03.05.09 Sur le remarquable site de Patrice Laverdet consacré aux French cadets, ces jeunes gens qui ont rejoint les Etats-Unis dans les années 40 et qui par leur travail au sein de l'aviation militaire ont contribué à la victoire alliée, j'ai retrouvé la trace de mon père. Patrice m'a envoyé la photo de son détachement, le 21ème, qui pose en 1945 sur la base de Lowry Field (Colorado). Je suis resté longtemps cette après-midi à regarder cette image d'un passé intrépide et lointain ; longtemps jusqu'à entendre le bruit et la poussière des avions à hélice en arrière-plan couvrir les dernières images heureuses et familières que je garde de lui.

Mon père est assis au deuxième rang, tout à droite. Au départ, sur la photo, je ne le repère pas, et puis après, une fois que je l'ai identifié, je ne vois plus que lui.

 

05.05.09

Passé la journée à être rongé de l'intérieur pour des choses que je n'ai pas dites.

06.05.09 

Into the wild dans les Yvelines fin des années 80. 

A dix-huit ans,

Ils voulaient tous avoir une petite amie

C'était leur rêve le plus cher.

Mieux que partir faire le tour du monde

Ou planifier l'Alaska. 

Oh, ce n'étaient pas tous des libidineux, non,

Mais il faut dire que c'est un sacré exploit

Que supporter l'ennui à deux !

Bukowski I.

Il y avait cette fille gentille - mais je parle d'un autre siècle - qui m'avait dit qu'un jour, si l'on collectait tous mes textes, je serais aussi important qu'un Bukowski sobre. 

Un Bukowski sobre ? Ai-je pensé en remontant la rue Blainville, et bien ça ne vaudra pas grand chose. Peut-être que cette fille attendait que je passe la nuit avec elle, c'est ce qu'aurait fait Bukowski, sans se compliquer l'existence. Mais à l'époque - comme toujours, j'avais ce besoin en moi d'aimer absolument - à m'en déchirer le cœur - pour passer la nuit avec quelqu'un. Oh, c'est bien plus exaltant, c'est pour ça aussi. 

 

Bukowski II. 

 

Je ne sais pas si j'aime vraiment Bukowski. J'essaie d'en lire des passages à A. mais elle trouve ça dégoûtant. Hé ho, je lui dis, c'est la vie qui est dégoûtante pas la poésie quand même ! 

Je crois que Bukowski aimait bien Salinger, je dis ça à cause d'un poème de lui que j'ai lu. Alors ça va, si je dois l'aimer, je veux bien commencer par là. 

 

Tracassé pour des prunes.

 

Je me fais du mouron en permanence parce que la vie n'arrête pas de produire des circonstances ou des réactions qui viennent empêcher ou stopper notre volonté de créer des moments parfaits. Des moments de sens ou de refuge. Parfois une poussière, un indifférent qui la ramène, quelqu'un qui ne comprend rien à rien, fout tout par terre.

 

07.05.09 

 

Tous les gens qui donnent envie de faire mieux qu'eux sont des génies qui s'ignorent.

 

08.05.09 

 

Quand je vois les photos publiées dans le magazine qui m'avait demandé un portrait à ma sauce de Mickey Rourke, avant de se rétracter, je me dis qu'ils auraient mieux fait de publier mon texte : il y avait plus d'images intéressantes. 

Agréable soirée chez Pierre qui fête ses trente ans, alors que son anniversaire est en août. Bon... 

J'essaie maintenant de partir des fêtes avant que les gens soient trop bourrés. Je rentre de plus en plus tôt. 

C'est déjà difficile d'entrer dans le délire des gens quand ils sont sobres, alors quand ils se mettent à vider des bouteilles...

J'ai félicité Marc (Maggiori) pour la première version du clip de Les beaux souvenirs ne meurent jamais que Pierre m'a envoyée. Le choix des images d'archives (super 8 piochés dans nos archives familiales, à Pierre et moi) + de nouvelles séquences tournées ces dernières semaines avec une caméra super 8, sont sublimes. Tout comme la fille choisie pour le clip. D'une beauté rayonnante et rare. 

Dans la journée, j'ai piétiné dans mes tentatives de nouveau roman, pas content de moi, des phrases intéressantes tout d'un coup me semblaient rattrapées par des phrases vaines, comme un serpent circulaire finit par se dévorer et s'anéantir. Je n'ai pas du tout envie de faire des choses pour du beurre, ou pour l'épate, ou parce qu'il faut bien faire des choses. Je sais que Le garçon qui dessinait des soleils noirs est passé inaperçu, noyé dans les romans de la rentrée, ignoré dans le flot par un grand public, indifférent et informe quand on y songe, mais, pour moi, après ce livre, je ne peux plus faire quelque chose qui serait juste une suite, je veux dire un autre livre puisque j'écris ou que j'ai été publié. J'ai besoin de retrouver la nécessité du garçon qui dessinait des soleils noirs, la maladie aux yeux clairs d'écrire. Cette colère qui se transforme en quelque chose de meilleur.

