08.05.07 La micro-sainteté

 

 

Il faudrait que je parle de ma difficulté à comprendre pourquoi personne n'a de l'absolu plein le coeur, dévoré par la fragilité du passage sur terre.

 

- Il y avait toujours des soucis très concrets à régler, peut-être."

 

Il faudra que je me demande pourquoi il y a tant de passants et si peu de restants. Il faudra que je retienne et si je n'en puis plus de retenir, il faudra que j'invente.

Le roman n'est jamais vraiment une échappatoire vers l'invention, qu'un territoire fiable gagné sur les incapacités de la vie et la passion du coeur.

 

Pour le roman je pense beaucoup aussi à cette note de Bresson dans ses Notes sur le cinématographe : "Donner aux objets l'air d'avoir envie d'être là."

 

Z. me dit que ce deuxième roman est promis à une plus grande ouverture du fait qu'il est plus simple pour le public de s'identifier au personnage d'un jeune chanteur à bout de souffle (Basile Green), qu'il ne l'est de suivre la pâleur christique de Thomas et de comprendre son obstination à aimer au-delà de toute espérance si je puis dire.

Il faudrait que je taise d'avoir pleuré quand le bus a emmené vers la fin d'une après-midi de tout le monde cet ami qui souffrait de la légèreté cradingue des êtres et de la gravité fulgurante de son coeur.

 

Il faudrait que je garde les belles lettres que je reçois comme celle de M. qui m'écrivait il y a quelques jours :  

 

"Merci encore pour ce journal magnifique, ce regard incroyable, cette traversée du temps à vos côtés. Puisque vous avez réussi, à prolonger la voix du journal jusque dans nos vies. C'est ça toucher le public, rendre les limites mouvantes, grandir ailleurs sans vraiment le savoir."

Il faudra que je parle aussi de la première fois où Z. m'a donné la main ; c'était pour traverser la rue Saint Placide. La micro-Sainteté de la rue, un samedi après midi, n'avait plus rien de placide. 

10.05.07 Paris est un lit en bataille

La première fois qu'elle est venue à la maison elle me dit, avisant les étagères et quelques lettres ou papiers dépassant des livres :

- Ne t'en fais pas je ne suis pas du genre à fouiller.

- Ô lui réponds-je, tu peux fouiller il n'y a que des secrets. 

Dernières lectures et petites biffures épuisantes avant de pouvoir faire lire une première mouture de Basile. Le roman est écrit dans sa totalité. Reste que chaque phrase doit me convaincre (dans ses combinaisons ou sa solitude) par une grâce qui n'accepte pas, au contraire de la réalité, d'être bancale. Sinon, à quoi bon travailler ?

 

J'accompagne Z. à son casting pour le défilé de Martin Margiela. En route, je note quelques phrases dans mon carnet pour des idées de chansons. Ceux qui m'aident à concevoir l'écriture comme une lutte de laquelle on peut triompher et faire naître une grâce aussi fiable qu'une étoile, aussi frêle, agile et solide, qu'une licorne : Bauchau, Nabokov, Woolf, Huguenin...

 

Mais également : Giacometti, Francis Bacon, Balthus, Nicolas de Staël...

 

Chez Nabokov le refuge du souvenir irradie et apaise la violence, la mollesse ou la vanité, insupportables du présent ; ses hésitations vulgaires, ses décisions bornées.

 

Mais il n'y a peut-être pas de présent nabokovien  ; seule surgit des brouillons du présent l'immuable grandeur d'une phrase à la beauté profonde.

 

Douceur de dîner dehors ou bien à la maison. La ville est comme un lit en bataille après notre passage. Tandis que nous attendons le bus et que je suis plongé dans les notes qui fourmillent dans mon carnet Moleskine, Z. serrée contre moi, au passage agressif de camions vrombissants, place ses deux mains fines contre mes oreilles.

 

 

 

14.05.07

Le souvenir joyeux de ce long week-end au Salon du Livre et du Vin de Saumur s'efface progressivement comme les dernières oscillations d'une main sur le quai de la gare Montparnasse, toussotements de fumée dans un ciel clair, perplexité des départs puis, à la fin, chacun commençant à prendre ses marques dans le moment d'être ensemble, l'impression de trop court, même si je m'en vais toujours à reculons, est durable.

La gentillesse de Jean Maurice Belayche et l'organisation impeccable du Salon, les agapes à toute heure, le magnifique feu d'artifices tiré dans des jardins lacustres ; Audrey (Diwan), Stéphane (Million) et moi poursuivis par la fanfare dans les rues de Saumur (qui comme toutes les fanfares ne connaît qu'un air, ici : Emmenez-moi au bout de la terre de Charles Aznavour), nous trois encore n'osant nous regarder conviés par Bernard Werber à exécuter à sa suite quelques mouvements de Taï chi Chuan face à la Loire ; Stéphane qui au bout d'un quart d'heure connaît par coeur le nom de toutes les hôtesses du Salon ; le sourire amical et mutin de Serge Joncour, les pays de l'Est vus par David Foenkinos, et pas seulement la Russie, la Russie bien sûr mais aussi la Pologne, des amphithéâtres entiers de polonaises...

 

Dans le train de l'aller il y avait ce sculpteur peut-être célèbre qui après avoir ingurgité quelques verres de vin, éprouvait une joie démesurée face à la situation (essayant de se redéployer dans les souvenirs heureux de son précédent séjour, comme on retrouve après une mise au placard de quelques saisons une veste ou un blouson qui nous allait bien). Il parla de Beirouth et déclara que c'est une ville plus grande que tout le Liban réuni. J'imaginais Beirouth contenant tout le Liban (+ une partie indéterminée, vierge ? fantôme ?) et elle-même dans le Liban contenue. Je pensais à ma vie toute entière moins grande et vibrante que certains moments de cette vie.

Le premier jour ils distribuaient à l'entrée du Salon un petit livre gratuit : Le mystère de la chambre 17 ou quelque chose dans ce goût, et des jeunes gens sont venus me trouver me disant qu'ils n'avaient pas d'argent en ce moment pour acheter mon roman mais que ça leur ferait plaisir d'avoir un petit mot de moi, alors j'ai dédicacé plusieurs fois de suite Le mystère de la chambre 17. "ça ne fait pas de mystère que je n'ai pas écrit cette histoire de la chambre 17 pour la bonne raison que je n'en ai pas la clé mais..."

