02.03.08

 

En amour ou sur le plan du travail, je ne comprends rien à la stratégie. Parce que je suis du côté de l'impatience. De l'impatience qui prend son temps. Qui se nourrit de sa fièvre.

Or souvent l'impatience, c'est la deconstruction lente de tout processus de stratégie.

 

Février a écrasé mes poumons. Toutes ces choses que j'aie trouvées irrespirables. Je reprends du souffle depuis vendredi. Toutes mes forces il semblerait. Et avec ce à quoi je voudrais travailler, j'en ai bien besoin.

Le rouge et le bleu : reçu de très belles lettres de premiers lecteurs qui me donnent la satisfaction de toucher, de viser juste. Je reprends encore le roman à suivre, je n'en suis jamais parfaitement heureux, il y a toujours une part d'insatisfaction ; et je dirais qu'il faut faire attention avec cette part d'insatisfaction car quand c'est cette part-là qui rencontre le public, on peut se préparer à un certain succès...

 

Des deux nouvelles qui devaient être publiées dans la revue Bordel en mai prochain, j'ai demandé à Stéphane d'en retirer une.

Celle qui évoquait mon histoire avec quelqu'un dont je n'ai plus du tout envie de parler ; quelques échanges atterrants et inutiles cette semaine m'ont confirmé dans cette idée.

J'ai encore des projets de romans ou de nouvelles parce que chaque fois je trouve des idées ou des situations et des dialogues qui ne s'inscrivent pas dans le texte sur lequel je travaille...Après, il faudrait que je puisse m'organiser pour travailler vraiment, être moins dilettante, je veux dire ,en ce qui me concerne souvent : moins préoccupé par des actes, des atteintes, ou des êtres, chimériques.

 

Pascal me raconte cette anecdote. Quand on lui demande ce qu'il fait dans la vie, et qu'il répond :

- Je ne fais rien."

Les gens le regardent avec un air apitoyé et lui sortent :

- Ah, tu ne fais rien. Tu écris au moins ?".

Comme si, ajoute Pascal, il y a : Ne rien faire, et juste au-dessus : écrire."

 

Au café Le Danton, je discute avec Damien de cette catégorie de filles dont la beauté se déploie et se révèle dans l'intimité. On trouve que c'est terrible comme idée. Après, dès que notre regard se porte sur une fille n'importe laquelle, boulevard Saint-Germain, on se demande si sa beauté se révèle dans l'intimité, ou bien si elle se donne comme elle est, en toutes circonstances, indifféremment, sans distinction ni secret.

Je note dans mon carnet : Les mains de son amoureux la faisaient passer chaque soir de l'autre côté du miroir, dans ce pays réconcilié de la beauté sans failles.

 

Dans ce night-club, au milieu des gens du milieu - de la mode - Alexandra (B) me parle du concept des personnes à éviter. Au cours de la soirée, elle en a identifié deux. Selon Alexandra, nous avons tous des gens à éviter, et tant mieux au final car c'est une manière d'accorder une once de gravité à ce qui nous arrive, aux visages et aux comportements.

Pourtant, quand elle me demande si, de mon côté, j'ai repéré des gens à éviter, je réponds :

-       Non. Tu sais, quand tu comprends que les gens n'ont de rapport avec toi que dans le cadre de la conversation qu'ils poursuivent avec eux-mêmes, tu passes à travers tout."

 

05.03.08 La coupure impossible

 

