01.11.07

 

Je reçois un mot de X qui, entre autres choses, me dit :

- Tiens l'autre jour j'ai déjeuné avec Y qui m'a donné de tes nouvelles ! "

Tout de suite cette assertion me fait bondir, comment Y peut-il donner de mes nouvelles alors que ça fait plus de six mois que je n'ai pas eu une discussion sérieuse avec lui, et où je suis sorti de nos rencontres sans rien de solide ou qu'on pût emporter et garder longtemps avec soi. Comment ose-t-il donner de mes nouvelles ? De quelles nouvelles s'agit-t-il ? Quelle idée bien à lui se fait-il de moi ?

Que sait-il de ce qui m'anime, me dévore, et ce que je ressens au moment précis où il donne de mes nouvelles ?

Je trouve ça parfaitement trivial et insultant, les gens ont une façon bien légère de se comporter, des rapports de voyous, et ils ne s'en rendent même pas compte.

 

(Garder ça et l'adoucir dans un roman parce que si je me colle ici toutes les pensées qui m'affectent et me viennent, cela va juste être impossible d'un jour sur l'autre).

 

02.11.07

 

Je crois que c'est Théo qui me disait l'autre jour, dans un café quelque part à St-Germain - à moins qu'il ne faille dire : à St-Germain quelque part dans l'univers - jetant un œil sur le livre que je trimballais avec moi (pour les trajets en métro dans les intervalles de vie que les bras convoités d'une femme ne réduisent pas au rang d'ellipse) :

- Je crois que Kate Moss devrait se marier avec toi. En plus, le livre que tu lis, Les heureux et les damnés, c'est son livre préféré. Nul doute qu'elle gagnerait à se marier avec toi !"

J'approuvais. Devant tant de volonté - du moins d'affirmation, et d'irréfutables preuves, le destin devrait se plier, l'affaire semblait conclue.

 

Quelques jours plus tard je rencontre Olivia (de Dieuleveut), carrefour de l'Odéon.

- Tu lis quoi ? s'enquiert-elle. Ah ! Les heureux et les damnés de Fitzgerald, évidemment !

- C'est très beau, dis-je, mais moins puissant que Tendre est la nuit.

Olivia approuve mon jugement. Je me risque à lui dire :

- Et tu sais, c'est le livre préféré de Kate Moss !

Elle me regarde avec un air narquois et définitif :

-       Oui hé bien crois-moi elle n'a pas dû dépasser les premières pages !"

 

03.11.07 Les commencenments perdus

 

Note à mon intention : Il va falloir que j'arrête de tout refuser systématiquement, de ne jamais rien tenter, de toujours fuir comme si d'avance je me jugeais coupable de haute trahison (envers quoi je ne sais pas), de m'attarder dans toute tentative de séduction sur ce que je trouve misérable et d'en faire aussitôt une porte de sortie.

Il y a quand même l'idée que faire tout un chemin pour un baiser m'apparait aujourd'hui un effort gigantesque.

De toute façon les clairières sont vite encombrées de ronces si les êtres ne dépassent pas l'irrépressible élan de la précaire condition des corps.

 

La plupart des femmes sont touchées par des hommes qui au fond les méprisent. Elle croiront toujours qu'elles ne font pas le poids ( ou qu'elles se doivent de ne pas le faire), et s'agitent pour un équilibre qui une fois atteint les empoisonne de ce qu'il les infantilise.

Bancales, elles se défendent de la virilité masculine portée avec indifférence, en avançant double. Quand une femme vous aime elle est double. C'est elle et son contraire.

 

Sandrine m'a dit l'autre jour à propos de L'amoureux en lambeaux qu'elle prend du temps pour le lire, qu'il est sur sa table de chevet mais qu'elle met du temps car c'est un livre qu'on ne peut pas lire en diagonale. J'ai répondu que oui, c'était l'idée de faire un livre qui reste le plus longtemps possible sur la table de nuit des filles...

Même si Sandrine m'a avoué qu'elle aimait bien parfois dans les livres avancer plus vite, lire certains passages en diagonale, j'ai pris ça pour un compliment, qu'on ne puisse pas aborder L'amoureux de cette manière.

 

Note pour mon personnage de roman (Thomas) : On ne peut rien commencer avec lui, simplement poursuivre. Il désamorce toute tentative de rapprochement, toute séduction trop directe, pour un plus haut but qu'il s'est fixé : tomber amoureux.

Même d'une puce ? Oui même d'une puce.

 

J'ai commencé mon troisième roman. Bien travaillé en commençant par le chapitre 2. J'attaque ce roman par l'enthousiasme que me procure son titre, la scène finale (rattachée au titre), la sensation profonde et globale à laquelle j'aimerais parvenir, et cette scène du chapitre 2 que j'ai commencée à écrire. Pour le reste, je ne sais pas où je vais.

Tout ce que je sais c'est que dès que je rencontre une fille qui me plait, dont je pourrais tomber amoureux peut-être, hop je la neutralise si je puis dire à mes yeux, en l'envoyant dans le roman, à la rencontre d'un personnage comme si mes personnages me piquaient les filles qui pourraient m'intéresser, ce qui est de bonne guerre et tolérable en ce moment.

 

Mon héros de roman ne doit pas se sentir dès le départ épuisé par la manière dont vont se comporter les autres personnages à son égard. Mais c'est la différence de taille qui existe je crois entre la fiction et la réalité. Et c'est pour cela que les créations sont un terrain plus doux, et, malheureusement, toujours plus fiable.