Nous avons traversé la ville sans la voir. En escortant Audrey. Sous un ciel d'orage.

 

C'est tout à fait normal d'avoir traversé Saumur sans voir la ville. Il y avait tant de visages qui m'étaient inconnus que c'est là que j'ai fait mon voyage. C'est sans doute une des raisons pour lesquelles à Paris j'évolue pratiquement toujours dans le même quartier, me repérant parfaitement sur le terrain de mes rencontres je peux m'attacher à l'imprévu, à la beauté ou à la révélation des visages.

Je ne sais plus à quel propos Bernard Werber nous a expliqué qu'un cochon c'est juste un sanglier qui s'est compromis dans la fréquentation des hommes. La malheureuse bête en a perdu ses poils et est devenue tout gras. J'ai pensé à Salvador Dali qui dit quelque part que le parfait androgyne est très poilu car il fait des efforts énormes de concentration pour sortir et fixer sur son torse tous les poils qu'il possède à l'intérieur de lui. Quelques poils sont représentés sur le torse de la figure du Diable (autre figure de l'androgyne) dans la carte numéro XV du tarot divinatoire. J'ai aussi pensé que si je n'allais plus trop en boîte de nuit ces derniers temps c'est parce que je n'aime pas me comporter comme un cochon.

Deux jours de Salon du Livre m'ont fait comprendre que l'extrait choisi pour mon quatrième de couverture n'est pas suffisamment impactant, il aurait mieux fallu inscrire une sorte de slogan ; et une petite présentation n'eût pas été superflue, un petit texte publicitaire de qui je suis, ou qui je ne suis pas : ce qui est toujours plus rassurant en fin de compte. Par exemple pour le public il est plus concis et informatif de dire : X n'est pas un serial killer, que : X est un écrivain.

J'ai passé la dernière après-midi dans la protection de Sofia (Guellaty) et Catherine (Corso), établissant à nous trois un pôle romantique, doux et déjanté, dans le flot régulier et esquintant du Salon. Nous avons d'abord remplacé nos noms inscrits sur de petits cartons face à nos piles de livres respectifs par des repères plus fiables : Marguerite Duras, Françoise Sagan, ou encore : Marcelle Proust (Catherine), Lolita (Sofia) et Vladimir Nabokov (moi). 

 

Nous avons subtilisé le carton de Bernard Werber au moment où il est allé faire une pause (quelques irrépressibles mouvements de Tai Chi Chuan ?) en vue de détourner son public vers notre table tel un morceau de sucre imbibé de liqueur divertit de sa trajectoire une colonie de fourmies besogneuses.

 

Ensuite, dès qu'une personne achetait l'un de nos trois livres nous la recevions d'une envolée d'applaudissements et de hourras à faire trembler les murs de tout le Salon.

 

Sofia attirait les jeunes éphèbes enamourés et les vieux pervers, moi les jeunes filles dont l'énigme retient le cœur comme une barrette à cheveux, ainsi que tous ceux qui me prenaient pour le frère ou le cousin d'Yvan Attal ; bref, c'était vraiment une après-midi légère et réjouissante pour la littérature française.

 

28.05.07

J'aurais aimé, avant de terminer une première grande version de Basile, pouvoir relire le manuscrit d'un trait, accompagné d'une chanson rock qui aurait suivi à égalité chaque ligne tout en épousant ses contours dans un duel enflammé. 

 

Cette chanson n'existe pas ; de la même manière qu'il est impossible d'ouvrir une porte et de s'asseoir parmi ses souvenirs d'enfance, de reprendre le jeu où on l'a laissé, après une longue absence.

 

Pendant que la pluie fait des hachures dans tout le quartier j'ai juste effacé quelques mots ici-et-là.

 

Roy a encore refusé d'envoyer un mailing pour le concert de jeudi. Je me retrouve donc bien seul avec la promo. 

Et dans une situation éditoriale qui continue de ne pas être claire. Ils insistent pour me garder chez eux mais leur travail actuel est néantissime. Je ne peux pas écrire ici tout ce que cela m'inspire, leurs manoeuvres et les raisons pour lesquelles ils ne veulent pas me foutre la paix, mais mon personnage de Basile Green qui évolue dans le milieu de la musique aura bien dégusté des derniers rebondissements avec Roy.

 

C'est triste parce que c'est quand même des gens avec lesquels j'ai fait un disque que j'aime beaucoup. Mais la naïveté des débuts a été depuis décimée par la part de lucidité qu'on peut trouver dans chaque épreuve.

Pour Basile je n'ai pas voulu écrire un roman sur le milieu de la musique, mais encore une fois, comme pour L'amoureux en lambeaux, une histoire d'amour et de tentative pour atteindre quelqu'un, en route. Ensuite Basile se retrouve dans le milieu de la musique parce qu'au départ c'est une sorte d'idéaliste ou d'adolescent qui se laisse vivre et qui a le malheur, avec son groupe de rock, de faire une chanson qui obtient un succès monstre. Quelques années se sont écoulées depuis sa première apparition dans L'amoureux en lambeaux. Il a eu le temps de chanter et de déchanter. Si Thomas, le personnage de mon premier roman, était en colère contre le monde entier, je veux dire contre la façon que ça a de tourner, cette chose, dans l'épuisante platitude des journées, Basile Green n'est en colère que contre son public. Il est plus proche de sa lutte et dans sa vision que peut l'être Thomas, mais pas moins attachant je l'espère.

 

Je dirais que le désespoir de Basile est une chambre, et celui de Thomas un jardin.

Pour le concert de jeudi, Antoine (Bonnier) a réussi à faire baisser le prix des places à 5 euros. C'est bien. Devant la quasi nullité de moyens de publicité ou d'exposition, il est important que l'entrée soit à prix faible. Je sais que dans l'idéal il faudrait en vivre (belle utopie), je veux dire ce ne sont pas les forces en présence qui manquent et qu'il faudrait faire vivre (en premier mes musiciens, et le staff, mon manager, la régie dans son ensemble...) mais néanmois j'ai toujours du mal à demander aux gens qui viennent nous voir une somme importante (et bien que je n'y sois pour rien dans le choix de fixer le prix d'une place).

