01.01.08 Fin d'après-midi dans un café du Boulevard Saint-Germain en compagnie de Belen qui m'écrit au dos d'une enveloppe la signification secrète de La magie :   L'ÂME AGIT.

Réveillon chez Calo. Au retour je traverse une partie de ville vers quatre heures du matin, seul croisant des types qui ne savent pas faire autrement que se tenir en bande ; Paris aux mains de cette faune hétéroclite composée de touristes ahuris, de hordes de types aux abois, de crétins assommés d'alcool et de jeunes femmes qui pressent le pas. 

Les bras ou la pensée d'un grand amour ne me protégeant pas de la veulerie et du vacarme, j'avance dans la tristesse et l'ironie d'appartenir à un monde dont je comprends si peu les espérances, les joies et les agissements. 

Stéphane, au téléphone me dit : Je n'ai même pas le courage d'appeler les filles que j'aime bien pour leur souhaiter une bonne année, parce que si c'est pour qu'elles me racontent leurs orgies de misère...Les filles qui me touchent ont dû être beaucoup touchées hier soir !"

Pierre (Ménard) m'a demandé d'enregistrer une lecture de la page 48 d'un livre de mon choix pour son projet sous forme de blog. J'ai choisi Histoire de l'oeil, de Georges Bataille. Pierre a mis en ligne ma lecture que l'on peut écouter ici.

Premier acte de 2008, j'ai mis en ligne une toute nouvelle chanson : La fin des amoureuses. Si c'est vraiment la fin des amoureuses, c'est la fin d'un monde tel que je l'ai rêvé.

 

02.01.08 Je voudrais écrire l'histoire d'un type insomniaque qui passerait ses nuits en chemise blanche et costume pour être chic au cas où des filles croisées dans la journée rêveraient de lui pendant leur sommeil. Une sorte de dandy prévoyant dans cette imprévisible vie. (Bon, voilà, je l'ai écrite, il n'y a rien d'autre à en dire).

 

Restes de réveillon. J'avais écrit un court poème spécialement pour dire l'autre soir sur France Inter, Serge (Levaillant) m'ayant invité le lendemain de Noël. Le temps à l'antenne a filé et je n'ai pas trouvé le temps de dire ce petit poème. Le voici donc. Il s'appelait : La dinde farcie. 

 

Le destin est une garce

Avec nous mon pauvre amour.

Notre amour est une farce

Le destin rit au grand jour.

Le destin est une garce

Qui s'égare et qui se goure.

Notre amour est une farce

Le destin s'en sort toujours.

 

Ce serait chouette qu'on fasse réciter ce genre de poèmes par des enfants dans les écoles en période de Noël. Il faut que je pense à faire davantage de poèmes dans ce genre car je crois qu'on me mettra aux programmes des écoles ou des collèges bien avant que les Victoires de la musique ne se rendent compte de tout ce que j'aurais fait.

Aujourd'hui, rue d'Auteuil, toutes les bonnes femmes me dévisageaient comme si j'étais le type idéal pour épouser leurs filles.

Bon, nous sommes encore en période de vacances, alors cet effrayant succès doit être mis sur le fait que j'étais peut-être le seul type acceptable dans le périmètre. C'est un truc que ne comprennent jamais les filles, si elles n'allient pas à leur présence charmante un génie qui la transcende et les rend obsédantes, et bien l'intérêt qu'on leur porte n'est que sursitaire. Ce qu'il faut rechercher - et obtenir par le travail ou la grâce du destin je m'interroge encore, à moins qu'il ne s'agisse que d'un malentendu - ce qu'il faut rechercher c'est une fille dont le seul écart tolérable sera de mettre toutes les autres à l'écart.

 

On peut tomber amoureux d'une silhouette, d'une forme évanescente, d'un visage. Mais seule la voix de l'être désiré rend la passion praticable. A partir du moment où l'amour se fait, en plus grande partie, dans la nuit, le noir, la confusion, la minutie, le trouble ou l'ardeur, le vrai corps en tant que partie nouvelle à fantasmer et conquérir devient la voix. 

C'est dans la voix que le désir se porte en avant d'un corps à portée et pourtant qui reste encore à saisir. Toujours vibrant. Nous n'avons pas de mains pour saisir les intonations de plaisir que prend la voix de l'autre alors que le corps se prête volontiers à la saisie des mains. La voix devient le plus loin qui tient le désir à bout portant. C'est cela, une voix en tant que corps : à portée et pourtant. 