Encore le Pont des Arts, des rendez-vous donne-moi, à l'aube du printemps quand il fait bien glacial et que le vent et la tempête, pourquoi pas la tempête, découragent les amoureux de pacotille, ceux qui n'y viennent qu'en été, tant mieux la ville est à nous, il n'y a personne sur le Pont des Arts, que nos deux corps tremblants, plus tremblants que l'eau qui miroite en-dessous, plus tremblants que les éléments, je te dis que la ville est pauvre en amoureux, que je croyais qu'on serait toute une peuplade comme ça, de bannis au monde, de bannis à nos propres devoirs, la nuit, toute une peuplade de corps en sursis à s'attendre et se chercher, à ne mendier que des mains compatibles, car c'est la grande attendue de nos vies, les mains compatibles, et il n'y a que nous deux maintenant et la ville en attache comme tous les soirs où nous serons tremblants de nous retrouver, tremblants à ne plus tenir debout, mais ce n'est pas la fatigue non, il ne sera jamais question de fatigue mon amour, c'est dès qu'on se manque qu'on manque - de souffle et de tomber à la renverse, c'est dès qu'on se manque qu'on manque, avec la Seine qui miroite en-dessous, accroche-toi à moi, plonge en moi, trouve tes marques dans cet engloutissemnt du monde dispersé et bruyant, et tant pis si je suis pâle et faible depuis toutes ces nuits à attendre des signes, tant pis si je frissonne d'être arrivé avant toi, en avance, l'attente fait partie du chemin, je voulais être ici le premier, comme un phare scintillant de frissons, comme un être vers lequel tu te diriges, et c'est dingue comme on n'arrive plus à se séparer, de toute la nuit la coupure impossible, on se tient, se cramponne, s'aggrippe, on trouve un peu de chaleur dans le cou, la nuque, les bras, les baisers éperdus, tu dis que nous faisons tout deux partis du club des excessifs mais ce genre d'excès me sauve, oui l'excès me sauve et souvent retomber dans la méconnaissance sourde de l'ordinaire m'a perdu, alors cramponne-toi encore, ne te coupe jamais de moi, plus jamais de moi je t'en prie, n'avance plus sans le timbre de ma voix qui t'appelle à me rejoindre, et cette nuit impossible que nos coeurs enjambent comme une flaque d'eau, on se la remémorre et voilà qu'il nous devient difficile d'avancer, notre étreinte sert de combustible aux rares fenêtres de la rue de Seine encore éclairées à cette heure, et sur le boulevard c'est terrrible, terrible dans le bon sens du terme, boulevard Saint-germain nous ne pouvons plus avancer sans inventer une sorte de danse, cramponnés l'un à l'autre, le monde entier et le petit matin n'ont qu'à tenir la cadence ; et tant pis si je suis tremblant de froid, fiévreux que chacun de mes pas ne soit pas pour toujours, oh si seulement ce qui arrive dépendait de ma seule volonté, et toute la nuit sans pouvoir rien faire que se blottir l'un contre l'autre, s'attacher comme si une tempête incroyable allait tout emporter et que nous pourrions encore la traverser, comme nous avons traversé toutes ces nuits faites de bruits diffus et de distances insensées alors que tu ne voulais que le son de ma voix pour t'empêcher de te perdre, pour t'empêcher de te diluer, pour guérir les cauchemars et les coupures, mais la coupure est impossible tant que je pense à toi et que mes mains te cherchent. Rejoins-moi vite. Des deux côtés du Pont des Arts nous n'avons plus de quoi supporter la coupure.

 

 

 

14.03.08 La main du pinaiste d’Elvis

 

Je ne sais toujours pas si pour travailler il me faut de l'urgence ou de la sérénité. L'urgence supposant une certaine frénésie, un déséquilibre qui peut être soit négatif soit positif. Je crois que j'aurais besoin d'un compromis entre les deux, mais je détesterais faire des choses qui soient basées sous le signe d'un compromis. En réalité je crois que j'espère en la sérénité, je me dis : -  Ah tout ce que je pourrais faire si j'étais serein, si j'avais du pouvoir et du temps dans deux encriers distincts et complices, avec la possibilité de regarder par une grande fenêtre, pas forcément ouvrir la fenêtre, c'est une autre étape, mais regarder par la fenêtre avec deux encriers (ou deux théïères) remplis à rabord de pouvoir et de temps, j'entends par pouvoir la grâce, nul autre pouvoir que la grâce, et que je puisse explorer mes idées en toute sérénité, et puis, en réalité, c'est toujours dans l'agitation que je travaille, dans la fièvre et la précipitation. Pour Le rouge et le bleu cependant j'aurais aimé être plus stable, pour aller chercher des souvenirs plus heureux, aller puiser des choses de l'ordre de la nostalgie heureuse alors que je n'ai fait qu'affiner ma mélancolie et poursuivre cet arbre où je grimpe comme un enfant intrépide qui croît s'attaquer au plus robuste des chênes et qui ne fait que se pendre au plus efflanqué des saules.

 

Je suis passé au Studio Ferber dans l'après-midi car j'avais promis à JC de lui apporter un exemplaire de mon nouveau livre et je suis allé rendre visite à Pierre (Guimard) qui y poursuivait l'enregistrement de certaines parties de son disque entamé à New York. Quand je suis arrivé c'est le vieux pianiste septuagénaire d'Elvis Presley qui se dégourdissait les doigts sur un piano surveillé de près par Pierre impressionnant de concentration et de détermination sur ce qu'il souhaitait pour sa chanson.

