01.06.09  Ecrit un texte de chanson sur laquelle je dois enregistrer une voix, demain à Meudon ; suivi avec appréhension les développements de la disparition de l'Airbus A330 entre Rio de Janeiro et Paris ; assisté à la télévision au spectacle de sang froid et de victoire patiente et heureuse de Rodger Federer en huitième de finale à Roland-Garros ; retravaillé un peu le texte de chanson, essayé une autre piste ; laissé sur mode silencieux mon téléphone toute la journée pour éviter les diversions ; poursuivi mon roman (de peur qu'il ne s'échappe ?) ; déjeuné d'une assiette de courgettes grillées, alors que j'aurais sans doute préféré quelques cuillères de ces nouvelles barquettes de glace qu'ils font, façon île flottante ; repensé à la conversation que j'ai eue avec un ami l'autre jour, nous parlions d'une fille de notre connaissance, une fille vraiment très jolie, un peu cliché septième arrondissement, mais vraiment très jolie, avec son physique de brin d'herbe - qu'on ne porte pas aux lèvres pour le faire siffler. Cet ami, qui a eu une aventure plutôt tumultueuse avec elle - c'est elle qui avait le monopole des tumultes et lui qui a donc vécu leur histoire sur le mode aventureux - me narrait leur rencontre fortuite la semaine dernière, des années après qu'ils fussent un court temps ensemble - comme on dit. Je lui demandais s'il n'avait pas ressenti un léger pincement, une sombre mélancolie, en la revoyant. Il m'a répondu :- Non. Je t'assure que non. Elle ne donne pas de profondeur au lien."J'ai longtemps repensé à cette belle phrase, Elle ne donne pas de profondeur au lien. C'est ce qu'on peut espérer de mieux des autres, n'est-ce pas ? Donner de la profondeur au lien. En cas contraire, il vaut mieux passer son chemin. Le charme pourtant, tant qu'il agit, peut jeter sur un être l'illusion de la profondeur tel un voile. Il faut faire attention. La plupart du temps nous nous laissons piéger par cette illusion de la profondeur, ou parce que nous dotons celles et ceux qui nous tentent d'une profondeur que nous fabriquons dans notre coin, comme une boule de pâte à modeler face à la médiocrité des jours, et que nous ne savons pas où mettre, où loger ; alors nous la confions au premier visage avenant. Au premier sourire qui donne une accroche.En fin de journée, j'ai regardé le match où Gaël Monfils a servi une bonne leçon à Roddick, et suivi les nouvelles concernant la disparition de l'Airbus ; j'ai pensé à mon père qui aurait jubilé en regardant le match de Tennis, et qui aurait été bouleversé en apprenant le drame de l'A330 au-dessus de l'Atlantique.  05.06.09  Il faut que je trouve du temps pour mon roman, et que je retrouve de la conviction pour la musique. Je sais que pour la musique, je repars de très loin, en raison du laisser aller des derniers mois, et des personnes qui, pour la production d'un futur disque, m'ont fait miroiter des choses mais dont l'aide n'a rien de soutenue ou de décisive. Il faut que je retrouve une conviction, un sentiment que je fais quelque chose de crucial à mes yeux avec et dans les chansons ; une fois ce sentiment retrouvé, les déconvenues, la mésestime, l'indifférence, et tout le reste glisseront. Et cela doit partir des chansons. Et d'un travail forcené sur les chansons. Je ne sais pas trop comment m'en sortir. Ce soir, je suis rentré à la maison assassiné de perplexités.  08.06.09  La pluie de juin révèle les maladresses des filles qui ne savent plus comment s'habiller. C'est dans la pluie de juin que passe parfois leur fragilité. Avenue Mac-Mahon, une jeune femme confie à une autre qu'elle n'est pas heureuse dans sa relation. C'est ce qu'elle dit : Je ne suis pas heureuse dans ma relation. Plus tard, un type passe et, à travers un téléphone, dit à son interlocuteur : "J'avais un rendez-vous ce matin. Y a peut-être du business à se faire, alors je suis content". Voilà les deux propos emblématiques rapportés par l'avenue Mac-Mahon par un après-midi de juin. Hier, j'étais encore tourmenté par les chansons et par ma solitude - quasi totale - dans la volonté de trouver un chemin décisif pour faire un nouveau disque. Chaque fois que je suis tenté de croire en l'aide de quelqu'un, il me renvoie au visage ses limites. Pour retrouver du courage, il me faut revenir aux chansons. Le manque de travail soutenu, le manque de soutien pour un travail soutenu, m'ont éloigné de la confiance en un répertoire. Je reste inquiet. Inquiet tout le week-end. Et puis, hier dans la soirée, Frédéric m'a envoyé une musique qui m'a tout de suite inspiré un texte et une mélodie, j'ai travaillé très vite, le temps d'exécution égal au temps d'écoute je dirais, et tout de suite j'ai su que ce serait une très bonne chanson - par rapport à mon goût. Tout le temps que j'étais dans cette chanson je me sentais protégé de toutes les incapacités et obstacles extérieurs qui font que peut-être cette chanson mettra des mois avant d'être enregistrée et diffusée. Il y a des fois où j'aimerais travailler moins vite. Ces jours-ci, sort le nouvel album de Michel Delpech sur lequel j'ai écrit un texte qu'Alain Lanty a mis en musique. Avec Alain, nous étions vraiment très enthousiastes de la chanson, la beauté de la mélodie, la fraternité immédiate du message, l'appel à ce qu'il y a de juste et de bon en chacun. Ajouté aux différentes histoires qu'on peut se faire à l'écoute, sans risque d'éluder le chemin principal. Au final, on ne pouvait rêver mieux que Michel Delpech pour l'interpréter et lui donner une humanité idéale. Depuis le jour où j'ai assisté à l'enregistrement de la chanson aux Studios Ferber, jusqu'à aujourd'hui, ponctués de conversations au téléphone avec Michel, je n'ai cessé de penser que cette chanson si elle était soutenue par la maison de disques pourrait devenir un standard, et qu'en dehors de ces considérations (qui ne dépendent pas de moi), son écriture directe et plutôt classique n'en finit pas d'être montée en lumière par l'interprétation, au point qu'on se croirait dans la part d'espérance du roman de Cormac McCarthy, La route. La chanson s'appelle Des compagnons, se trouve sur l'album Sexa.