30.05.07 La disparition du thé noir dans la province de Yunnan

Envoyé à Stéphane le manuscrit de Basile ; qu'il soit le premier à le lire.

Mon vendeur de Thé (Pu-erh) m'apprend que la province de Yunnan qui produisait il y a quelques mois encore un thé noir exceptionnel ne cultive aujourd'hui presque exclusivement que du Pu-erh. Non pas que les chinois se soient mis à lire mon Journal comme si c'était le petit livre rouge, et à faire de chacune de mes prédilections une parole d'évangile (si je puis me permettre) mais mon thé préféré étant également célébré pour ses vertus diététiques, les chinois qui sont devenus de grands accrocs aux cheesburgers et aux pizzas (mon interlocuteur me raconte les files d'attentes incroyables devant les McDonald's et les Pizza Hut implantés en Chine) ont fait du Pu-Erh leur coca-light ou leur slim-fast maison !

Maintenant que j'ai terminé l'écriture de mon deuxième roman, il me faut revenir aux chansons. À cette qualité impressionnante de femmes et d'hommes seuls qu'on voit passer dans les chansons tristes.

Quoi que l'on fasse il s'agit toujours de se tenir, de rentrer, d'habiter quelque part.

 

L'âme et le corps sont toujours en perpétuel travail, toujours enclin à un trop vif débordement pour pouvoir se passer des bras de quelqu'un pour cadre. Ce sont les bras et le regard de quelqu'un qui, nous cadrant, nous donnent une forme définie, une fin provisoire peut-être, certes, mais apaisante, et nous sortent de la tentation permanente du devenir fantôme. 

 

Le devenir fantôme de chaque seconde.

 

L'autre est ce miroir qui décide de nous appeler par notre nom.

 

De mettre un nom sur une forme mouvante de soucis et d'idées, de chair et d'os.

 

De nous maintenir et de nous isoler contre la tentation du devenir fantôme et de l'écoulement du temps.

Quand je me trouve dans une librairie qui possède un ou deux exemplaires de mon roman L'amoureux en lambeaux, et que je vois déferler des cartons et des piles du nouveau Paolo Coelho prêt à envahir les étagères et les rayons; je me sens comme cent grammes de thé noir dans l'actuelle province de Yunnan.

02.06.07 Un soir au Triptyque.

 

Jeudi soir, bon concert pour le dernier de programmé avant un sacré bout de temps, à moins d'une date surprise. Un neigbourhood concert, à l'ancienne ; nous avons eu le temps d'installer un set à la fois rock et intime, avec le beau moment d'émotion de la venue de Mareva pour les deux chansons en duo.

Il y avait moins de monde qu'à l'accoutumé, mais il faut dire que contrairement aux dernières représentations l'entrée cette fois était payante.

Le public est souvent, à notre niveau, une donnée très aléatoire ; encore davantage maintenant qu'il n'y a plus de structure pour faire un travail soutenu et nécessaire de promotion et d'affichage.

En fait de public il y a, pour être exact, plusieurs publics.

Tout d'abord le public de fidèles indéfectibles, ceux qui sont présents à chaque concert quasiment (vu le peu de dates que nous proposons) et de manière indiscutable. Ni les intempéries des dates en plein air ni le tour de France (ou de manière plus réaliste, de Paris) ne peuvent les décourager ; ils sont en quelque sorte l'âme secrète des chansons.

Ensuite je dirais qu'il existe un public de fidèles infidèles ; des gens qui vont vous suivre un bout de temps, quelques mois, et qui ensuite se désintéresseront de vous (suivre). C'est le public réaliste, sans imagination. 

Réaliste dans le sens où il réagit par cycles comme cela arrive dans la vie de tous les jours avec nos fréquentations : une amitié, un amour, ou un produit de consommation.

Dans cette catégorie-là il y a une faction particulièrement caractéristique de personnes qui vous aimeront pour des raisons qui vous échappent, et qui vous délaisseront pour d'autres raisons qui vous échapperont tout aussi bien.

L'artiste ne peut concevoir que de l'indifférence vis-à-vis de ce public d'autant qu'il se renouvelle, quand quelqu'un vous abandonne, quelqu'un d'autre vous découvre, et il y a donc en terme de fréquentation un socle qui se régénère et

qui varie peu.

Ensuite vient le public sensationnel ou occasionnel (selon qu'il est brillant ou de seconde main, certainement) ; des personnes qui arrivent par un média donné, une connaissance (je vous devine un peu - je parle à la première catégorie de public qui lit ce Journal - mais ne voyez pas le style partout, je n'ai pas voulu spécialement faire une antinomie ouverte entre média et connaissance) et qui par la façon de recevoir ce que vous donnez ce soir-là peuvent s'immiscer dans une catégorie plus haute. Enfin il y a les gens qui se sont tout simplement trompés d'endroit. Il ne faut pas négliger ce public. Loin de là. Je connais des concerts de 10 000 personnes où si on interrogeait ces 10 000 personnes les unes à la suite des autres, pour leur demander ce qu'elles sont venues faire là, ou ce à quoi elles ont assisté, on aurait le sentiment que toutes ce sont trompées d'endroit.

Le vrai talent, dans une carrière, est de pouvoir lier exigence personnelle et succès populaire. C'est très rare et encore cela ne peut pas se produire à tous les coups ; je dirai même qu'il faut nécessairement l'aide d'une structure pertinente et de moyens marketing adéquats.

Le problème est que la plupart du temps le succès repose sur un malentendu, et l'exigence personnelle est justement le travail de s'émonder de tous les malentendus.

Je ne dis pas ça à cause de son oreille mais si on se fie uniquement à ce que je viens de dire, un type comme Van Gogh n'a aucun talent.

C'est parce que le public de Van Gogh se détermine à un autre niveau, il n' a pas de limite temporelle pour se compter, l'open bar ne ferme pas avec le siècle.

Ce qui réunit la peinture et la musique c'est que plus y a de monde devant, moins on a la chance de percevoir quelque chose (je déconne). Mais le succès populaire libère quand même du problème du public, il garantit un minimum exquis de public qui est aujourd'hui une condition souvent nécessaire d'existence.

