Le sombre amour de Jacques Mesrine.

 

 

Il n’y a plus qu’à Montréal je suppose que l’on trouve encore des hôtels cinq étoiles face à des banques internationales, généralement ils préfèrent s’implanter devant des panoramas pittoresques, des couchers de soleil, des criques fabuleuses, des guerres dans l’air comme on le dit des orages.

C’est la réflexion qu’il se faisait quand on toqua à la porte. Tout de suite il détacha son regard ; un regard occupé à dévorer l’étendue comprise entre deux de ses doigts qui tenaient écarquillées les lattes métalliques des persiennes, et il se tourna vers sa visiteuse. La longue dame brune avança d’un bloc, comme si elle venait à lui double, son ombre et elle dans le même pacte.

-      Vous n’êtes pas Jacques Mesrine, dit-elle immédiatement dans un grand état d’émotion.

L’homme parut embarrassé. Ne sachant pas quoi faire pour la retenir, il bredouilla :

-      Je suis…Je suis le Jacques Mesrine québécois ! Ce n’est pas négligeable. J’ai des coupures de presse si vous voulez voir…ils disent tous que je suis le Jacques Mesrine québécois.

-      La presse ne fait plus vendre, fit-elle, dédaigneuse.

Il risqua un pas précipité vers elle.

-      Mais vous êtes venue, vous êtes quand même venue… alors que Jacques Mesrine est mort…

-      C’est quoi la mort ? Qu’est-ce qu’on en sait d’abord ? » jeta la longue dame avec autorité.

Elle eût un regard circulaire pour la pièce qui n’avait pas besoin de ce regard pour paraître étonnamment sombre.

Elle ôta un gant noir qu’elle posa sur une table apprêtée pour dîner ; un dîner pour deux. L’homme fit un geste rapide pour indiquer à un molosse qui se tenait impassible dans l’arrête d’un mur de s’approcher et lui servir une coupe de champagne.

-      Vous êtes en planque, dit-elle. C’est ça ! En planque et au champagne dans un hôtel cinq étoiles, bravo !

-      C’est là où on trouve le plus de truands », rétorqua-t-il essayant d’être spirituel. Elle accueillit sa réponse avec une petite moue hautaine.

-      Ce n’est pas dans ce genre de boîtes que nous avions rendez-vous avec Jacques !

-      Pourtant vous êtes quand même venue.

-      C’est à cause de Montréal. Et aussi parce que je ne crois pas ce qu’on a raconté, là, du côté de Clignancourt, ça arrangeait beaucoup trop de monde tout d’un coup.

-      Je suis fan de votre chanson L’île aux mimosas. Et aussi celle qui dit : Ma plus belle histoire d’amour c’est vous. C’est bien trouvé.

-      Les fans et les criminels c’est effectivement la même chose, répondit-t-elle d’un air détaché. Sauf que la plupart des uns restent contemplatifs tandis que les autres passent à l’acte.

-      Je voulais venir à un de vos récitals vous savez, mais avec toute la flicaille…

-      Vous auriez dû venir. Personne n’aurait prit le risque de vous arrêter dans un de mes théâtres. C’est impossible. »

Il y eut un temps de silence entre eux, on entendit le rotor effrayant d’une sirène retentir dans la nuit, puis s’éloigner.

-      Et puis je voulais savoir, reprit l’homme, savoir si c’était vrai ce qu’on raconte, cette rencontre qu’il y aurait eu entre le vrai Jacques Mesrine et vous, ici, à Montréal, les lettres qu’il vous aurait écrites.

-      Le fait que je sois venue devrait vous suffire. Maintenant, ne me faites plus perdre mon temps et dites-moi ce que vous voulez.  