 

Ma difficulté je crois - mais aussi ce qui me sauve à mes propres yeux - c'est que je suis à la fois un personnage de roman (dans une certaine mesure, pour les autres) et quelqu'un qui écrit.

 

04.11.07

 

Dîner chez Caroline et Yarol. Au retour, je traverse la ville sous une bruine légère dans l'agitation vaguement effrayante des samedis soirs.

 

David au téléphone me fait tout un speech sur la certitude que je suis le niveau 4 de personnalité dans le système des énnéagrammes. Niveau 4 qu'on pourrait résumer par : Je suis sensible, je suis différent. Super, dis-je à David, c'est tout à fait réconfortant.

- Mais si, poursuit-il, c'est tout à fait toi !"

Et David de me citer des particularités du niveau 4 :

- Les relations avec les autres ne sont pas simples car c'est la certitude que ça ne va pas durer !

- Je te remercie, dis-je à David, c'est vraiment le truc que j'ai besoin d'entendre en ce moment !

- Mais si tu m'as toujours dit : La mort et tout...De toute façon dans quelques années on n'est plus là...

- C'était ironique sans doute...

- Attends, et ça : Simultanéité des mécanismes d'approche et d'évitement. C'est pas toi, ça, peut-être? Tu es proche et en même temps tu évites..

- Non pas du tout. C'est juste que je n'aime pas trop la promiscuité masculine, vois-tu. Mais avec une fille qui me plait ce genre de simultanéité n'a aucun intérêt. Les autres simultanéités par contre, oui.

- Bon. Ne vont pas aller vers les autres mais vont se débrouiller pour que les autres viennent à eux.

- Oui. Peut-être.

- Pour eux le bonheur fait partie du passé. Alors ça c'est toi, dans tes chansons le bonheur fait partie du passé.

- Non, dis-je catégorique, le bonheur ne fait pas partie de mes chansons !

- Et il y a trois phases : La phase Peur, la phase Amour et la phase Colère. Toi tu es dans la phase Amour mais tu es au degré le plus extrême de la phase Amour car tu vas puiser ton trésor dans ta colère. Et c'est une colère non valorisée. Car il y a des gens qui utilisent la colère pour terroriser, et toi non. Il y a des gens qui ont la colère inconsciente, qui l'utilisent pour terroriser les autres...

- Pas besoin de ma contribution personnelle pour que la vie soit terrifiante !

- Et chez toi la colère est non valorisée.

- Le travail aussi chez moi est non valorisé, n'est-ce pas ? Si j'allume la radio ?

- Et ton dragon, c'est la relation à l'autre. Pas mal ?

- Ah mais ça c'est la toile de Paolo Uccello mon vieux, avec le chevalier la princesse et le dragon. Il n'y a que les commentateurs de l'époque qui pensent que le chevalier veut sauver la princesse du dragon. Il suffit de sortir le soir à Paris pour comprendre que le dragon et la princesse c'est kif kif bourricot. Est-ce que les gens du Niveau 4 ont un emploi un peu sympathique de l'expression kif kif bourricot ?" (A propos de cette histoire de chevalier, de princesse, et de dragon on peut lire une de mes modestes contributions à l'Histoire de l'art en faisant un fugace retour dans le passé à la date du 25.01.05, et connaître ma conclusion sur la peinture et en toute chose : "Qu'on me donne un bain chaud, mais qu'on m'ôte les ailes."

 

Regardé pour la énième fois L'amour en fuite de François Truffaut. Grand chagrin tout le long du film. J'ai pensé à tous ces épisodes de ma vie qui ne mènent plus nulle part. Tous les moments de bonheur au vent. La vie en quartiers, comme Paris. La valse de la vérité et du mensonge dans la brièveté de l'instant. Tout ce qui rompt et déchire le coeur. La nouveauté tout autant. Comme le couteau acéré de la nostalgie. Rien qui ne revient jamais deux fois pareil. Rien ne revient jamais deux fois pareil.

 

Mes romans sont plein de gens qui se tuent comme ça, sans s'être préalablement abîmés par des drogues diverses, des expédients. Des gens qui se tuent sans s'être traînés - ou juste pour un visage, un sourire, une épaule nue - qui se tuent parce qu'ils sont dans une détresse pure et qui n'aura jamais été détournée de son but ; une détresse qui n'admet aucune tentative qu'une seconde et compatible solitude.

 

08.11.07

 

Si les filles étaient jugées au final sur leurs choix et leur parcours amoureux, le Paradis serait taxé de mysoginie.

 

14h30 rue d'Auteuil sortant de chez moi la première personne que je vois est une longue jeune femme qui farfouille dans son sac, dont les jambes font du ciseau sur l'asphalte, et de sa silhouette jusqu'au regard qu'elle m'envoie crépite la couleur marron-tendre des deux bottes qu'elle porte aux pieds.

