14.10.07

 

J'aimais bien ses jambes, peut-être que m'y jeter, les caresser longuement, les rabattre contre moi avec la rapidité de la nuit qui, en ce moment, tombe comme un haïku, m'eût permis de franchir ce sas douloureux entre le temps du concert et la vie courants d'air qui reprend.

 

Et c'est vrai qu'hier soir, samedi, assis dans ce canapé profond j'éprouvais

 

un petit agacement quand quelqu'un venait lui parler, ou la forçait à se lever, momentanément ; la télé ouverte sur le match de rugby dans la pièce d'à côté, les allers venues, le terrain subtile, et que quelqu'un soit venu prendre sa place pour me parler de choses ineptes sans soupeser ce qui se tramait silencieusement entre nous ; j'étais crevé par le concert de jeudi, par sa dureté - c'est pas possible quand même d'écrire puis de chanter ce genre de trucs, comment s'en sortir après ? - sa dureté, sa courte durée, et aussi sa joie, j'aurais eu besoin d'une nuque où poser mes lèvres un long moment, de bras où me récupérer.

 

Pourtant j'ai rejoint la nuit ordinaire par la première brèche qui se présentait, parce que je voudrais davantage qu'une attirance en soirée pour me conquérir et m'impliquer.

 

Peut-être que je manque de force, que je fais le chemin inverse, et que je "gâche ces mains faites pour les caresses et les tétons" comme me dit A. avec mAlice. Peut-être a-t-elle raison quand elle dit qu'il faudrait que je me laisse aimer tant quand je le peux, que le feu démarre et s'entretient à partir d'une étincelle, d'une lueur, et qu'il est idiot de trop laisser mourir les lueurs.

 

Peut-être que je prends le mauvais chemin à vouloir le feu tout de suite, le feu entier et irréductible, corps et âme.

 

A. prétend que j'ai tort, qu'une étincelle suffit, que dans la vie il faut se laisser aller, aimer, entraîner, et que le feu peut prendre ensuite, qu'il faut laisser sa chance à la lueur du désir et que moi je suis trop dur avec ça, trop méprisant, tandis qu'un type de ma trempe en liberté ce devrait être un véritable danger public ; un cataclysme pour les jeunes femmes au cœur ardent. 

 

A. prétend que je devrais courir après les éclats du désir et en faire quelque chose, ou que je devrais me laisser aimer et engloutir par qui m'attire même un peu, à l'état de silhouette ou de maladresse charmante, plutôt que de ne vibrer que pour des abstractions du feu ; que pour cette connivence qui repose sur le préjugé ; que pour l'amour rare. C'est ce que pense A. : que le feu immédiat a davantage de chance et de raison de s'éteindre vite, que si l'on part d'une lueur et qu'on la poursuit simplement. C'est ce qu'elle fait avec les garçons ; mais je ne crois pas qu'elle soit plus heureuse et que cela dure plus longtemps.

 

- Il faut que ça change Jérôme, me dit-elle, il faut que tu te laisses aimer. Capturer."

 

Il y a douze étages jusque chez elle, pourquoi vivre si haut si ce n'est pour avoir le temps d'oublier dans la descente ce qui s'est amorcé dans des canapés plus profonds qu'une nuit parisienne,

 

et tout ce qui s'y est échangé comme vérités célestes et irréfutables.

 

 

 

Le désir ce n'est pas difficile, il est renouvelable à l'infini, et renouvelable sans infini ; la pornographie non plus ce n'est pas difficile, quand elle arrive, à certaines heures ; et je parle de pornographie commune ; la vraie pornographie, comme je le dis dans ma chanson, c'est la manière dont les gens se comportent, et surtout le temps, tout ce qui n'a pas de durée sous le sceau de l'amour c'est ça la vraie pornographie.

 

Ce qui est difficile ce n'est même pas d'aimer des gens qui vous refusent, vous dédaignent ou qui ne vous regardent pas ; ce sont des spéculations romantiques tout au plus et du temps perdu.

 

Ce qui est difficile c'est quand il se passe quelque chose de concret, que l'équilibre est atteint à un moment entre deux êtres, et que la pornographie vibrante est ensevelie sous la tendresse.

 

Parce qu'ensuite, quand ces deux êtres perdent en urgence et souci l'un pour l'autre, quand ils se déposent et s'abandonnent aux quatre vents, que faire des moments de tendresse ?  Quand on y repense, quand ils ressurgissent, que valent-ils et qu'en faire ?

