04.08.05

 

 La Capeline rouge, vers 1868 -1870 Monet.

 

Il y a cette toile de Monet qui représente pour moi le combat du fugitif et de l'immuable ; la figure décentrée de Camille annonce déjà ce qui s'enfuit, ce qui est de l'ordre du passage, de l'impression. La saisie de ce qui s'en va vers le bord-cadre. La porte-fenêtre est fermée comme les tableaux retournés de l'autoportrait de Nicolas Poussin, effrayé et narquois celui qui ose fixer, Ceci est mon corps et c'est le seul secret chez Poussin, à l'opposé des espaces coulissants et réverbérés des Ménines de Velazquez (qui dans les Ménines privilégie - comme Monet plus tard, sur un mode exacerbé - l'impression, la sensation, dans le traitement des figures - sauf que chez Velazquez la porte dans laquelle s'encadre don José Nieto est grande ouverte et le rideau tiré de son côté), il y a un jeu de miroirs clos ou fascinants, insuffisants ou se suffisant à leur mystère, entre le peintre et le sujet représenté.

Et où vient se nicher la plus grande solitude ? Dans l'intérieur qui s'ouvre bien vide sur le regard, ou dans le jardin recouvert de neige ? Est-ce la tristesse de Camille qui n'est que de passage - le printemps succèdera à l'hiver, dans le sens de la lecture, de gauche à droite - ou bien est-ce le passage de toute chose qui condamne le mouvement à la tristesse ?

Les peintres de la renaissance italienne définissaient la perspective comme une fenêtre ouverte sur le monde, et voici que la fenêtre est fermée, que la figure fait corps avec le lointain, que le coeur est pris dans la paume enneigée d'un jardin japonais. La tache rouge rend la tristesse - et sa vision - coupables, je passerais des heures à fixer ton passage, voici ce que peint Monet, dans l'espace amoureux entre le dehors et le dedans, je passerais des heures à fixer ton passage, lié par le rouge insoutenable.

Et même quand tu ne passeras plus dans ce jardin, et même quand ils auront détruit la maison, ou qu'une main autre que les tiennes aura ouvert la fenêtre parce que l'été sera là, et que ton rire aura effarouché la tristesse de ce jour-là, cette tristesse était si intense que je n'ai jamais eu assez de couleurs pour la confondre, que j'ai dû créer la lumière au moyen de la neige et de la transparence des vitres et des rideaux, et l'ombre vient pourtant inquiéter ton visage, encore, mais l'ombre ne vient jamais de toi, elle vient de l'intérieur de moi, je dois travailler tout ce que je vois en commençant par y retrancher de l'ombre, voilà pourquoi je vais toujours vers la plus grande lumière Camille, et cette tristesse il faudrait toujours travailler dessus et  dessus encore pour l'atténuer si elle revient passer, en éclats fugitifs, sur ton visage. Parce que l'amour que l'on reçoit affaiblit les coups que l'on nous porte.

Il y a cette réponse de Balthus à une interview : On demande à Balthus : "Qu'est-ce que vous ressentez quand vous terminez un tableau ?" Et Balthus répond : "Je ressens toujours qu'il n'est pas terminé."

Tout travail sérieux ne peut être que de l'ordre de l'esquisse.

05.08.05

 

Autrefois quand les comportements déplacés des uns, l'intempérance ou la vacuité des autres, et les atteintes de ce qui m'entoure entamaient mon ardeur, outrepassaient mes compétences déjà bien minces pour la joie, j'avais toujours les bras de X et notre quotidien délicieux, ritualisé jusque dans ses imprévus, le retour à Ithaque chaque soir où dégoupiller mes révoltes du monde, et mes déceptions comme des joujoux par milliers ; et jeter mes tristesses dans le puits sans fond de la voir sourire.

Depuis combien de temps X ne prend plus de mes nouvelles, ne se soucie plus d'avec qui ou combien seul je passe mes nuits, et si elles me paraissent parfois insurmontables, à vomir les derniers jours qui me sont restés dans la tête ? Non, son souci de moi s'est envolé. Matin d'avril du souci. Peut-être n'a-t-elle jamais pris de mes nouvelles finalement, juste le destin de se trouver l'un à côté de l'autre comme on ouvre ses fenêtres sur l'appartement d'en face, une plus ou moins longue période de sa vie.

Quand on a vécu de belles choses et qu'on devient leur seul témoin à charge c'est parfois difficile de poursuivre. Seul témoin de l'accident du bonheur. Et il semble que, lorsqu'on n'a pas le goût des armes à feu, on se suicide en ouvrant les yeux chaque jour.

 

07.08.05

 

La comédie des vacances.

 

Pendant les vacances le fait de ne pas être joignable est vécu chez certaines personnes sur un mode euphorique. Chez certains spécimen on en arrive à une hystérie de l'indisponibilité qui culmine par la création d'un message spécial sur les répondeurs ou en retours de mail précisant que, de la période du tant au tant, il est inutile de chercher à les joindre - glissant pour les plus enragés le lieu d'une destination exotique ou reculée censée décourager toutes les tentatives - bien que le réseau se soit largement amélioré depuis l'apparition des cellulaires. Mais la vraie question est la suivante : Est-ce que vraiment les gens sont davantage joignables le reste de l'année ? Est-ce que cette vacance euphorique de trois semaines n'est pas une bonne parade, une triste comédie pour s'excuser de ne pas être en fin de compte plus ou moins joignable de septembre à juillet ?