Qui se garde en souvenir. Pour un résultat, pur et maladroit, qu'il me sera impossible de relire en intégralité, tant j'aurais peur qu'une virgule malaimée m'anéantisse, mais auquel je ne pourrais m'empêcher de penser constamment.

 

A la soirée de Pierre, j'ai longuement parlé avec Caroline.

 

09.05.09 

 

Là où les nuits se rêvent seules.

 

La où les nuits se rêvent seul,

Les gens ne sont plus les mêmes.

Il n'y a pas de chagrin à avoir.

Il n'y a que les joueurs de cartes de Paul Cézanne

Pou rester depuis tant d'années vissés à la même table

Sans que l'un se lève pour se mettre devant la toile

Et ne vienne contredire le jeu

De l'instant.

Non, il n'y a pas de chagrin à avoir.

La vie qui passe redistribue les cartes

Tu n'es plus la même personne qu'autrefois

Je ne suis plus la même personne qu'hier

Seule une vague et passagère tristesse résiste,

Ma passagère pour toujours,

Là où les nuits se rêvent seules. 

 

11.05.09

 

Je crois sincèrement qu'il est toujours difficile de recoller les morceaux avec un tel ou un autre pour la simple raison que les morceaux n'ont pas gardé leur juste proportion. La plupart des êtres se souviennent de ce qui les arrange, ou de ce qui conforte une position exempte de reproches. Je suis peu rancunier, j'évite juste de perdre mon temps, et donne toujours l'exemple de mon sourire. Le sourire, ce passant de mon visage. Qui, s'il s'y attardait, rendrait stupide. 

 

12.05.09

 

La pluie qui tombe dru sur Paris. Mon temps préféré, celui des filles en bottes sur les boulevards, et du thé brûlant. "J'aime bien la pluie, elle révèle des abris" dit le personnage de mon premier roman : L'amoureux en lambeaux. 

J'ai traversé la ville : Trocadéro, Concorde, remonté les grands boulevards pour aller à l'expo de Louis-Marie, rue de Malte. Ce que j'aime invariablement à Paris c'est la façon surprenante dont l'atmosphère peut changer d'une rue à l'autre, d'une station de métro à la suivante. Mais c'est certainement le cas de toutes les villes. Je connais un peu Londres, Bruxelles trop vaguement, et de New York j'ai des souvenirs de jeunesse et de touriste ; outre qu'il soit fort possible que je fus un touriste en ma propre jeunesse. 

Depuis deux ans, je trouve que Paris devient banalement sale et aggressive ; les gens se tiennent n'importe comment, bruyants et oublieux d'eux-mêmes. Sans éducation ni pudeur. Et ce ne sont même pas des canailles dont je parle, ou des adolescents grossiers et bas du front, ça contamine même les gens qui pourraient être vraiment intéressants, ou même une chouette fille, tiens, si vous rencontrez une chouette fille, qui vous plait de manière complètement démentielle, comme ça ne vous est pas arrivé depuis longtemps, et bien suivez-là deux minutes et si ça se trouve elle va cracher par terre à la première occasion, ou sortir son téléphone portable dans le métro et hurler dans l'appareil comme si elle se croyait seule dans sa chambre. ( J'imagine que les gens hurlent seuls dans leur chambre, sinon pourquoi avoir inventé la radio ?) Mais ça, encore, ce sont des petits trucs. Moi ce qui me tuait dans mon adolescence c'étaient les personnes qui étaient victimes d'humiliation et qui ne s'en rendaient même pas compte, ou n'y faisaient pas attention, et, à côté, le sourire des vainqueurs en toute impunité. Bon, on ne peut pas réparer sans cesse ce qui tient de notre justesse instinctive. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre. C'est juste qu'aujourd'hui j'ai bien avancé dans mon nouveau roman, et je sais qu'à partir d'aujourd'hui tout ce qui me blesse dans les aventures d'une journée risque d'entrer dans ce roman ; bon, l'avantage c'est que ça peut aller vite. 

A l'expo de Louis Marie, il y avait des choses vraiment belles, des dessins, des toiles brodées, une fille qui sort d'une fleur comme les fleurs sortent des revolvers vous savez, chez les farces et attrapes, une autre qui n'avait de visage que le contour. J'ai imaginé que c'était son départ, à cette fille, qui lui avait fait perdre son visage. Il y a parfois des gens qui disparaissent de votre vie, vous vous souvenez de paroles cruciales qui n'ont pas trouvé de trajectoire où se dissoudre, s'oublier, d'actes merveilleux ou patauds, de moments que ni l'un ni l'autre n'ont saisi comme le moment aurait espéré que ça se passe, mais le visage c'est un autre problème, le visage ça devient un fouillis de non intentions, quand vous ne vous y attardez plus.

En rentrant de l'expo, j'ai jeté un coup d'oeil à La nouvelle star. Des jeunes gens qui ont des fans avant d'avoir des chansons ; c'est très risqué.