 

C'est ça qui est insoutenable : cette tendresse éparpillée au vent, alors qu'elle

 

avait décidé d'y échapper pour toujours, au moment où elle prodiguait son orgueilleuse leçon

 

et ses soins impérieux. Au moment où elle foutait des claques à la mesquinerie des autres formes d'attachement.

 

C'est ça qui est crade : la tendresse interrompue ; 

 

Interrompue par la médiocrité du temps et du devenir humains. 

 

Mais interrompue aussi par l'impossibilité de descendre ne serait-ce qu'un cran en-dessous des cimes où nous avait perdu et pourtant stabilisé, l'amour fou.

 

 

 

Je travaille beaucoup. En essayant d'être content à chaque fois, et de boucler mes objectifs (je suis le premier juge de mon travail et suis malheureux quand je n'arrive pas à quelque chose qui m'emporte et me convainc). Il y a tant de moments où c'est impossible, tant de fragments et de moments perdus, qu'il faut redoubler d'élégance et de précision dans les périodes où l'on sent que quelque chose de valable puisse sortir de soi.

 

J'ai écrit treize textes de chansons en deux jours (vendredi et samedi), treize textes que j'ai envoyés à Pierre (Guimard) pour son prochain disque. Je lui ai dit : Voilà, prends ce que tu veux, fais ton marché, et renvoie-moi ce que tu ne sens pas pour toi. Je suis content de chacun des treize textes. Pierre me dit :

 

- Mais Jérôme, tu es trop créatif ! C'est très rare d'avoir ton rythme."

 

Je ne sais pas. Il faut, quoiqu'il en soit, que quelque chose sorte de chaque journée - parce que je ne peux pas laisser tout le temps gagner cette réalité affligeante. Ces journées qui, la plupart du temps, ne donnent rien. Je ne peux pas laisser gagner la vie comme elle se donne. Du moins pas sur ça.

 

Après je trouve que mon travail n'agit pas suffisamment sur la vie. Je ne parle pas du mépris ou de l'indifférence auxquels me vouent certaines personnes qui pourraient faire que ma situation s'améliore et que l'étendue de mon travail devienne plus visible, mais de cette possibilité oracloire du travail (au racloir ?) et j'aimerais trouver cette force dans le travail, cette direction qui fasse que ce que je crée puisse influer sur la vie...

 

Je commence à prendre de + en + de notes pour un troisième roman, d'ici quelque temps je sais que je ne pourrais faire autrement que de l'écrire, qu'il va s'imposer, qu'il n'y aura pas d'autres issue que de l'écrire, je lui donne un ou deux mois tout au plus pour s'affirmer.

 

 

 

Appel de X en pleine nuit. Longtemps que je n'avais pas été en contact avec le son de sa voix. Elle m'appelle dans un grand état d'agitation et de tristesse. Mais elle reprend tout de suite un peu d'élan, comprenant que je suis seul. Je trouve ça cruel au fond, les filles que j'aie aimées devraient souhaiter me voir heureux avec quelqu'un. Et non être requinquées de ce que je passe mes nuits à la dérive.

 

Elle m'appelle au bord des larmes, épuisée ; mais de s'assurer que je suis seul en ce moment et en ce monde, tout de suite, elle retrouve son rire. Et dans son rire me revient d'un trait la grâce infinie d'une silhouette que j'aie tenue tant de fois à bout de bras et à qui j'ai tant aimé faire l'amour.

 

Souvenirs de tant de moments rassemblés dans l'impression d'un corps qui cette nuit me dévaste mais je n'en dis mot.

 

 

 

C'est bizarre il me semble que la plupart des femmes préfèrent savoir les types qu'elles ont aimées éperdument disponibles ; elles se sentent toujours blessées par leurs nouvelles amours et même si elles n'aiment plus depuis longtemps, elles ont cette sorte de regret mal placé chevillé au coeur, elles se sentent niées par la suivante (pour peu qu'elles la jugent plus jolie, ça devient terrible), elles pensent que leur intégrité et jusque dans les moments passés est taillée en pièces, revisitée et re-évaluée, et peut-être que dans le cas de types comme moi c'e n'est pas complètement à tort.

 

En revanche, il me semble qu'il y a une idée inverse pour certains garçons. Plus les filles qu'ils ont aimées par le passé les auront dans les faits remplacés, se pavaneront au bras ou aux baisers de quelqu'un d'autre, plus il me semble qu'ils acquiéreront en force et en présence.