 

Hier, journée exsangue. Crevé par le plein soleil déloyal de lundi et mardi. Vers 17 heures, j'écoute la musique que m'a envoyé Fredéric il y a deux jours. Je trouve un premier climat, une mélodie, un premier jet de mots et un registre qui correspondent à mes idées du moment. Je retravaille un peu, me fonds dans l'histoire que la musique m'inspire. Y creuse un nid qui gagnera. Fred me téléphone pour les répétitions concernant le concert de samedi, à La flèche d'or. Au passage, je lui dit que j'ai trouvé un truc sur sa musique et que j'ai presque terminé. Comme dans la vie je déteste les presque, je reformule en disant que j'ai terminé. Fred me dit : je suis Porte d'Italie, je viens te chercher et on enregistre ! Ok, lui réponds-je, présumant de l'emploi du temps très complexe de mes musiciens en ce moment, je comprends qu'il faut saisir les choses dans l'urgence, et que la voix de ce soir sera sans doute définitive - du moins pour la maquette. Je raccroche et essaye donc de peaufiner au maximum le texte dans l'intervalle que met Frédéric à joindre les portes d'Italie et d'Auteuil. J'enregistre ma voix sur un petit magnéto de poche que je pourrais faire jouer dans la voiture et donc me rendre compte du texte jusqu'au dernier moment. Fred m'appelle, il est en bas. Dans sa voiture je change encore quelques mots, mais gagne en fluidité sur les embouteillages. A la maison il y a quelques minutes j'avais écrit : "Ses épaules comme deux petites étoiles" je relis ma phrase et trouve mieux : "Ses épaules comme deux petits perchoirs" ! Ah oui, c'est très joli me dit Fred, Ses épaules comme deux petits perchoirs. La voiture a besoin d'essence. Je fais défiler une nouvelle fois le texte avec la musique sur le magnéto pendant que Fred s'affaire dans la station service. Nous repartons à travers Issy les Moulineaux. Une brève averse saccage doucement la netteté un peu loufoque et sourde du paysage urbain derrière le pare-brises. Une phrase jaillit dans ma tête : La ville est toujours en travaux pour un coeur blessé.

- Pourquoi y a-t-il tant de monde sur la route ? Y peuvent pas rentrer chez eux ? Gronde Frédéric.

- C'est ce qu'ils font, dis-je.

Je pense à l'idée d'un plateau de jeu de société renversé, une idée qui me vient sans doute de l'autre soir où Caroline (DM) et Audrey (Diwan) m'ont raconté qu'autrefois elles jouaient beaucoup aux jeux de société, et peut-être que je pourrais mettre ça dans la chanson...Je vois bien le plateau d'un jeu de société renversé à un moment. Je lève la tête et le feu passe au rouge. J'abandonne l'idée, trop compliqué, manque d'immédiateté. Au contraire de l'estomac de Frédéric qui crie famine. Arrêt dans un Sushi Bar d'Issy-les-Moulineaux qu'il fréquente. Pendant qu'il scrute les menus, je suis toujours avec mon texte et mon petit magnéto en main. La silhouette et le visage gracieux de la jeune asiatique qui nous donne notre commande me détournent un instant de mes pensées. Elle a de petits doigts boudinés. Les mettre dans la chanson ? A ce moment-là c'est encore possible. Non ? Non. Nous reprenons la voiture et notre route. Nous commençons à chantonner le refrain, bien efficace, qui reste en tête. Tout à l'heure, à Auteuil, j'ai mis dans la chanson le tilleul qu'il y a dans la cour. Nous gravissons la côte qui va d'Issy à Meudon en suivant la ligne de chemin de fer. Frédéric se gare à la hussarde devant chez lui. Je change Les miettes par Les restes. J'ajoute : Au bord du lit après Les poignets tenus. Et voilà, une fois arrivé chez Fred, le texte est fin prêt, j'enregistre ma voix en deux prises.

 

09.11.07

 

J'arrive à la nuit tombée à la sortie de la station de métro : Malakoff, Plateau de Vanves, où je descends pour me rendre au studio de répétition, et soudain je me fais cueillir par l'idée de la banlieue et de mon père. Quand, il y a longtemps de cela, je prenais le train de Paris pour rentrer chez mes parents le week-end, ou un soir spécial de la semaine, en banlieue ouest, il y avait toujours une voiture qui m'attendait à la sortie de la gare.

Mon père avait fait le trajet depuis la maison pour venir me chercher, au gré de ces petits rituels qui font la vie : Surveiller la pendule, ouvrir la porte du garage, sortir la voiture, prendre la route...Il arrivait rarement en retard. Je tiens peut-être ça de lui, quand j'y pense. Être toujours là en avance quand il s'agit de récupérer quelqu'un.

Dans la voiture, en attendant le train de Paris, mon père remplissait une grille de mots fléchés ou il écoutait la radio, et quand émergeant de la gare je plongeais dans l'auto, l'atmosphère et l'émission de radio étaient déjà pour moi une sorte de familiarité et de promesse de retour à la maison.

Je ne sais pas pourquoi tout d'un coup cette fragilité me cueille. Est-ce le vent glacial qui passe dans les arbres, ou une étrange douceur encore pour la saison ? Est-ce l'atmosphère paisible des alentours de la station Malakoff Plateau de Vanvesavec ses minces bordures d'espace vert, ses longs arbres fragiles et ces pavillons mornes qui se répètent à la proximité des gares d'une banlieue à l'autre ? Est-ce la lettre que Stéphane m'a écrit dans la matinée où il me raconte sa journée avec sa mère, et la scène de L'amour en fuite du cimetière Montmartre et de monsieur Lucien que j'ai revue l'autre jour ? D'où me vient cette fragilité aux larmes d'un temps qui ne reviendra plus - (et qui n'a pas d'autre témoin).