 

04.01.08 Abasourdi encore par le sentiment que me donne son image, ce qui me perce au-delà. Groggy et éveillé à la fois, serait plus juste.

 

Je voudrais revenir à ce que je disais de la voix, l'autre jour. Le deuxième corps qu'est la voix. Je crois que, considérant cela, les gens qui parlent au téléphone dans le métro ou en public, fort et sans aucune gêne, ou les filles dont la voix prend des inflexions ignominieuses et des accents terribles, le soir dans les bars, dans la moiteur et sous l'effet de l'alcool, tout cela s'apparente à une certaine forme, la plus basse sans doute, de ce qu'on pourrait appeler : une pornographie indifférente de la ville. 

 

Un amoureux garde souvent de l'enfance le recours à un visage. Le visage identifiable redonne à l'enfant - qui croit dès que le visage d'un de ses parents disparaît de son champ de vision, être abandonné et donc voué à la mort (deux notions qui peuvent se confondre chez l'enfant comme chez l'amoureux) la sensation d'une sécurité irréversible et immédiate. Seul le visage de quelqu'un qui nous fascine comble les failles et les béances du quotidien, les inquiétudes et les épreuves. Le recours au visage offre un cadre tout aussi familier mais plus fascinant que la maison. Le visage de l'être aimé est le premier soin à la mélancolie. On n'est jamais mélancolique à deux. Le désir de protection ou d'agression de l'un vient faire soin ou obstacle à la mélancolie de l'autre. Ou bien, dans de rares cas où l'on puisse être mélancolique à deux, c'est l'histoire de ce couple de petits vieux qui un matin vont ensemble main dans la main se jeter sous la ligne de chemin de fer la plus proche.

 

J'observais dans la nuit cette fille qui voulait m'emmener dans la contemplation de sa dernière danse. Au milieu du salon, son corps me faisait la sensation de ces petits bourgeons de thé qui dès qu'on les humidifie s'ouvrent et se métamorphosent en larges nénuphars. Il suffisait d'être là. Il y a un moment où après s'être données dans la danse les filles se donnent à celui qui est-là. Qui est là pour les récupérer. Il suffit juste de s'armer de patience. Mais j'avais face à moi le disque rayé de son mystère et de sa volonté. C'eût été un autre que moi, il l'eût enlevée tout aussi bien. Et j'étais trop orgueilleux pour désirer une fille dont l'alcool avait facilité la résolution à se donner. Même si beaucoup d'histoires commençaient comme ça. Pour moi, ça me dégoûtait. C'est une histoire que je n'avais envie ni de poursuivre ni de raconter. La pluie tombait par grappes contre la fenêtre. Elle s'était frottée à une autre fille dans une danse lascive qui avait rivé les yeux de tous, et la fille maintenant se faisait culbuter à l'étage par un type en pensant peut-être encore à celle qui n'en finissait pas de demander une dernière danse, insatiable dans le salon, avant d'ordonner quelqu'un pour la récupérer.

Si j'étais moins con peut-être, il n'y a pas un soir où je rentrerais seul. Mais le disque rayé du mystère et de la volonté, ça ne me dit jamais de le faire jouer. J'aime la musique du cœur qui bat, c'est comme ça. 

 

07.01.08

 

Pigalle. Rue des Martyrs. Je me laisse surprendre par ces quarts de soir qui me rappellent l'heure de la journée que je préférais quand j'étais enfant, entre six et sept heures, le temps de l'école et celui des dessins animés étaient terminés, six heures trente pour la fin des dessins animés je dirais, et j'allais attendre à la gare ma mère qui revenait du travail, et la fin de l'attente c'était déjà la maison, sa silhouette se détachant de la petite masse disparate et pressée de citadins que déglutissaient les trois portes du hall de gare, il y avait toujours l'infime angoisse de ne pas l'apercevoir, qu'elle ait raté son train, quelque chose comme ça, et le tumulte de la ville, elle apparaissait enfin et nous allions dans la nuit fraîche faire quelques courses pour le dîner avant de rentrer à l'appartement. J'aimais ces quarts de soir où les gens ont fini leur journée, et où ils traînent encore un peu, dans la ville bruissante, un petit quart d'heure avant de rentrer pour de bon. C'est ça qui m'a souvent manqué après, et que j'ai recherché toujours, en donnant des rendez-vous dans ces eaux-là, le petit quart d'heure avant de rentrer pour de bon. 