 

Oui, passées les premières échappées de la passion avec d'autres, les filles que j'aie aimées comme il est rare d'aimer, absolument rare et compliqué vous savez, ne sauront pas trop quoi faire de moi ; je veux dire : l'amour qu'elles ont eu pour moi à un moment de leur vie, cette préoccupation intégrale mais fragile, cet amour n'en sera que plus cuisant, pervers et permanent, irréductible au passé.

 

Qu'elles m'oublient d'accord, d'accord et volontiers, dans les péripéties d'autres types et dans les jours insouciants de la nouveauté, mais par la suite, une seule pensée dirigée vers moi et elles auront la mémoire en feu.

 

 

 

15.10.07 La touche rewind / De 10 à 30 / Ma vie légère

 

 

 

Très mauvaise nuit. Rêve incohérent plein de gens stupides sortis d'un passé plus ou moins proche. Ce serait bien qu'il y ait une sorte de physionomiste à l'entrée des rêves, quelqu'un chargé d'empêcher les indésirables d' y avoir accès, comme en boîte de nuit. En même temps aucun physionomiste n'a jamais empêché à des imbéciles d'entrer quelque part, bien au contraire.

 

 

 

Dans le métro (ligne 10) un couple de jeunes gens qui ont l'air très amoureux, absorbés l'un par l'autre, absolument complices et soudain voilà que leur attention se focalise sur leurs téléphones portables comme s'il s'agissait d'échanger leurs numéros, leurs coordonnées, comme s'ils faisaient le trajet à rebours de leur histoire.

 

Comme si, à un moment, ils avaient appuyé sur le bouton Rewind, à la fois peut-être parce qu'estimant avoir atteint un point culminant de leur relation au delà duquel tout leur paraîtra s'amenuiser ou redescendre, ou bien parce qu'ayant compris que c'est la seule solution pour se quitter sans fracas, à égalité, dans le sourire et l'événement de leur rencontre.

 

Allant, tous les deux et chacun, dans la rencontre d'une nouvelle rencontre, celle de leur solitude ou de leur attente.

 

 

 

Rien de plus beau qu'une femme de 30 ans dont on retrouve ou reconnaît dans l'abandon d'une attitude, de l'expression ou du visage, la petite fille qu'elle a été à 10 ans.

 

Rien de plus laid qu'une gamine de 10 ans qui porte déjà sur son visage le masque rigide et résigné de la femme qu'elle sera à 30.

 

 

 

Pierre (Charvet) me téléphone sur la route du théâtre où se joue la pièce de Philippe Caubère dont il a écrit la partition musicale.

 

- Jérôme, je t'appelle car j'ai pensé à quelque chose qui va te consoler...Tu vois, ta dernière fiancée...

 

- Oui oui, dis-je à Pierre, je vois encore à peu près qui c'était..."

 

- Bon hé bien tu me disais que ce qui était bien c'est que tu sortais beaucoup avec elle..."

 

- En fait, tu dois confondre, réponds-je à Pierre avec une affectueuse ironie, ou alors tu n'as retenu qu'une partie de ma phrase et qu'un soupçon d'idée - c'est depuis que tu fais de la télé et qu'ils te laissent si peu de temps sur France 2...Tu sais je me fous royalement de sortir ou pas, c'est rigolo de temps en temps mais je n'ai pas une vie si légère que ça... Ce que je devais te dire à propos d'elle, c'est que je me sentais en sécurité chaque fois que je sortais avec elle, en sécurité auprès d'elle, ni la vanité ni la pauvreté des comportements ne m'atteignait, voilà, on était ensemble, tous les deux et de manière indiscutable...enfin, la plupart du temps...et désormais : quelque part dans le temps...

 

- Oui, bon hé bien ce que je voudrais te dire, c'est que l'important ce n'est pas de sortir avec quelqu'un, mais c'est de rentrer... C'est ça qui est important, rentrer avec.

 

- Ah oui, merci, ça me console vraiment !"

 

 

 

Autre exemple de ma supposée vie légère. Je prends un café cette aprème avec Damien qui fait du quartier une escale dans sa vie londonienne. Il bouillonne de vivacité et de projets depuis qu'il a traversé la Manche.

 

- Il faut que tu viennes à Londres, Jérôme. Il y a des tas de filles pour toi, des filles qui te plairaient."

 

Bon, comme on sait, il en suffit d'une seule...Mais la certitude et l'exaltation de Damien me font penser à la dernière lettre de Loïc, un lecteur de L'amoureux en lambeaux et de mon Journal qui vit à Londres et m'écrivait l'autre jour : "Je pense à vous de temps à autre. Je m’explique : je vis en Angleterre pendant un an, et j’ai ainsi l’occasion d’observer les anglaises à mon aise. Je ne sais pas si vous êtes déjà venu ici (encore que les Anglaises ne sont pas les mêmes à chaque coin de l’Ile), mais je ne crois pas qu’elles vous plairaient. La tenue maximum exigée étant généralement une mini-jupe ou un mini-short, cela en devient banal et même les plus belles filles perdent de leur intérêt tellement elles ressemblent aux autres."