 

10.06.09  Hier matin appel de Z. qui me dit : "Écoute, je ne sais pas à qui en parler, mais je viens d'entendre à la radio qu'aujourd'hui c'est l'anniversaire de Barbara, la chanteuse. Elle aurait eu 79 ans. Je voulais partager cette nouvelle avec toi." Comme je dois passer à Odéon dans l'après-midi, je propose à Z. de la retrouver dans sa boutique, de lui apporter des disques et que nous fêtions ensemble l'anniversaire de Barbara. Nous voici donc, Z et moi, au cœur de sa boutique et de l'après-midi, parmi des portants de robes plus belles les unes que les autres, en train de célébrer, autour d'un macaron au chocolat noir piqueté de petits bonbons à la violette et surmonté d'une unique bougie, l'anniversaire de Barbara,tandis que le quartier de l'Odéon s'assombrit dans les hachures d'une averse puissante, avant de reprendre une petite part d'éclaircie.Quand la porte de la boutique tintinnabule et qu'une femme - silhouette en proie au doute, sourire en émissaire - s'attarde parmi les robes puis s'interroge ou s'amuse de notre petite cérémonie, Z. lui répond simplement : "Oh, nous fêtons l'anniversaire d'une amie."  11.06.09  Je ne voudrais pas que le rideau de pluie qui est tombé sans discontinuer toute la journée d'hier, soit une sorte de révérence, et qu'arrive pour quelques mois le soleil implacable et sans discernement de l'été.Journée à tournoyer dans les projets de chansons - le téléphone n'a pas arrêté de sonner dans ce sens, je pourrais dire dans tous les sens - alors que je me réjouissais de garder mon entière journée pour poursuivre le roman. J'ai vraiment envie de faire avec celui-ci un roman plus clair que Le garçon qui dessinait des soleils noirs, moins désenchanté et dans lequel on puisse reprendre confiance. Je ne sais pas si j'y arriverai. Une confiance dans le sens où ce qu'on y trouve ( = Sa beauté ?) nous protège et nous réconcilie avec la médiocrité du monde extérieur : Tant pis si ça foire du moment qu'un tel livre existe, voici ce que j'aimerais pour moi puisque j'aime tellement me dire ça en pensant à mes romans de prédilection, The great Gatsby par exemple. En les emportant partout où je vais. C'est la même chose avec certaines filles. L'alliance de la beauté et du mystère et cette part d'acuité qui percute avec soi. Mais on ne peut pas les emporter toutes par le bras, ou y revenir, comme des romans. Plus complète est la beauté d'une seule amoureuse. La beauté en cours. Alors où vais-je garder : La grande fille aux yeux clairs et dans la lune qui sort du Champion de la rue Monge, et la jeune femme asiatique fine comme un roseau qui téléphone à l'extérieur d'une boutique de prêt-à-porter du boulevard Voltaire ? L'employée magnifique du plein air et plus accessoirement de la grande jardinerie du centre commercial Parly 2 qui a le bon goût de porter l'inscription "Truffaut" sur son vert de travail ? Avec son teint hâlé, ses yeux clairs une fois n'est pas coutume, et ses cheveux fauves détachés ou retenus selon l'inspiration du réveil ? Parfois je fais des livres et des chansons pour qu'y réside et s'y retrouve l'émotion pour toujours de quelqu'un. Les filles sont des mystères dérisoires qui m'auront dévoré autant que j'aurais cherché à les dévorer. Je me souviens de tout, je pourrais expliquer chaque ligne. Après, il arrive aussi parfois qu'on associe de jolies filles à mes mots, comme ils ont fait dans le nouveau clip de Pierre, Les beaux souvenirs ne meurent jamais, à découvrir : ici. Et même si les mots sont plus durs, et renvoient à des choses plus dures, que le spectacle ne le laisse entrevoir.  15.06.09  Samedi soir en compagnie de A. dîner en petit comité organisé par Stéphane Plassier, pour fêter le début de son travail de création sur la couleur noire. Table dressée dans un lieu insolite : le gymnase de l'Union Chrétienne des Jeunes gens, rue de Trévise. Au menu : rizotto de poulpes et macarons au réglisse. Divin, pour être dans le ton.Parmi les photos et les installations de Stéphane, A et moi avons squatté un moment la superbe méridienne qu'il a créée et qui pourrait être une sorte de lieu idéal où travailler, lire, faire l'amour ; après, bon, il faut un appartement et un salon d'une superficie suffisamment grande pour contenir - méridienne et désir d'amour et de lectures.Soirée avec Rodolphe, cela m'a fait très plaisir de le voir. C'est quelqu'un de foncièrement gentil. Je le vois rarement depuis que nous ne travaillons plus ensemble, et, n'ayant plus d'attentes envers lui, je suis délesté de tout agacement le concernant quand je le rencontre. Peut-être qu'un jour nous retravaillerons ensemble, qui sait ? Bret Hart a mis du temps pour renouer avec l'équipe de la WWE, et, de mon côté, j'ai cessé d'être trop malheureux depuis que je considère le monde de la musique comme un cousin proche de celui du catch américain. Je souhaitais m'acheter le Journal de Valéry Larbaud qui vient de paraître mais les soixante-dix euros ont eu raison de mon désir. Plus tard. Le prix élevé justifie le travail immense peut-être, et puis il ne doit pas y avoir beaucoup de candidats à la lecture du Journal de Valéry Larbaud. Qui lit encore des Journaux aujourd'hui ? La mode est aux blogs où celui qui a la plus grosse gueule se plait à l'ouvrir. Pour schématiser. Les gens postent des textes comme ils postent des photos. Tous les postiers n'ont pas le talent de Bukowski.A vrai dire, je ne sais pas trop quoi penser de Bukowski. Il y a certains poèmes que j'adore. Je m'ennuie un peu dans les romans. Mais j'avais décidé de bien l'aimer, et là, quelque part sous sa plume, j'ai lu qu'il n'aimait pas ce que Fitzgerald a écrit. C'est nul de la part de Bukowski de me faire ça au moment où je commençais à bien l'aimer. Si même les morts nous déçoivent, je ne sais pas chez qui on va aller se réfugier. J'ai pas envie d'aimer des écrivains qui n'aiment pas ce que Fitzgerald a écrit. Il y a une profondeur chez Fitzgerald à laquelle très peu parviennent. Une grâce qui implique le coeur le plus souvent possible. Je veux arriver à ça, et que j'y arrive ou que je n'y arrive pas, je n'ai par ailleurs pas du tout l'intention de bien aimer des gens qui n'aiment pas Fizgerald. C'est un sacrifice qui n'est pas dans mes cordes. (Pour mêler habilement vocabulaire chrétien et de catch). Devant l'ouvrage volumineux de Larbaud, je pensais à mon propre Journal, en cours ici depuis plus de dix ans. Peut-être qu'un éditeur le publiera dans son intégralité, un jour. Je ne sais pas s'il coûtera 70 euros ou davantage, pas plus que je ne connais sa véritable valeur, et s'il y a des personnes qui caresseront le désir de se le procurer et le garder près d'eux, comme un coffre à trouvailles, à pensées, à instants jamais dupes de l'instant, à secrets bien ou plus ou moins bien gardés.  18.06.09  Soirée de la revue Bordel galerie Chappe, l'une des meilleures soirées littéraires jamais organisée à laquelle j'ai assisté, rien de clinquant, des lectures très enthousiastes et différentes selon le style de l'intervenant. Le pur érotisme tout en cordages d'Alexandra, l'espièglerie sur la pointe des pieds d'Héléna, et le véritable moment qu'a su créer Fanny. Pour ma part, je trouve que je suis moins probant pour la voix haute parce que j'ai la sensation que pour mon écriture seul importe le rapport intime et personnel avec le texte, la voix écrite. En live j'ai toujours envie de dédramatiser, d'adoucir, alors ça devient une sorte de show à ma façon. Heureusement j'avais sous la main des textes plus légers que Le garçon qui dessinait des soleils noirs et qui réclament en moindre mesure un rapport de un à un. J'ai donc lu des extraits du Warhol, et Fat Lolita qu'au demeurant j'aime beaucoup. En fait, ce qui m'ennuie dans les lectures c'est le sérieux en représentation.Fuir le sérieux, et continuer à écrire des textes comme Fat Lolita, afin d'avoir un répertoire à lire si on me sollicite encore pour ce genre de soirées. Je ne dis pas que Le garçon qui dessinait des soleils noirs est saturé de sérieux du début à la fin, mais je pense sincèrement que lisant ce texte devant un auditoire, je lui enlève de sa gravité, de sa substance, parce que je ne voudrais pas le lire avec trop de sérieux - ce serait le tuer (si je puis dire), et qu'il est fait pour être lu avec la voix du lecteur, pour tout dire : tenu en mains. Jusqu'en fin de semaine seront exposés dans cette galerie de Montmartre les beaux collages d'Erwan pour la revue Bordel, et une série de dessins qu'a fait Jean-Charles. Parmi ces dessins, l'un qui me représente : rée William Holden sur le câble. Un très beau film peu connu de Clint Eastwood : Breezy. De très bonnes répliques. Par exemple un jeune hippie demande à William Holden vieillissant : Est-ce que vous croyez que Dieu est mort ? Et ce dernier répond : Je ne savais même pas qu'il était malade.Concernant le sujet du film - un quinquagénaire qui vit une histoire d'amour avec une jeunette (la très belle Kay Lenz) il est traité avec une sensibilité rare ,et plus le film avançait plus j'en redoutais la chute qui avait toutes les raisons du monde d'être