 

Il est question que je fasse un saut à Londres avant la fin de la semaine. Je vais ranger ma mélancolie dans mon sac Dior vintage puisque le boulevard Saint-Germain est un peu trop long à plier. David me disait l'autre jour, alors que nous nous promenions rue de Sèvres, qu'il ne comprenait pas pourquoi j'aime si exclusivement ce quartier.

- Tu n'es pas une femme qui s'achète des chaussures ?! m'objectait-il, le coin du carrefour de la Croix Rouge étant particulièrement saturé en magasins de bottes et chaussures en tout genre. 

- Voyons ! répondais-je à David, les magasins de chaussures pour femmes, c'est comme le parc des Princes pour les types de mon espèce."

En ce moment je reste souvent jusqu'à quatre, cinq heures du matin sans parvenir à dormir. Ce n'est pas la tristesse qui me tient éveillé comme l'été dernier, c'est juste que je trouve qu'il est très con, de manière délibérée, d'aller se mettre au lit tout seul. Je trouve ça vraiment très con et très déprimant. Alors, puisqu'il faut bien occuper le temps en attendant de le réduire en poudre, je veux dire de tomber amoureux, et bien je passe mes nuits à travailler, à regarder des films ou lire des tas de trucs. Les gens disent que je suis très cultivé. Et bien non, c'est juste que je ne suis pas amoureux.

Hier j'ai lu des textes de Georges Bataille dans Le procès de Gilles de Rais, puis une nouvelle de Fitzgerald vraiment admirable qui s'appelle Le goûter d'enfants(j'avoue, ce n'était pas voulu, mais l'association était d'assez mauvais goût après le récit des turpitudes et des crimes du Maréchal de France). La nouvelle de Fitzgerald est vraiment excellente. J'avais les larmes aux yeux à la fin tellement je trouve ça fort, précis, très beau, et puis je comprends aussi ce que Salinger a fait de ça. C'est ça qui m'émeut aussi, en lisant Fitzgerald, je comprends d'où Salinger est parti, ou plutôt avec quoi il a tenu et comment il a dynamité la chose. Et je trouve ça puissant. 

 

Vers six heures du matin j'ai encore rêvé que le Dalaï Lama me confiait le plus grand secret du bouddhisme qui est ceci : Toutes les filles qui ne mettent pas le bras autour du cou d'un garçon qu'elles embrassent pour la première fois, seront réincarnées en autruches. C'est le seul truc qu'on ait trouvé, m'expliquait sa sainteté Tenzin Gyatso, pour pallier à l'extinction de l'espèce (des autruches).

 

Je regardais une interview de Godard dans laquelle il dit qu'il est rare que les cinéastes se suicident par rapport aux autres arts, et il donne la raison que selon lui c'est parce qu'on ne fait pas de cinéma tout seul. Tout de suite j'ai pensé à cet extrait de Marguerite Duras dans Écrire : "L'écriture a toujours été sans référence aucune ou bien elle est...Elle est encore comme au premier jour. Sauvage. Différente. Sauf les gens, les personnes qui circulent dans le livre, on ne les oublie jamais dans le travail et jamais elles ne sont regrettées par l'auteur. Non, de cela je suis sûre, non, l'écriture d'un livre, l'écrit. Donc c'est toujours la porte ouverte vers l'abandon. Il y a le suicide dans la solitude d'un écrivain. On est seul jusque dans sa propre solitude. Toujours inconcevable. Oui. Un prix à payer pour avoir osé sortir et crier."

Il devrait en être de la musique comme du cinéma. Pourtant il y a des exemples de chanteurs qui finissent par se suicider. Encore qu'il serait peut-être bon de faire une distinction, une différence d'approche entre les chanteurs et les musiciens. Dans le roman que j'ai terminé en décembre dernier, mon personnage qui est un jeune chanteur de rock finit par se brûler la cervelle. Mais c'est parce qu'il a des problèmes littéraires dans son rapport à la musique certainement, il a selon l'expression de Gilles Deleuze, vu quelque chose de trop grand pour lui. 