 

Je fais part à Damien du point de vue de Loïc qu'il consent à approuver en le ponctuant d'une petite moue, oui, oui, d'accord ; point de vue qui ne vient pourtant pas à bout de son enthousiasme :

 

- J'étais à toutes les fêtes de la fashion week. Et vraiment il y avait un tas de filles incroyables...

 

- Oui bien sûr, un tas...Mais ce qu'on veut avec les filles tout incroyables soient-elles, au bout d'un moment, c'est y croire ! dis-je pour objection. Tu sors beaucoup alors ?

 

- Un peu moins maintenant, depuis qu'on a trouvé un appartement avec A. On rentre le soir et on se fait à dîner.

 

- Ah mais c'est le meilleur moment de l'existence quand on a sous la main quelqu'un qu'on aime, c'est ce qu'il y a de plus beau, (je pourrais presque citer Pierre s'il n'y avait pas dans sa formule de l'autre jour

 

une petite connotation sexuelle triviale, en ajoutant : l'important ce n'est pas de sortir c'est de rentrer) en revanche, dis-je à Damien, je ne crois pas que ce soit avec les filles de la fashion week que ce genre de beauté puisse se concevoir et se vivre. Ou alors, pas plus d'une semaine, c'est dans l'intitulé.

 

- Londres Jérôme, il faut quand même que tu viennes à Londres, rien à voir avec l'inertie et la mesquinerie des gens à Paris. Ici, à Paris, tout le monde se tire dans les pattes, se jalouse, paresse dans la vanité, rien n'arrive jamais..."

 

En quittant Damien je me laisse happer par le quartier et ce temps idéal d'automne. J'essaye de voir Paris avec ses yeux, c'est vrai que parfois je trouve aussi que rien de loyal ou de fulgurant n'arrive, que l'inertie et la mesquinerie dominent souvent ; que les filles sont nulles (parfois) ; que ce sont les méchants et les imbéciles qui gagnent, ou du moins profitent ; qu'on est toujours prêt à célébrer et encenser, à ouvrir le champagne pour les choses médiocres ; ai-je dit que je trouvais les filles souvent nulles ; ah non, j'ai dit parfois ; je pense à Stéphane qui voulait partir en Pologne à un moment pour à peu près les mêmes raisons, sauf que l'esthétique rock de Damien l'a conduit vers Londres.

 

Bon, c'est une option Londres, il y a de grands parcs. Irina, Chirstian. Et une fille à ses fenêtres qui a rêvé de moi ? Mais il faudrait peut-être qu'ils construisent à l'identique mon quartier des bermudes entre les trois boulevards que sont St-Michel, Raspail et St-Germain, pour me décider, ou bien qu'une que j'aimerais absolument m'entraîne avec elle. 

 

Paris me captive toujours par ce mélange de familiarité et d'inconnu intimement liés et qui donnent la possibilité de passer de l'un à l'autre en restant soi-même, où rien ne change trop brutalement et pourtant tout peut arriver (j'allais dire apparaître, ce qui est plus juste), je parle surtout en terme d'histoires d'amour (et bien qu'elles puissent aussi agir avec brutalité, qu'elles couvent leur propre barbarie), car le reste - même laborieux, agaçant, déprimant - a peu de consistance en qualité de bonheur comparé aux bras de quelqu'un que l'on aime et qui sont là pour nous attendre à la virgule de chaque soir.

 

 

 

17.10.07

 

 

 

Samedi dernier, dans la foulée des textes pour Pierre, j'ai écrit un texte de chanson destiné à William sur lequel il a immédiatement composé

 

une musique admirable et le résultat est déjà en écoute ici

 

J'ai écrit le texte d'un trait, et mon passage préféré est le suivant : 

 

J'ai perdu ton image dans le Palais des Glaces

 

Et je me suis cogné cent fois à ton reflet

 

Nous habitions tous deux au fin fond d'une impasse

 

Quand on parlait de toi je changeais de sujet.

 

Hier soir apéro improvisé avec Théo au Chai de l'Abbaye. 