convenue, tragique ou sirupeuse, et Clint Eastwood en a fait quelque chose d'absolument subtile et jubilatoire. Dieu sait si j'aime François Truffaut, mais je crois que François n'aurait pas pu, pensé ou pas osé, faire une fin aussi délicieuse que la séquence qui clôt Breezy. Peut-être aussi que Truffaut était plus pessimiste qu'Eastwood sur les relations amoureuses et qu'il ne vivait pas la brièveté (ou l'incertitude) d'une histoire comme une épopée, une éternité en soi.Ensuite, diffusion sur la même chaîne, TCM (sans doute l'une des seules chaînes de télé que je regarde en dehors des infos), de l'immense film de Peckinpah : La horde sauvage. L'invention de cinéma qu'est le souvenir-flash-back que font et partagent en même temps Robert Ryan et William Holden, alors à des kilomètres de distance l'un de l'autre. Une des plus belles inventions de langage cinématographique.La horde sauvage de Sam Peckinpah est à la fois un western réactionnaire et hyper moderne, contemplatif et violent. Il est le suprême exemple de ce que dit Gilles Deleuze des Sept samourais de Kurosawa, à savoir que son véritable sujet est la fin du monde tel que ses protagonistes l'ont connu. Ici : la fin du western (tout en participant au renouveau du genre). Car il s'agit de la fin des hors-la-loi tels que la littérature et les films hollywoodiens les ont précédemment montrés, tels que l'Ouest les a personnifiés. La horde sauvagebascule sur un temps où les hors-la-loi se trouvent à la solde des compagnies de chemin de fer, dans la politique, en costumes blancs. Fini le temps des hors-la-loi à la loyale, si je puis dire - dont Ryan, Holden et sa bande, sont les derniers emblèmes. Des hommes d'hier en voie d'extinction dans un monde qui banalise la violence. Où le six coups est remplacé par la mitrailleuse destructive, grotesque et intempestive. Le duel par le carnage. Et où, dans ce présent qui bascule dans la violence de masse, l'exploitation des femmes, la vénalité, la soif de pouvoir et d'argent, se perpétuent mais cette-fois en arrière plan, comme de simples vices et injustices qui font partie intégrante du décor et composent un univers où le héros est voué à disparaître autant qu'à faire le deuil de son passé, c'est-à-dire d'un monde fait de repères, de refuges, d'espérances.  20.06.09  Je commence à avoir une idée très précise de l'album que je voudrais faire pour succéder à Comme elle se donne. Les chansons sont là, à l'état de maquettes. Prêtes à être enregistrées. Je ne sais juste par vers qui me tourner pour la production. Je me bats tout seul dans les démarches assomantes. Jusqu'ici, les personnes qui m'ont fait croire qu'elles m'aideraient me font passer en dernière de leurs priorités. Je dis ça sans violence. Un vrai constat. De toute façon c'est une violence qui est davantage tournée vers moi que pour elles, si je m'y attarde. Il faut que je poursuive, que je ne me laisse pas affaiblir par des gens dont l'aide consiste en une vague sympathie quand ils me rencontrent et beaucoup de blabla avant et après.  21.06.09 Grande fatigue. Et comme si quelqu'un m'avait émietté un couteau dans le coeur. Hier, apéro-dédicaces du Journal fictif d'Andy Warhol, dans une galerie du Marais, organisé par le site delartchezvous.com. Quand j'arrive, S. me dit :- Allons à l'essentiel, je vais te montrer la fille la plus jolie depuis ces trois dernières années."  Un centre commercial. Les gens qui semblent se traîner ou brailler parmi les choses. Un père de famille, la trentaine, qui hurle sur son môme : Allez, on s'en va maintenant, viens je te dis, on s'en va !  Il parle vraiment très fort, comme si de toute sa vie il n'avait jamais connu un sentiment de pudeur ou de gêne. Et ça se voit, au final, qu'il traîne et s'attarde parmi les choses presqu'autant que son gamin, qu'il n'a pas plus envie de partir du centre commercial que d'y rester - si c'est pour patauger dans la même vie, après tout.Le petit garçon est fatigué de se faire hurler dessus des ordres pour la parade, des ordres qui ne sont pas suivis d'actions, alors il lance à l'adresse de son père, d'une voix rageuse entremêlée de sanglots : "J'ai envie qu'on achète quelque chose, on est dans un magasin j'ai envie qu'on achète quelque chose." Recevant l'argument le père se lance soudain dans une vaste et belle morale (il aurait bien pris le haut-parleur des annonces de l'accueil si on le lui avait offert) : "Écoute, ce n'est pas tous les jours noël ou ton anniversaire, on n'est pas obligé tous les jours d'acheter quelque chose !" Il est très fier de sa morale, il regarde un peu à la volée pour voir s'il y a des clients qui l'approuvent. Sans doute aimerait-il qu'une belle jeune mère de famille avec poussette et tout le tralala l'applaudisse. Moi, j'ai juste envie d'aller le trouver et lui demander pourquoi, s'il ne compte rien acheter à son fils, pour quelle raison et par quel sadisme l'emmène-t-il dans un magasin où l'on vend des bricoles et des DVD pour enfants ? Je voudrais bien le lui demander. Mais j'imagine qu'on ne peut pas s'investir dans la vie des gens comme ça. Surtout quand ils ont décidé que leur morale était au point. Ce n'est pas possible.  24.06.09  Sur le pont des Arts, des étudiantes qui prennent l'apéritif. Elles profitent des premières douceurs des soirs d'été, et des derniers instants d'une vie patiente, resplendissante, avant de prendre une voix rapide vers une solitude plus étroite, avant d'entrer dans une case. Une case qu'elles aménageront à leur goût, bien sûr.  Concert serré et vibrant de Pierre (Guimard) pour fêter son disque qui sort cette semaine. Presque trois ans que je n'étais pas retourné au Paris Paris. Le clip de la chanson Les beaux souvenirs ne meurent jamais devrait commencer à être diffusé en télévision. Pour le clip, j'ai donné des images d'archives en super 8 où j'apparais enfant, ainsi que ma mère, et la boîte de prod n'a même pas eu l'idée de m'envoyer un DVD du clip. C'est comme ça aujourd'hui. Une fois que les gens obtiennent ce qu'ils veulent, les beaux gestes peuvent toujours courir (pour paraphraser ce titre que j'ai bien aimé faire).Il y a plusieurs chansons que j'aime sur ce disque, des trucs qui m'ont bienexalté au moment où je travaillais dessus, tout le premier couplet de Je m'arrête à toi fonctionne vraiment bien, le long poème de Disparue Albertine avec la belle mélodie que Pierre a trouvé, la construction (intime et de l'ordre du récit) de La vie difficile. Je crois qu'on reconnaît bien ma patte, ma griffe. J'ai souvent la place avec Pierre de travailler - pas forcément dans le même registre, mais du moins dans la même exigence que si je travaillais pour moi, alors les chansons m'intéressent beaucoup, par rapport à ce que je construis, à ma construction serais-je tenté de dire. Peut-être qu'un jour je ferai un livre où je raconterai des anecdotes pour les chansons que j'aurais écrites et sur lesquelles j'aurais envie d'écrire encore, soit pour l'anecdote de leur création, soit pour la beauté des chansons. Dans le nouveau disque de Pierre, il y a encore une chanson que j'aime beaucoup et qui s'appelle Deux sous la pluie. En fait, cette chanson est partie de la musique, j'ai travaillé sur la musique, comme pour Les beaux souvenirs ne meurent jamais, et à la différence de Je m'arrête à toi, ou Disparue Albertine où dans ces cas-là Pierre a travaillé à partir du texte. Mais contrairement aux beaux souvenirs ne meurent jamais, il y avait à l'origine sur la mélodie non pas un yaourt en anglais indicatif, mais un premier texte que Pierre avait fait et qui racontait une histoire de cerfs-volants. J'étais à Londres sur la demande du chanteur Christophe qui souhaitait me rencontrer (finalement nous n'avons pas travaillé ensemble) et j'avais apporté avec moi quelques musiques et textes en chantier pour les travailler ou pour y penser (ce qui revient au même) pendant mon temps libre, dont cette chanson de Pierre, et je trouvais vraiment que la mélodie réclamait autre chose que cette histoire de cerfs-volants. Il y avait une tempête du tonnerre, une délicieuse tempête à Londres, en ce mois de janvier, et j'attendais je ne sais plus trop qui ou pourquoi à la sortie de Sheperd's bush station, et  - comme je le note brièvement dans mon Journal à cette date-là, il y a eu un bel échange de regards avec une jeune anglaise parfaitement sublime qui elle aussi attendait sous la pluie ; de ces échanges de regards qui vous font croire à la providence, je veux dire qu'il tombe du ciel autre chose que de la flotte. Et c'est là que j'ai eu l'idée d'une petite histoire à ma sauce, que j'ai peut-être poursuivi dans un café Pakistanaisqui servait tout un tas de pâtisseries colossales, les sourires de la fille ne quittaient pas ma mémoire, ils aggravaient mon cas : je me sentais vraiment seul à ce moment, perdu et sans repères à Londres, vraiment déprimé dans cet hôtel trop chic pour moi tout seul, mais j'avais toujours le refuge d'écrire, le refuge de faire de belles chansons, alors j'ai appelé Pierre et je lui ai demandé : - Dis-moi, tu y tiens vraiment à ton histoire de cerfs-volants ?" 