Ainsi, dans toute vulgarité, on trouve un minimum exquis.

Je parle de ça d'autant plus librement que je n'ai pas de concert avant belle lurette et que les pensées plus acerbes que je peux avoir à ce sujet, je les développe dans ce qui sera je l'espère mon prochain roman, dont le titre provisoire est : Basile.

J'ajouterai encore dans cet essai de catégoriser le public les plus beaux spécimens de cette faune délicieuse que vous croisez dans les soirées et les fêtes et qui vous demande :"à quand le prochain concert ?" avec un sourire cordial et très concerné ; individus que bien entendu, vous n'avez jamais croisé à un seul de vos concerts, et que vous ne verrez probablement jamais.

Moi-même, avec certains de mes compatriotes chanteurs, il m'arrive de faire partie de cette catégorie mais j'ai une excuse du tonnerre, c'est que je suis écrivain aussi, et qu'un public m'attend ailleurs, je veux dire un public s'attend à ce que j'écrive ,ici.

 

03.06.07 Z. dans le bus.

 

- Ce sont les premiers temps mon amour, dis-je, la dictature va subtilement retrouver le chemin de la loi.

- Quelle dictature, s'insurge Z. tandis que nous sommes brinqueballés dans le bus 62, quelle dictature ? La tienne, peut-être ? Moi, ça va, je n'exerce pas du tout de dictature !

- Si ! Sous mon empire par exemple, nous aurions fait ce trajet à pieds plutôt que de perdre du temps dans ce foutu bus qui s'arrête aux stations, puis redémarre pour s'arrêter de nouveau, aussitôt, aux feux rouges ! Le bus 62 dans toute sa splendeur !

- Mais c'est parce que j'ai des talons !" Clame la pauvre enfant, reconnaissant déjà par son ton implorant que la dictature est en train de changer de camp.

- Hé oui, c'est la dictature en talons ! Une des plus redoutables et vicieuses ! Il y a la dictature éclairée de Frédéric II, et la dictature en talons de Z. 1ère.

- Mais, c'est pour toi mon chéri que j'ai mis ces chaussures !" Réplique-t-elle abasourdie, d'une voix franche et distincte.

Or, en ce moment particulier, dans cet appel d'apesanteur où tout jusqu'au temps semble suspendu, voilà que c'est le bus entier, du moins la partie qui va de la cabine du conducteur jusqu'au premier soufflet papillon, qui saisit très nettement la déclaration, et, d'un seul et même mouvement tous les voyageurs se mettent à se pencher et à river leurs yeux sur les chaussures que porte Z.

 

05.06.07

 

Je suis au regret de vous apprendre qu'il n'y a pas de troènes, de haies de fleurs de troènes, pour passer du présent au passé.

 

Il faudra se contenter de faire un tour dans le jardin.

 

Pourtant tout n'est que cycles et motifs, je laisse filer, se répéter ou revenir, les motifs de celles et ceux auxquels je m'attache.

 

Il n'y a que moi qui puisse saisir les correspondances, les cycles, et les ironies qui ne manquent pas.

 

Les pointes de tendresse, les coups au coeur, les ricochets amers de l'ironie. 

 

Celles que j'ai aimées, celles que je n'ai pas saisies ; si elles participent à mon apprentissage, à me tenir plus près ou à lâcher un peu de la vie, dans la mesure où pour le voltigeur accompli la vie n'existe plus que sous la forme d'une rampe ou d'un trapèze, aucune plus que nulle autre ne modifie en profondeur ce que je suis.

 

Chez elles je retrouve avec une familiarité que moi seul puisse goûter ce qui me fait vibrer ou ce qui m'entrave. 

 

Les moments que j'ai perdus à satisfaire les caprices non récompensés des uns ou des autres sont à jamais à la trappe.

 

Tous ces moments où ils n'ont pas compris de quoi il retournait, se sont contre eux et moi-même retournés. Puis dissipés.

 

La maladresse, l'ignorance, l'indifférence, l'égoïsme, et j'en passe, resteront impunis.

 

Il y aura eu beaucoup de temps perdu. Mais je ne voudrais pas d'un système où on se revaudrait du temps.

 

Ce serait une manière charmante de concevoir une voie du bouddhisme, mais je ne veux pas qu'on me paye en temps perdu.

 

Si ça ne tenait qu'à moi, je ne passerai pas du tout par la caisse.

 

Je n'ai pas trop pensé construire dans la mesure où tout avait une valeur dans le présent des choses.

 

Une valeur démesurée je l'entends, mais on ne se refait pas.

 

Au final ce sera comme ces avant-goût de films où le meilleur est logé dans la bande annonce.

 

Un arrière goût d'avant goût, voilà ce qu'est l'amour.

 

Ce n'est pas faute d'avoir cherché, dans les jardineries le samedi après midi ; il y en a même qui sont ouvertes le dimanche ; et dans les résidences, dans toutes les résidences d'Ile de France, dès que ça sent la fleur de troène montée en cathédrale, mais non, pas de haie qu'on puisse traverser pour passer du présent au passé.

 

Il y a des motifs que l'on répète, et c'est juste la façon personnelle qu'on a trouvé de pleurer en secret.

 

06.06.07 Le monument aux rêves disparus.

 

Je me souviens avoir visité l'autre jour un monument aux rêves disparus mais peut-être est-ce la cas de tous les monuments à dimension humaine, ou bien que cette visite ce soit produite en rêve. Il m'arrive de rencontrer des filles qui sont le monument permanent aux rêves disparus de plusieurs garçons ; elles en gardent bien entendu quelques subtiles séquelles qui se traduisent par un air absent ou une façon de vieillir mal accordée avec une voie qui aurait pu être prise. C'est bien triste tout ça, mais heureusement les monuments ne pleurent pas, n'expient pas toutes les passions qui les ont faits se dresser au milieu du chemin, sinon, s'ils pleuraient, il faudrait se promener avec des bottes en caoutchouc résistant à chaque saison. Ce qui est chouette à Paris, c'est qu'il y a une juste proportion entre la quantité de monuments et le nombre de grandes femmes au visage inaltérable traversant l'après-midi.

