On ne se souvient pas du goût des baisers.

 

 

- Vous attendez Basile ? Je suis certain qu’il est dans sa chambre à essayer une quantité impressionnante de hauts de survêtements. Je lui ai dit cent fois qu’il n’était pas convenable de sortir quelque part attifé comme l’as de pique en compagnie d’une… »

Ici, il s’arrêta dans son élan pour scruter la jeune personne qui se tenait face à lui, assise bien sagement sur un coin de canapé en s’efforçant de prendre le moins de place possible, il la scrutait avec un regard qui l’englobait toute entière et pourtant s’appliquait à survoler certaines zones, par pudeur, évitant soigneusement de détailler la finesse du buste, la beauté foudroyante des clavicules, la naissance des seins et le noir ciseau de ses jambes.

-  Avec une jeune beauté. » Conclut-t-il en toussant pour s’éclaircir la gorge, ce qui produit l’effet de secouer un corps long et déplié des pieds jusqu’à la tête.

-  Ah, commenta-t-il encore, j’avais oublié qu’on puisse être malade…de ces maladies-là, vous voyez."

Et puis, se maîtrisant, il s’autorisa à froncer les sourcils et lissa une moustache imaginaire. Son corps tout entier poussa un ouf espiègle de soulagement. La jeune fille et lui venaient de faire connaissance.

Elle devait avoir dans les dix-sept ans environ, se tenait comme une petite chose fière et anxieuse sur l’extrémité du grand canapé en cuir qui avait tout de la banquette arrière d’autocar rafistolée en bizarrerie esthétique. Mille choses impatientes bourdonnaient à son esprit mais elle s’en voulait surtout de ne pas s’être levée à temps, comme sa mère le lui avait apprise, quand le jeune homme d’environ 27 ans avait surgi dans la pièce, bien que pour dire la vérité elle ne l’avait pas vu vraiment surgir, c’est comme s’il s’était matérialisé par enchantement, détaché de la teinture suspendue qui occupait tout un mur du salon, enveloppé dans son espèce de kimono pourpre. Le genre de type qui s’habille en kimono et vous fait tout un speech sur les convenances ou non de sortir en survêtement. A première vue il était ici chez lui, dans son appartement, mais c’est comme s’il donnait l’impression d’être étranger où que son regard se porte, et la jeune fille n’avait pas assez d’expérience pour deviner et comprendre que c’est l’impression que peut donner n’importe quel type en terrain familier et conquis dès qu’on lui met entre les pattes une créature charmante.

Pour rattraper son manque total de politesse – elle estima que se lever maintenant eût parut d’une maladresse honteuse et ne suggérât autre chose qu’un mouvement d’impatience, elle lui décocha un de ses sourires irrésistibles qui semblait danser au-dessus d’elle et donnait à son visage des airs de friandise existentielle.

-  Ah d'accord. Il vous arrive de sourire, fit-il remarquer avec une perplexité pour le moins étrange. Vous devez être bien jeune encore, mademoiselle ?

-  Oh ! Pas très éloigné de vous ! répliqua-t-elle gentiment, du tac au tac.

-  Vous trouvez ? Il y a certains samedis comme aujourd’hui où je sens le poids de bien de mes vies successives peser sur mes épaules. Faites voir vos épaules ? Oh elles sont si légères, observa-t-il, vous avez encore beaucoup de vie devant vous."

Il cherchait maintenant quelque chose, avec une obstination maladroite, comme si ce retour à ses activités remplaçât tout aussi bien une autre partie de phrase, et, tandis qu’un silence embarrassant commençait à poindre et prendre autant d’épaisseur qu’un tapis, il fit part tout haut de ce qui le préoccupait.

-  Je cherche depuis une heure le flacon de nourriture à poisson. J’ai dans ma chambre un de ces poissons rouges à caractère de cochon, vous n’imaginez pas. Je cherche son flacon de nourriture. Je vais l’agiter au bord de son aquarium et au dernier moment me raviser vous comprenez, c’est une punition bien cruelle pour un poisson affamé mais n’allez pas vous faire des idées s’il vous plait. Il le mérite. »

Il la regarda de façon à juger si elle était en mesure de comprendre.

- Je crains qu’une petite drôlesse dans votre genre n’arrive ici un jour sous je ne sais quel prétexte et se mette en tête de glisser dans sa poche Hannibal pour le remettre au fleuve. Il y a beaucoup de filles militantes en ce moment vous ne trouvez pas ? On ne peut pas faire un pas dans la rue sans voir un joli minois sous un bonnet péruvien. Des filles qui se cherchent une cause. Ou pour lesquelles toutes les causes sont bonnes pour justifierleurs petites compromissions...

- Il est là-bas sur la table, cria-t-elle en étendant le bras dans un geste de bonne volonté et aussi avec un petit signe instinctif de triomphe.

Il parut surpris. Heureusement surpris. Puis il regarda ce bout de bras blanc qui s’échappait de ce corps bien sage et fixait la direction où se trouvait l’aliment pour poisson. Et, de s’attacher à ce bras blanc imperturbable et volontaire, il ressentit une vive douleur.

-  C’est exactement ça que je cherchais. Vous avez un don de synthèse extraordinaire, mademoiselle. Dans le fouillis de cet appartement, vous trouvez tout de suite ce que je cherche. »

Elle parut ravi. Odilon oublia complètement le flacon et concentra toute son attention sur elle.

