Dinorama.

 

Vous savez pourquoi le Stetson ça se porte le bord à la lisière des yeux ? Non, vous ne savez pas ? Qu’est-ce qu’on vous apprend à l’école ? J’ai bien fait de pas y mettre longtemps les pieds si c’est pour passer à côté des rudiments de l’existence. Bon, je vous la fais courte, le Stetson ça se porte avec le bord à la lisière des yeux pour pouvoir mater en douce les jambes des filles. Si vous ne savez pas ça, c’est même pas la peine d’engager la conversation. Allez voir ailleurs si j’y suis. Oh, et quand on le remonte un peu, le Stetson, bien au-dessus des sourcils, c’est pour viser les fesses. D’une simple pression de l’index sur le chapeau on passe des jambes aux fesses, ni vu ni connu. Bon, qui a envie d’être ni vu ni connu ? Certainement pas moi. Et puis faut mieux vous habituer avec le Stetson parce quand vous êtes connu on finit toujours par vous faire porter le chapeau. Demandez à Marilyn si elle n’a pas une tête à chapeaux ? Enfin, vaut mieux avoir la tête du papeau, que celle du carton. Je prendrai bien quelque chose à boire, moi. Tiens, voici la jeune femme qui vient avec son mètre pour mesurer mon tour de tête. Hey je vais lui dire : C’est moi qui pourrais être votre maître mademoiselle ? Ou alors : J’ai pas la grosse tête, vous confondez avec mon pote Frankie. En même temps, vu d’ici, elle n’a pas l’air d’avoir une bobine à la déconne. Par contre ses jambes ! C’est sûr qu’elle marche dans une église en Italie toutes les fresques elles tombent du mur ! Oh je ne sais pas si c’est bon ce que je viens de dire parce que je crois que les fresques c’est quand c’est peint sur le mur, alors ça peut pas tomber. J’y connais pas grand-chose, les seules églises dont je me souvienne c’est celles de las Vegas, alors. De toute façon, avec une fille, je préfère parler mariage que peinture. Je suis désolé si ça parait confus ce que je raconte c’est juste que je sens qu’on va m’enlever mon Stetson d’une minute à l’autre, et c’est toujours une opération délicate de changer de chapeau, les gentlemen savent ça, parce qu’un chapeau ça tient les idées en place, et moi j’ai tellement d’idées qui me traversent la caboche, que c’est toujours une opération risquée. Même si l’idée principale que vous devez avoir, je veux dire si vous êtes ce genre de zouaves à n’avoir qu’une seule idée par jour, en toutes circonstances, c’est fuir. C’est pas de la lâcheté ou quoi que ce soit, mais fuir c’est vraiment l’idée la meilleure qui puisse servir dans le plus grand nombre de situations, la preuve quand on dit de quelqu’un qu’il y est resté, c’est pas bon signe.