 

18.05.09

 

J'ai beau chercher, ici, à Paris, je ne connais personne qui ne vive pas comme une promotion personnelle le fait de côtoyer quelqu'un de connu. Et peu importe la véritable valeur de cette personne hors fièvre médiatique subite ou prolongée. J'ai beau chercher, je ne connais personne. Tout parisien a le cœur qui verse dans les relations publiques. 

 

Dévoré par mon nouveau roman. C'est difficile de faire comprendre aux gens qui ne comprennent rien à l'écriture qu'on ne peut pas les rencontrer d'un coin à l'autre de sa journée parce qu'on est travaillé par l'écriture. Il faut toujours s'inventer des impossibilités formelles parce que dire : Je ne peux pas te voir en ce moment j'écris, est quelque chose de rarement compréhensible. Par exemple si on dit : Désolé je ne peux pas te voir parce que j'ai un rendez-vous chez le dentiste, là tout est en ordre, personne ne vous en voudra, mais si vous répondez : Désolé je ne peux pas te voir parce que j'ai un rendez-vous avec l'écriture, les gens pensent toujours que c'est une atteinte envers eux, un affront à votre amitié, que vous pouvez toujours faire ça à un autre moment, bref c'est quelque chose d'incompréhensible pour la plupart. 

 

Quand je dois traverser Paris en métro pour me rendre à l'autre bout du monde, en l'occurence Porte des Lilas, pour travailler avec Ben (Ricour), j'essaie toujours de trouver quelque chose de poétique à la banalité des transports, quelque chose à retenir sur le passage comme : un nord africain qui porte sur sa tête une caisse de cerises, ou, cette petite fille qui dit à sa mère : Papa, il est au-dessus de la terre. 

 

Croisé un jeune type qui est venu me dire qu'il avait adoré mon concert à l'automne dernier, au Réservoir. Sans cette rencontre je n'aurais même pas eu le sentiment d'avoir donné un concert à l'automne dernier ; pour moi, cela fait des éternités que je n'ai pas joué, que je ne me suis pas projeté sur scène en tant que chanteur. Bon, il faut dire que je ne suis pas aidé. Et maintenant que c'est dit, je crois aussi que quand on n'est pas viscéralement musicien, c'est quand même difficile de tenir le coup. Il y a des jours où j'aimerais plus que tout revenir à cette activité, nouvel album, concerts, petite tournée dans les villes de Suisse et de France comme en 2004, et d'autres où vraiment, non, ça ne me dit rien, je me sens trop sensible pour affronter tout ce cirque. Bien sûr, à lire cela de manière détachée, ça peut paraître bizarre. Mais c'est ce que je pense au fond, alors pourquoi le cacher. Si on est trop sensible au comportement des gens, avec des idées trop personnelles, et conscient de ça, sans naïveté ou arrogance particulière, on ne tient pas trois minutes dans le milieu de la musique. 

Trois minutes, le temps d'une chanson, ce n'est déjà pas si mal. 

 

19.05.09 

 

Hier avec A. expo de Filippo & Filippino Lippi au musée du Luxembourg. Ce week-end, nous sommes allés à l'institut néerlandais voir l'expo de photos d'Erwin Olaf dont j'avais acheté un recueil il y a quelques mois de cela, renversé que j'étais par la beauté émouvante de cette fille dont le portrait sert d'affiche à l'événement, et la reconstitution d'une Amérique figée dans une attente cocasse ou mystérieuse, entre David Lynch et Edward Hopper. Une image fertile en récits. 

Tournage d'un petit clip de présentation pour le prochain disque de Marie-Amélie (Seigner) dont la belle voix, en roche tendre, va donner corps à ce texte que j'avais écrit et sur lequel William a fait une musique imparable : On se regardait. Le tournage avait lieu dans le cinquième arrondissement, place de la Contrescarpe, une interview au sujet de la chanson pour Marie, de mon travail, puis je me promène avec elle dans le quartier, suivi par la caméra. Cela fait longtemps que je ne m'étais pas arrêté place de la Contrescarpe. C'est le quartier de mes 20 ans. J'essayais de trouver quelque chose à laquelle m'agripper, ou simplement tenir, j'étais torturé par l'incapacité des autres à me montrer une voie acceptable, je portais un drôle de chapeau, j'étais fou ; Antonin Artaud à côté, c'était de la pâte de fruits. 

J'ai quitté ce quartier quatre ans plus tard, car je n'y respirais plus, une idée d'asphyxie et de fin du monde. Aujourd'hui, avec le retour des beaux jours, le quartier m'a semblé particulièrement plaisant, calme, il y avait quelques groupes d'étudiants autour de la place, de l'indulgence et des sourires dans l'air. Après le tournage, je suis descendu par la rue Monsieur le Prince et j'ai acheté cette immense affiche de Vertigo que A. m'a montré hier soir, dans la vitrine de la librairie de cinéma.