 

On parle des sentiments durables et des filles de passage, de livres et de Liv (Tyler). Théo connaît bien l'ampleur de mon travail, il évoque ma nouvelle, pour la revue Bordel du temps de Flammarion, qui s'appelle Le dickfor, me dit qu'il y a une phrase avec le Bubble gum qui à elle seule transcende toute la nouvelle. Sur le moment j'ai un très bon souvenir de cette phrase, et puis la relisant ce soir, je trouve que la nouvelle quand même dépasse la seule anecdote de cette phrase, même si je ne suis pas ennemi un jour d'écrire un texte qui n'aura de rayonnement que pour une seule phrase solaire. Un antiAmoureux en lambeaux en quelque sorte, puisque dans L'amoureux en lambeaux j'ai essayé de faire des phrases absolues plusieurs fois par page, pour qu'on puisse s'y attacher pour de bonnes raisons et le relire, y trouver des choses qui n'avaient pas sauté aux yeux la première fois, par exemple dans le chapitre avec Caroline, à un moment le héros dit : Il y aura de la musique pour couvrir notre fuite ; et bien c'est juste une phrase que j'adore, on ne sait pas ce qu'elle fout là mais c'est juste une phrase absolue, même si le héros n'a aucune raison de dire cette phrase à ce moment-là, dans l'absolu.

 

Rendez-vous avec Yves Jolivet des éditions Le mot et le reste qui m'a demandé un texte pour une collection sur la musique. L'idée est de faire rencontrer une écriture, un style, avec un album ou une chanson qui a profondément marqué l'auteur. Sollicité par Yves début août, j'ai cherché pendant une semaine à savoir dans quelle direction aller et si je pouvais inscrire mon travail et mes préoccupations du moment (moment plutôt bien sombre) dans ce projet, et puis j'ai trouvé un angle personnel, j'ai fait une succession de courts textes dans l'esprit de ce Journal, et un plus long de l'ordre de la nouvellepour terminer le livre, récits intimes mis en relation avec les chansons des Beatles puisque ce seront d'eux qu'il s'agit et plus précisément les albums de compilations rouges et bleus, ce qui m'a permit d'intituler le livre dans un fier et malicieux élan de romantisme stendhalien : Le rouge et le bleu.

 

J'ai signé les contrats la semaine passée et reçu le projet de couverture hier. Si tout suit son cours, le livre sort en février. Je suis très impatient de cette sortie, en attendant mon deuxième roman, pour des textes qui me tiennent à cœur et principalement cette nouvelle qui reprend certains personnages de L'amoureux en lambeaux ; j'aime l'idée que dans chacune de mes parutions il y ait cette cohérence, cette continuité avec ce qui devient, à force de travail et de conquête sur l'éphémère, un état d'esprit et une oeuvre.

 

Paris. 2 heures du matin. X est une fille qui n'a jamais douté de sa beauté - et qui n'en doutera sûrement jamais, mais elle ne s'en sert pas non plus comme

 

la plupart des filles communes de la nuit pour aller d'un point à l'autre, pour se tenir,

 

de la même manière que les garçons utilisent un blouson ou une dégaine.

 

Qu'on gratte un peu la beauté de X, et ce qui la surclasse c'est la manière dont elle n'est jamais dupe ; pour elle, les types qui se retrouvent en boîte et l'invitent à leur table en commandant bouteille sur bouteille sont aussi vulgaires que les employés de garage

 

qui la sifflent en plein jour et se font insistants sur son passage. Pour elle, c'est la même brutalité.

 

Quoiqu'il en soit, elle n' a jamais douté de sa beauté car il suffit à une femme physiquement belle de faire un pas dans le vide pour faire naître du sens (oups, je confonds la beauté et l'intelligence) ou d'entrer dans une salle d'attente pour qu'on voit vers où l'attente désormais se tourne.

 

J'ai souvent remarqué que les types à son égard sont niais, maniérés ou brutalement évidents, veulent étaler leur cv, ce dont ils sont le plus fier (d'après eux) ; et qu'ils essaient de cacher leur jeu ou de se montrer indifférents, c'est pareil que s'ils montraient toutes leurs cartes d'un coup. Le problème avec ce genre de filles c'est que quand elles se disent amoureuse, elles ne font peut-être que jouer avec leur miroir ou tenter de lui donner des gifles, de le divertir. Ou encore de trouver une signification à leur instinct.

 

Mais X semble construite de sentiments plus profonds, et c'est là toute l'ambiguité du calvaire qu'elle fait subir, de temps à autre, aux garçons qui s'y laissent prendre.