 

25.06.09  Mettre dans le livre que j'écris ce qui traverse la vie sous la forme d'un éclair et qu'il fait plaisir de saisir, de garder, dans cette sensation même illusoire, déchirante, que c'est pour toujours.Peut-être faut-il écrire avec son temps et il serait stupide aujourd'hui de vouloir faire un livre comme Les vagues de Virginia Woolf, il n'y aurait plus de public pour le lire, mais on n'est pas obligé non plus de faire des livres qui ne soient que des confessions ineptes, des formules publicitaires, ou de la littérature pour tickets de métro. Il faudrait écrire comme danse Gene Kelly, avec pour but et idéal, challenge et dévotion, l'art de Fred Astaire, et pour scène le monde bruyant et accessible de tous les jours. Hier soir avec A. nous avons regardé Peter Ibbetson , film avec Gary Cooper et Ann Harding. Sans doute l'un des films les plus audacieux d'Henry Hathaway. Le thème de la grille qui parcourt le film et empêche les amants d'exister dans le même espace ; la première partie du film où les petits voisins franchissent sans mal la grille qui sépare les maisons de leurs parents ; ensuite quand ils reviennent adultes dans ce décor laissé à l'abandon, cette fois-ci du même côté de la grille, ils sont pourtant par elle de nouveau séparés. Séparés de leur passé et du temps insouciant de leur enfance. Plus tard, ce seront les barreaux d'une prison qui en rêve se franchissent aussi bien que la grille réelle qui séparait autrefois leurs maisons. Il y a une grande et intense subtilité de traitement pour ce sujet romanesque sur l'amour fou. Réunis, exaucés et dans le même plan, les héros sont séparés - non plus de leur amour, mais de leur passé et du peu de tourments que leur causait alors la force insouciante d'un désir partagé. C'est vraiment un film remarquable. Pessimiste peut-être. Peu importe la souveraineté et la violence d'un amour, il n'y a pas de place ou de circonstances ici-bas pour s'y tenir et le réaliser. Voilà ce que le film semble dire.Gary Cooper me plait davantage en personnage héroïque (chez Hathaway ou chez Hawks) qu'en dandy maladroit ou cynique chez Lubitsch. Je voulais savoir si Jean Cocteau parlait de Peter Ibbetson dans son Journal car il est à parier que s'il l'eusse vu au cinéma en 1935 ou plus tardivement, il eut adoré ce film, mais je ne possède que le quatrième tome de son Journal qui couvre uniquement l'année 1955. C'est par ailleurs un Journal très actuel, il suffit de changer les télégrammes en mails, et pour toutes ces photos dans lesquelles on est tagué aujourd'hui, alors qu'on a rien demandé, cette note de Cocteau au 16 août 1955 : On m'envoie des photographies prises un peu partout à l'improviste. On y est comme on est. Mais pas du tout comme on croit et comme on voudrait être.C'est d'ailleurs la limite de tous les photographes et ce qui les rapproche ni plus ni moins, selon moi, des coiffeurs. Je dis ça mais il y a quand même quelques photos qui me plaisent vraiment, comme celle d'Erwin Olaf qui sert d'affiche à l'exposition qui lui est consacré à l'institut néerlandais. La photo me happe et exacerbe ma mélancolie mais c'est surtout parce que la fille qui est dessus me plait, elle stigmatise mille courants de perceptions et de poésie qui me traversent au moment où je tends à la regarder, et les fait rejaillir de plus belle. C'est une pause et une accélération de quelque chose qui me concerne, avant tout parce que la beauté des femmes me touche absolument, me renvoie à l'étreinte déloyale de l'éternel et du périssable, une étreinte qui laisse sans voix mais dans laquelle j'ai mon mot à dire, plus que pour une mécanique ou une alchimie qui auraient à voir avec la photographie.Oui, c'est ça, pour moi, la beauté des femmes : Une étreinte qui laisse sans voix mais dans laquelle j'aurais mon mot à dire.A propos de mot à dire, Arno Mothra m'a envoyé un exemplaire de la revue Twice dans laquelle on peut lire un entretien que nous avons fait il y a plusieurs semaines déjà.                                