Hier à la télévision, un film de John Huston avec Paul Newman, James Mason, et Dominique Sanda. J'ai toujours été très attiré par la Dominique Sanda des années 70, jeune femme d'une classe folle, avec ce qu'il faut d'indolence à la froideur, entre une héroïne hitchcockienne et la Lauren Bacall du Grand sommeil. Elle est tout aussi impressionnante et mystérieuse que Lauren Bacall dans Le grand sommeil, sauf qu'elle a une sexualité, elle va plus facilement au lit (mais nous sommes dans le cinéma des années 70) ; bref, la femme parfaite.

Dominique Sanda c'est aussi une héroïne durassienne. Peut-être encore plus que Delphine Seyrig. Le navire night bien sûr, mais qu'on ouvre ensuite Aurelia Steiner, Détruire dit-elle, Emily L, La douleur... Agatha, à la limite,il y a toujours de la place pour Dominique Sanda dans les livres de Marguerite Duras. 

Dans le métro aujourd'hui, il y avait une fille qui ressemblait à Anne, avec ce mélange à la fois de solitude et d'ouverture au monde, cette beauté altière. Et toujours un détail qui vous écrabouille le coeur, comme une chaussure d'une couleur trop vive ou trop pastel. Mais Anne fait du vélo quelque part dans les rues de Genève, alors il eût été impossible que, même dans une ellipse ou une trappe de temps, elle se retrouve à Sèvres-Babylone en plein après-midi en train de lire un livre qui n'est même pas l'un des miens. J'ai commencé à écrire une nouvelle avec ce qu'elle m'a raconté l'autre jour, le rêve qu'elle a fait.

Mon nouveau livre m'obsède. Toute sortie qui m'en éloigne me pèse sur les nerfs. L'idée de l'objet fini, l'idée du trajet à faire. Emilie que j'ai croisée boulevard Saint-Germain me demande une définition de l'intelligence. Je réponds : Quelqu'un dont la justesse me surprend, me ravit.

L'autre soir j'ai revu X au hasard d'une fête. Il n'est plus avec la fille avec laquelle il sortait, au moment où nous nous fréquentions. Il paraissait embarrassé de lui-même, et d'une personne en plus. La fille, la nouvelle, avait l'air de le traiter comme un valet. Avant, c'est lui qui traitait les filles comme un valet, même subtilement, moins par méchanceté ou par machisme que par égoïsme. Enfin, c'est comme ça que je voyais les choses, de l'extérieur. C'était peut-être une vision superficielle, de toute façon on ne peut avoir qu'une vision superficielle des gens, on ne sait pas comment ça se passe véritablement chez eux. Au dehors, il y a souvent un ajustage avec l'idée qu'ils se font de vous. C'est ça, la civilisation. C'est ce qui permet à tout le monde de tenir. C'est ça, l'optimisme. En me croisant à cette soirée, X a dû repenser à travers moi à cette fille avec qui il était autrefois et à qui il en a fait voir de toutes les couleurs. Même si souvent les souvenirs, ça devient comme le cinéma muet ou le noir et blanc. Il a dû repenser à elle, confrontant à travers notre rencontre fortuite cette période de sa vie qui ne revient plus que par absences, si je puis dire. Ou alors, peut-être que j'extrapole. Il n'y a que moi qui ai repensé à elle. C'était une fille formidable. Je crois qu'elle a vraiment bataillé. Elle tenait à son type, elle espérait toujours qu'il changerait. C'est ce qui s'est passé au final. Il a fini par changer. De copine.

 

21.05.09 

 

Je devais partir quatre jours dans le sud de la France avec des auteurs et des compositeurs de chez Warner Chappell, et puis j'ai fini par décliner l'invitation, pour me resserrer sur les travaux en cours et parce que je suis plus probant dans la solitude pour le travail ; à cela que le dépaysement est déjà un spectacle qui me détourne de ceux que je peux concevoir. Rarement probant dans les groupes. Il y a deux ans, en Normandie, j'étais arrivé à peu de choses. Cet hiver, sur une soirée, avec Marc (Chouarain) nous avons fait une très belle chanson, sur une période de temps ramassé, une chanson urgente et inévitable, au sablier. 

Je ne sais pas si c'est ce vieil encrage dans l'enfance unique, ou la forge d'un caractère trop indépendant, qui me met instinctivement, pour le travail et pour la vie, à l'écart des groupes, des clans, des équipes. Même si je pense qu' il est plus facile et plus naturel de vivre et d'avancer en compagnons. C'est ce que je dis dans la chanson écrite pour Michel Delpech, et à laquelle son interprétation lumineuse donne une humanité digne de La route de Cormac McCarthy. Or, pour moi, cette idée d'amitié et de compagnonnage, d'équipe, sera toujours vécue en tant que fantasme. Dès qu'il y a une amorce de ça, mon côté farouchement solitaire a tendance à mettre les voiles. Adolescent, je pensais qu'il ne fallait pas être bien exigeant pour se livrer à des manifestations d'indéfectible amitié. A Paris, beaucoup de personnes dans le milieu artistique fonctionnent par familles, par troupes, des directions hermétiques les unes aux autres, avec leurs codes, l'affirmation systématique de leurs goûts, leurs lieux de sortie, et dans lesquelles je fais toujours l'effet d'un passant, d'une famille à l'autre, d'un invité qui n'est pas précisément celui du hasard mais qui fuit les récurrences sans génie et sans manque ; un passant stable. 