 

Et bien ce soir, mais peut-être est-ce parce que j'ai l'air superbement dévasté, et habité de sentiments inaccessibles, les yeux verts fiévreux comme jamais, qu'X ne me lâche pas de la soirée et finit par me dire :

 

-       Je sais que tu recherches un amour parfait etc. etc. mais si une fille comme moi, à cette heure-ci de la nuit, te dit : "Dans cette vie j'aimerais faire l'amour une fois avec vous. Avant que tout se perde et tout soit emporté. J'aimerais dans ma vie avoir fait l'amour une fois au moins avec vous.", qu'est-ce que tu réponds à cela ?"

 

 

 

18.10.07

 

 

 

J'aurais pu beaucoup me détériorer avec cette vie usante et bornée pleine de perspectives nulles et d'êtres fuyants, mais en fait je crois que j'atteins un niveau de civilisation assez rare puisque je n'arrive plus à me passionner que pour des êtres qui portent en eux un amour irrésolu et secret.

 

 

 

La nuit c'est juste une façon frivole et permissive de se frotter en croyant qu'il va naître quelque chose de ces frottements. Il y a beaucoup trop de monde dans la boîte de nuit, on me présente à des jeunes gens branchés qui ont quinze ou seize ans je ne sais pas, mais il me semble qu'ils en ont quarante, et je crois qu'Antoine (Bonnier) se fait la même réflexion au même moment, tout haut, de sorte qu'E. qui a fait les présentations nous assure que ce sont les lumières tamisées, étouffées de la boite de nuit, qui donnent à penser que tout le monde a quarante ans, mais qu'à les fréquenter en plein jour, pas de doute, ce sont bien des ados. 

 

- Où tu en es ? me demande Antoine désignant une longue fille plutôt bien conservée pour ses quarante ans.

 

- Personne ne me plait vraiment, dis-je. Pas de coup au coeur, en même temps il en a assez reçu comme ça...

 

- Il faut laisser passer un peu de temps, propose Antoine. Il faut laisser de la place au hasard.

 

- Oui, oui, certainement."

 

Devant mon air pas franchement convaincu, Antoine me demande :

 

- Tu ne crois pas au hasard dans le destin ?

 

- Non, réponds-je, je veux croire au destin dans le hasard !"

 

 

 

Plus tard dans la nuit, au Baron, je retrouve Maréva, Jean-Charles et Jacques. Heureusement qu'ils sont là, qu'ils me tiennent, sinon je n'arrive pas trop à savoir de quoi ça parle, ces nuits, à force de se répéter à l'infini. Jean-Charles me montre sur son appareil photo des clichés du travail de jeunes artistes ; j'admire toujours sa façon de s'enthousiasmer, son grand appétit créatif, sa simplicité géniale et sa capacité d'émerveillement. Qu'il s'associe même avec un artiste médiocre ou facile, il en tirera toujours quelque chose de supérieur, par la qualité d'émerveillement qu'il a, et le côté enfantin de s'attaquer à toute chose, avec une grande liberté. Il me semble quant à moi travailler dans une direction tout à fait différente, très peu de choses me stimulent, l'art de mes contemporains la plupart du temps me laisse froid et me fait hausser les épaules (Francis Bacon avait pour son domaine la même attitude, plus intransigeante encore), et je crois qu'à l'inverse de Jean-Charles je travaille non par curiosité ou émerveillement, mais par réaction et révolte contre l'empêchement ou l'impossibilité de la réalité à m'emporter.

 

Je rentre à pieds en pleine nuit d'Alma à Auteuil, il y a cette histoire de Lysa qui devait me poser des questions cruciales sur le pont de l'Alma mais j'ai oublié de quoi il s'agit - j'ai perdu de quoi me souvenir ; je rentre à pieds dans une nuit froide avec un mal de gorge absolu et bien qu'un verre de Jack Daniel's m'ait fait l'effet d'une bouteille entière de Synthol vidée au goulot ; Je rentre pour personne et pourtant dans un état d'émotion très pure, avec des larmes qui coulent sur chacune de mes joues, pures et comme décidées, parce que depuis trois ans même si aucune des histoires d'amour que j'aie vécues ou souhaité vivre de tout mon coeur n'est allée s'émanciper dans la direction où je voulais les entraîner et bien j'ai vécu intégralement les choses, à chaque fois, je ne me suis jamais privé d'être entier, de tutoyer l'absolu, d'en être le héros, de dépasser les passions médiocres et passives ; circonstancielles et fugitives ; alors je me fous un peu d'être seul tant que je connais ma capacité à vibrer et à aimer intégralement, bon, j'écris ça dans l'émotion fiévreuse de la nuit, et c'est comme souvent avec le Journal, si je relis mon texte dans deux trois jours je trouverais ça abominable ou juste passable, mais pour l'instant je suis dans un état de tristesse absolue et souveraine,

 

la nuit me blesse, dieu que la nuit me blesse, aucune fille ne me renverse et ne me récupère et je suis le seul type dans Paris à prétendre au titre de Musset 2007, sauf que sur la durée j'espère quand même être moins barbant à l'écrit que Musset.