Je suis sorti de Ferber et j'ai envoyé un message à A. qui disait ceci : "Je viens de serrer la main du pianiste d'Elvis, j'ai bien travaillé pour la journée, on se retrouve ?"

 

 

 

24.03.08

 

Je suis resté face aux jeunes femmes que j'aurais rencontré cet enfant docile - docile et pourtant sombre et clairvoyant que je n'ai jamais cessé d'être - et que je fus de manière exacerbée vers dix, onze ans, face aux curiosités de l'existence, à l'apprentissage de la nouveauté, aux êtres et au monde extérieurs, et qui aura goûté avec joie et étonnement leur façon spécifique d'aimer, de s'abandonner et de décider, spécifique pour chacune d'elles. Parfois, quand même, après bien des périples et de fausses pistes, j'aurais aimé dans un registre, fulgurant et doux, impatient et patient, et retrouvé, de temps à autre, 

pour un temps plus ou moins court, 

avec cette violence inouïe de l'évidence, retrouvé ce qui me convient.

J'ai observé, en m'y noyant, ces filles aux caractères trempés (par les larmes parfois). Je suis très vite resté moi-même, j'ai compris beaucoup à rebours, mais je n'ai pas cessé d'être étonné, sans terreur ni ébahissement, docile et pourtant sombre et clairvoyant ; étonné de partager et de ne pas comprendre, ou de comprendre et de ne pas partager.

 

28.03.08

 

"(...)Joie, tristesse, ennui, désenchantement lui viennent de la femme ; la vie lui est-elle odieuse ? C'est la faute de la femme ; l'aube d'une vie nouvelle luit-elle, a-t-il trouvé des idéaux ? Là aussi, cherchez la femme...Seuls le satisfont les oeuvres littéraires et les tableaux où il y a une femme. Notre temps, à son sens, est mauvais, pire que les années 40 et 60, uniquement parce que nous ne savons pas nous abandonner, jusqu'à l'oubli, à l'extase et à la passion amoureuses. Ces voluptueux doivent avoir dans la tête une excroissance particulière, un genre de sarcome qui leur comprime le cerveau et domine leur psychologie. Observez Laïevski lorsqu'il est en société. Vous remarquerez ceci : quand on soulève en sa présence une question d'ordre général, par exemple celle de la cellule ou de l'instinct, il reste dans son coin, ne dit mot et n'écoute pas ; il a l'air alangui, désabusé, rien ne l'intéresse, tout est trivial et insignifiant ; mais parlez de mâles et de femelles, dites par exemple que chez les araignées la femelle dévore le mâle après la fécondation, ses yeux brûlent de curiosité, son visage s'éclaire, bref, il renaît. (...)  Tchekhov, Le Duel.

Bien sûr je trouve cela brillant, et pas seulement parce que je suis à peu près pareil.

 

L'amour, ou plus certainement la passion amoureuse, ne devrait pas avoir d'autre moteur et d'autre but que l'invention des jours, la révolution signifiante, imposer un ordre nouveau sur le paysage banal du temps ; alors qu'en politique on s'emploierait à créer ou inventer des ordres du registre de la loi, ici les lois seraient remplacées par des rites. Il faudrait pourtant, dans la passion amoureuse, lutter contre la tentation du rite à verser le plus vite possible dans le sacrificiel.

 

Claire (P) parle de l'aspect gémellaire que nous donnons, A. et moi, ensemble. Elle dit que c'est cela qui lui a sauté aux yeux, quand elle nous a vus pour la première fois, perdus dans les allées du salon du livre.

 

29.03.08

 

"Il continue à écrire son Journal car les mots au milieu des ténèbres ont un étrange pouvoir d'éclairement."