 

 27.06.09  Bien travaillé aux cinquante premières pages de mon nouveau projet de livre que je pourrais commencer à faire lire d'ici quelques jours j'espère (si j'arrive à tenir un rythme sans distractions)Journée où j'ai écrit deux poèmes - un court pour le livre que j'ai essayé le plus simple et le plus ravissant possible, et un autre pour le prochain numéro de la revue In-fusion pour laquelle Nicolas Cotten m'a demandé un texte. Le sujet en est la Bretagne, et je suis parti sur des souvenirs d'adolescence liés à l'île de Groix. Je voulais mettre dans ce poème le nom d'une des filles de ma connaissance qui continuent à me travailler dans ce que je peux écrire - je m'attache à cette idée de placer des personnes que j'ai connues des années après mon adolescence dans des souvenirs anciens qui, avant que j'intervienne, ne soupçonnaient même pas leur existence. C'est une idée poétique bien à moi. J'ai fait ça avec Caroline dans Le rouge et le bleu. Pour mon poème sur L'île de Groix, j'hésitais entre Anne et Caroline, et finalement j'ai mis les deux prénoms, ce qui a pas mal orienté toute la suite de ce poème étrange. C'est une sorte de poème sur l'enfance qui se fout du passé, au final. Coup de fil de David qui, entre autres choses, me parle de son aversion des blogs et de la pauvreté de réflexion et d'écriture qui selon lui est monnaie courante. - C'est la culture de l'amateur, je déteste ça !" déclare-t-il. Je lui objecte qu'elle a toujours existé, sauf qu'aujourd'hui elle domine sous une forme peut-être plus spectaculaire. Ensuite nous parlons du décès de Mickaël Jackson. David dit, avec une grande justesse :- Quand Thriller est sorti dans les années 80, c'était la période où un clip vidéo pouvait faire événement, on se réunissait pour attendre sa diffusion, à 20h30. C'était quelque chose. Aujourd'hui, il n'y a plus d'événements autour des clips en particulier, mais on peut dire aussi qu'à part peut-être un ou deux concerts, un ou deux festivals, il n'y a plus d'événements autour de la musique. Clips, sorties d'albums, tout cela passe dans le flux. Il n'y a plus de réunion et d'attente, d'actes personnels et collectifs d'amour pour un disque, un clip. Il n'y a plus de cérémonie. - Oui, c'est exactement ça, lui réponds-je. Les musiciens ont du mal à faire une carrière, et la musique ne fait plus événement." Canal +. Diffusion du court-métrage d'Anna (Mouglalis) avec la chanson Comme elle se donne qui bastonne en fond sonore pendant quasiment toute la durée du film. Très belle utilisation de la chanson, le retour des guitares rugissantes au moment de l'échange de regards entre Samuel et la jeune actrice, les différentes strates d'identification et de reconnaissance de la musique, parfois dans un brouillard, d'autres fois parfaitement lisible, n'illustrant jamais, suggérant toujours. C'était une expérience inédite pour moi de découvrir l'utilisation d'une de mes chansons dans un contexte de cinéma. J'étais à la fois étonné et ravi. Les filles dansent sur la chanson, et il y en a une, toujours une seule, plus fragile, indigène, babouine, maladroite, qui arrive à passer à travers les mailles resserrées de la musique pour aller s'asseoir à l'écart, chercher ce qui lui correspond. L'autre jour justement, A. me disait que j'ai toujours le chic pour extraire d'un groupe d'individus en général et en particulier de filles, celle qui est susceptible de me plaire le plus, celle dont la beauté correspond au mieux à mes goûts, se rapproche d'un idéal, et cela très rapidement, et de manière définitive. Peut-être parce que la beauté est le chemin que je prends (avec l'écriture, la scène aussi, quand je donnais des concerts) pour aller d'une solitude à une autre. Et j'avance sur ce chemin, chargé de quelque chose que je crois pour moi seul aveuglé par la lumière de ce qui m'attend. D'aucuns diront que la beauté est le chemin le plus grossier parce que le plus court, mais ça dépend comment on se comporte, parce qu'on peut avancer sur ce chemin très doucement. 28.06.09 Hier concert de Depeche mode au stade de France. Je n'y suis pas allé mais je crois qu'on ne peut pas connaître une sensation de bonheur complète, dans l'existence, tant qu'on a pas une fois dans sa vie balancé les bras de droite à gauche à l'unisson d'une foule sur la chanson : Never let me down again. Sur plus de 25 ans de carrière je ne connais aucun groupe qui comme Depeche mode puisse produire autant de singles, magnifiques, sombres ou lumineux, tout le temps intéressants. Et pas une avalanche de titres ramassés sur les premières années pour ensuite ne plus rien faire d'intéressant, non, encore, encore, sur la durée, tout le temps.David m'a envoyé le mp3 de In sympathy, chanson du dernier album tout à fait excellente.  La chaleur insupportable qui prend ses quartiers sur Paris. Fenêtre ouverte sur la nuit, j'écoute en sourdine des airs de Chet Baker et Thélonious Monk. Je me suis brûlé à la main, une belle balafre à la Albator, en préparant à dîner pour A. (qui a des airs de Sylvidre).L'été s'annonce studieux. Je me fixe de terminer mon nouveau projet de roman et d'arriver à quelque chose au mieux de décisif pour trouver un producteur ou un label pour mon projet de nouveau disque. Deux activités que je m'apprête à faire seul. Je serai embêté qu'on m'adjoigne quelqu'un pour le premier travail, mais, quant au second, savoir que je suis seul est un poids de tous les jours. Répondu à un questionnaire que m'a envoyé Juliette pour un projet de collection (littéraire). J'avais la place de faire des réponses marrantes, je veux dire malines, ou malicieuses, bref je viens de travailler sur ce questionnaire avec beaucoup de plaisir. Et, pour la poésie, à la question : Quels sont les lieux qui vous mettent de bonne humeur ? J'ai répondu :- Les places libres à côté des jolies filles."  30.06.09 Quand il fait trop chaud pour écrire, je passe mes après-midis à lire. Le dernier James Lee Burke ; le beau récit autobiographique du peintre Gérard Garouste ; les romans que m'ont envoyé Dahlia (son livre Adore est sorti début juin) et celui de Samuel (Benchetrit) - Le cœur à l'envers, qui sort en septembre. J'essaie pour mon livre de multiplier les moments de grâce, mais c'est difficile, j'ai toujours la sensation que mon écriture est heurtée, accidentée, maladroite, qu'il y a toujours des façons plus belles de présenter les choses ; j'ai le sentiment d'avancer quand je ne me pose pas ces questions. C'est difficile parce que j'ai envie d'écrire des livres auxquels on puisse tenir. Des livres qui tiennent la route et la distance. Chaque été, je me dis que je vais travailler comme un acharné pour avoir plus de temps libre en automne - qui est une saison plus intéressante pour flâner - mais ça ne se passe jamais comme ça - en automne, d'autres trucs me tombent dessus, des chansons, des idées de toutes sortes. Et je traverse Paris sans étreindre l'automne.Au téléphone, Ben (Ricour) me dit que c'est vraiment pénible de travailler en été à Paris, qu'il n'a qu'une envie c'est d'être au bord de l'eau. Au bord de l'eau avec un bon cocktail. Un watermelon martini. Vodka, martini, et jus de pastèque. Ben me raconte un été à New York, en plein coeur d'une après-midi suffocante, où après avoir bu dans un bar quatre watermelons martinid'affilée, il connut ensuite, sur le chemin du retour à son hôtel, la sensation de marcher sur la lune. Concernant les vacances, je dis à Ben que pour moi il est difficile de partir, j'ai besoin de mes repères, de mon chez moi pour travailler, et, comme je n'ai rien fait d'intéressant de 20 à 30 ans (hormis vivre de belles histoires d'amour, passer le clair de mon temps à m'occuper des filles que j'aimais), j'ai aujourd'hui envie - maintenant que je suis à peu près satisfait ce que jesuis en mesure d'écrire - de ne pas laisser trop de temps vide sans création, que le temps passe pour des prunes. Même si écrire consiste beaucoup non pas tant à faire le geste d'écrire, que de penser à son écriture, ici et en mouvement, dans le métro, la ville, l'impatience ou le regret, le paradis perdu qu'on entrevoit au hasard d'une passante, que sais-je encore. Au téléphone avec Ben, Pierre, et tous ces amis chanteurs qui me parlent de leurs disques et de leurs projets, parfois, quand je raccroche, je me sens vraiment comme un enfant pauvre qui cohabite en pension avec des gosses plus fortunés, puisque de mon côté, les moyens ne me sont pas donnés pour le moment de faire un nouveau disque. C'est comme toutes ces personnes en maisons de disques qui m'appellent pour que j'écrive un texte pour un tel ou un autre, et qui ne se préoccupent nullement d'activer les choses en vue de mon prochain album personnel. Je ne dis rien. Je me tais, d'un silence jaune. Je travaille. Et j'attends une grâce du destin.  