 

Cette nuit j'ai rêvé que tous les monuments sentimentaux dressés dans ma mémoire avaient disparu. Bon, la tour Eiffel est sentimentale et parfois elle se joue de propres tours d'illusionniste avec la brume. C'est terrible une mémoire dépouillée de ses monuments sentimentaux, déjà qu'il faille pactiser avec la destruction permanente des attitudes et des visages. Alors j'ai fait un tour à l'aéroport Roissy Charles de Gaulle pour voir si le camembert était toujours là, et une escapade dans la forêt de Saint-Germain en Laye pour vérifier de l'emplacement et de l'intégrité du parcours du combattant. A mon grand désarroi ils ont changé le parcours du combattant en sentier sportif. Quelle erreur ! Plus personne de valable ne va traîner dans le coin.

 

Après-midi avec Théo dans ce Café que j'aime bien à l'angle des rues Jacob et Bonaparte. Théo me dit des choses très positives et enthousiastes sur le concert de la semaine dernière. Nous parlons également de l'écriture, des deux difficultés d'émergence, c'est-à-dire sortir de soi quelque chose sinon de beau du moins de valable à ses propres yeux, première difficulté d'émergence, et ensuite de se faire connaître, reconnaître, ne serait-ce que pour avoir les moyens de continuer à travailler, deuxième difficulté d'émergence, la moins intéressante mais certainement la plus compliquée et la plus nécessaire. Théo me dit qu'à chaque fois qu'il a la possibilité de venir me voir en concert ou qu'il écoute une de mes nouvelles chansons, il a le sentiment que ça y est, que cette fois-ci c'est inévitable, que je suis à deux doigts de me faire connaître d'un public plus large, et d'être aussi reconnu pour ce que je fais. Bien entendu c'est un avis très doux, bienveillant, qui me fait plaisir mais que je ne partage pas. J'ai au contraire l'impression que plus je m'agite plus je suis pris dans les sables mouvants de l'époque. Et aussi que plus je travaille, plus je travaille à disparaître.

 

07.06.07 Traverser le champ de Mars, revenir aux chansons.

 

Cela m'est arrivé avec Nans lundi dernier, je le rencontre avenue McMahon et tout d'un coup je me dis : zut j'ai un mail de cette personne en attente auquel je n'ai pas répondu, alors je me précipite vers lui m'excusant de ne pas encore avoir eu le temps de répondre à son courrier qui date de quelques semaines en amont. Nans, gentiment, m'assure que ce n'est pas grave. Avec les courriers que je reçois j'ai parfois beaucoup de mal à répondre, ne serait-ce que parce qu'après, quand j'y réponds, la présence de l'écriture s'y concentre toute entière, comment dire, l'impulsion d'écrire.

Souvent de même avec les amis, les rendez-vous, les cafés. Je passe la plupart de mon temps à préparer le terrain pour qu'il se passe quelque chose, cette décision d'écrire, préparer jusqu'à ce que ça devienne inevitable, et parfois je n'arrive simplement pas à prendre un café ou un verre avec quelqu'un qui le voudrait et avec qui il serait certainement plaisant de passer un moment parce que c'est du temps que je préfère mâcher seul, de la pâte à modeler de temps, pour que quelque chose se donne à écrire. Rares sont ceux qui peuvent concevoir et comprendre mon goût pour les distances mais ceux qui le peuvent sont mes plus proches amis.

 

Il faudra que je demande à Anne si la façon qu'elle a d'ouvrir ses volets, parfois un seul, parfois ceux des trois fenêtres, écarquillés ou bien à demi rabattus, correspond à son humeur, obéit à son pressentiment de chaque journée.

 

Je passe avec Z. à la fête d'inauguration de l'Häagen Däzs bar, avenue des Champs Elysées. Nous goûtons la dernière création du glacier, vanille à l'apple crumble, immensément succulent. Ensuite, j'accompagne Vénus dans les jardins des Champs de Mars où elle a rendez-vous avec des amies, sous le pilier sud de la Tour Eiffel, et remonte seul vers la Motte Piquet avec en tête des idées à trouver pour revenir aux chansons. Les miennes et celles qui s'accumulent sur ma table de travail, les nombreux artistes qui me demandent des textes, et c'est assez difficile parce qu'il faut que je fasse mouche à chaque fois et que j'y trouve de la place pour y hurler quelque chose de valable (pour moi), qu'il y ait à chaque fois quelque chose qui me convoque, me travaille, et dont je me sente aussi triompher.

 

C'est drôle l'autre jour Jean-Charles (de Castelbajac) me disait qu'il me voyait comme un conquérant. C'est le mot qu'il employait : conquérant. Je n'ai jamais l'impression de conquérir quoi que ce soit sinon peut-être la partie immatérielle qui existe quand on prononce le mot : mélancolie.

 

Pour les chansons, je crois que je préfère écrire à vide et qu'ensuite un musicien travaille mon texte mais il n'y a pas de règle et j'adore aussi qu'une musique me livre un climat, m'encourage à faire apparaître quelque chose.

 

Quand une musique m'inspire vraiment, j'essaye d'y entrer par une faille, j'y glisse un mot, puis un autre, et il y a toujours un moment où elle cède. Après, ça plait ou ça ne plait pas, peu importe les raisons mais il y a un moment où j'ai fait le siège de la musique et où elle a plié, elle a cédé, alors dans ce travail-là, oui, j'ai l'impression de conquérir.

 

Pour l'écriture, je parle ici du roman, des nouvelles, il est pour moi moins question de trouver le mot juste que de placer la sensation que je veux faire passer. Je n'ai pas une hystérie du mot juste, ce serait du pointillisme, mais la sensation que je veux faire passer ne doit pouvoir être trahie par aucune lecture.

 

Je reviens aux chansons avec beaucoup de force et de fraîcheur, après l'exercice périlleux de quelques mois que fut l'écriture de Basile. Pour ce qui est de mes chansons il va falloir trouver des moyens pour continuer à travailler, étant donné qu'en dehors d'Antoine (Bonnier), personne ne nous aide réellement, la plupart des gens du milieu de la musique se fout royalement de l'imminence ou non de mon prochain album, mais le travail s'est toujours fait dans l'indifférence des indifférents, de toute façon. Il faut juste trouver les moyens nécessaires pour que le souffle ne faiblisse pas. Des solutions matérielles pour continuer à travailler avec mon groupe. Et comme il n'y a pas une journée qui passe sans que j'aie produit quelque chose, gagné quelque chose sur l'inconséquence du temps qui passe, j'ai commencé l'écriture d'un troisième roman.