Puisque dans toutes les gares de banlieue du monde il n'y a plus de voiture qui m'attend, avec, dès que s'ouvre la portière, la sensation dans chaque détail que je rentre à la maison.

 

Hier après-midi café au Chai de l'abbaye avec Raphaëlle. Nous parlons musique, des difficultés à trouver des labels pertinents, du voyage de Neimo à New York.

- Je souffre des délais, dis-je à Raphaëlle, si on me donnait des moyens et la possibilité de faire exister les choses au moment où, de mon côté, elles sont prêtes, je pourrais travailler encore plus, aller encore plus loin. 

- Mais rien n'est sorti trop tard, objecte Raphaëlle. Dans la musique aucun disque n'est sorti trop tard !"

Devant la moue peu engageante que j'oppose à ses propos, Raphaëlle renchérit :

- Des délais, le public ne souffre pas !

- Ah ça non, dis-je dans un sourire luisant qui dépasse le cadre du sujet pour prend valeur d'aphorisme : Le public ne souffre pas !"

Raphaëlle réfléchit pour elle-même, comme si elle était embêtée de quelque chose, embêtée avec un nuage de tristesse, et puis avec beaucoup d'élan et d'affirmation elle me dit :

- Tu sais Jérôme, il y a un grand parc plein de filles attaliennes. Un grand parc plein de filles faites pour toi et qui t'attendent...

- Oui, hé bien je n'ai pas les clefs de ton grand parc.

- Elles sont toutes en train de prendre le soleil quelque part...

- Ô alors ce n'est pas moi qu'elles attendent...

- Tu vas trouver le grand parc !

- Il en suffit d'une tu sais...

- Il suffit qu'une s'échappe. Qu'une s'échappe du grand parc.

- Oui."

11.11.07

 

Dans le métro en me rendant à La flèche d'or, je suis pris d'une grande et profonde tristesse ; comme les sables à mouvants de la tristesse ; pour un souvenir heureux peut-être, qui a resurgit, à la dérobée, fugacement.

Si je repense à un souvenir heureux, s'il me tombe dessus comme seule forme valable de résistance face à la banalité, la laideur, la bêtise et la violence, face à la lenteur des choses, si je vais droit vers le passé pour chercher un peu d'eau comme on boit à même la paume des mains, hé bien tout de suite je n'arrive pas à prolonger ce souvenir, il est comme un pont coupé qui ne mène nulle part dans le temps d'aujourd'hui. Il n'est que blessure.

Le ballon à hélium du souvenir monte haut dans le ciel jusqu'à disparaître et notre cœur bien qu'immense, à l'appel infini, est toujours un plafond bien trop bas pour un amour qui meurt et le temps qui s'échappe.

 

Dans une interview à propos de L'amour en fuite, François (Truffaut) déclare que : "C'est toujours plus agréable de travailler avec un acteur pour la deuxième ou la troisième fois car - et, c'est cela qui m'intéresse : finalement les tournages vont tellement vite que les acteurs on les connait sur la table de montage, tranquillement, quand ils sont repartis sur d'autres tournages et qu'on les regarde au ralenti, à l'endroit, à l'envers, en prenant son temps..."

Bon, en dehors de l'idée très pessimiste, mais c'est moi qui la souligne et l'oriente certainement, qu'on ne connaît vraiment les gens qu'une fois qu'ils sont partis ailleurs, du moins loin de nous, hors nos rencontres si j'ose dire, cette déclaration du cinéaste me fait penser à ce qu'écrit Jean-René Huguenin dans son Journal à la date du 25 mars 1960 : "Les autres n'existent pour moi que transfigurés, c'est-à-dire lorsque je suis seul".

Cette connaissance et cette assignation, cette possibilité - rigoureuse, bienfaisante, totale - de l'autre dans la solitude du travail sont sans doute ce qui rapprochent le cinéaste de l'écrivain.

La table de l'écriture et la table de montage rééquilibrent les faiblesses de la réalité, du moment piétiné par les humeurs, disent la vérité à retenir et révèlent la grâce - comme la souffrance - pleinement, quand elles ont lieu d'être.

Puisque dans les confrontations quotidiennes la plupart des autres nous assomment et nous terrorisent de leurs réactions ahurissantes de ne pas tomber juste, nous encombrent de leur corps rassemblé en un tas de pistes manquées.

Et c'est pour ça que l'amour est la chose la plus importante, parce que la relation amoureuse est le désir de l'instant et le besoin de l'autre réconciliés sur une table de montage permanente.

Seul l'amour gagne la partie, triomphe sur la solitude puisque dans l'amour on pardonne presque tout et on veut tout le tempsla totalité. Ce qui faillit, ce qui tremble, ce qui est sur le point de décevoir, on l'attire à soi, on le panse de toutes ses lèvres et de ses propres plaies magnifiées.

 

14.11.07

 

Vu à la télé Sollers parler bêtement de Modiano ; on voyait qu'il en parlait avec la petite terreur que Modiano fasse un meilleur score que lui, et la réflexion qu'il faisait sur Modiano était vraiment stupide ; il était dans ce rapport qui donne à Duras l'idée et le pouvoir de séparer Bataille et Sartre en deux camps, le camp de ceux qui écrivent et celui de ceux qui croientécrire. Marguerite aurait défendu Modiano bien sûr. Avec Bataille.