 

Il y a sans doute deux catégories de personnes, celles qui enfants s'ennuyaient ferme à la maison, ou s'y désolaient, y étouffaient, et prenaient le premier prétexte de sortie pour un défoulement, une échappatoire, une ouverture sur le monde, et, dans de plus tristes cas, même, une protection ; et celles qui, dès qu'on les envoyait à l'extérieur, se sentaient toujours un peu perdues, désemparées, préférant les douces perspectives d'une maison. Je serais plutôt de celles-là, à nuancer bien sûr mais souvent sortir, la perspective de sortir, est vécue chez moi comme une punition. 

Je suis beaucoup sorti à l'époque de mon disque : Comme elle se donne, parce qu'il y avait une espèce d'hystérie de mon label à ce que je joue un certain jeu, c'est-à-dire serrer des mains à des personnes du métier et qui en ont toujours plein à secouer, des mains, mais franchement rien à secouer de ce que je pouvais mettre dans mes chansons. Sans systématisme mais pour faire un résumé de choses qui m'ont marqué. Après, il y a quelque chose d'amusant à Paris, où sortir c'est être vu. Alors ça devient une sorte d'acte politique, on peut le voir comme ça, sortir c'est choisir son camp, et même si je ne fais pas long feu (la moindre indiscrétion, le moindre débordement de la nuit m'éteint) je fais quelques apparitions pour marquer le coup, ou supporter des amis dans leur volonté parfois désespérée, parfois désopilante, mais le plus souvent belle et inspirante, de faire des choses. Une fois qu'on prend conscience de ça, c'est drôle, de sortir. Le problème c'est que je travaille mal dans la journée si je sais que je suis de sortie le soir. Alors, une ou deux sorties par semaine, pas davantage. L'autre jour, dans une interview, S. a dit de moi que j'étais très mystérieux. Et comme le journaliste essayait d'en savoir plus sur ce qui me rend très mystérieux, S. a balbutié : Oh Jérôme sort peu. J'adore cette définition toute parisienne du mystère. 

Il y a aussi une autre parade pour avoir la paix, qui consiste à sortir accompagné d'une fille absolument jolie, sphinge terrible et attirante ; ça détourne l'attention, c'est un bon moyen d'avoir la paix. C'est aussi pour ça que j'aime bien que A. m'accompagne à certains trucs, le plus souvent possible. 

Hier, nous sommes allés au concert d'Exsonvaldes. J'ai toujours eu une grande affection pour ce groupe, et Simon m'avait invité au Nouveau Casinohier soir. J'ai écrit la notice biographique pour leur nouveau disque qui est sorti il y a quelques semaines. C'est un des rares exemples de groupes qui, dans mon entourage, s'est toujours tenu à faire un véritable chemin dans la musique, à se donner les moyens, courageusement, de faire une oeuvre ; et même si cela est difficile en France aujourd'hui, perdurer, ne serait-ce parce qu'ils chantent en anglais. Cela leur permet tout de même de donner des concerts dans toute l'Europe. Leur musique est mélodieuse et en ruptures, entre les Beatles et Radiohead. En fait, j'ai rarement assisté à un concert aussi maîtrisé, chaleureux et humain, que celui d'hier soir. Simon est d'une incroyable générosité sur scène, dans les chansons et entre deux, to be in the world and off the world comme dit Audrey Hepburn dans Sabrina, puisque c'est de cela dont il s'agit, les chansons. Le concert d'Exsonvaldescrée un lieu où l'on se sent bien, sans démonstration pour l'épate, sans frime inepte, et c'est aussi pour cela qu'ils avancent seuls, avec un public heureux et fervent dans lequel on ne croise pas tous les habitués des concerts parisiens, qui commencent et finissent au bar, qui créent une société dont la musique est passée du rang de passion à celui d'accessoire. Lali, le dernier clip d'Exsonvaldes est ici, et on peut aussi se rendre compte de l'extraordinaire humanité de ce groupe, ici,  dans leur reprise à la bonne franquette du tube des années 80 du groupe Aha, Take on me. Je me souviens que Jean-Charles (DC) après un de mes concerts me suggérais de mettre une reprise à mon répertoire, que cela serait une marque de générosité envers le public. Il avait certainement raison, et je pense à ça en écoutant Exsonvaldes reprendre Aha. Sauf que ça ne marche pas tellement avec moi, j'ai aussi le souvenir de tant de groupes dont le coverdevient la meilleure chanson de leur set, assez systématique, et puis je ne suis pas réellement musicien et en tant que type qui écrit ses textes ça ne me dit rien de chanter ceux des autres. J'aurais toujours envie de changer des phrases. Par ailleurs, est-ce que Yves Saint-Laurent s'habillait chez quelqu'un d'autre ? (je déconne). Bien sûr, tout cela, le concert d'Exson, le type charmant qui dans le public avant que le concert ne commence est venu me demander s'il pouvait me serrer la main, me félicitant pour mon disque et me disant que je me fais trop rare sur scène, me donnent envie de revenir aux activités, de faire vibrer mon travail musical autre que pour le vent. Cela fait deux ans qu'il souffle dans des plaines de reproches que je me fais à moi-même d'avoir trop compté sur les autres.