Il est dans une solitude totale. La solitude durassienne de l'écriture et de l'amour fou. Quand on est musicien il y a toujours un moment où c'est marrant de faire suer son instrument, les musiciens ne rechignent jamais à monter sur scène pour faire un boeuf. Mon personnage lui, il n'est pas du tout dans ce trip-là, il est dans la solitude de l'écriture même s'il n'écrit pas, il est comme un agneau qui ne comprend pas ce que c'est que faire un boeuf. 

 

Je dis à David : 

- Il y a trois choses qui me mettent les larmes aux yeux : La beauté, l'intelligence, et l'esprit !

- Et bien ! Se gausse-t-il, tu ne dois pas avoir souvent les larmes aux yeux !

- Pour les trois conditions réunies, rarement, en effet." lui dis-je.

 

09.01.08

 

Il y a comme dans certains beaux textes, plusieurs directions, pistes à retenir ou à creuser, dans le passage de Marguerite Duras que je relevais l'autre jour. Notamment cette phrase : Les gens, les personnes qui circulent dans le livre, on ne les oublie jamais dans le travail et jamais elles ne sont regrettées par l'auteur. Je trouve ça prodigieusement vrai - et si, tant est, que la vérité puisse être prodigieuse. Les filles que j'aie le plus aimées par exemple ces dernières années continuent à circuler, à exister dans mes livres, dans ce que j'écris aussi tous les jours. 

Elles continuent à vivre avec moi, non pas tant dans ce que je suis, mais dans ce que je fais, tout le temps elles vivent avec moi. 

C'est devenu le terrain où je les rencontre, puisqu'il faut pour que je m'en sorte fuir les trivialités de se revoir même par hasard. Hé bien oui, quand on a vécu à se point pour l'amour de quelqu'un, dans ce que les gens appellent communément la passion, je ne sais pas, comment retomber ? Comment se satisfaire de rapports différents, plus neutres, comment accepter de quelqu'un pour qui on était près à donner sa vie à chaque seconde - puisque c'est de cela, aussi, qu'il s'agit - une connivence dorénavant différée, qui n'engage plus le présent, et qui déborde un peu de l'ordinaire grâce à quelque attachement à un morceau de vie et quelques souvenirs sexuels ? Comment se satisfaire de ce petit statut privilégié dans la vie de quelqu'un mais qui n'engage plus du tout le coeur au présent ? Comment accepter ça ? Comment le supporter ? 

Il n'y a finalement que l'écriture pour rétablir un peu de ce qui me blesse, mais ce n'est jamais suffisant. C'est comme les chansons, je veux dire les chansons que j'aie faites sur telle ou telle personne, elles fixent en quelques mots une tristesse pour toujours qui échappe à la médiocrité du souvenir et au caractère pleutre de l'anecdote, mais ces quelques mots de tout le temps, ne rendent pas, au bout du compte, état de la vraie tristesse quand j'y pense. La tristesse de ce qui pourrait être dit. Sur les liens dénoués. Et sur des choses insupportables qui reviennent tout le temps. C'est insupportable la vraie tristesse, c'est ce qui reste tout le temps de choses qui n'ont plus lieu d'être.

 

Je commence un peu à y voir clair avec mon fonctionnement. Pour les récits je suis toujours d'une absolue tendresse, quand je mets le prénom d'un amour aujourd'hui passé d'urgence et de nécessité dans un récit, comme ça pourra être le cas dans Le rouge et le bleu, je suis doux ; c'est dans la fiction - quand des pensées qui me viennent à propos de souvenirs de telle personne ou de telle autre prennent forme dans un personnage de fiction, là je peux devenir très dur, c'est le versant plus dur qui l'emporte. C'est-à-dire que ce n'est pas un même sentiment que j'édulcore d'une histoire à l'autre, mais je réparti les choses dures et les choses douces inhérentes à chaque histoire, et comme mes personnages vont toujours au sacrifice moins lâchement que moi, ce n'est pas grave si pour eux il n'y a que les choses dures. 