Le dernier livre de Patrick Modiano : Dans le café de la jeunesse perdue 

(dont je trouve le titre emprunté à Debord un brin tartignolle) m'a vraiment beaucoup touché, c'est peut-être ce que j'ai lu de plus beau et de plus poignant de lui avec Dora Bruder. La confession de l'héroïne et le récit de son amant, ensuite, jusqu'à la fin du livre, m'ont mis les larmes aux yeux. Biensûr, il y a cette façon que je ressens aussi d'appréhender Paris, et les questions récurrentes si j'ose dire, du hasard, des choix, des histoires d'amour perdues, de l'effacement, qui me touchent et me parlent, me bouleversent et qui constituent également la majeure partie de mes préoccupations. Et puis cela m'a fait sourire qu'il ait situé le moment le plus heureux de son livre, le plus accompli pour ses deux personnages, pile à l'endroit où j'habite.

Il y a aussi autre chose que je collecte en filigrane en lisant le livre, même si ce n'est pas du tout une idée du livre, mais si - comme tout bon livre - sa lecture me fait dériver vers des idées que j'ai pour moi, il y a cette idée personnelle et qui est la suivante (idée vaine, impossible et limitée) : Je veux toujours réparer l'enfance des femmes que j'aime. Les brinquebalements de l'enfance.

J'avais allumé ma télé juste pour écouter parler Sollers avec le sentiment qu'un peu d'intelligence ferait du bien à ma télévision et puis le voir et l'entendre taper sans en avoir l'air sur Modiano m'a juste dégoûté. On sentait l'attaque inutile, cette vague jalousie typiquement parisienne et qui est avant tout une appréhension vis-à-vis du problème du score.

De toute façon aujourd'hui la plupart des gens qui travaillent dans l'artistique confondent la valeur et le score. Bon, Gainsbourg le disait déjà à l'époque citant Wilde : "Le cynisme c'est connaître le prix de tout et la valeur de rien" Sauf qu'aujourd'hui les gens ne sont même plus cyniques, c'est de bonne foi, en criant au génie, qu'ils confondent la valeur et le score.

Si Comme elle se donne avait fait un score jamais les gens du label dans lequel j'étais n'auraient laissé pourrir la situation et ne m'auraient (aussi vite) donné envie de partir ; et si Comme elle se donne avait fait un score, les directeurs artistiques des labels encore en activité se presseraient pour signer mon deuxième disque.

D'ailleurs si demain, par un quelconque malentendu ou une débauche de moyens marketing, je fais un score, la plupart des gens de la musique qui m'auront laissé dans l'underground (si j'ose dire), applaudiront et loueront l'étendue et la valeur de mon travail. Pour le moment, je suis dans la marge et travaille dans l'indifférence générale moins quelques uns.

 

 

L'autre soir, lors d'un dîner, j'ai discuté avec un type fort sympathique qui me détaillait par le menu toutes les drogues qu'il avait prises en dressant le palmarès des sensations, et pour celle qu'il vénérait par-dessus tout, qu'il plaçait le plus haut (et lui avec elle) il appuyait ses motifs du fait qu'elle était la seule à lui procurer tous les états de conscience à la fois. Devant mon interrogation digne d'un apprenti Yogi à savoir en quoi consiste la maîtrise de tous les états de conscience, le type m'expliquait que si on lui posait la question : Est-ce que tu aimes le chocolat ? sous l'emprise de cette drogue lui apparaissaient toutes les réponses possibles -  les réponses basiques, raisonnées, le oui, le non, mais aussi les craintes que peuvent susciter l'envers d'une telle question, la défiance envers celui qui pose la question, la peur, la confiance, etc. Bref, toutes les pistes à la fois.

Je pensais à part moi : C'est donc ça ce qu'on atteint ? Mais ce n'est que de l'hypersensibilité ! Quand on me pose une question je n'ai pas besoin d'être sous une quelconque drogue pour que m'apparaissent toutes les pistes possibles, et même au-delà des pistes, et même ce qu'il y a de blessant dans les écarts entre la question, l'interlocuteur, les réponses possibles, bref mon hypersensibilité réduirait en poudre (si j'ose dire) toutes les drogues à portée des soirées parisiennes ? Hum. Bien entendu je n'ai pas fait part de mes réflexions - je n'aime pas casser le trip des gens - et j'ai approuvé avec une certaine admiration feinte les propos de mon sympathique interlocuteur : "Ah ! C'est génial ! Tous les niveaux de conscience à la fois ! Bravo ! Vive la cocaiïne !"

 

Journée d'aujourd'hui plutôt accablante, je voulais travailler et ce soleil trop fort trop crû m'a bien découragé, je préfère la tempête et le temps gris, la pluie fine d'automne, mais c'est une journée où sans rien vraiment écrire je sais que des choses se sont mises en place, à force d'y penser, de leur trouver de nouvelles ramifications ou au contraire appuyer leur élan du départ, et au moment venu, tout ira très vite. C'est comme ça que j'ai toujours travaillé jusqu'ici d'ailleurs.

J'ai de plus en plus de mal avec le franc soleil. Quand je suis amoureux d'une fille ça va, parce qu'il y a toujours un corps à portée pour gagner en attraction et faire ombre à cet astre rondouillard et stupide qui joue les projecteurs alors que rien ne se passe et feint la solidité confiante alors que tout fout le camp.

