment. Je m’appelle Ronald.

 

-       Moi c’est Henri. Henri Potier.

 

-       Ah ? C’est la profession de ton père ? Ton père est potier ?

 

-       Pas du tout. Est-ce que je te demande si ton père à toi travaille chez MacDo ?

 

On parle souvent des amitiés indéfectibles qui se nouent lors des voyages en train, ici ça déraillait dès le départ. Pourtant l’atmosphère se détendit quand les deux jeunes adolescents s’aperçurent qu’ils descendaient à la même station, celle de l’école de France. On va se farcir quelques années ensemble, autant être bons camarades, comme le dit un proverbe tibétain.

 

-       Il parait que c’est une très bonne école, s’enthousiasme Ronald. C’est mon oncle Garcimore qui m’y a inscrit. Tout comme lui, je veux devenir magicien. Je ne savais pas qu’il y avait une section poterie.

 

-       Scrogneugneu, s’échauffe Henri, je ne veux pas du tout devenir potier, c’est mon nom de famille qui est comme ça. C’est le principe du nom de famille, tu le choisis pas. C’est pour ça que je veux aller à l’école de France, pour être libre de mes choix et devenir quelqu’un par moi-même.

 

-       Bah ? Libre de tes choix par l’éducation…Hum…Tu sais il parait que quand t’arrives ils te mettent un chapeau sur la tête qui décide dans quelle classe tu vas, alors tes grandes idées…C’est quoi ta matière préférée ?

 

-       Celle qu’on désintègre.

 

-       Ah oui, moi aussi…

 

Les deux nouveaux camarades commençaient à bien sympathiser. Ils parlaient de choses et d’autres, du réchauffement climatique, de l’évolution du cours du baril, et de la suppression de la publicité sur France télévisions qui avait dû être réalisée par un magicien chevronné. Tout en discutant, ils grignotèrent la boîte de Pépitos que la tante d’Henri avait glissé dans son sac.

 

-       Zut, on a tout mangé, y aura plus rien pour le goûter.

 

-       T’en fais pas, dit Ron, on aura nos baguettes cet après-midi.

 

-       Mais je ne sais pas si on saura s’en servir tout de suite !!!

 

-       Hé bien on a qu’à s’inscrire au Caté. Quand on a oublié sa baguette, c’est un bon cours où on parle de la multiplication des pains…y a qu’à appliquer la formule aux Pépitos…

 

Gare Saint Lazare, c’était l’effervescence : des mères de famille en panique réajustaient les chemises de leur progéniture, vérifiaient une dernière fois le contenu des cartables, c’était un tohu bohu à la fois sympathique et oppressant au travers duquel Henri et Ron durent se faufiler. La ville s’ouvrait devant eux, tentaculaire et taciturne. Après avoir traversé la place des horloges et longé quelques rues, ils se retrouvèrent rapidement devant le bâtiment du collège.

 

Mais, à leur grande surprise, la porte était bloquée par une barricade derrière laquelle s’élevaient les voix véhémentes de jeunes collégiens excités. « Non, non, non, à notre exploitation, oui, oui, oui, à notre éducation ! ».

 

-       C’est ça, les formules magiques ? Demanda naïvement Henri.

 

-       Je ne crois pas, je crois qu’ils bloquent le collège. Y a une pagaille monstre. Oh, regarde la banderole : Rentrée différée à cause des manifestations !

 

-       Mais ce n’est pas possible !! S’inquiéta Henri. Il faut absolument que je rentre à l’école. Y a toute une histoire qui m’attend. Et cinq tomes !  Et Hollywood qui trépigne ! C’est pas possible. Faut faire quelque chose ! Faut forcer l’entrée. » 

 

Devant lui, une jeune fille lui barra le passage. Belle et offensive, elle avait les cheveux bruns ébouriffés, de petits seins très hauts sous son t-shirt blanc à l’effigie des Sex Pistols, et de mignonnes taches de rousseur qui constellaient son visage.

 

-       On fait grève. L’école est fermée. Circulez !

 

-       Mais c’est impossible ! Y a mon histoire qui m’attend !

 

-       Comment tu t’appelles ?

 

-       Henri Potier.

 

-       Ah, eh bien tu ferais mieux de retourner d’où tu viens, et d’aider ton père dans son atelier.  

 

-       Mais mon père n’est pas potier !!! C’est pas moi qui ai choisi mon nom… !!!

 

-       Arrête de geindre ! Moi, c’est Hermione, déléguée de classe des troisièmes, et au syndicat des élèves depuis l’année dernière. On a voté la suspension des cours, on barre le passage, l’école est fermée.

 

-       Mais mon histoire ?

 

-       Quoi ton histoire ? Hé bien t’en auras une autre d’histoire, fais preuve d’imagination pour une fois ! Allez ouste, ou si tu veux te rendre utile, graffite le mur avec une formule !

 

-       Allez, on s’arrache, intervint Ron en tirant Henri par le bras et l’entraînant à l’écart, t’en fais pas pour elle, c’est rien qu’une moldus !

 

-       Une molle du quoi ?

 

-       Allez viens je te dis !

 

C’est tout penaud que Ron et Henri rebroussèrent chemin en direction de la gare. Ron essayait de consoler Henri pour ses cinq tomes et tout ça, et même s’il y aurait probablement tenu un rôle important, il fallait se faire une raison, il n’y aurait pas d’Henri Potier à l’école de France. Pas aujourd’hui, en tout cas. Tandis qu’ils traversaient de nouveau la place des horloges et que Ron s’épuisait en consolations, le jeune Henri qui, de tout le trajet, était resté prostré dans un silence sombre et contemplatif, sortit de son mutisme pour demander :

 

-       Ron, dis-moi, je voudrais te demander quelque chose : Est-ce que les femmes sont magiques ? »