Mais, si je me sonde vraiment, aucune phrase même terrible ne rendra la dureté, l'ampleur de la dureté, de ce que je pense. Puisque je suis à l'égard des filles que j'aie aimées, et notamment des deux filles qui m'ont le plus bouleversé ces dernières années, toujours dans cette contradiction, basculant entre une tendresse immense et une dureté profonde, un jugement impitoyable - le dernier stade sans doute de la colère et du chagrin qui empêche de verser complètement dans le détachement et l'indifférence. 

Hier, je suis rentré du concert dans un sentiment de solitude intégrale. Bon, on est souvent seul, et la plupart des gens ne font même pas l'effort d'être vraiment seul pour ressentir de la solitude, c'est une position plus simple quand même, tous ces types qui sont avec des filles surtout parce que c'est plus simple d'avoir une journée ponctuée de petites préoccupations et de petits coups de fils dont l'issue est des bras sécurisants, bon, c'est peut-être pour eux la seule façon de se tenir, d'adhérer à cette vie. 

Pour la solitude intégrale d'être seul, je crois que j'écris des romans dans lesquels mes personnages n'arrêtent pas de chercher quelqu'un à qui parler. Alors parler à quelqu'un ce n'est pas simplement lui raconter une histoire ou sa journée...Mais c'est inventer un langage et c'est ça qui est beau dans l'amour. Chaque fois que j'ai aimé j'ai inventé un langage. Une langue que nous seuls étions en mesure de comprendre, qui ne pouvait être comprise que par deux. Si je veux faire une phrase qui me plait vraiment je dirais : Une langue que nous seul étions en état de comprendre. 

Et chaque jour nous rajoutions un mot à cette langue, et une situation à ce mot. Alors mon coeur, maintenant, quoi, c'est comme un livre de civilisations perdues. Voilà. 

Alors hier je suis rentré du concert sans savoir où ranger la violence des chansons, et la violence des concerts, ces trucs-là, et aussi j'étais comme chassé de tout langage, comme chassé de la possibilité d'être compris mais aussi de celle de pouvoir parler. Et aujourd'hui je dois prendre le train pour Londres à cinq heures. Et je suis dans un état de mélancolie pas possible.

10.01.08

Stéphanie m'a fait un étrange et beau compliment après le concert, elle m'a dit : - Tu as chanté comme si tu avais une amoureuse dans la salle."

Pour le coup, non. Et en fait j'ai chanté comme s'il n'y avait plus d'amoureuses, comme si toutes les filles qui se disent amoureuses, en comparaison de ce qu'il serait possible de faire, n'étaient que de petites frappes de l'amour. 

J'ai chanté comme brutalement, mais encore en deça de la manière brutale dont se passent les choses, pour peu qu'on y prête une once d'attention. 

Certaines personnes ont trouvé étonnant que j'accepte de jouer à l'affiche d'un concert organisé par Roy Music, alors que ça fait un an que nous avons décidé de ne plus travailler ensemble et qu'il n'est pas un secret que je nourris des sentiments plus que mitigés, voire tranchés, à leur égard. En fait, cela s'est très bien passé, Y. et R. ont été charmants, et quand j'ai apostrophé Y. sur scène pour lui demander si nous avions le temps de faire un morceau supplémentaire, je n'ai pas eu de réponse, mais il est venu me voir après pour s'excuser en disant : 

- Pardon Jérôme de ne pas t'avoir répondu pendant le concert mais j'étais en train de dîner."

 

Si j'ai dit oui tout de suite pour ce concert c'est que j'avais besoin de jouer. Je ne dis pas "envie" mais "besoin".  Après, ce qui me plaisait, c'était de ne faire quasi exclusivement que des nouvelles chansons dans un concert organisé par mon ancien label, c'est un acte qui m'intéressait. 

Et aussi parce que j'ai décidé de considérer le milieu de la musique comme une incarnation française du milieu du catch américain. Or, après le Screw job de Montréal en 1997, le catcheur Bret Hart a décidé de partir de la compagnie qui l'employait, la WWE. Ensuite, le temps aidant, Bret a accepté de revenir parfois, quand sa carrière le requérait comme lors de la sortie d'un DVD hommage, ou alors pour la cérémonie du Hall of Fame, dans des événements de la WWE, et on l'a même vu serrer la main à des dirigeants de son ancienne compagnie qui avaient organisé ou approuvé le screw job. Donc, j'ai aussi pensé à Bret Hart en acceptant de participer à ce show. Et le concert était très bien au final, malgré quelques violentes contrariétés personnelles, c'était vraiment un bon concert, sauf qu'après la solitude était inaltérable, le désert sardonique de la nuit, et comme je ne suis pas ce genre de types qui croient que la mélancolie passe en allant s'affaler sur une banquette d'un club à la mode et pouvoir tripoter tout ce qui bouge vers quatre heures du matin, à l'heure où la résistance des filles n'en mène pas large, et bien, comme je ne crois pas à ce genre de situations pour adoucir ce qui me détruit, j'ai essayé de tenir le coup, avec mes propres armes. 