 

12.06.07

 

Dans l'idée d'écrire Thèbes inachevée aussi, il y avait ce long poème de Louis René des Forêts, qui s'intitule : Les mégères de la mer. J'aimais beaucoup le titre et l'idée du poème, et puis quand je l'ai eu en ma possession, j'ai été âprement déçu, et avec Thèbes, c'était l'idée de faire mieux. Je veux dire : on n'est jamais mieux servi que par soi-même non ? Bon, ça peut paraître un peu excessif comme raisonnement, mais franchement allez lire Les mégères de la mer, et si après vous trouvez ça meilleur que Thèbes hé bien c'est que vous avez vraiment envie de m'emmerder.

 

La différence aussi c'est que le poème de Louis-René est édité au Mercure de France, et que moi pour l'instant, bon, je me contente d'un bon éditeur HTML.

 

Je trouve ça très motivant de vouloir faire mieux qu'un mort. Autant, vouloir faire mieux qu'un auteur vivant m'apparaît une motivation des plus vaniteuse et vulgaire, autant se mesurer à un mort permet de prendre de l'avance pour plus tard.

 

Je ne sais plus comment j'ai rencontré Sanae Tsuchiya et Robert Saucier. Je crois que Robert me lisait, lisait mon Journal internet depuis le Québec et lors d'un voyage à Paris, un été, il a voulu me rencontrer. Je crois qu'il m'avait envoyé un message me disant que j'étais une sorte de tour Eiffel sentimentale, j'ai dû déjà faire référence à ça, de plusieurs manières, dans le labyrinthe exquis qu'est devenu, je l'espère pour les plus fidèles, ce Journal.

 

Il y a un lien, un territoire suspendu, qui se crée avec la lecture de mon Journal en ligne. Aussi bien visité du Japon par Sanae, que d'Amérique du Nord par Robert. Ni Sanae ni Robert ne se connaissent mais ils lisent mon Journal, ils viennent plusieurs fois par semaine, faire territoire de ce que je pense, écris, note et ressens, restitue ou bouleverse.

 

Sanae m'envoie du chocolat, des bonbons, des disques de reprises locales des chansons des Beatles, des colis de mille petites choses exotiques depuis le Japon ; Robert des cartes postales souvent ludiques, en rebond à certains passages de mon Journal,  toujours très inspirées, de son écriture incompréhensible qui se déchiffre avec autant d'opiniâtreté que celle qu'il faut pour venir à bout d'un caramel japonais. 

 

Souvent, grâce à Sanae Tsuchiya et Robert Saucier, ma journée commence par le voyage course-poursuite d'un sourire qui emporte au sprint la succession laborieuse des stations de métro de la ligne 10, et ma boîte aux lettres de la rue d'Auteuil devient une sorte d'aéroport international.

 

13.06.07

 

Beaucoup travaillé et bien. Après l'épreuve un peu difficile de l'écriture de Basile, une traversée de quelques mois, je reviens avec élan vers les chansons. En deux jours j'ai écrit plus de cinq textes, j'ai retravaillé la nouvelle d'une vingtaine de pages que je voudrais inclure à Basile et qui met en scène des personnages de L'amoureux...qui n'apparaissent pas dans le deuxième roman, et j'ai écrit une autre nouvelle encore pour le prochain numéro de la revue Bordel.

 

Pour les chansons parfois je suis très découragé (par rapport aux retombées) et à d'autres moments j'ai la sensation que les choses que je pourrais écrire et que je dois aller chercher dans une sorte de continent inexploré et en suspend, hé bien de ce continent j'en suis seulement à 5% de mes possibilités et envies de conquète.

 

Il y a quand même des trucs dont je me dis que j'aurais du mal à égaler l'écriture, Le monstre sous la palissade par exemple, c'est une chanson dont l'écriture me plait vraiment, personne n'a parlé de ça à la sortie de Comme elle se donne, cette chanson reste à jamais dans l'ombre d'un disque lui-même resté dans l'ombre, on peut prendre tous les articles de presse qui ont concerné le disque, personne n'est foutu de voir que c'est une chanson sur l'inceste, et personne foutu de relever la particularité de l'écriture, la façon d'aborder le thème, quant aux gens de mon label je crois qu'ils se sont arrêtés à l'écoute de la première chanson du disque, enfin bon, tout ça, ça n'a plus beaucoup d'importance. En fait il faudrait juste suffisamment de personnes qui comprennent et appuient mon travail pour que j'aie la possibilité de faire des disques au moment précis où je ressens le besoin de les faire. Puisque souvent quand même, les chansons sont liées à ce qui apparaît ici, dans les textes, le Journal, ou dans les nouvelles et romans maintenant. Mais c'est un luxe que je n'ai pas encore. Une reconnaissance publique et une aide suffisantes pour que les choses existent au moment où je ressens la nécessité de les voir apparaître. Le seul rêve digne d'être poursuivi et atteint concernant le travail.

 

Il y a peu de personnes avec lesquelles je puisse parler de ce travail, de cette étendue de travail maintenant et cette exigence renouvelée chaque jour, la tristesse quand je n'arrive pas à faire ce que je désire, ou que ce qui se réalise ne me contente pas suffisamment pour faire brûler une phrase comme une étoile. L'accrocher dans la planisphère de ce que j'ai créé jusque-là, l'accrocher comme une étoile.

 

Car quoi d'autre qu'écrire tant de chansons et de textes que d'essayer de lancer des étoiles dans un ciel en espérant que certaines sinon toutes y trouveront une place définitive et stable pour celles et ceux qui lèveront la tête en leur direction ?

 

Souvent je voudrais avoir la précision et la pureté de certaines phrases de George Bataille. Je n'ai pas encore le sentiment d'y parvenir. C'est aussi une question de temps et de sécurité. Il me manque une sécurité en terme de reconnaissance, de confiance et de temps.

 

Haut mal de tête ce soir. L'orage descend dans ma tête comme une eau monte aux genoux.