Il y a tant de moments dans la journée où le soleil aurait des raisons de la mettre en veilleuse. L'arrogance m'épuise.

 

Pensée qui me vient et que je note ici : Il y a des situations dans la vie où il vaut mieux avancer vaillant, comme de petits chiens vaillants courant après une balle, et des situations dans lesquelles sa fragilité doit rester comme un secret bien gardé.

Le problème c'est que la plupart du temps ceux qui courent comme de petits chiens vaillants le font après des balles qu'ils n'ont pas d'eux-mêmes lancées. Et ils atteignent le mur avant même que la balle n'ait effectué un rebond.

 

Charlotte Gainsbourg, belle puissance très belle en photo de couverture du Elle magazine de cette semaine.  

 

Hier rencontré S. dans le métro. J'adore en elle ce mélange immédiat de spontanéité et de profondeur.

 

15.11.07

Je ne te dirai rien de ma chanson triste,

Ni des deux petits glaçons qui ont dessiné des coeurs

Dans mon verre,

Après que la substance les ait attaqués.

Et la ville, c'est pareil avec la pluie ?

Est-ce que nos coeurs taillés par les blessures...

Dis-moi,

Est-ce que nos mains vont se trouver ?

 

17.11.07 De la défaite dans l’existence expliquée au Cenature de César (2)

 

17.11.07

Il faut beaucoup de souplesse au Centaure de César qui habite à l'intersection des rues de Sèvres et du Cherche Midi pour concrétiser en un geste une seule des millions d'idées qui lui trottent dans la tête en une après-midi. Si quelqu'un lui demande du feu par exemple, il pourra prendre trois ans à conquérir la forme parfaite du geste qui convient, et la personne qui aura demandé son feu aura sans doute disparue, voilà pourquoi les Centaures la plupart du temps préfèrent aux actes héroïques les répliques incendiaires.

Le lecteur fidèle (Que les autres le deviennent ou dégagent !) aimera sans doute se souvenir du précédent entretient que le Centaure de César et l'auteur de ces lignes (Qui, vu la pertinence actuelle du milieu de la musique française brigue une Victoire de la Musique catégorie Découverte à titre posthume) ont eu en septembre dernier, un premier épisode très poignant où le Centaure avouait son amour désespéré pour une petite créature narquoise et fragile, rien de bien original puisqu'il parait que de Goethe à Musset de grandes oeuvres sont nées de telles désastres et vivent encore bien après qu'on ait enterré jusqu'au souvenir charnel de celles qui les ont inspirées.

Cherchant comme toujours dans le quartier - comme dans tout lieu où le hasard se lassant de ses masques avance à visage découvert - un signe qui fasse sens, j'avisais le Centaure et m'enquérais de son moral.

- Comment vas-tu-yau de poêle ?

- Pas mal et toi-le à matelas ?

- Comme tu vois-ture à bras !"

Sur cette entrée en matière, il m'expliqua plus gravement son état d'esprit :

- Aujourd'hui j'ai regardé les gens et j'ai trouvé qu'ils n'ont aucune intuition de faire le bien, aucune intuition d'être justes.

- Je comprends. Mais la justesse est une notion si fragile d'un individu l'autre. C'est très difficile.

- C'est pour ça que les types comme toi tombent amoureux, c'est parce que se concentrer sur une seule personne permet de minimiser les rapports monstrueux du nombre.

- Je ne crois pas que ce soit plus facile, dis-je. Il y a toujours beaucoup d'écart. L'amour physique donne la sensation d'abolir cet écart. Et puis reviennent le jour, la nuit, la fatigue. Être amoureux c'est un rapport où on demande au corps d'être intelligent.

- J'ai bien aimé, dit le Centaure profitant d'un accrochage de la circulation pour se gratter le nez, j'ai bien aimé l'autre jour quand tu as mis en relation tes chansons avec les arcanes majeures du Tarot divinatoire. Cela donne une lecture différente des chansons, je veux dire pas différente mais ça ouvre de nouvelles pistes.

- Oh je suis content que vous ayez pu voir ça. Mais comment est-ce possible ?

- C'est leur idée de faire un cyber-quartier. Du coup tout le monde en profite, jusqu'à la moindre statue. C'est un peu désastreux parce que les statues des reines au Luxembourg sont tentées de faire des recherches sur le passé, ce qui a conduit leur perte, ou bien sur l'infidélité des rois de France, ce n'est jamais bon de faire des recherches dans son passé, il n'y a jamais rien de bon à trouver...

- Hum. Je suis assez d'accord. Il y a cette statue que j'ai toujours bien aimé au Luxembourg, Valentine de Milan, c'est la seule qui a un bouquin entre les mains.

- Oui oui c'est L'amoureux en lambeaux !

- Ah bon ? dis-je complètement surpris. Vous êtes sûr ? Comment est-ce possible ?

- Comment ça si je suis sûr ?! C'est la meilleure de l'année ! Pardi, bien sûr que je suis sûr, c'est moi qui lui ai prêté !

- Ah...Et vous pensez qu'elle a aimé ? Qu'elle l'a compris ?

- C'est une femme, je te rappelle. Donc elle l'a compris bien plus qu'un garçon ne saurait en être capable, en revanche que cela change concrètement quelque chose à sa perception de la vie et à ses choix, c'est peu probable.

- Oui, je vois ce que vous voulez dire...

- Tu connais la devise de Valentine Visconti ? m'interroge le Centaure canaille.