 

 

 

19.10.07

 

 

 

19.10.07

 

 

 

On dit des cicatrices qu'elles se referment, en les comparant plus ou moins aux comportements de la peau. Il ne se passe rien de tel dans la vie affective d'un être humain. Les blessures sont toujours ouvertes. Elles peuvent diminuer jusqu'à n'être plus qu'une pointe d'épingle. Elles demeurent toujours des blessures. Il faudrait plutôt comparer la trace des souffrances à la perte d'un doigt, ou à celle d'un oeil. Peut-être, au cours d'une vie entière, ne vous manqueront-ils vraiment qu'une seule minute. Mais quand cette minute arrive, il n'y a plus aucun recours.

 

(Francis Scott Fitzgerald, Tendre est la nuit partie 2 chap.11)

 

 

 

A côté de phrases comme celle-là, évidement, je me sens toujours un peu gamin. En même temps, que le destin m'apporte ma Zelda ou ma Nicole Warren et j'essaierai d'être capable de grandes choses immortelles. Je lis toujours à peu près les mêmes choses, me méfie de la capacité à aimer dans tous les sens. Ce n'est pas tant une question d'influence, et quand on me demande par quoi je suis influencé j'ai toujours un peu de difficulté à répondre, non par orgueil - et bien que je pense que l'orgueil soit nécessaire pour s'affranchir de ce qui a été fait et trouver sa voie personnelle - mais si mes choix se portent de préférence vers tel ou tel auteur, ce n'est pas occasionnellement d'après leur lecture que je me suis construit, mais je dirais plutôt que c'est à partir de ce qui frissonnait en moi que je me suis dirigé avec autant d'attachement vers eux.

 

Je les ai reconnu comme pouvant correspondre à ma sensibilité et mes attentes. La sensation par exemple que je n'ai pas découvert Truffaut ou Fitzgerald pour ensuite me positionner par rapport à eux, m'émanciper en quelque sorte, mais qu'au contraire ce que je suis de tout mon être m'a guidé naturellement vers eux plutôt que d'autres. Et devant Tendre est la nuit, évidemment, tel que je suis, je pleure au chef d'oeuvre.

 

 

 

Après, la littérature est également un moyen de correspondre et de poursuivre une discussion impossible, un chemin en soi et un rapport au monde avec de grandes oeuvres qui nous ont marqué, en y apportant des directions et des affirmations personnelles.

 

Il est certain que Salinger dans ses nouvelles entretient un dialogue passionné avec l'oeuvre de Fitzgerald en y apportant ses propres solutions,

 

de la même manière qu'en peinture Francis Bacon discute dans son travail - et sa solitude - avec Velazquez, Rembrandt et Picasso ; sur tous les modes que peut comporter une discussion de cet ordre, de la passion à l'ironie, de la déclaration à la blessure...

 

Salinger avoue être très marqué par Gatsby le magnifique ; je lui préfère nettement Tendre est la nuit. 

 

Ce que je voudrais dire c'est que j'ai l'impression de ne pas m'intéresser par hasard à ces oeuvres, quelqu'un m'intéresse parce qu'il évoque et fait surgir des connivences entre son travail ou ce qu'il rend visible et mon rapport au monde ; et j'aimerais aussi pour mon travail que ce rapport existe, que des personnes trouvent des connivences avec ce que je donne.

 

Après, qu'ils aient de leur côté ou pas une activité artistique peu importe, là n'est pas du tout l'important, mais si on fait des choses artistiques dans quelque domaine que ce soit, l'essentiel est d'être stimulé, entraîné. Quelqu'un comme Salinger est complètement stimulé par Fitzgerald, sur des thèmes et des préoccupations qu'ils partagent et auquel il donne sa propre vue et ses directions.

 

Je pense que dans mes romans à venir, il y aura des résonances ou des clins d'oeil à Fitzgerald et Salinger, mais j'y apporterai mon ton personnel, un univers spécifique et des variantes cruciales.