-      J’ai un problème. Le genre de problème dont je ne peux pas leur parler. » Il fit un signe indiquant le molosse qui avait rejoint son coin d’ombre. « Le genre de problèmes qui peut remettre en cause mon autorité de chef, et là c’est un truc que je ne peux plus me permettre à ce niveau de jeu, le genre de problèmes que vous seule puissiez comprendre. Voilà, je vous explique. Ça fait deux semaines que j’aurais dû cambrioler cette banque, la planque est parfaite, tout était parfaitement étudié, il aurait juste suffi de deux journées à boucler le scénario, et puis à force de planquer, ici, dans cette chambre, j’ai commencé à m’intéresser à l’immeuble d’à côté. Comment dire, dans l’immeuble d’à côté, il y a une toute jeune femme. Et je n’arrive plus… (il chuchotait maintenant pour ne pas se faire entendre de son porte-flingues) je n’arrive plus à me concentrer sur la banque…je leur fait croire à tous qu’il y a encore des trucs à vérifier… et je suis en train de perdre ma furieuse autorité de Jacques Mesrine québécois à cause de la jeune femme de l’immeuble d’à côté.

-      Qu’attendez-vous de moi au juste ? dit la chanteuse Barbara de sa voix inimitable, le regard rauque.

-      Que vous me disiez ce que je dois faire. Qui je dois choisir entre la banque ou Zoé. Parce qu’elle s’appelle Zoé. Je me suis renseigné vous savez. J’ai prétexté qu’elle devait travailler à la banque, qu’il nous serait utile de connaître les horaires de ses allées et venues. Je voulais l’inclure dans l’histoire de la conquête de la banque pour que ce soit un peu moins la routine…

-      Je comprends ça. Jacques aurait compris ça parfaitement, ajouta-t-elle, conciliante.

-      Merci, c’est très gentil ce que vous venez de dire. J’ai tellement voulu devenir le Jacques Mesrine québécois. Mais vous savez, vous devez me croire je serais né japonais j’aurais voulu devenir le Jacques Mesrine japonais, pas un de ces voyous brutaux et quelconques, non, pour ça vous devez me croire. Et ce que je voulais savoir c’est comment Jacques aurait réagi. On a dit qu’il n’y avait pas seulement les lettres, qu’en plus des lettres qu’il vous écrivait, il vous apportait des bijoux, qu’au moment où il était vraiment obsédé par vous, avant de vous rencontrer, ici, à Montréal, il réservait une partie du butin pour vous seule.

-      On raconte n’importe quoi. En revanche, ce qui est vrai, c’est que les hommes sont toujours obsédés par les femmes avant qu’ils ne les rencontrent. Après, c’est une autre histoire. Votre Zoé, si j’étais elle, je me méfierais davantage de vous que toutes les banques de Montréal seraient bien inspirées de le faire.

-      Ne soyez pas sarcastique. C’est assez pénible comme ça. Je ne sais pas quoi choisir entre attaquer la banque et continuer à observer les allées venues de cette jeune femme, à la savoir là, si distante et pourtant à portée. Je voudrais vivre avec elle, la couver, qu’elle m’appartienne pour toujours et qu’elle continue cependant à être chargée, comme ça, d’immatérialité. Aucun coffre fort ne vaut cette exigence de rapt, vous comprenez. Le rapt de ce qui est donné et de ce qui s’échappe à la fois. Je voulais savoir ce qu’aurait fait Jacques. Ce que Jacques aurait fait si ça avait été vous, de l’autre côté de la fenêtre. C’est ça qui me manque pour devenir le véritable Jacques Mesrine québécois. »

Il venait de dire ça d’un trait, dans un grand état de fièvre. La longue dame brune le considéra un moment. Elle dit enfin :

-      Ce qu’il aurait fait pour moi, j’ai dû oublier. C’est la vie qui est comme ça. Ce que je peux vous dire en revanche, c’est que ce que j’aimais par-dessus tout chez Jacques, avec Jacques si vous préférez, c’est l’impression qu’il donnait d’être toujours partant pour prendre la mauvaise direction, et que c’est ça, au bout du compte, la vraie liberté. »