- Plus ne m'est rien. C'est très beau. Il y a un moment dans la vie d'une jeune fille où c'est tout le temps la fin d'un royaume. Et vous, que faites-vous en ce moment ?

- J'apprends à dessiner les oiseaux.

- Ah. Je comprends. Vous travaillez à l'école du Louvre ?

- Non, Penninghen c'est plus près !

- La petite garce ailée de la rue du Dragon fait toujours sa belle indifférente ?

- Le souci c'est que vous les humains quand y en a une qui fait sa belle indifférente comme tu dis, vous êtes malheureux quoi ? Une petite cinquantaine d'années pour les plus imbéciles ? Mais ensuite, tout est recouvert de poussière, tandis que nous pour les statues ça dure beaucoup plus longtemps... Il y a dans Paris de ces chagrins interminables pour des petites garces qui seront restées de marbre si tu savais...

- Oui. Je dirais que ça dépend des statues et ça dépend des humains. Des caractères je dirais.

- Je voulais revenir à ton idée des chansons en relation avec les arcanes majeures du Tarot. Avoir mis pour Comme elle se donne, L'amoureux et La maison Dieu c'est très malin !

- Je suis content que vous appréciez. C'est le problème de la chanson française aujourd'hui, il n'y a plus que les statues pour comprendre les subtilités de mon travail.

- Oh tu exagères ! Des tas de gens t'aiment !

- Beurk. Je préfère la lumière vive de quelques uns. Finalement c'est assez vulgaire la célébrité de son vivant, et c'est toujours mauvais signe en terme de qualité. Quand Fitzgerald meurt on ne trouve plus aucun de ses romans en rayons. Et pour les peintres comme dit Sacha Guitry à propos de Courbet ou de Cézanne : Incomparable et discuté jadis par tant d'idiots hélas !"Enfin, bien sûr, la chanson rock ça demande son immédiateté, nécessairement, (voilà la raison pour laquelle c'est un art mineur), et pour connaître un peu des chanteurs qui émergent, je crois aussi qu'il faut être paré d'une innocence particulière, une naïveté egotiste au combat, je veux dire l'envie de coloniser le moindre individu, un peu comme un marchand de fruits et légumes sur un marché au moment où il lance ses promotions, il faut les voir dans les soirées, comment ils cherchent à coloniser la moindre part d'inconnu, à la ramener à eux, comme de vraies courtisanes, comme ces filles qui s'illusionnent ou se fixent dans les soirées branchées et qui cherchent à se coller à ce qui brille comme des papillons interchangeables ; il faut aussi une certaine arrogance et ne pas être trop sensible pour passer sur les choses inacceptables. Cela dit, il y a plein de choses que moi je trouve inacceptable et dont la plupart des gens qui font se métier s'accomodent.

- Tu noircis un peu le tableau, mon petit. Moi je trouve que tu as la cote. Et qu'il y a de + en + de gens qui se battent pour toi, pour que ton travail soit plus médiatisé. Je les reconnais quand je les vois passer. Il y a une sorte de chevalerie secrète des gens qui se battent pour toi.

- Oui, ils gagneront. Le seul avantage aujourd'hui à la médiatisation c'est qu'elle donne plus de liberté. Mais après c'est le problème de la liberté, la plupart des gens à qui ont la donne en font n'importe quoi.

- Réplique Jacobine ! Saint Just et Robespierre...

- Hé bien quand je pense aux personnages de mes romans, à leur enthousiasme et leur droiture en affaires amoureuses, ou dans la vie, en amitié aussi, je pense parfois aux figures fantasmées de Saint Just et les autres. En fait, pour revenir à cette histoire de notoriété, je rêverai d'une solution médiane qui me permettrait de n'être reconnu que par celles et ceux qui sont vraiment touchés par mon travail, et qui me permettrait surtout de sortir les choses au moment où elles sont prêtes.

- C'est ça le véritable orgueil !

- De nos jours, oui, je le conçois.

- Moi aussi je deviens plus pessimiste de jour en jour. Et ça va durer plus longtemps que pour toi. Un pessimisme indéboulonnable si je puis dire en considérant ma carcasse césarienne.

- Ah oui vous êtes né par césarienne.

- En tout cas il ne faut pas que tu sois triste et déçu parce qu'on donne des moyens à des gens que tu considères médiocres dans ton domaine. Je crois que c'est une règle que toute personne qui travaille comme toi devrait s'imposer.

- Oui, ce genre de considérations est rageant parfois, mais ça n'a rien à voir avec le travail bien sûr. Le travail c'est pour réduire l'écart entre sa pensée, son coeur, et ce que donne la réalité. Je crois que le travail de création rétablit une vérité consciente. Parce que dans la vraie vie on passe son temps aussi à inventer les gens, mais de manière inconsciente, d'où la brutalité souvent de déceptions soudaines. Dans un travail de création on passe aussi son temps à inventer les gens, mais si les gens faiblissent, s'en vont, déçoivent, on peut rester fidèle à ses créations. C'est pour ça que souvent c'est une place plus sécurisante et plus fiable que la place que nous laissent les autres dans la vie.

- Je n'ai jamais rien entendu de plus pessimiste ! émet le centaure.

- Vous poursuivez un dragon ailé et je m'attache à des chimères mais tous deux nous luttons de toute notre force pour le même but.

- Tu poursuis aussi parfois des dragons ailés ?