(Dans Pierrot le fou, de Jean-Luc Godard)

 

Sorti épuisé et triste du concert de mardi dernier. Concert à l'architecture très difficile, son un peu mollasse, et surtout la configuration de la salle avec des tables dressées a créé une distance avec un public dans la salle qui m'a fait l'effet d'un steak un peu dur dans une assiette - vu de la scène. Après, j'étais d'autant plus triste que j'ai reçu beaucoup d'appréciations individuelles qui allaient toutes dans le sens que le concert avait été bon et les personnes m'écrivaient pour me dire qu'elles avaient été vraiment touchées par la musique et l'ensemble - si je puis dire ; d'autant plus triste parce que je pensais que chacune de ces personnes aurait pu être touchée davantage si nous avions eu de meilleures conditions : les concerts sont tributaires de tellement de choses, principalement du son, que pour moi nous sommes à 25 % de ce que ça devrait être si nous avions des moyens, une équipe, les moyens d'avoir une équipe ; tout le concert a été une sorte de long combat pour sentir la salle, il y avait peu de réactivité par rapport à ce qui se passe quand les gens sont debout, quand le son est fidèle à nos impératifs et nos désirs ; du coup je n'étais pas satisfait de mes interventions entre les chansons, ça passait tout juste à mes yeux, j'étais soit en colère soit en rupture avec le moment que je n'arrivais pas à saisir, un brouillard que je n'arrivais pas à percer, mais c'est comme dans une discussion avec quelqu'un quand je peux être malheureux de ne pas être suffisamment porté pour que des choses intéressantes sortent d'un côté comme de l'autre, enfin c'est difficile à expliquer cette fonction des concerts, cet espace qui devrait être fertile, et qui l'autre soir s'est révélé étouffé pour moi. A la fin, comme on peut le voir sur la vidéo de La chaîne du froid, je suis complètement crevé, après avoir lutté pour tenter de créer quelque chose dans un espace qui n'en finissait pas de se murer, de n'opposer de la salle qu'un attentif (mais lointain) retentissement.

Cela fait longtemps qu'on n'avait pas joué La chaîne du froid, j'ai décidé cela à la dernière minute, la veille lors de la répétition, parce que je l'avais réécouté à la maison avec A. et le texte me semblait encore intéressant après quelques années, et puis aussi c'était comme un cadeau pour les personnes qui viennent au concert et me sont fidèles depuis longtemps toujours.

C'est comme pour : Au plaisir, j'étais très heureux de rejouer cette chanson même si cela a peut-être cassé le rythme d'un concert à l'architecture spontanée déjà difficile.

 

Set-list (25.03.08) : Le monstre sous la palissade - Lysa - La colère - Je ne te défends même plus quand on te traite de conne - Une fille ça commence par fragile - Au plaisir - L'amoureux en lambeaux - Les amants du petit matin - Je ne supporterai pas que tu en aimes un autre - Comme elle se donne - La théorie des nuages - On m'a dit que c'était toi (duo avec Maréva Galanter) - Demain sans importance - La chaîne du froid.