 

23.05.09 

 

Quand on paresse dans l'écriture d'un livre, on n'en finit pas de réécrire la première page. Une première page jamais satisfaisante, toujours à embellir, et qui, on l'espère, emportera les suivantes dans un mouvement aussi gracieux que celui imprimé par un jeu de dominos. 

Il faut aussi garder et entretenir une nécessité de chaque phrase, sous peine d'être renversé soi-même, désarmé, par l'inutilité de sa faconde. 

 

Je ne comprends pas bien pourquoi le facho du premier étage, dans mon immeuble, hurle avec violence sur des enfants de cinq ans qui jouent dans la cour, et ne va pas confronter les lycéens chahuteurs et grossiers qui font du boucan sous les fenêtres côté rue. Peut-être parce qu'il estime que la cour est sous sa juridiction, et que la rue, pour le moment, l'est moins. 

Je ne veux pas croire que c'est parce qu'il est lâche. Un type qui hurle si fort ne saurait être lâche, quand même. 

Je voudrais bien gagner suffisamment ma vie de façon à pouvoir déménager le plus rapidement possible, en même temps, de savoir que ce type-là existe, juste en dessous de chez moi, me rappelle quotidiennement à quel degré l'humanité peut basculer dans une espèce d'ignominie courante qui, par dessus le marché, se croit supérieure, dans son bon droit. 

Je l'ai mis dans mon roman : Le garçon qui dessinait des soleils noirs, d'une ligne c'est déjà assez d'importance, quand je note que c'est le facho du premier qui a dénoncé aux flics le détournement des plaques de la rue de Grenelle par Odilon Green (La rue de Greenelle). Vraiment, il n'y a qu'un type comme lui qui pouvait faire ça. Pas la peine d'aller chercher bien loin. 

Si Le garçon qui dessinait des soleis noirs avait eu suffisamment de succès, j'aurais bien aimé écrire le roman d'Odilon, que j'avais par ailleurs esquissé dans un numéro de la revue Bordel sous le titre : On ne se souvient pas du goût des baisers. Peut-être dans le futur, quand le grand public me découvrira, si j'ose dire (dans un bâillement). Pour le moment je suis parti sur un projet qui n'a rien à voir avec la saga Thomas, Basile et Odilon Green, et qui sera je l'espère aussi accessible et détonnant que mon Warhol. 

Dans les mémoires de Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie, superbement écrites, de belles évocations de Gilles Deleuze, qui fut son camarade en khâgne à Louis-le-Grand. "Je me rappelle une conversation avec Deleuze, dans l'appartement de sa mère, rue Daubigny. Son acuité éclatait à chacune de ses phrases, il savait ramasser d'une formule de marbre le déchiffrement du monde : "Là où il y a commerce des choses, me disait-il, il y a commerce des hommes." Les formules de Deleuze ne mettaient pas un point final à la pensée, mais l'ouvraient au contraire, dévoilant et illuminant chaque fois tout un horizon de concepts." 

 

Tenté de revoir à la télé le film de John Schlesinger, Marathon Man, qui vaut pour son climat inquiétant, son suspens à anticipation, les thèmes qu'il aborde dans la cadre des films à intrigue politique des années 70, et la confrontation de deux méthodes d'acteur en la présence de Dustin Hoffman et Laurence Olivier. Or, c'était sans compter sans la télé d'Orange qui rajoute un foutoire assez rebutant au labyrinthe du film : déjà, l'option sous-titres ne fonctionne pas, comme neuf fois sur dix avec la livebox, et si Dustin Hoffman se fend d'une performance pénétrée et réaliste à la manière de l'actor's studio, on ne peut pas dire que l'équipe de doublage en français soit familière des méthodes de Lee Strasberg et Stanislavski. En plus de cette adaptation navrante, il y a des sous-titres pour sourds et malentendants qui ont buggué sur l'option obligatoire et qui diffèrent du langage parlé en proposant toujours des lignes de dialogues simplistes et d'une grande vulgarité, comme si les sourds et malentendants s'exprimaient plus grossièrement que la norme, au su des auteurs de sous-titres, à force de faire des gestes dans tous les sens certainement...

Bref, la technologie est, comme souvent, à la ramasse. 