 

Londres. Soirée hors du temps, comme si j'étais dans l'atelier d'un peintre. 

Nous avons d'ailleurs souvent évoqué Giacometti et Egon Schiele dans nos conversations au cours de la nuit. 

Le chauffeur de Taxi indien qui me raccompagne à mon hôtel tient à me faire écouter ses morceaux de musique préférés sur le disque qui passe dans le cd-player. Comme il m'encourage à me prononcer sur ses choix, je me risque à lui dire : 

- Yes, it's very melancolic.

Le type me regarde avec surprise et me rétorque :

- Ah ? Is that a greek music ?

 

Il a plu, il y a eu de la tempête, j'ai adoré ce temps. Vers quatre heures du matin au K west hotel, dans ma chambre luxueuse et trop spacieuse, j'ai eu un vrai coup de cafard. Le luxe ça ne sert à rien pour soi seul, c'est inutile. Voilà pourquoi l'écriture est plus luxueuse que le luxe, parce qu'elle n'est jamais plus inutile seul. Et aussi parce qu'elle est le privilège de quelques uns, car même si tout le monde croit qu'il peut écrire ou qu'il écrit, ce n'est pas vrai. C'est un luxe dont le prix à payer chaque jour ne concerne pas la plupart des gens qui pensent qu'ils écrivent. 

 

Seul dans ma chambre à Londres j'ai pensé à deux autres voyages, celui que mon groupe et moi avions fait pour un concert à Rochefort il y a deux ans, j'avais emporté avec moi l'écharpe de L. et j'avais pu me blottir dans l'odeur de cette écharpe tout le voyage, et c'était quelque chose qui me tenait contre le vent, contre la fatigue, au retour j'avais épuisé toute la possibilité de cette écharpe à retenir une odeur. Épuisé toute la possibilité. Le second voyage auquel j'ai pensé fut celui que j'ai fait en mai dernier à Saumur pour aller signer mon roman, L'amoureux en lambeaux. Dès l'arrivée dans la chambre d'hôtel j'avais appelé Z. J'avais quelqu'un à qui raconter chaque détail, quelqu'un au-dessus de tous les autres à qui parler, immédiatement, quelqu'un de fiable en qui croire, à qui tenir, et à qui être attaché comme une petite balle de Jokari à son socle. Et c'est là où je voudrais en venir, pour les voyages. Les voyages sont acceptables dans le cas où nous avons un coeur qui fasse socle quelque part, un amour qui marque le repère d'une maison, un point de ralliement dans le monde auquel on puisse être attaché où que le quotidien nous emporte.

Il s'est trouvé qu'à Londres je n'avais personne à Paris. Personne qui appeler au milieu de la nuit. Et j'ai trouvé encore plus inutile une forme ostentatoire de luxe qui, pour moi, n'a jamais signifié grand chose en terme de valeur ou d'intérêt. 

 

Il y a une vitesse à Londres qui correspond sans doute davantage au rythme de mes pensées, mais, pour vivre en ville, le rythme plus dilettante de Paris ne me déplait pas. A Londres aux heures de pointe, les gens se déplacent rapidement, foncent tout droit, se ruent et s'agglutinent, les bus traversent la ville à une récurrence folle à rendre Paris à l'état de ville en panne. New York est peut-être une ville entre deux, une solution médiane. 

13h. Shepherd's bush station, long échange de regards avec une jeune anglaise, blonde à frange, parfaitement sublime. Seul ce genre de transport imprime le bon rythme.

Contrairement à ce qu'on m'avait laissé entendre, j'ai trouvé les londoniennes, au gré des rues, très jolies, et j'ai trouvé aussi qu'elles savent mieux s'habiller que les parisiennes, et mieux porter les bottes. Même si personne ne porte aussi bien les bottes que les japonaises.

