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Giacometti veut casser la figure à Sartre !!

Pour Alberto, c’est sans cesse une question de distance. Le souci de la distance. Entre sa pensée et ses mains. Entre ce qui apparaît et ce qui s’éloigne. Entre son œil, ses doigts et la matière. Entre ce qui vient de lui et l’autonomie de ce qui survient. Trouver la bonne distance aussi dans la vie. Avec les amis, avec les femmes. Habiter la distance. Entre son coeur et ses paroles. Entre la promesse et la trivialité. Entre la silhouette, le coin de la rue, et le regard empli d’un soi apeuré et puissant. Les distances, il en est le champion. C’est de la distance que naît quelque chose de préférable à la distance. Alors même si, parfois, malgré leur insoutenable dureté, ces distances le protègent, dans mon roman il n’a de cesse de vouloir les abolir, surtout quand il devient urgent de traverser Paris pour aller casser la gueule à Jean-Paul Sartre. 

Ce type veut écrire. Des romans. Ce type veut baiser. Des femmes. Et La femme. Il veut aussi être un gourou. Comme tous les gourous, il veut baiser. Et être suivi. Suivi sans trop bouger. Montparnasse-Saint-Germain. Pourtant, s’il tombe sur Alberto il va être forcé de cavaler. Alberto veut lui refaire le portrait. Rien de bien surprenant, pour un sculpteur. Sauf qu’Alberto est économe. C’est tout son art, ça. Et pour Jean-Paul, il veut même faire l’économie de la matière. Juste lui refaire le portrait avec son poing dans la gueule. Tout ça, c’est dans 37, étoiles filantes. 

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Ce type avec un oiseau sur le crâne, c’est Henri Pierre. Il porte un prénom français à l’ancienne. Du genre composé. Mais pas moderne comme un « Jean-Paul ». Un « Jean-Paul » qui sent la liberté, le mouvement, le « Je fais ce qui me plait et je vous emmerde ». Non, Henri Pierre a un prénom qui fleure bon le catéchisme et le pensionnat. Les vacances sages des bords de mer. D’un côté ou de l’autre de la Manche. Plutôt de l’autre car Henri Pierre malgré tout son maintien, sa distinction, ses dîners chez les Mauriac et le fait d’être épinglé à jamais dans l’histoire de l’Art pour avoir présenté Picasso à Gertrude Stein et permis de faire décoller ce bon dieu de cubisme, Henri Pierre a une faiblesse. Un truc qui le tue. Qui le rend pâle comme un linge. Qui fait de son ventre, de son coeur et de ses jambes un magma de pâte à mâcher. Il peut quitter précipitamment une assemblée, perdre tous ses moyens, saigner du nez ou écrire un poème secret, tellement secret, au contact d’une anglaise qui lui plait. Il est dingue des jeunes anglaises. Il peut donner sa vie pour une anglaise. La première fois que l’on fait sa connaissance dans 37, étoiles filantes, il est à l’arrière d’un taxi qui file vers Montparnasse. Les frères Giacometti ont fait une connerie. Les frères Giacometti sont en prison et il faut les tirer de là. Voilà, ce type a une grande classe aristocratique, un charme au-dessus des autres, et tout ce que la destinée lui propose c’est d’être le larbin de l’histoire de l’art. 

Cette fille, elle rend dingue Artaud. C’est dingue comme elle le rend dingue. Dans tout Paris on dit qu’elle l’allume, qu’elle le fait courir. Il fait de longues allées et venues boulevard Raspail en ne songeant qu’’à cette fille. Impossible de se la sortir de la tête. Totalement possédé. Alberto, ça le fait bien marrer. Il dit : « Je croyais qu’Artaud avait été ensorcelé par les indiens tarahumaras lors d’un voyage au Mexique ? » On lui objecte que l’amour non partagé est le pire des envoûtements. « Oui, dit Alberto, sauf que Leiris m’a raconté que l’une des qualités des indiens tarahumaras est de pouvoir courir cent kilomètres par jour sans éprouver la moindre fatigue, alors j’imagine que ce n’est pas un problème pour Antonin Artaud de courir après Anaïs… », «Elle se comporte comme une véritable petite allumeuse », lui dit-on encore. « Oh, fait Alberto, si tous les gens qui se désirent couchaient ensemble au moins une fois ils seraient moins tourmentés par la suite. C’est comme avec le chocolat, quand on y goûte c’est délicieux mais on arrive plus vite qu’on croit à saturation ». Cette photo a été prise en 36. Une année plus tard, on retrouve Anaïs, mystérieuse et délurée, errant dans une fête qui réunit le tout Montparnasse. Alberto est présent. Jean-Paul aussi. C’est même dans le chapitre final de 37, étoiles filantes.