 

L'amoureux en lambeaux a été écrit sans influence directe je dirais, juste comme une lettre d'amour traversée de questions sur la possibilité de vivre avec ça ; de vivre, et pour tous les personnages du roman, avec la connaissance et dans la proximité d'un tel amour.

 

La question de L'amoureux en lambeaux c'est : Comment l'ordinaire peut-il être praticable à partir du moment où surgit l'existence et la poursuite d'un tel amour ?

 

Mon deuxième roman, l'histoire de Basile Green, est écrit comme la dernière lettre d'amour possible. C'est en quelque sorte la lettre de rupture que je n'ai pas écrite cet été. Voilà, tout le monde sait qu'une lettre de rupture c'est avant tout une lettre d'amour, et Basile c'est la der des der, l'ultime témoignage  - maintenant j'espère que quelqu'un me donnera envie d'écrire à nouveau des lettres d'amour et donc d'autres directions de romans, mais Basile parle d'une impossibilité plus grande encore que celle de L'amoureux en lambeaux.

 

Si Thomas souffre d'un monde qui n'est pas valable pour lui, il croit encore à l'art ou à l'attitude (c'est la même chose pour lui), à une certaine forme de résistance. Basile comprend que même l'art et l'attitude ne servent à rien ; que ça ne retient, ne décide ou n'emporte, personne pour de bon. Personne pour de vrai. Personne pour toujours.

 

Et surtout pas la personne qu'on aime au delà de tout et de quiconque.

 

En attendant une sortie pour Basile, que ce roman sans issue trouve une issue, j'ai deux autres projets de roman possibles, l'un que je peux commencer maintenant, et pour l'autre il faut que quelque chose se passe, je veux dire que quelqu'un arrive dans ma vie, une nouvelle fulgurance. 

 

Mais le roman 3 c'est presque fait, je peux le commencer dans les jours qui viennent. Même si je crois, à moins que l'avenir ne me contredise, que ce que je pense vraiment des êtres et des choses, une fois pour toutes, est dans Basile.

 

 

 

Abattu de fièvre depuis hier. La gorge en feu, la tête comme une mappemonde qui aurait bien besoin d 'épaules légères où se poser pour arrêter de tourner, le corps parcouru de frissons. J'irais bien chez mon docteur mais c'est trop loin, son cabinet est situé boulevard du Temple à l'autre bout de Paris ; impossible dans l'état de fébrilité dans lequel je me trouve.

 

En revanche je n'ai pas très envie de faire des infidélités à ce docteur, c'est une femme très douce - et pourtant suffisamment autoritaire pour faire fuir la maladie. L'autre problème c'est qu'elle est tellement chouette qu'a l'époque où j'y allais assidûment, à la fin des années 90, je l'avais recommandé à toutes les personnes que je voyais, et je n'ai pas du tout envie de tomber, en pénétrant dans la salle d'attente, sur tout un tas de visages que je ne fréquente plus aujourd'hui même quand ils sont en bonne santé !

 

En parlant de la fin des années 90, il faudrait que j'envoie un message à Yves (Jolivet) pour lui demander si au lieu de ma date de naissance (un peu avant la fin des années 90, ma roublardise m'effondre) on ne pourrait pas inscrire sur le quatrième de couverture du livre à paraître, Le rouge et le bleu : "Né au siècle dernier, Jérôme Attal..." Je trouve que ce serait chic.

 

Il faudrait toujours choisir des femmes pour docteurs. Les personnes qui ont l'habitude de vous blesser profondément devraient être les mieux placées et les plus aptes à vous guérir (je déconne). Sur un mode professionnel du moins. 

 

Parce que le jour où une femme guérit sans le savoir les blessures qu'elle vous a faites sans le vouloir, il n'y a pas de meilleure définition de l'amour. '

 

 

 

19.10.07

 

Je voudrais pouvoir m'endormir contre toi

Comme si c'était la seule chose importante

Qu'il me restait à faire ce soir.

Tu te souviens quand ils me blessaient

Je n'ai pas été fait pour les milieux ni les endroits que je dois traverser

Tu te souviens je venais te parler

Et rien n'avait de plus haute importance que d'être près de toi.

Un jour tu t'étais inquiétée comme jamais

Comme jamais pour personne avant moi

Et tu m'avais demandé tout haut :

- Qu'est-ce que cela veut dire que je m'inquiète autant pour toi ?"

Je t'avais répondu :

- Peut-être ça veut dire que tu m'aimes. "

Et tu avais dit :

- Oui, peut-être ça veut dire ça. "

Je voudrais pouvoir m'endormir contre toi

Comme si c'était la plus haute chose à faire

Ici bas.