Malade de mélancolie. Pris un black coffee dans un boui-boui tenu par un couple de pakistanais très sympathique, où j'ai écrit un grand morceau de dialogue pour mon roman avec Odilon Green.

 

13.01.08

 

Vidé, fatigué, dans l'eurostar je me suis endormi pelotonné contre mon grand manteau avec dans la tête des images de X, les mêmes images obsédantes depuis quelque temps, quelques attitudes à peine, des images d'elle en tête, alors que je ne la connais pratiquement pas (dans la mesure où connaître est quelque chose de pratique) quelques images et penser à elle comme la seule solution valable à cette heure et en ce monde, pour pouvoir m'endormir. 

 

Ce que j'ai adoré faire avec ce voyage à Londres, c'est rentrer un jour plus tôt et faire croire à tout le monde que j'étais encore là-bas, et me promener boulevard Saint-Germain, et dans le quartier, incognito aux sollicitations et aux prérogatives, incognito à moi-même, d'un pas toujours assuré là où je ne suis pas censé me trouver. 

 

14.01.08

 

La beauté n'est rien sans la connivence.

La connivence n'est rien sans la décision.

La décision n'est rien sans le temps.

Le temps, sans l'obsession.

L'obsession n'est rien sans la volonté.

La volonté sans le trouble.

Le trouble n'est pas grand chose sans l'imagination.

L'imagination n'est rien sans la douleur.

La douleur est l'expérience prolongée de la vie qui n'est rien,

Rien sans l'accalmie de la beauté. 

Tout te parait très lent à venir, et pourtant :

C'est la danse furtive de la vie, 

La danse furtive de la vie.

 

16.01.08 "On est vraiment homme qu'en affrontant le danger que représente la littérature. Je crois que c'est dans la littérature que nous apercevons les perspectives humaines sous leur jour le plus entier. Parce que la littérature ne nous laisse pas vivre sans apercevoir les choses humaines dans leur perspective la plus violente. La littérature nous permet de voir le pire et de savoir lui faire face, de savoir le surmonter. Somme toute, cet homme qui joue trouve dans le jeu la force de surmonter ce que le jeu entraîne d'horreur." Georges Bataille, à propos de son livre : La littérature et le mal. 

 

Brisé par mon escapade à Londres. Je n'arrive pas à retrouver mes marques, et comprends un peu ce que Maréva me raconte quand elle dit qu'il lui faut bien deux semaines pour se remettre dans le bain de Paris après ses séjours à Tahiti. Bon, Londres n'est pas aussi exotique que Papeete. Mais ce voyage m'a brisé car hors l'interruption deleuzienne qu'il promettait, j'ai vu, en m'éloignant, que je n'avais pas d'amour légitime, personne qui appeler, des attaches nulle part, comme au plein du désespoir de certaines nuits. 

C'est l'isolement de n'avoir ni soeur ni frère, mais aucun amour qui ait remplacé non plus l'idée d'un indiscutable lien et c'est pour ça que j'aime tant Ada ou l'ardeur, le roman de Nabokov, comme un idéal de traversée de vie. Je n'aurais pas eu la chance ni la grâce d'avoir une petite ingénue (et perverse pour Ada) qui m'accompagne, me devance et m'attende, me perde et me rejoigne, tout au long de la vie. Mais c'est peut-être un peu de ma faute, et la faute à un tempérament parfois trop héroïque dans le sens dostoïveskien. Hé bien quoi ? On ne voit pas le taciturne Stavroguine, ni Aliocha Karamazov, affublés d'une petite peste superbe, érotique et maline, tout du long. 

 

Sofia au téléphone qui me demande comment je vais. C'est comme si la tempête résonnait et faisait des dégâts en moi, lui dis-je. Ah, me répond-t-elle, c'est le vent d'ouest ! En Tunisie le vent d'ouest agit comme la pleine lune ici. C'est le vent d'ouest qui te rend fragile et dingue, Jérôme !

- Oui, le vent d'ouest et tout ce qu'il trimballe." 

Sofia me parle de choses et d'autres, et puis de mes yeux verts. Elle se souvenait que dans mes yeux verts, il y a un cercle et de fines gouttes d'or. Je rassure les garçons qui jalouseraient ce genre d'attributs de la nature : ça ne sert strictement à rien, surtout avec le tempérament qu'on m'a fourgué avec. 