07.04.08 "Au fond, dans le monde entier comme en France, on ne peut plus guère observer pour le moment, en matière artistique, que des manifestations individuelles reflétant l'anarchie totale des esprits." (Elie Faure, L'art moderne II) "Grâce à ce monde, généreusement équipé pour l'évasion comme pour les sports d'hiver, par le théâtre, le cinéma et les magazines de luxe, le poète reconquiert enfin son invisibilité." (Jean Cocteau, La difficulté d'être.) La sortie de mon deuxième roman est prévue pour septembre. Stéphane me demande de préparer un petit argu. pour cette semaine. David (Foenkinos) qui a vu l'annonce de sortie dans Livres hebdo m'a dit que le titre lui plaisait beaucoup, ce qui m'a rassuré. Maintenant j'ai une ou deux semaines pour reprendre sans relâche le texte et essayer d'arriver au plus près de ce que j'ai envie de lire et de donner à lire. Au plus près c'est-à-dire toujours trop loin, j'imagine.Mon personnage de Basile Green est un jeune rocker qui d'un pas s'est retrouvé sur le devant de la scène alors que jusque-là il n'avait été que spectateur : Spectateur de sa famille fantasque, spectateur de ses rêves. Il est catapulté en une chanson dans un monde où les rêves n'ont qu'une valeur marchande et médiocre, à l'opposé de là où il se tenait enfant. Seule la passion amoureuse lui ouvre le champ nécessaire à ce petit reste d'espérance vitale qu'il faut pour tenir. Il s'y jette à corps perdu dans ce pari que la femme qu'il aime ne se révèle pas au final à l'image du monde qu'il fréquente, en un mot lamentable.  Lundi dernier rue de Rennes, dans l'après-midi, j'ai croisé cette fille qui s'était brisée la cheville dans mon rêve de la veille. Et là, elle marchait parfaitement bien. Preuve suffisante que la réalité est boiteuse. X si puérile et ensorcelée par le caractère animal et frivole de la nuit, que si on la comblait d'une dernière pensée dans les quelques heures suivant sa mort, elle s'extasierait à l'idée qu'à la morgue, on lui a attaché un petit bracelet autour du poignet, promesse d'accès direct à un possible after-show. Il faudrait pouvoir être moderne dans le sens où l'on parle de peinture, c'est-à-dire à part de tout ce qui se réclame contemporain. Il s'aimèrent pour toujours. Un certain temps. Comme on s'aime toujours. Un certain temps pour toujours. 09.04.08 Il a neigé à gros flocons, lundi, dans les Yvelines. Tout le monde s'en étonne pourtant il y a une vieille et belle chanson de Prince qui a pour titre : Sometimes it snows in April. C'est sur l'album où il y a Kiss. C'était quand même quelque chose le riff de guitare de Kiss. Sometimes it snows in Aprilest la chanson triste de l'album. J'ai le souvenir qu'elle parle d'un ami à lui, qui est mort et c'est pour cela qu'il neige. C'est la chanson lente et belle du disque. Une de mes chansons préférées de Prince est : If I was your girlfriend. J'aurais toujours voulu faire une chanson aussi épatante que celle-là mais je ne sais pas faire des chansons de Prince, je ne sais faire que des chansons de moi, et ça me cause déjà assez d'insatisfaction et de soucis. Dans les fêtes et les boîtes de nuits, quand j'étais adolescent, il y avait des types qui se faisaient appeler des fans princiers, ils étaient sapés comme le Kid de Minneapolis, avec toute la panoplie, des codes vestimentaires très précis et ils exécutaient des gestes soignés, très architecturaux, pour danser. Une élégance rare, comme du Fred Astaire sous acides. C'était un peu la noblesse par rapport aux fans de Michael Jackson. Et puis ils ont disparu progressivement des soirées et des fêtes ; ils se sont éteints et la neige d'Avril ne les a pas fait revenir. A. me raconte qu'au collège la plupart de ses copines étaient heureuses d'avoir de la poitrine, une mue exquise et fabuleuse, elles pensaient surtout que c'était un bon moyen d'attirer les garçons. A. restait en marge avec son absence de poitrine obstinée. Par contre, en sport me dit-elle, j'étais toujours celle qui courait le plus vite.- Et maintenant ? je demande.- J'étais toujours celle qui courait le plus vite, et maintenant je suis devenue celle qui t'aime le plus fort." 

 