 

Je fais une longueur de ville pour rien. Je rentre et voudrais appeler quelqu'un de disponible, mais je suis trop triste et, à gratter un peu le premier cercle de solitude, je vais bien trouver des personnes disponibles ; le problème est que ça va me rendre encore plus triste qu'elles soient disponibles à cette heure-là.

 

16.06.07

Mon père écoutait beaucoup de crooners des années quarante et cinquante, c'était sa jeunesse américaine. Et puis les chanteurs de Ray Coniff qui reprenaient des standards en version marsmallow et qui emplissaient la longue et racée Ford blanche quand nous allions en week-end en Belgique ou bien lors des remontées de la nationale 13 le samedi midi après l'école vers la maison des Yvelines. Son crooner préféré était Bing Crosby et la chanson Don't fence me in que je peux parfaitement fredonner encore aujourd'hui.

 

Un de mes bonheurs est d'avoir pu lui trouver, le noël avant sa mort, un grand coffret des airs militaires de la US army joués par Glenn Miller et son orchestre qui accompagnait les troupes sur les fronts de l'Europe en 44. Et un autre coffret des chansons de ces années-là, parmi lesquelles Rhum and coca cola, des Andrew sisters que je pourrais aussi fredonner par coeur.

 

Les chansons comme les parfums font remonter les souvenirs, avec moins de violence cependant, car il y a de la place dans une chanson pour cette part incompressible de bonheur qu'on trouve à l'état de diamant dans les larmes de la nostalgie ; alors je me dis qu'il a dû passer de bons moments l'hiver qui a suivi son dernier noël, à écouter les chansons de sa jeunesse, assis dans son fauteuil, et sans jamais imaginer que l'hiver 2003 serait le dernier qu'il passerait avec nous.

 

Mon crooner favori est Tony Bennett. Mon père aimait bien Sinatra mais modéremment, moins que Bing Crosby. Il faut dire que dans les films qu'il me montrait avec Sinatra, il y avait généralement Gene Kelly au générique, et bon, quand il y a Gene Kelly au générique, que voulez-vous, il n'y a plus que Gene Kelly à l'écran.

 

Je ne sais plus par quel chemin m'est venu cette passion pour Tony Bennett, mais c'est de loin mon crooner préféré, et ayant commencé à acheter ses disques en 2004 je n'ai pu les faire écouter à mon papa ; c'était trop tard. C'est-à-dire que je ne saurais jamais s'il connaissait Tony Bennett. Voilà, je ne saurais jamais pour Tony Bennett.

 

C'est comme ça, il y a des choses dont on n'aura jamais parlées. Entre nous, le temps permis fond tellement vite. Soudain, c'est terminé. C'est pour ça que l'enfant qui a sans doute la conscience, c'est-à-dire la frayeur, de cette fragilité, pose des milliers de questions à la seconde ; l'adolescent qui est un crétin qui s'ignore oublie les questions pour asséner des réponses, et l'adulte qui est un crétin qui ne s'ignore pas fait ce qu'il peut avec des actions qu'il transforme à la seconde en certitudes ou en souvenirs.

 

Enfant, dans les milliers de questions que j'ai dû poser, j'ai oublié celle concernant Tony Bennett.

 

Et puis les chanteurs de Ray Coniff avaient pris toute la place dans la Ford blanche qui parcourait joyeusement la nationale 13, et pas question de faire monter Tony aux feux rouges.

 

Bing Crosby s'invitait dans le salon pendant que je décorais l'arbre de noël avec les photos de filles prises à Tahiti. Le temps passe si vite pour tout le monde, l'étendue de son expérience n'est réalisable que pour soi seul.

 

Depuis sa mort je n'avais eu aucun signe de mon père, et puis le 19 avril dernier, jour de son anniversaire, Z. est entrée dans ma vie.

17.06.07 David Bailey derrière le canapé

 

Quelques mots tendres, heureux, réconfortants, reçus par mail, des quatre coins de la France, Ariane qui m'écrit : Dans le vol Lyon-Vienne de vendredi dernier, la femme assise près de moi me dit "Ah! Vous lisez Jérôme attal!" Internationale, tu es une star internationale! (Car figure-toi qu'elle filait en Croatie).  C'est formidable, quand même!!! - Ophélie qui termine un beau mail pour me dire : Il faut toujours que tu dédicaces mon Amoureux en Lambeaux. à quand la suite ? et puis à quand "je ne de défends même plus..." à mettre dans mon mange-disques ? Je sais que ce sont des questions compliquées, mais tu vas loin, tu vas très loin, il faut tenir bon !

 

Au jour le jour souvent l'impression d'être seul avec l'étendue de mon travail, dans la compréhension de cette étendue, et puis la tendresse comme ça, dans une missive, me hausse et me pousse à travailler encore, à surprendre, à aller à la mine de l'inaccessible, de l'inatteignable encore, à trouver cette forme lointaine qui va rendre un chemin proche.

 

Soirée seul. Martini trois glaçons + litres de thé Pu-erh vs pluie battante, silence et insomnie.

 

Parler de l'écriture. Je dirais que l'écriture me protège dans le sens où pour moi elle est un lieu où il n'y a plus de naïveté. Où je n'éprouve plus aucune naïveté dans le lieu du moment où j'écris. Dans la vie ce qui me met en rogne, vraiment en rogne contre moi-même, c'est d'avoir été naïf envers des personnes, d'avoir donné des choses (et du temps) à de fieffés coquins. Souvent je suis naïf avec les gens. Naïf par gentillesse je dirais. Parce que j'ai peur souvent qu'ils puissent ressentir les choses comme moi. Eux, la plupart du temps, ils composent avec la réalité qui est déjà une recomposition. Mais personne ne leur demande d'aller plancher ensuite. Ils se servent de la nuit comme d'un flacon de typex. L'écriture pour moi est le lieu où il n'y a plus de naïveté envers les gens. Je les écris nus. Non pas tels qu'ils sont (quoi que) mais tels qu'ils devraient rester si, à chaque seconde, on pouvait s'attendre à être changé en statue.