Voilà la jeune femme aux longues jambes douces. D’une petite pression du doigt je peux voir l’étiquette qu’elle a épinglée sur sa courte blouse, avec son prénom écrit dessus. Melinda. C’est quoi cette manière d’avoir son prénom inscrit sur sa blouse ? Ça dénature le plaisir des présentations, c’est encore à l’homme de faire tout le travail ! Et si je lui arrache sa blouse elle perd son identité par la même occasion ? Qu’est-ce qu’ils ne vont pas inventer pour opprimer les gens ! Vous avez fait votre choix monsieur ? Oui. Quand on a des jambes comme ça, le visage c’est vraiment pour la forme ! Je suis sûr qu’elle est blonde. Je devine ça à sa voix et aussi aux chaussures qu’elle porte. C’est un truc que j’ai. Je vous expliquerai comment faire en sortant du magasin, si vous allez nous chercher un truc à boire, et si j’y pense encore, parce que je vous dis : j’ai tellement d’idées que parfois ça glisse, ça se chevauche. Je préfère quand ça se chevauche que quand ça glisse, d’ailleurs. J’indique à la beauté le chapeau que j’ai repéré sur le portant à chapeaux. Un beau Stetson noir Zephyr fedora que je mettrai la semaine prochaine pour aller chanter au Sands hôtel. Si Dieu veut. J’appelle toutes les filles beauté, ça m’évite de m’attacher à une seule. Ça y est, elle me retire mon chapeau. J’aime pas trop ça. Dans Some came running, je le garde tout du long, par superstition. La beauté s’éloigne pour aller me chercher un Zephyr Fandora qui convienne à ma tête. Walsh ! Raoul ! Vous la verriez s’éloigner dans la réserve à chapeaux ! A côté, John Wayne dans le dernier plan de la Prisonnière du désert a l’air d’un travelo ! Cette fille c’est de la graine de top model. Tiens, dans le film d’Hataway, Five card stud, Bob Mitchum et bibi on porte des revolvers qui s’appellent des break-top model ! Ah, ah, ah. Après, dans le plan suivant, on a des colts 45 mais qui s’en soucie ? L’important c’est que le méchant soit dessoudé à la fin. Et qu’il se relève après le générique pour qu’on aille trinquer au bar ! C’est dur de trouver plus méchant que Robert Mitchum ! Quand il joue un gentil comme dans Out of the past, il faut vraiment pour contrebalancer trouver une gueule de salopard encore plus probante. Bon, heureusement, y a Kirk Douglas. Je vais vous dire moi, je vais surtout vous le dire si vous allez nous chercher quelque chose à boire parce que là je commence à avoir la gorge aussi sonnée qu’un crotale en plein désert, je vais vous dire qui aurait une gueule de méchant encore plus crédible que Kirk Douglas. Vous n’avez pas deviné ? C’est Frankie ! Sauf que Frankie il veut presque jamais jouer les ordures. Dans les films, s’entend. Ou alors les ordures existentielles, les écrivains, comme dans le film de Minnelli. N’empêche que moi aussi j’ai joué les écrivains chez Minnelli ! Un peu mon neveu ! Vous n’êtes pas mon neveu parce que mon neveu serait déjà aller nous chercher à boire ! Un numéro du tonnerre, le film avec Judy Holliday. Pas Johnny Hallyday ! Judy Holliday ! Bande de français incultes ! Hé bien dans ce film de Minnelli je joue un écrivain qui finit par écrire, alors que Frankie dans Some came running il joue un écrivain qui n’écrit pas. Genre en proie à des démons à côté desquels ceux de Dostoïevski c’est Riri, Fifi, Loulou ! A moins que je confonde avec les Karamazov, là. Bon, je crois que pour Frankie et moi c’est vraiment des rôles naturels de jouer des écrivains. Pas besoin d’écrire des mauvais bouquins pour le prétendre ou de faire des simagrées comme ces aliénés psychiatriques de l’Actor’s studio. Allez, quoi, allez nous chercher à boire avant la fin et c’est promis je vous chante : You’re nobody till somebody loves you. Qu’est-ce qu’elle est bien roulée la pépée à chapeaux ! Le genre d’ouragan qui loin de me refroidir va pourtant empêcher ma tête d’exploser ! Je lâcherais bien de l’iodure d’argent dans ses nuages. Qu’est-ce que je racontais, là ? Ah oui, sur les écrivains et les alcooliques. La frontière est mince parce que si l’alcoolique c’est celui qui n’arrête pas de boire son dernier verre, l’écrivain c’est celui qui est toujours en train d’écrire sa première page !

Bon, alors, elle revient, ma petite blonde ?! Dieu que j’aime les blondes. Tiens je parie que si le Christ revient, il sera blonde. Parce que lesGentlemen prefer blondes, et qu’après ce qui s’est passé la dernière fois, si le christ revient il aura envie que ses apôtres soient des gentlemen ! Tous sans exception !

Si ça se trouve, vu le temps qu’elle met à fouiner dans sa réserve, le Christ va revenir avant que j’ai un chapeau sur la tête. Elle a de la chance d’être blonde, sinon je serais déjà parti à Atlantic City. Je suis bien content de vivre aux States pour ça, question esthétique, je veux dire je serais malheureux au Japon. Hey, faut pas me laisser trop longtemps sans chapeau, je préfère avoir les idées au frais, plutôt que ça s’évente. Tiens qu’est-ce qui me passe par la tête encore ? Quoi ? Ah oui, dire à mon bookmaker de rien miser sur le bourrin qui s’appelle Marilyn. Avec un nom pareil il est capable d’aller directement à l’abattoir pendant que les autres entrent dans la course. Ou s’il y va pas de lui-même, les autres le pousseront. Ça me fait penser à ce poète français que ma fille Deana est en train d’étudier à la fac, Antonin Artaud, un poète pour adolescents lobotomisés du gland qui a écrit le Suicidé de la société. Ils manquent d’ampleur ces français. Tu comprends pourquoi Anaïs Nin elle lui a mis un vent à Artaud. C’est sur Marilyn Monroe qu’il aurait dû écrire. La suicidée des studios. Là, ça aurait eu du chien ! En attendant, ils ont filé son nom à un canasson, les tarés. Pauvre Marilyn. Elle me voulait pour Something’s got to give. Vacherie de vie ! On se tire au sort, puis le sort vous tire dessus. Voilà ! C’est ce qui me vient à l’esprit quand on m’enlève mon chapeau et que je pense aux hommes ou aux chevaux : vacherie de vie ! Et puis l’existence c’est comme un film dont le réalisateur serait Billy Wilder, on ne dit jamais à l’acteur principal quand et comment ça va se terminer, même s’il lui est permis de le supposer. Moi, quand la fin arrivera, je demanderais encore une ou deux prises.