14.04.08 Le quartier, d'aussi loin que j'aie commencé à travailler vraiment, est mon territoire de jeux et d'apparitions ; les boulevards Raspail, St-Michel et St-Germain, sont de tout temps les trois côtés de mon "Worma Triangle".Il y a quelques jours, ce café qui s'appelait autrefois le relais Odéon, et qui a été refait à neuf de manière plutôt moche, récemment, a agrandi sa terrasse. C'est-à-dire que la terrasse a gagné sur le boulevard ; qu'il y a moins de place pour se promener sur les trottoirs, et que subtilement c'est la géographie du quartier qui change, et, avec la possibilité d'un territoire, la façon de l'arpenter, de s'y tenir. Je me demande si c'est la même chose avec les gens qui nous sont familiers et nous deviennent essentiels, si au gré de petites transformations, un manteau, un horaire, un petit succès, un style de vie, pour le manteau je déconne, une fréquentation ou une façon de se comporter, on finit par ne plus trouver notre place avec eux, pour - au bout du compte et d'un certain temps, ne plus les reconnaître ou les accepter tout à fait. C'est ainsi que l'on prend nos distances, comme avec des quartiers que l'on aimait et qui nous désespèrent totalement aujourd'hui. Je suis plongé dans ces pensées au moment où William me cueille sous la statue de Danton. Je lui dis :- Regarde cette terrasse horrible, comme elle transforme la configuration du quartier. Est-ce que c'est pareil avec les gens auxquels on s'habitue, de petites transformations en grandes trahisons ? Est-ce qu'il y a des gens qui un beau jour viennent te voir, et tout de suite tu t'aperçois qu'ils ont construit une terrasse à leur cœur ou quelque chose comme ça ?"- C'est surtout à cause de la cigarette, me répond prosaïquement William. Comme c'est interdit de fumer à l'intérieur, les cafés gagnent du terrain à l'extérieur."Ah, voilà un inconvénient de cette loi bête dont on n'a guère parlé. Le désespoir des promeneurs, la mort des errances. Celles et ceux qui marchent, les derniers errants, sont chassés sur la route, bons à se faire ratatiner par les bus et les autos. Des gens comme Beckett ou Cioran ne pourraient plus écrire, s'ils revenaient dans le coin. Oh, et si cela me chagrine tant c'est peut-être parce que ça fait davantage de filles et de types à l'arrêt, qui stagnent et se vautrent sur des chaises de bistrot, qui s'approprient le quartier avec leurs manières d'assis, qui s'étalent et quand même il y en a qu'il est préférable de voir en passants. L'autre soir après un concert, patientant dans la file des élus ou des damnés - selon ce qu'on en pense - pour aller saluer un ami à l'after-show, je vois une ribambelle de jeunes filles qui se dandinent avec le bracelet qui sert de pass autour du poignet, et me vient l'image mentale d'un même genre d'attaches sur les corps refroidis à la morgue ; j'imagine alors l'histoire d'une fille à qui on accorderait une dernière vision d'elle-même post-mortem et qui serait très heureuse de voir qu'elle est parmi celles qui ont reçu le fameux bracelet ! Comme mon historiette ne trouve à s'inclure dans aucun des travaux qui m'occupe, je décide de tourner ça en un mot, dans mon Journal, sous X. Évidemment, moins de trois jours après, une demi-douzaine de personnes a cru se reconnaître ou reconnaître quelqu'un dans ce fameux X. C'est l'exercice qui veut ça j'imagine, le Journal en temps réel incite à la paranoïa et aux interprétations affectives...J'ai tendance à oublier cependant quand j'écris que je puisse être lu à des fins d'identification (autre qu'à celle de l'auteur bien entendu) ou bien que certaines personnes iront rapporter à d'autres sur le mode du cancan ce qu'elles ont lu ici...J'ai surtout tendance à ne pas me soucier de qui me lit et des raisons pour lesquelles on me lit, et c'est tant mieux ; sinon il y aurait le risque ou la lassitude de tomber sous le joug d'une inquisition permanente. Qu'est-ce que je comprends depuis maintenant dix ans de terrain si je puis dire, de territoire intime, avec l'écriture de ce Journal ? Et bien dès que quelqu'un m'a reproché une ligne ou un trait, cette personne a fini par disparaître - de mes écrits puis de ma vie, de mes soucis comme de mes fictions. C'est comme ça, quand je perds le goût ou la liberté d'écrire quelqu'un, il ne peut plus exister ailleurs non plus. Depuis dix ans il y a quand même eu des tracasseries - injustes, ou justifiées parce qu'il est normal que je me serve de matériaux intimes, de ce que je ressens. C'est comme si quelqu'un venait me reprocher d'écrire beaucoup au "Je" dans un Journal intime ! (Cela arrivera). Il y a cette déclaration de Vladimir Nabokov que j'adore (j'adore et la déclaration, et Vladimir Nabokov) : "Je ne pense pas qu'un artiste doive se préoccuper de son auditoire. Son meilleur auditoire, c'est la personne qu'il voit tous les matins dans son miroir quand il se rase. Je pense que l'auditoire qu'un artiste imagine, quand il pense à ce genre de choses, c'est une salle remplie de gens portant tous son masque."Bon, c'est vraiment brillant et juste. Quant à moi, si je suis parfois perfectible et tendre, c'est j'imagine parce que je ne me rase qu'une fois tous les trois-quatre matins ! Il y a des personnes avec lesquelles je choisis d'être faible. Parce que si je disais vraiment ce que je pense, je serai effaré par ma propre dureté. Cette dureté existe, mais si je l'exprimais je serais en plein dans l'idée du monde tel qu'il est et que j'ai en horreur, confronté à ça. Alors, la plupart du temps, je choisis d'être faible, par précaution. Et puis est-ce qu'au fond je ne me moque pas de ma propre dureté, est-ce que ce ne sont pas toujours des sentiments de tendresse qui finissent par l'emporter ?En outre je choisis de ne pas exprimer ce que je pense vis-à-vis de telle ou telle personne, par haine de la violence c'est une chose, mais aussi, et c'en est une autre, parce que je sais parfaitement que je ne serais pas compris, qu'il y a des personnes qui sont tombées dans un registre différent de celui où je me situe et dans lequel je souhaiterais toucher juste. Pour prendre un exemple je me mettrais à la place de la personne qui ne peut pas comprendre. J'écoutais l'autre jour Alexandre Jardin parler à la radio de son dernier livre et, puisque c'en est le sujet, des femmes. Et bien je trouvais ce qu'il racontait parfois spirituel, intelligent dans le sens des jeux de l'esprit, pourtant je n'étais d'accord avec rien de ce qu'il racontait. Je n'étais pas du tout dans le registre de pouvoir accepter et comprendre ce qu'il racontait. Chaque fois je pensais différemment, et la plupart du temps le contraire. En revanche, quand j'écoute divers entretiens enregistrés avec François Truffaut qui s'exprime sur le même sujet, je suis d'accord avec tout, je comprends ce qui est dit, pourquoi c'est dit, et pour quelles raisons je trouve ça juste ; je comprends aussi cette part hors de la compréhension de toute raison, qui fait directement sens, et qui est un mélange de fulgurance et de charme. Donc, pour revenir à mon point de départ, je dirais que j'ai des rapports de plus en plus distants avec les gens, parce qu'à force je deviendrais trop faible à mes propres yeux pour accepter d'exister. 