01.07.09 Acheté le Journal  de Joyce Carol Oates, écrivain que je connais peu mais dont la mère de Jean-Vic m'avait dit le plus grand bien, lors d'une charmante conversation dans le métro. Je me demande ce que donnera mon Journal, plus tard, publié. Quel engouement, quel degré d'attachement suscitera-t-il, chez les personnes qui le découvriront ; qui s'y plongeront, par accoups. S'il y aura une sorte de société secrète de mon Journal ? Si l'on comprendra ce que je ressentais réellement derrière les atténuations, les révoltes et les désirs, la poésie et les immédiatetés inutiles. Feuilletant le Journal de Joyce Carol Oates (qui s'étend sur un peu plus de dix ans) je suis surpris par les photographies du cahier central, des photographies sages, des poses où l'on ne pose pas mais se présente comme sur ces photos de vacances où instinctivement l'individu s'efface devant le paysage ou les personnes qui sont à côté de lui ; essaie juste d'être un tout petit peu lui même, timidement ; des photographies de tous les jours qui font de Joyce Carol Oates un écrivain présentable. Rien à voir avec les lambeaux de photographies de Rimbaud et Baudelaire, quelques portraits ça suffit bien, où Rimbaud joue les présentables alors qu'il ne l'est pas. Je crois qu'écrivain ou poète, on a envie de fuir la photographie, et tout ce qui fixe pour toujours un seul aspect des choses. Mais Joyce Carol Oates semble s'y prêter pour faire plaisir à celui qui prend la photo. L'écrivain devrait être sans visage, ou bien que ce visage soit réparti dans ce qu'on imagine être les réflexions de ses personnages emblématiques. Et encore, il me semble comprendre les personnages de Fitzgerald ou de Salinger au-delà de leur visage. Un livre est une chambre qui nous renvoie à nous-même sans le besoin qu'un miroir y soit accroché. Le visage est le masque le plus pratique à emporter pour la société, le monde extérieur. Mais pour la littérature ce n'est pas la peine de multiplier les clichés. Sur les photographies du cahier central, le visage de Joyce Carol Oates est parfois grave et beau, souvent gracieux, et parfois quelconque. Si je me plonge dans son oeuvre, j'oublierais préalablement son visage. Rêve de cette nuit, aventureux bizarre. Je suis invité à une fête qui se situe au dernier étage d'un gratte-ciel, et je m'y rends accompagné de Jacques (Erhart). Lorsque nous arrivons devant l'entrée du building, il y a une foule pas possible, il faut se mettre en file indienne, ce qui tout de suite exaspère Jacques, il veut absolument que nous passions avant tout le monde (certaine concordance des tempéraments du rêve à la réalité). Je me demande où est passé mon groupe de musiciens, s'ils sont déjà dans la file (Si je recommence à faire des rêves dans lesquels mon groupe est présent, peut-être est-ce bon signe ?) et s'en suit une séquence où je les visualise déjà à l'intérieur du building : ils ont coupé la file d'attente se faisant passer pour des basketteurs professionnels. Maintenant, ils font deux trois paniers pour donner le change. Jacques m'entraîne vers le physionomiste qui sans délai nous fait entrer. Dans le hall, face à nous, s'ouvrent alors les portes d'un ascenseur dans lequel un groom nous attend avec des ballons gonflables. Il nous explique que l'ascenseur va grimper dans les étages et qu'à un moment il faudra nous saisir des ballons gonflables pour rejoindre la fête qui se trouve en réalité (si je puis dire) sur le toit d'un autre building situé en contrebas. Me voilà avec un ballon dans chaque main. Le premier, long et fin, de la forme d'un basset, tenu dans la main gauche sert à choisir l'orientation, le second, ballon traditionnel au bel arrondi, dans la main droite, imprime la vitesse. Au signal du groom, comme si nous étions parachutés, je m'élance avec mes deux ballons, et j'atterris sur une terrasse où un type en smoking me vise avec un revolver, et tente de me canarder. J'envoie le ballon en direction de l'arme, ce qui fait que lorsque le type appuie sur la détente, le ballon absorbe la balle et la renvoie sur mon agresseur tout en lui éclatant à la figure. Il sort du champ - et du rêve - se tenant le visage à deux mains et se tordant de douleur. Il y a de nouveaux tireurs sur d'autres toits et avec une agilité et une audace qui ne semblent pas trop me déséquilibrer (heureusement), je m'élance, courant d'un toit à un autre et soudain je me retrouve sur celui où Paul Mccartney et les trois autres (je déconne) chantent Get Back. Je saute sur un dernier toit qui enfin se trouve être celui de l'immeuble où se tient la fête. Trois basketteurs qui me disent quelque chose discutent avec une population branchée (sur quoi ? Je veux dire : branchée oui, mais branchée sur quoi ?). Une longue fille, quasiment à poil (mais c'est l'été caniculaire) se présente à moi et me demande si je veux embrasser la piqûre qu'un moustique lui a laissé sur l'un de ses beaux et fins poignets - qu'elle me tend aussitôt. Comme je mets une fraction de seconde à obtempérer, elle se fâche et me demande avec hauteur comment je suis arrivé jusqu'ici. Je réponds : C'est très simple, avec des ballons. Et je me réveille.  