La technologie est un samedi soir éternel avec ses promesses de nouveautés et d'épopées qui au final rament, épuisent, ou tombent à plat. 

Concernant Marathon Man, j'aurais arrêté le film au moment de la scène de foule, la confrontation de la fin, une sorte de duel à la guerre des étoiles dans la station d'épuration de Central Park, est assez médiocre et n'a pas l'intensité de la scène de foule qui la précède. Bon, de quoi je me mêle, on ne m'a pas demandé mon avis, d'ailleurs en 1976 j'avais d'autres préoccupations - qui concernaient le déclin des Play-Big et l'hégémonie sans rivale des Playmobils. J'ai toujours tendance à vouloir arrêter les films avant la fin, dernièrement dans Two lovers, je pensais que le plan de Joaquin Phoenix face à la mer était une scène de fin parfaite, sans ressentir, au moment où je découvrais le film au cinéma que dans cette scène James Gray fait une citation de la scène finale des 400 coups de François (Truffaut) ; oui, j'aurais tendance à toujours arrêter les films un bon quart d'heure avant la fin, ne serait-ce que comme ça, on va plus rapidement faire l'amour. 

 

25.05.09 

 

Première nuit de l'année à ne pas dormir - à cause de la chaleur et des moustiques. 

Ce matin, mise en ligne de la présentation du nouveau disque de Marie-Amélie sur le site de My major company. La première chanson : On se regardait,  est l'un de mes textes préférés parmi ceux que j'aie écrits pour d'autres, pour l'instant. J'aime bien ce passage de : La vie amère qui m'accompagnait le long des boulevards, et de L'histoire autour du désir de plaire ; et des valises qui se retrouvent embarrassées d'être au mois de mars ; des choses personnelles que je peux dissoudre l'air de rien dans le talent des autres. Enfin, quand je dis l'air de rien, j'espère que l'air de cette chanson entrera dans la tête des internautes et qu'ils auront envie de participer à la production du disque, à l'histoire de l'existence et de la diffusion de cette chanson, puisque tel est le principe. La chanson On se regardaits'écoute et se soutient ici.  

 

Hier, il y a eu un télescopage de souvenir avec mon agacement de l'instant. Mais c'est peut-être une histoire toute bête de la peine. J'étais en voiture à une espèce de stop en arc de cercle, et je patientais depuis quelque temps quand un type est arrivé à toute berzingue (est-ce qu'on dit encore à toute berzingue, aujourd'hui ?), se placer à côté de moi, et une fois que le feu est passé au vert, le type a tenu absolument à passer en premier, quitte à me faire une queue de poisson assez cinglante pour fuser sur la portion de route qui le concernait. Bon, rien de sensationnel, il suffit de rouler quatre minutes en voiture pour s'apercevoir de l'incivilité des gens - inciviles de se croire invincibles, les imbéciles - protégés derrière leurs espèces d'armures à roulette. Mais, à ce moment, m'est revenu le souvenir d'un récit que ma mère m'a fait l'autre jour. Lors d'une journée à Deauville, ma maman faisait des courses dans un magasin avec une de ses soeurs venue de Belgique pour les vacances, et il y avait aussi, lors de ce court séjour en bord de mer, mon père et son vieil oncle, l'oncle Marceau, que j'appelais moi-même l'oncle Marceau alors qu'il n'était pas du tout mon oncle. C'était une sorte de vieil homme très timide et très prévenant, qui semblait tout le temps avoir peur de déranger, et essayait de se faire le plus petit possible. Je crois qu'il avait vécu avec une femme qui l'avait brimé et tenu sous sa coupe une large partie de sa vie, et le vieil oncle Marceau, loin de se refaire une jeunesse à la mort de la mégère, comme cela arrive parfois, s'était encore plus recroquevillé sur lui-même, complètement désemparé. Je n'ai presque pas connu la famille du côté de mon père, la Belgique de ma mère et ses soeurs virevoltantes ont emporté  la partie qui aura réquisitionné ma jeunesse. Du côté de mon père, je voyais seulement de temps à autre, deux fois l'an tout au plus, l'oncle Marceau qui habitait à Paris dans un appartement riquiqui et poussiéreux de la rue Olivier de Serres, près du métro Convention. Mais revenons à ce souvenir, à ce jour-là. Pour lui faire plaisir et le sortir un temps de l'étouffement de sa solitude, mon père est allé chercher l'oncle Marceau et l'emmène à Deauville avec ma mère et une de ses soeurs. Une fois à Deauville, mon père est sans doute allé garer la voiture ou mettre de l'argent dans le parcmètre, quoiqu'il en soit, pendant ce temps, l'oncle Marceau se retrouve à suivre ma mère et sa soeur dans l'un des magasins où elles doivent virevolter parmi les fringues et les tentations d'essayage. Or, voilà, que tout d'un coup, dans l'affluence du grand magasin, l'oncle Marceau finit par les perdre de vue, et de nouveau seul au monde, il panique complètement et se met à fondre en larmes. 