 

16.04.08 Mina.

 

Les cœurs papillonnaient au printemps cérébral

Elle se parait de coups à l'âme mais la nuit

D'autres chats à fouetter et la mélancolie

Est une gouttière ou une colonne vertébrale. 

 

- Plaire, il faut toujours plaire, et c'est une tannée.

Plaire est le cadet de mes soucis.

"Quand il fallait trinquer on demandait l'ainée

Et l'odeur de leurs cuirs lui donnait le tournis. 

 

Sa mère à quarante ans avait le cœur en panne

La honte ne venait pas qu'elle vole au Monoprix

Mais qu'elle porte des chaussettes de vieille femme

Et des baskets de petite fille. 

 

21.04.08 N'accepter de laisser filer les heures que si leur accumulation prémédite une apothéose ou une fuite. Rencontre entre Stéphane et Jean-Luc. Je me sens coincé avec la musique. Cela dépend de tellement de personnes différentes, et dilettantes ou concernées par intermittence, depuis l'élaboration des morceaux jusque dans les issues de production et de diffusion que mon désir et ma nécessité se regardent en chiens de faïence dans un aquarium de temps qui passe. X me dit fièrement :- Je fais partie de ces gens qui n'ont pas de mémoire, donc qui n'ont pas de chagrins !"Voilà le genre de propos que je rangerais dans la catégorie des vérités qui mènent à la sottise.  Où est dans cette traverséeLe bonheur cristallin ?Une source fraîcheOu une chevillePortée aux mains ?Où est dans cette traverséeLe bonheur cristallin ? Un innocent à la fenêtrePour mille assassins aux commandesDans ma raison, parmi la foule,Un combat inégal.Où est dans cette traverséeToujours dissous et déplacéDifféré mais jamais bien loinLe bonheur cristallin. 

 

23.04.08 Thierry Richard m'a demandé de répondre à son questionnaire de petits plaisirs. Un plaisir des yeux ? La silhouette d'une femme prise dans l'oubli de sa représentation (aussi dur à capturer que certaines variétés de papillons)Un plaisir hors de prix ? L'enfance heureuse. Un plaisir surestimé ? L'instant présent. Un plaisir que l'on partage ? L'amour, mais il arrive qu'à trop le partager il se rompe.(L'intégralité de mes réponses à ce questionnaire est en ligne sur le site de Thierry Richard) Journée de surplace, temps pesant, poussière de soleil. Je me sens isolé, perdu, mis en difficulté avec ce disque que j'aimerais faire, par manque d'un maître d'oeuvres obstiné, présent et volontaire. En dehors des soucis d'argent et de volontés pour faire ce disque j'ai l'impression que de toute façon aujourd'hui, tout est tellement dilué qu'il est peine perdue de vouloir toucher juste et durablement. Une mer d'affections liquides.F. me demande si j'ai connu des situations à classer dans ce qu'on appelle : L'amour impossible. Je lui dis que la plupart des amours impossibles c'est de la blague, que je n'ai aucune compassion pour les amours que j'aurais pu vivre et qui étaient soi-disant impossibles parce que sur le moment il m'aura semblé tout faire et mon possible pour que ça marche. Alors...L'amour impossible ? Dans bien des cas il n'est question que de la lâcheté d'un des protagonistes.Pour me consoler de mon indigénat de plus en plus sévère avec le monde qui m'entoure, A. m'apporte un gâteau aux pommes qu'elle a préparé elle-même. Oui, elle même.C'est pour cette raison que je qualifie ce gâteau de gâteau aux pommes, alors qu'il serait plus juste de parler de gâteau au sucre qui aurait le vague souvenir d'être passé une fois sous un pommier. 