 

Je travaille beaucoup. Tellement attaché à Zo que je travaille dès que la journée nous sépare, dans les interstices, j'écris des chansons pour d'autres ou pour moi, des romans, des nouvelles, je mets des mots comme des bouts de papier dans les fissures d'une forteresse dressée contre le vent. Je travaille comme un acharné dans les adieux nécessaires de chaque journée. Elle est mon rempart et ma faille. Je travaille différemment qu'avant de la connaître, mais toujours comme jamais.

 

Répétition à Malakoff, bons projets de chansons en amorce.

 

Tué ma tirelire aux soldes presse de Jean-Charles. Les économies vont devoir se faire en cachette de mes proches et de moi-même, c'est plus gai.

 

Dîner chez Marie (Espinoza) et Philippe (Uminski) à République.

 

La constante bienveillance de Philippe à mon égard.  Dans la semaine, deux jours sur la côte normande avec Pierre (Guimard) pour travailler sur son nouvel album. J'écoute en boucle You tell me de Paul McCartney, et Heart-shaped glasses de Marilyn Manson (et si Evan Rachel Wood y est pour quelque chose c'est tant mieux car je l'ai toujours adorée)

 

Nuit avec Zo. Dans ce bonheur brûlant que toutes les fissures de la journée soient recomposées par les bras de Zo. Cinq fois de suite, au beau milieu de la nuit, le livre de David Bailey intitulé : NY JS DB 62 tombe du canapé.

 

23.06.07 La fille de l'ambassadeur de Slovénie à Genève se prénomme Zala.

 

Dans les salons de l’hôtel Meurice

Pour la remise des Time for peace

Music and film awards,

Je chante Le jeune homme changé en arbre

Devant Aznavour Charles et Zwick Edward.

Ça tombe bien, c’est un peu mon Hier encore et ma Légende d’automne,

Cette chanson.

Rodolphe explique que pour lui dans les Samosa aux crevettes,

La crevette est ce que la cacahuète est au M&M’s,

L’atteindre c’est quelque chose.

Dans l’excellent menu créé par Yannick Alléno il y a du homard bleu piqué à la verveine.

Si les homards réclament leur perfusion de verveine,

Je peux bien poursuivre avec mes trois théières de Pu-erh quotidiennes.

Quelqu’un a notre table demande un déca

Je préfère quand à moi deux beaux décasyllabes :

La femme de l’ambassadeur d’Argentine (1)

A une fille qui aime les Smashing Pumpkins. (2)

Le type de l’UNESCO raconte à Frédéric sa jeunesse d’animateur radio :

Bzzz...Grrrrrr. Hi hoooooooon....

Zo écrit : Mon amour dans le menu que je fais signer par toute la table

C’est le très sympathique ambassadeur d’Argentine à Genève

Qui a eu l’idée de faire signer les menus

Il doit en avoir une collection phénoménale, alors pour échapper à sa collection de nourritures terrestres

Ou pour y revenir,

Il est féru d’astronomie

Et profite de ses séjours à Paris

Pour aller visiter le magasin spécialisé de la rue de Rivoli.

Je parle de Saint-Germain-des-Prés avec la femme de l’ambassadeur d’Argentine.

Marion et Robert Einbeck sont charmants, nous échangeons quelques mots après le dîner,

Et promettons de nous revoir à Paris, pour mieux faire connaissance.

J’ai avec moi le livre de Claire Fercak, Rideau de verre, qui sort en septembre,

Elle a tenu à m’en donner un exemplaire à l’avance, avec une jolie dédicace.

Le récit s’ouvre sur un poème de Sylvia Plath. Claire m’apprend que c’est son dernier.

"Avant qu’elle ne se mette la tête dans le four ! ", me dit-elle.

Aujourd’hui j’ai chanté devant Charles Aznavour et j’ai appris que Sylvia Plath s’est mise la tête dans le four après avoir écrit un poème qui a fini dans le livre de Claire et que Sylvia n’a même pas intitulé :

Poème juste avant de se mettre la tête dans le four. C’eût pourtant été un joli titre.

Moins pur cependant que :

La fille de l’ambassadeur de Slovénie à Genève

Se prénomme

Zala.

- Et dans les autres villes ?"

 

30.06.07

 

Une boule de sanglots joue au yoyo entre mon coeur, ma gorge et mes yeux, la fatigue, la peine, la nuit d'impressions chahutées, la lutte avec les idées et les gens je ne sais pas, ou simplement ce métro de la ligne 10 qui n'arrive jamais et le week-end le temps entre deux rames est insurmontable, c'est bien simple Paris est une ville impraticable quand on veut s'y déplacer autrement qu'à pieds. Tout ce que sait faire la station c'est proposer un alignement d'affiches publicitaires pour le film : Shrek le troisième.

 

Je voulais écrire un mot à propos de cette histoire de maison et d'échelle. Je voulais raconter qu'écrire c'est soit l'idée de la maison, du lieu où l'on est bien, à sa propre vitesse je dirais, soit l'idée de l'échelle pour atteindre quelqu'un. Même si souvent les barreaux de l'échelle ne mènent nulle part ou se transforment en barreaux de prison, ainsi de l'écriture d'une maison inversée.

 

Des problèmes d'un ordre qui dépasse la simple succession des journées surgissent et n'en finissent plus de se poser lorsque la personne qui écrit croit que l'échelle mène à la maison ; c'est l'écriture type lettre d'amour, qui n'a pas dépassé le collège, et qui est je dois le dire mon type d'écriture préférée.

 

Mais de manière plus réaliste la maison n'est pas au bout de l'échelle, c'est l'échelle qui est adossée à la maison, et si l'échelle ne tient pas le coup, hé bien il y en a peut-être d'autres dans le garage. C'est comme ça. Celles et ceux qui, enfants, préféraient que leur cabane soit perchée dans les arbres et qui ont décidé d'écrire, je veux dire écrire pour de vrai, ne sont pas au bout de leur peine. Je voudrais encore dire quelque chose à ce sujet, mais mon ordinateur s'éteint toutes les dix minutes c'est insupportable, kaputt, à la ramasse, et ce qui me donne beaucoup de chagrin dans cette incapacité de raconter quelque chose que me laisse mon ordinateur, c'est qu'il parait que les humains sont encore moins performants, moins fiables, plus versatiles, que ces machines-là, alors, imaginez un peu le travail.