- Une, de temps à autre. Avec acharnement. Comme si tout en dépendait.

- Le problème c'est que tu es trop exigeant. Avec les autres comme avec toi-même. Et tu ne sais te faire aimer que totalement. Quand les gens ne t'aiment pas totalement, ou que tu ne les aimes pas totalement, tu pars.

- Oui, mais quand ils m'aiment totalement c'est eux qui partent.

- Hum !

- D'ailleurs le soir tombe. Je vais vous laisser. Je sais bien que vous appréciez la nuit, parce qu'elle corrompt les distances, elle réduit l'écart qu'il y a entre deux êtres, comme ça se passe dans l'amour. L'illusion de la nuit et l'illusion de l'amour. Une même perception. Ne vous en faites pas, la nuit vous n'avez plus qu'à tendre le bras pour attraper la petite dragonne ailée, elle n'aura pas d'autre solution.

- Oh tu n'y crois pas une seule seconde, mais c'est gentil de me dire ça."

 

18.11.07 Buckingham Auteuil Palace

 

Lorsque passant une tête par la fenêtre pour contempler la belle agonie automnale du tilleul aux feuilles jaunes, or et rouges, dans la cour de l'immeuble, et qu'au même moment j'aperçois Anne qui passe un bras fin pour ouvrir ses volets, je crois que c'est une émotion et un spectacle qui surclassent toutes les excursions et attentes prévisibles de ceux qui vont assister à la relève de la garde devant Buckingham Palace.

 

Bien travaillé à mon roman 3. Pour le roman 2, Stéphane avait émis des réserves à la première version me reprochant d'éloigner de moi le personnage de Basile. Mais Basile n'est pas Thomas et je trouvais cette distance valable. Stéphane avait pourtant raison et ma réécriture en août de l'histoire de Basile a gommé la distance qu'il pouvait y avoir entre ce que je suis et les réactions de mon personnage.

Je crois que Stéphane a vu juste. De toute façon tous les auteurs que j'aime sans exception ne font qu'écrire à partir d'eux-mêmes : Fitzgerald bien sûr, exemple très frappant, et puis Salinger, et bien entendu : Marguerite Duras. J'ai fait attention quand même à ne pas donner à Basile certains traits que seul Thomas peut endosser. Même chose pour le roman 3 avec Odilon. Odilon Green est plus fantasque que Thomas, il peut devenir aussi désespéré face à une situation, mais ce sera toujours avec une distance non pas hautaine comme Thomas mais décalée et marrante.

C'est celui qui fait à la vie des réponses marrantes, qui trouve des solutions un peu absurdes en surface, mais qui comme Thomas par des moyens différents recherche toujours à chaque épreuve ou engoûment de la vie une saturation de sens et de signification.

Ce week-end j'ai écrit tout un tas de lettres et je réagissais vraiment comme le personnage d'Odilon, je laissais l'emporter la partie de moi qui est Odilon Green. Amélie (C) me raconte une histoire de neige et de ski, et je lui réponds en lui disant que j'ai mon premier flocon ce qui doit correspondre à la ceinture blanche en judo et en karaté. Sans transition je vais à la ligne et j'écris : Aucune figure de karaté ne peut mettre k.o. la solitude !

Là encore, choisissant de raconter cela ce soir dans le Journal, je laisse la part belle au côté Odilon Green des choses. Quand c'est le côté Thomas qui prend le Journal en main ça donne des trucs plus durs je crois.

Je dis ça aussi parce que je suis entré dans le temps de l'écriture de ce troisième roman et je m'aperçois qu'il y a une relation très étroite entre le Journal et les romans. Si j'ai une émotion très forte vis-à-vis de quelqu'un durant la semaine, une fille que j'ai rencontrée, que j'ai vue, dont on m'a parlé, que j'ai surprise faire quelque chose qui m'a complètement bouleversé au point de ne pas pouvoir réagir autrement que de vouloir m'engloutir dans ses bras, ses bras jusqu'à l'obsession, hé bien si je le note instantanément dans le Journal évidemment cela prendra valeur de déclaration. Donc, souvent, il y a des choses très concrètes, une fois de temps à autre, que je mets plutôt volontiers dans le roman. Par peur, tant pas des autres que de moi-même.

 

Travaillé à divers projets de textes de chansons et notamment un pour moi sur une musique que Frédéric (Rouet) m'a envoyé il y a quelques jours. Je l'ai écoutée mercredi, elle ne m'a pas spécialement inspiré mais hier nuit comme j'avais quelques pensées qui me traînaient en tête, j'ai remis la musique en fond, et tout s'est passé très vite. En cinq minutes mélodie et texte étaient écrits. Peut-être que dans la vie, ça se passe comme ça aussi, il y a des gens qu'on rencontre, des projets qui nous viennent, et qu'on garde pour plus tard, le temps de bien y penser, le temps que le terrain s'y prête, et après les choses se font de manière fulgurante, souvent.

Mais je ne crois pas que la vie soit aussi fulgurante que la manière dont je travaille. Et c'est ça qui est tuant. Où retrouver l'intensité, le bonheur, le sentiment d'avoir accompli ses espoirs sans retouche et en très peu de temps ? Bon, il faut dire aussi qu'une chanson dure trois minutes, et la vie, comme vous savez, d'une interminable maladresse, miroir déformant de notre cœur aux débris discrets mais persistants.