-  Je vous aime bien parce que vous êtes différente, dit-il avec confiance et émotion. Vous savez, j’observe beaucoup les jeunes filles. Je pense que la plupart ne se soucient que d’une chose : traverser l’existence en jacassant. Elles ne veulent pas d’un grand amour. Et puis elles ne sauraient pas quoi en faire. Il n’y a pas de sac assez grand pour que ce soit transportable. Alors tout ce qui leur plait c’est traverser la vie en jacassant. Evidemment, seule, en terrain hostile, on ne peut pas vraiment savoir. Ce ne sont que des suppositions. Tenez, je voudrais vous confier quelque chose de l’ordre du secret. Si vous le souhaitez bien sûr ?"

Elle eut un mouvement de la tête affirmatif qui devait vouloir dire : bien sûr.

- Je crois que je suis tombé très amoureux d’une de vos congénères. Je ne la connais pas vraiment mais plus les jours passent, plus je mets tous mes espoirs en elle, en la possibilité de notre rencontre, et je ne sais pas du tout comment faire. Parce que le jour où je vais la rencontrer pour de vrai je vais arriver avec tant d’espoirs que peut-être je ne la reconnaitrais même pas… » Le front du jeune homme s’était plissé. Trois petites vagues. Elle venait de l’écouter comme une enfant devant sa première grenadine. A cet instant elle aurait voulu trouver une solution pour lui, de la même manière qu’elle venait de poser ses yeux sur le flacon de nourriture à poissons, de la même manière c’est-à-dire à toute vitesse. Tout d’un coup il changea de sujet, à l’oblique.

- On vous a déjà dit que vous aviez beaucoup de magnétisme ? Et un port de tête admirable. Vous me faites penser à Sumudu Jayatilaka. Toute mignonne comme elle. C’est une chanteuse originaire du Sri Lanka. Si vous saviez le temps que j’ai passé dans les moments d’aéroport à essayer d’approcher Sumudu Jayatilaka…

- Les moments d’aéroport ? répéta-t-elle avec étonnement.

- Oui, entre une heure et deux de la nuit, vous savez, j’appelle ça les moments d’aéroport. Je cherchais Sumudu, la tête plaquée contre l’oreiller, à demi-conscient, dans un état indescriptible...

- S’il emploie tout le temps le mot indescriptible ce n’est pas un hasard, claironna Basile qui venait d’arriver. C’est parce que mon grand frère est écrivain et son mot préféré est devenu le mot « indescriptible » comme ça, du coup, ça lui évite la description.

- Mon petit frère a un humour indescriptible, dit Odilon. Je vais prendre congé. Bien charmante personne, Basile. Nous avons eu un moment merveilleux mademoiselle. Je t’en prie ne l’emmène pas dans ces petites sauteries débiles pleines de garçons suffisants qui imitent les façons des gens qu’ils voient au cinéma.

Basile eut un petit sourire exagéré à l’attention de la jeune fille, l’air de dire : « Voici le spécimen qu’est mon grand frère ! » D’ailleurs on croyait ce dernier parti sur sa lancée, mais il réapparut un instant dans l’encadrement de la porte du couloir pour dire :

- Hannibal le poisson rouge, mademoiselle. Je ne vais pas lui donner une miette de sa nourriture. Il m’a menti sur un tour vous savez. Alors je vais le forcer à recommencer depuis le début. Heureusement que dans notre cas nous ne sommes pas obligés de recommencer depuis le début si nous mentons sur un tour. Enfin, il y en a pour qui ça marche comme ça. Vous et moi, nous sommes dispensés ! »

Basile oscillait entre l’amusement et l'agacement.

- Je crois que tu as tapé dans l’œil de mon grand frère, dit-il à la jeune fille une fois qu’il entendit la porte de la chambre claquer pour de bon.

- Il a l’air très intelligent, répondit-elle.

- Oui. C’est lui qui m’a appris les accords de guitare.

-  Il en joue bien ?

-  Non. Il n’en joue pas du tout !" Répliqua Basile comme étonné par la question. "Il veut devenir écrivain. Enfin, il voulait. Mais maintenant il a changé d’avis et il part pour les Etats-Unis, alors il s’est mis en tête de faire sa tournée d’adieux : à Paris, au quartier, aux filles qu’il a aimées. Et je crois qu’il n’a plus très envie de partir. Il aimerait beaucoup envoyer la partie de lui qui a envie de partir là-bas, et rester ici avec la partie de lui qui a envie de rester. C’est pour ça qu’il est dans cet accoutrement et qu’il étudie tous ces bouquins, en espérant pouvoir acquérir le don d’ubiquité par la méditation… »

Elle demanda :

- C’est quoi le don d’ubiquité ?

Il désigna une pile de volumes posée sur le tapis en poils. Et il ajouta :

- Il cherche des solutions dans des livres. Moi aussi tu sais je cherche des solutions.

- Dans des livres ? demanda-t-elle encore.

-  Non, dit-il fièrement, moi je vais faire de la musique, du rock ! Je vais chercher la solution dans l’attitude.

Il remonta la fermeture éclair de son haut de survêtement Adidas. Enfila son blouson de cuir par-dessus.

- Je suis prêt, dit-il. On peut descendre affronter l’hiver.

-  Nous ne sommes encore qu’en automne, protesta-t-elle dans un petit rire."

Il eût un mouvement d’épaules un peu triste, très mélancolique.

- Oh, c’est ce qu’on verra. »

Et ils filèrent par l’ouverture du living qui donnait directement sur le couloir et la porte d’entrée.