Est-ce parce qu'il se sent abandonné ? Ou bien parce qu'il prend peur pour les deux femmes, disparues on ne sait où ? Enlevées ? Accidentées ? A moins - et c'est ce que j'aime à penser, qu'il y ait un peu des deux, à égale proportion. Car c'est dans ces largesses-là que pleurerait un enfant. 

Bien sûr, quand ma mère et sa sœur reviennent de leurs achats, le temps n'a pas passé pareil, et elles s'étonnent en toute bonne foi, face à un oncle Marceau prostré, complètement bouleversé, inconsolable. Maintenant, je ne sais pas pourquoi ce souvenir revient me frapper à l'instant où l'autre abruti me fait une queue de poisson en voiture, alors qu'il aurait été plus courtois et plus intelligent de me laisser passer. Deux histoires complètement distinctes. Absolument pas reliables entre elles. Ou alors, à partir du mot : peine. Oui, il s'agit peut-être de deux chapitres distincts d'une histoire de la peine. 

Pour le souvenir de Deauville que je n'ai pas vécu, la peine, le chagrin, qui sont les miens à imaginer l'état disproportionné dans lequel s'est mis l'oncle Marceau. Et, pour l'histoire bien anecdotique de l'incivilité en voiture, la peine que j'ai à ressentir comment les gens sont des cons. 

 

26.05.09 

 

Si l'on avait dressé depuis l'enfance une liste des choses que l'on souhaite obtenir, quelques jours ou immédiatement après avoir eu connaissance de leur existence, combien d'êtres et de choses aujourd'hui sur cette même liste nous paraîtraient idiots et superflus ? Pourtant, c'est le désir des choses que je souhaiterais demain qui me semble aujourd'hui puérile et si pauvre en promesses comparée à l'ardeur téméraire et sans nuances avec laquelle je pouvais désirer jadis. 

 

Les drames de l'amour ne sont pas vraiment notre faute. Nous sommes faits pour posséder les gens et les aimer à travers les péripéties et les conforts de cette possession. Pas vraiment pour les aimer dans une liberté excluante. La liberté totale des autres est souvent le reflet de notre indifférence. La fin d'un amour rend la liberté. Ici la folle liberté de repartir à neuf ; là, la triste liberté de n'être plus aimé soudain. 

La folie est la marque de l'aliéné , la liberté souvent celle de la solitude. 

 

27.05.09 

 

Hier, bonne journée de travail sur le roman. Dans l'idéal, il faudrait que je puisse présenter les cinquante premières pages d'ici quinze jours pour envisager une sortie début 2010. Il faut que je me tienne à ce planning. Bien que je me demande comment être content d'autant de pages en si peu de jours ? 

Il le faut. Parallèlement, j'attends que Claire rentre du séminaire Warner pour lui envoyer un mail concernant les démarches pour mon prochain disque. Depuis que Marie-Amélie a rejoint My major company je regarde un peu comment ça fonctionne et trouve le principe pas si mal pour le contact direct avec les auditeurs, l'implication concrète je dirais. Quoiqu'il en soit, à l'heure d'aujourd'hui et depuis bientôt les trois années qui se sont écoulées au jour où j'ai décidé de quitter le label qui a produit Comme elle se donne, je ne sais toujours pas avec quels producteurs et comment faire ce disque, si ce disque pourra se faire. 

Cette après-midi, je comptais travailler sur une musique que Frédéric devait m'envoyer - je lui ai demandé de repenser, retravailler les refrains - et puis il a eu un souci d'ordinateur, bref c'est pour plus tard, et du coup j'ai traîné dans mes idées pour les projets en cours, en suivant à la télévision une rencontre de tennis féminin à Roland-Garros. Petrovna contre Sharapova. Autant dire : Masaccio contre Botticelli. 

Je crois que, dès les premières secondes d'échanges, j'ai choisi mon camp, et ce pour des raisons esthétiques. J'ai bien frémi jusqu'à la fin, car si c'est parfois une leçon de tennis, c'est souvent une leçon de l'existence de comprendre que ce n'est pas forcément parce qu'on est du côté de la beauté qu'on arrive à quelque chose d'efficace ! 

La beauté sauvera le monde, pas forcément un point décisif dans une manche bien serrée.

Cette fois pourtant, le galbe aérien de Botticelli a fini par l'emporter sur le style dur de Masaccio. 

Les baisers au public qu'envoyait Maria Sharapova à la fin de son match étaient tout aussi gracieux que son petit poing serré dès qu'elle marquait un jeu dans le dernier set farouchement disputé. Le soulagement comme la bataille ne manquaient pas de grâce. A un moment, j'ai pensé mettre le petit poing serré de Sharapova dans mon roman, ou écrire un roman qui s'appelerait : Le petit poing serré de Sharapova, pourquoi pas, et puis le Journalétait là, ouvert, béant, vorace ; en un mot : affamé.