 

06.07.09  Quand au cours d'une conversation, j'apprends que mon interlocutrice est fille unique, j'ai toujours envie de la protéger comme si mon corps et mon esprit battaient la chamade et le ralliement dans cette protection. Ne pas supporter la solitude, même à rebours, des gens qui me plaisent ou m'auraient plu, est une constante.Et même si cela est stupide parce que je n'ai qu'un cœur et pas de quoi m'investir dans mille et une solitudes.

 

Des retours très enthousiastes concernant la chanson pour Michel (Delpech). Cependant, quand certaines personnes me disent qu'elles ne reconnaissent pas instantanément mon écriture, cela m'agace autant que lorsque d'autres écoutent Easy Basile et prétendent que c'est une chanson caractéristique de ce que je sais faire. En fait, je voudrais être identifiable non dans un style - j'ai l'impression de faire des choses de facture très différente, entre Le jeune homme changé en arbre, La cavale, Easy Basile ou Des compagnons, par exemple - mais dans une force émotionnelle pure, qui vise juste. Et qui laisse toute comparaison sur le carreau.Cela étant, il est difficile d'être heureux à l'écoute de propos censés vous caractériser, qui sont faits à partir d'une partie infime de votre travail montée en définition absolue. Chaque fois, j'ai l'impression qu'on veut me caler la tête dans un étau. Jeudi dernier, excursion à Meaux où François Alquier m'a interviewé pour la radio et les chroniques de Mandor. Ensuite, François m'a invité à déjeuner et j'ai passé un moment charmant en Seine-et-Marne (je connais mieux l'ouest parisien en général, et les Yvelines en particulier), comme en petites vacances du nouveau projet de roman qui occupe studieusement le plus clair de mon temps (et mes soucis les plus sombres ?). S'il y a des personnes qui ne comprennent pas pourquoi je végète toujours avec le projet de mon nouvel album sur les bras, sans signature en maison de disque, de mon côté je ne comprends pas comment quelqu'un de la qualité et de la polyvalence de François, n'est pas sollicité et ne travaille pas encore sur une station de radio de grande écoute. 

 

Samedi en fin d'après-midi, accueil chaleureux à la librairie de L'amandier à Puteaux pour la dédicace du numéro 3 de la revue In-fusions et Le journal fictif d'Andy Warhol. Libraires épatants, public d'habitués, et quelques fidèles venus me voir. Beaucoup de sollicitations encore cette semaine, des chansons, des choses à faire ou à régler, et c'est difficile ensuite de me remettre dans la structure de mon roman, il y a toujours trop de temps perdu à me remettre dedans, un sas d'adaptation, et puis après les idées reviennent, l'écriture, même en dents de scie. J'essaie que l'écriture et les idées avancent main dans la main, j'essaye d'être enthousiaste en écrivant et en me relisant, bref je n'en démords pas d'essayer d'être heureux.

 

L'autre soir, A. a pris dans ses mains un beau papillon de nuit qui était venu se cogner à un abat-jour de mon petit studio, et a relâché ses mains sur la nuit pour qu'il se sauve en douceur. Une fois le papillon sauvé, la paume d'A. était saupoudrée d'une fine poudre enchanteresse et phosphorescente.  

 

11.07.09 J'envisage un livre comme une somme de phrases qui doivent valoir le coup. Rien ne dure longtemps quand on s'y penche, rien ne dure longtemps en terme de sensations, un livre doit pouvoir être garant de phrases qui tiennent merveilleusement bien le coup. Qu'il s'agisse de phrases d'auteur ou de phrases hollywoodiennes. Je poursuis toujours une idée de la grâce qui n'aurait rien à voir avec la difficulté, mais qu'on ne peut poursuivre que difficilement. Quand je pense à la musique, aux concerts bien sombres et percutants que l'on a pu donner, quatre ou cinq concerts sur la totalité je dirais, où vraiment il s'est passé quelque chose d'unique, je ne peux ressentir autre chose que du chagrin me disant que s'il y avait eu une tenue, une volonté de s'accrocher à ce sentiment que nous faisions quelque chose d'unique, nous aurions pu malgré tous les obstacles rebutants aller plus loin que cette lente et inexorable interruption doublée d'un attentisme qui n'a ni le sens du combat, ni celui de la solution. Cette semaine pourtant, F. s'est démené pour la logistique, me fournissant une quinzaine de disques sur chacun desquels est enregistré le futur album que je prévois - une douzaine de chansons au stade de maquettes - et que je pourrais faire passer à des producteurs ou des personnes de la partie. La question que je me pose reste la suivante : Est-ce que je dois prendre un manager pour que les choses aillent plus rapidement, ou bien un manager va-t-il compliquer la situation en m'exaspérant par son manque d'initiatives pertinentes et son absence de résultats ? Depuis un an il me semble que j'écoute des personnes qui me promettent la lune mais qui ont au final des priorités bien terre à terre. Bon, c'était pour jouer sur les mots : lune, terre, mais la réalité est moins spirituelle : disons qu'ils promettent de m'aider et qu'ils ne le font pas. Il faut dire aussi que je manque d'arrogance. J'ai souvent remarqué, dans ce métier, que les gens, certains artistes que j'ai côtoyé - sans faire de généralités - mais parfois à talent égal ou à peu près, ceux qui passent devant sont ceux qui font preuve d'une certaine arrogance. Je m'ouvre à David de ce point de vue et il approuve en mon sens. - Pour les filles c'est pareil, ajoute-t-il. Tu rencontres une fille, elle te plait, tu la respectes, tu réfléchis, et c'est un autre type qui va finir par la choper parce tu auras manqué d'arrogance et qu'au bout du compte elle était peut-être pas si intelligente que ça !"Je réfléchis au point de vue de David. Schématique mais oui, c'est souvent vrai.  

 

14.07.09  Même s'il y a des jours où j'avance à pas de fourmis dans mon projet de nouveau roman, j'avance et chaque jour j'en saisis davantage la globalité. La tournure finale. Une trouvaille, quelque chose de vif qui pique mon goût, me donne l'élan nécessaire pour avancer. Ce matin j'ai ouvert la télé sur la garden party donnée à L'Elysée ; il y avait quelque chose d'absolument fitzgeraldien dans tout ça, l'attitude du président et de sa femme, les tonnelles de jardins, les robes blanches...On se serait vraiment cru dans un roman de Francis Scott Fitzgerald. 