L’embêtant c’est que si votre vie elle est dirigée par Billy Wilder, elle peut être un chef d’œuvre vénéneux comme Double indemnity, vous mener en bateau comme Sabrina, ou être une merde infâme comme Kiss me stupid. Quand je pense dans lequel des trois j’ai joué, ça me déprime.

Parfois, les gens ils croient que c’est parce que je suis trop torché que je m’arrête en plein milieu d’une chanson, en vérité c’est parce que l’alcool commence à diminuer ses effets et que me revient le sourire de Marilyn quand elle me veut pour Something’s got to give, ou bien son sourire d’avant, il y a bien longtemps, quand je l’ai rencontré avant que Frankie et tous les zouaves de Washington mettent leurs pattes dessus, alors c’est trop dur à supporter le sourire de Marilyn au milieu d’une chanson. J’arrête les frais. Ça me glace le sang. Ce que vous ne savez pas vous, parmi tous les trucs que vous savez maintenant par exemple comment et pourquoi on doit porter son Stetson, le bord à la lisière des yeux, c’est que pendant une chanson on peut aussi penser à des tas de trucs. Et c’est mieux d’ailleurs de penser à des tas de trucs, comme Marilyn, ou les beaux jours avec la famiglia le long du fleuve Ohio, parce que si tu t’arrêtes sur les paroles d’un de tes titres, la plupart du temps c’est niaiseux à se flinguer. Même quand c’est marshmallow, même quand c’est beau en apparence, tu finis par te faire dévorer. Oh là je vire encore sur une autre idée, vivement qu’elle me trouve mon chapeau ! En même temps, c’est pas une idée neuve, le pays d’Oz, ça finit toujours par te pourrir à la gueule. C’est Minnelli qui en parle bien dans ses films, faut dire que sa Dorothy Gale était devenue Miss Barbituriques 68 ! Bon, je me sens abandonné, le christ revient pas, la blonde itou, quant à vous on ne sait pas si vous avez perdu la clé du minibar ou quoi. J’espère que vous n’êtes pas en train de lire dans les transports en commun parce que je peux toujours courir pour mon verre sinon. Et me traitez pas d’alcoolique obsessionnel, avec toute l’eau qu’a vu mon père, il papa, en faisant la traversée pour venir en Amérique, j’ai bien le droit à quelques verres ! Pour rétablir la balance, pour tenter de stabiliser le paysage ! Tiens, revoilà la jolie pépée qui apporte un Stetson noir adapté à mon tour de tête. On commençait à prendre racine, mademoiselle. Oh vous savez quoi, je vous prendrais bien cinq chapeaux pour les offrir aux nouveaux petits puceaux du label de Frankie : les Kinks. Avec des chapeaux, ça leur donnera vraiment du style, autre chose que ces coiffures hippies où les cheveux longs tombent devant les yeux uniquement pour masquer les problèmes dentaires des jeunes. Tiens, qu’ils aient un dixième de la vie sexuelle que j’ai menée, et après ils pourront vraiment chanter : You really got me. Comment ça si je connais les Kinks ? Oui mademoiselle, on est dans le même label. Un autographe, bien sûr. Un autographe des Kinks ?! Alors ça c’est la meilleure, elle m’a pas reconnu ou quoi ? Elle n’a pas la télé ? Jamais vu un western ? Pourtant si elle est de la génération de ma fille, je suis sûr que sa chambre et sa vie sentimentale confondues c’est Little big horn ! Je suis Dean Martin, mademoiselle. Mais appelez moi Dino ou allez me cherchez un verre. Les deux me font autant plaisir. Jamais pendant le travail ? Vous n’appelez jamais quelqu’un Dino pendant le travail ? Je déconne, miss. Ce soir alors, pour prendre un verre ? Ce soir vous êtes fermé ? Y a pas que ce soir si je puis me permettre. Ce soir vous allez écoutez Bob Dylan parce que lui au moins c’est un véritable poète ? Ouais, vaguement entendu parler. Mais si on est un authentique poète, pourquoi chercher à être écouté ? Les vrais poètes se contentent d’être lus à mon sens. C’est un crâneur, votre Dylan. Allez venez ce soir chérie, on joue à Atlantic City avec le Rat Pack, il nous manque une souris. Non merci ? Ça alors, me prendre une veste alors que je viens chercher un chapeau ! Si les blondes ont la mentalité des brunes maintenant, autant faire carrière au Japon ! Ok, capito, donnez-moi le Stetson que je le fixe sur ma tête et on en parle plus. Non, pas besoin de miroir, ça va, c’est ce qu’on appelle le style ! Je me tire. J’ai de nouveau les idées bien en place, une seule à la fois, et celle qui me vient à l’esprit c’est mon idée principale : la fuite. Parce que n’oubliez pas les jeunes que quand on reste quelque part, y a des chances que ce soit pour de bon. Oh, et en passant, merci pour le verre.