 

24.04.08 La recette du gâteau tombé dans les pommes. (Pour A.) Choisir trois belles pommes (laisser les autres sur les arbres). Placer-les l'une à côté de l'autre sur votre plan de travail. Si vous n'avez aucun plan de travail, jetez les idées en vrac et avec un peu de chance et une conjoncture favorable dans une époque médiocre ça donnera bien quelque chose. Pendant que les pommes se regardent les unes les autres pour voir qui est la plus belle, prendre 15 morceaux de sucre si vous savez compter, sinon faites vous aider. Faire fondre avec un peu d'eau dans une casserole jusqu'à obtenir un caramel doré comme un coucher de soleil du peintre anglais Joseph Mallord William Turner. Mettre 100 grammes de farine dans un farinier. Le farinier est à la farine ce que le saladier est à la salade. Mélanger avec 100 grammes de beurre ramolli et 100 gramme de sucre. Pour que le beurre soit bien ramolli, l'asseoir devant la télévision pendant quelques heures (si vous vous y prenez à la dernière minute, une minute d'MTV suffira). Incorporer deux oeufs à votre pâte. Mélanger ou faites malaxer la pâte par votre amoureux(se). Si alors vous ressentez envers la mixture une certaine jalousie, abandonnez la recette et exigez un massage. Verser le caramel dans un moule à manqué (Un moule à manqué est un moule auquel vous avez manqué car on ne vous voit pas beaucoup faire la cuisine). Peler les pommes, découper-les en quartiers à moins qu'elles ne se soient étripées les unes les autres à force de rester ensemble dans la salle d'attente de votre bon vouloir. Disposer les pommes dans le moule enduit d'un subtil caramel auquel vous aurez préalablement donné le nom de : Sunset 1830. Versez-y votre pâte sans oublier d'y ajouter cette part d'inexplicable qu'on trouve dans l'amour, et dans tout ce qui se fait avec savoir-faire. Placer le tout au four. Faire cuir 30 minutes à 210 °.Pendant ce temps ouvrir la porte du congélateur et déguster quatre bonnes cuillères de glace Ben and Jerry's "Baked Alaska", crème glacée à la vanille sauce marsmallow avec des inclusions de chocolat blanc en forme d'ours polaire, sous le seul prétexte que c'est délicieux. Sortir votre gâteau du four. Suivre le contour du moule avec un petit couteau appelé en des temps reculés mais qui reviendront : Le désespoir du brigand. Retourner-le d'un trait sur une jolie assiette, en le couvant des yeux - sans oublier d'ajouter à votre envoûtant regard cette part d'inexplicablequi existe dans l'amour ; et voilà : le gâteau est tombé dans les pommes. 

 

30.04.08 Travail. Tout ce que j'aurais à faire m'excite, tout ce qu'on attend de moi m'exaspère.  

 

Grèle printanière sur Auteuil, fenêtre ouverte sur la cour et le temps chamboulé, pendant que j'écoute Nina Simone, The last shadow puppets, et des vieux airs de Françoise Hardy. Une course à faire à St-Germain des Prés ; ce quartier, où comme le dit Mandor dans l'article qu'il vient de consacrer au Rouge et le bleu : les autres sont des visiteurs. La perplexité de la semaine dernière se poursuit ; j'ai quand même écrit deux choses que je trouve valables pour Werther or Stavroguine sur des musiques que m'ont envoyé Tristan et Marco. Une chanson que j'ai appelé : Tralala song, l'autre : Le principe des forêts, deux textes qui me sont venus jeudi après-midi (parce que la séance d'enregistrement avait lieu vendredi et que je ne pouvais pas arriver les mains vides). Chez Tristan, j'ai également enregistré d'une voix hâtive la chanson : C'est un beau jour pour rompre, qui date d'août dernier.