 

Sur mon I-pod, entre un titre de Chet Baker et un autre de Nina Simone, déboule la chanson de Gérard Lenorman qui s'appelle : Michelle. Je dis à A. : Tu te rends compte, elle est vraiment très triste cette chanson, le type il est amoureux d'une fille, c'est sa grande histoire d'amour du lycée, ils prennent le train de banlieue ensemble pour venir à Paris, ils vont au cinéma sur leur temps libre, ils flirtent, ils passent une nuit ensemble à noël alors qu'il neige sur les toits,puis le temps passe, la vie les sépare, la fille se marie avec un autre, et lui désolé il continue à errer dans les gares, à pleurer son amour d'enfance perdu, et les trains de banlieues se moquent de lui..."

Le verdict d'A., cinglante, est sans appel :

- Pauvre type !"  

 

15.07.09  Feux d'artifices du 14 juillet. Les ponts et les rues envahis par la foule ; des milliers de visages tournés vers la Tour Eiffel qui s'éteint, s'illumine, se brouille, s'élève en une colonne d'explosions d'étoiles silencieuses, tandis que pétaradent les feux plus classiques tirés du pont d'Iéna. Sur le pont de Grenelle, parmi les centaines de badauds impatients, des altercations de toute sorte éclatent. Devant moi, des trentenaires portant leurs chiards sur les épaules et arrivés à la dernière minute, s'immiscent dans les bonnes places et masquent la vue aux personnes qui sont là depuis le début de la soirée. Un quinquagénaire s'insurge et manque d'en venir aux mains avec un des types qui esquisse quelques mouvements de boxe tout en gardant son môme sur les épaules. Aux "On était là avant !", les trentenaires répliquent par : "Oui mais nous on a des enfants et le plus important est qu'ils puissent assister au spectacle !" (sous entendant : "plus important qu'un quinquagénaire à la con"). Cette assertion se défend, même si les mômes en question durant le feu d'artifices porteront leur attention sur la foule, les camions de pompier ou les voitures de police qui passent sirènes hurlantes, dédaignant les belles rosaces du spectacle pyrotechnique. C'est comme ça, les enfants ont toujours la tête ailleurs. Les trentenaires sont sûrs de leur bon droit, et persistent à porter leurs nains sur leurs épaules, masquant la vue à la plupart des personnes qui attendaient sagement depuis longtemps. C'est dingue comme les gens qui ont des enfants croient que le monde a été fait à leur convenance ; qu'il tourne désormais autour d'eux. Bien qu'il m'arrive souvent de penser que les adolescents d'aujourd'hui sont d'une grossièreté rebutante, leurs aînés ne sont guère en reste, le quinquagénaire entre dans une fureur noire et commence à psalmodier : "J'ai pas peur de mettre mes couilles dehors. Pas peur de mettre mes couilles dehors !" Sous entendant qu'il a très envie de se battre. Je m'étonne que les enfants sur les épaules de leurs parents ne ressentent aucune émotion face à ce type excité qui hurle des insanités et veut se battre avec les leurs ; aucune angoisse, pas de peur qui les sauve, les humaniserait, non, ils continuent à regarder de manière bovine ce qui se passe autour d'eux, ahuris et mornes. Moi à leur place, enfant, j'aurais demandé depuis longtemps à mon père qu'il me descende de ses épaules. Les 14 juillet invitent vraiment à la misanthropie. En même temps, si les extra-terrestres cherchent un plan pour occire le plus grand nombre de personnes en une fois, ils n'ont qu'à se pointer un 14 juillet dans la Capitale et commencer par faire clignoter les loupiotes de leurs vaisseaux. 

 

Vu trois films excellents. Au cinéma Le Danton : Wathever works de Woody Allen, très fin, ironique et jubilatoire. Une tradition de la comédie américaine (Lubitsch, Wilder) dévorée par le meilleur des sit-coms ( Seinfeld, Curb your enthousiasm bien sûr) avec toujours cette spontanéité travaillée qui caractérise Woody Allen. Gran Torino, en blu-ray. Emma m'avait dit : "Tu vas adorer, et surtout pense à moi pendant la scène où Clint parle au jeune homme derrière le grillage." J'ai adoré, Eastwood a poussé le manifeste testamentaire encore plus loin que dans Unforgiven. Pourtant, j'ai mis du temps à entrer dans le film, parce que ça fait longtemps que je n'avais pas vu Clint Eastwood au cinéma, et sa vieillesse m'a durement marqué, dès le départ, je me suis dit que bientôt il arrêterait de faire des films, que bientôt il disparaîtrait, et cette idée me choquait tant que j'ai eu du mal à entrer dans le film. On voudrait que les créateurs qu'on apprécie ou qui nous intéressent puissent travailler le temps qu'il nous est donné d'être sensibles à leur travail. The Tin star, sur le câble, un western magnifique d'Anthony Mann. Il y a les inexpérimentés qui servent la loi, et les professionnels qui rendent la justice.

 

David me parle d'un type qui travaille dans la musique, que nous connaissons tous deux pour l'avoir fréquenté et sur lequel finalement nous avons le même avis : "Il est très malin mais il n'impressionne que lui-même. C'est comme un type qui jongle avec un ballon de foot mais qui ne sait pas jouer." 

 

Cet après-midi, conduit ma mère chez le dentiste. Ai griffonné quelques pensées pour mon roman, dans la salle d'attente. Ce roman devrait être bien divertissant, mais la question qu'il faut que je me pose à chaque fois que j'y reviens ou que je le laisse en suspens est : Est-il traversé par mon âme ? 

 

 28.07.09 Je venais pour un dîner improvisé, j'ai failli assister à une baston générale. A cause de la télé qui marchait pendant l'apéritif. Les informations. Les nouvelles s'enchainaient, quatre secondes pour annoncer cette femme qui au Soudan allait recevoir des dizaines de coups de fouet pour être entrée dans un restaurant en pantalons, et juste après, sans transition, un reportage de quatre minutes sur le médecin de Michaël Jackson qui serait responsable de sa mort, comme si les gens avaient absolument la nécessité qu'il y ait un responsable. Qu'ils ne pouvaient pas se contenter d'écouter la discographie en boucle pour étancher leur chagrin. P. a fait remarquer que c'était absolument édifiant qu'on consacre quatre seconde à la femme soudanaise et toujours un temps exaspérant à la mort de Michaël Jackson. Une fille a dit : Michaël n'aurait pas aimé ça. Il n'aurait pas aimé piquer la vedette à la fille au Soudan. Alors pourquoi est-il devenu chanteur ? Ai-je demandé. Elle m'a jeté un regard noir et méprisant comme si j'avais été un figurant dans le clip de Thriller. Bref, c'était à deux doigts de dégénérer et après il y avait beaucoup d'animosité à ce dîner improvisé comme quoi les choses ne devraient pas tant que ça s'improviser.  

 

31.07.09 Musique. Difficile d'envisager les choses, seul. Les répétitions sont tellement espacées qu'elles me déçoivent quand j'essaie de trouver une envergure sur la durée. Je suis dans une insatisfaction permanente. Il va vraiment falloir que je croie de nouveau en un répertoire, en une équipe, pour retrouver de l'ardeur et de la nécessité.