 

Enfant j'ai été très impressionné quand, à la fin d'une saison de Goldorak, le méchant Minos arrache de sa tête (de son esprit ?) la redoutable Minas. Tout de suite j'ai compris le crime sous l'angle de la métaphore (j'étais le même, je veux dire le même enfant, que je suis aujourd'hui).

Ce n'est pas tant sa partie féminine que le monstre décidait d'occire mais le coeur qu'il s'arrachait, il avait juste le cœur dans la tête, et c'est pour ça qu'on l'avait maladroitement distribué dans le camp des perdants loin du lisse (d'Ulysse ?) prince d'Euphore aux pieuses et franches préoccupations écolos.

Parfois, j'aimerais beaucoup arracher définitivement cette partie de moi qui a besoin de tomber gravement amoureux d'une fille pour passer du temps dans ses bras. C'est vrai, c'est épuisant de devoir être amoureux à chaque fois. Bien sûr ces abrutis ils n'ont prévus ni récompense olympique et même pas une ridicule petite victoire de la musique pour ce genre de travail et d'effort, mais qui sait vraiment ce que c'est ? Cette vie crevante, impraticable, d'aimer à chaque fois à ce niveau de jeu ? Et de regarder ou de penser à quelqu'un comme si la vie en dépendait. La sienne propre, mais celle de de tous les autres avec.

Un jour, pour voir comment ça fait, j'irai m'endormir dans les bras de quelqu'un, et je ne tomberai amoureux qu'après, ou pas vraiment, comme tout le monde.

 

Beaucoup de fatigue encore et très peu de cas pour le sommeil. Obnubilé, travaillé, rongé par X mais je n'ai aucune marge de manœuvre (j'aime bien parler comme un capitaine de vaisseau sauf qu'ils ne m'ont pas confié les navires, ils m'ont donné l'océan).

Souvent je suis en colère contre moi parce que je raconte des choses qui devraient rester secrètes, aussi bien pour le travail car beaucoup sont envieux, que des histoires d'ordre privé, d'émotions, de douleurs, parce que même les personnes qui paraissent concernées sur le moment n'ont pas le même rapport que vous bien sûr à l'urgence et au temps, à la fièvre et à la solitude, à l'immédiat et à l'amour, alors, quand je parle trop (et il suffit d'une phrase cruciale pour avoir la sensation d'en avoir trop dit) je rentre à la maison en colère contre moi, et je ne trouve plus de fiabilité que sur le terrain du travail, dans l'écriture où aucun de mes personnages n'est passif ou dilettante avec les secrets qui ont cours au sein de l'histoire, les secrets qui sont la seule monnaie courante dans ce genre d'histoires.

Des échanges, je rentre malade et en colère contre moi souvent, aussi pour la portée de paroles qui peuvent m'échapper. De toute façon on ne dit vraiment bien les choses que dans le travail. A partir du moment où on les fixe dans le travail, c'est qu'elles valaient la peine et davantage. On ne dit jamais que les choses valent la joie. On dit qu'elles valent la peine. Probablement parce que la joie qu'on a à les saisir et les faire siennes, ne vaudra jamais la peine qu'on aura à les perdre. 

Bon, c'est très dur ce que je dis là. 

Parfois, quand même, on peut dire les choses, c'est intéressant de confier certaines choses parce que les autres, ceux à qui ont les confie, baissent les bras pour vous. C'est comme ça. Alors les chemins se coupent d'eux-mêmes, la figure radieuse d'une future et décisive héroïne s'évanouit d'elle-même. Suivante.

Parfois vous confiez à quelqu'un ce que vous avez sur le coeur, vous espérez un peu d'espoir. Le peu d'espoir et de lumière qu'il faut pour se nourrir chaque jour.

Et si on vous fait entrevoir de l'espoir, souvent vous le trouvez démesuré, déplacé, ou bien quand vous le ramenez à la maison, ça ne marche plus. Mais la plupart du temps il n'est même pas question de ça. La plupart du temps les autres baissent les bras pour vous. Alors on ne peut vraiment dire les choses que dans le travail. Car dans le travail ce n'est jamais pour être compris, aidé ou sauvé, immédiatement.