Je veux dire, le reste du temps, est-ce qu'il y a vraiment quelqu'un à joindre ?

Du moins quelqu'un dont on ait le numéro de téléphone...

Ce n'est pas si sûr. Souvent j'ai l'intention d'appeler quelqu'un de précis pour lui dire quelque chose de précieux, et je m'arrête en chemin. Souvent encore les premiers mots que le destinataire prononce corrodent mon message ; le premier signe d'indigénat, de badinerie ou d'incompréhension, le découragent ; abîment sa vocation et son assurance, sa qualité de secret. Quand la parole perd soudainement les terribles raisons qui l'ont provoquée. C'est droit dans le mur et la vie comme elle vient.

Je sens alors que ma voix s'amoindrit. Déjà la voix abandonne. Et la plaisanterie qui est souvent la cavalerie de l'incapacité des choses à se dire, arrive à la rescousse.

On devrait donner l'immortalité aux personnes dignes de recevoir un secret, de l'écouter et de l'entendre, et de renvoyer le langage d'une compréhension parfaite. Rien de moins que l'immortalité - immédiate - pour ces personnes, quand le secret survit au chemin parcouru ; que ce chemin mette plusieurs années, dure des semaines, ou qu'il s'agisse des quelques secondes d'un trajet téléphonique.

Mais alors, à bien y réfléchir, nous arrivons à ce constat que si la vie est brève et la plupart du temps injuste, l'immortalité quant à elle est assez bien distribuée.

 

 

De l'attitude dans la chanson française.

 

On commence à me donner des rendez-vous, des demandes d'interview, pour la promotion du nouvel album. Souvent au cours des entretiens, des conversations, on me demande ce que je pense de tel ou tel autre protagoniste de la chanson française - majoritairement des gens qui ont plus d'exposition que moi. Je renonce de plus en plus à porter un jugement défavorable qu’il soit hâtif, ou perçu comme définitif, sur quelqu’un qui travaille, qui fait des chansons, quand n’importe qui, par la violence sans précaution de ce qu’il va énoncer, peut venir fragiliser ou nier  – du moins pour un temps -  le travail préoccupé et toujours en mouvement de quelqu’un. Je veux dire, prendre le prétexte du goût, pour dire ou faire du mal, est à la portée du premier tocard venu. 

Même s’il est toujours agréable de faire un bon mot, et si souvent mes interlocuteurs attendent de moi que j’en produise, que je blaste, assassine et enterre à jamais d’un même trait spirituel tel groupe ou tel chanteur. J'ai déjà expliqué par le passé, ici, combien je trouvais, au sujet d'autres artistes, courageux dans certains cas, du moins toujours très difficile, de tenir un micro et une place de chanteur. 

En ce qui me concerne, à chaque fois que j’expose mon travail – chaque jour quasiment – et de manière plus exacerbée quand je sors un disque ou fais des concerts, je ne suis jamais au bout de mes exaspérations sur ce qu'on pourra me rapporter de commentaires qui vont me paraître fielleux, délibérément excessifs, ou à côté de la plaque (parfois même, dès la sortie de scène)  - il est vrai, fort heureusement, ceux-ci restent isolés et minoritaires jusqu'à l'inconsolable pour ceux qui les émettent. Souvent les remarques qui vous semblent les plus indélicates, ineptes et pourtant vous blessent le plus, sont celles qui viennent de votre propre camp, de personnes qui sont supposées vous comprendre - n’exagérons rien - mais du moins vous épauler, à qui vous demanderiez presque naturellement une protection. Hé bien non, un petit creux, un trou d’air, au détour d’une virgule, quelque chose de cuisant est prononcé dont vous n’aviez pas besoin sur le moment. Vous cherchiez un abri (sans le savoir) et on vous tend un pépin troué. Alors, à la vue soudaine de ce pépin troué, vous vous rendez compte de la fragilité de n'importe quel abri face à l'étendue des périls. Les inepties entendues n'en sont pas plus évoluées que celles proférées de la bouche d'un parfait inconnu ou de quelqu'un qui vous est à priori indifférent. Pas plus évoluées non, juste d'un degré plus près de soi, donc plus raffinées. Je vois par ailleurs dans l'idée que ce sont les blessures les plus proches de soi qui sont les plus raffinées, une très bonne définition du dandysme

 

08.08.05

 

Traversant le Pont Mirabeau, perdu dans mes pensées, je fais un grand écart, un bond en avant pour ne pas marcher sur l’ombre d’une jeune femme qui vient en sens opposé. Comme elle remarque cela, une fois qu’elle m’a dépassé elle se retourne et fait quelques mètres à ma poursuite pour venir me dire merci.

 16.08.05 

On me demande souvent pour quoi je me promène, la plupart du temps, des livres à la main. Généralement les cons, les illettrés, les étudiants en lettres, ou les gens qui n'ont aucun rapport avec les livres prennent ça pour de l'affectation. Les livres sont des fiancées de quelque temps. Et puis il y a si peu de gens ponctuels, ou dont la conversation s'avère satisfaisante, qu'il faut savoir, par estime pour chaque jour que Dieu fait, ne pas perdre son temps ou relever le niveau à tout moment.

Cela étant moi-même je n'explique pas vraiment cette habitude qu'il me semble avoir contracté depuis toujours. La réponse me vient de ma maman qui, loin de connaître ce trait caractéristique, me raconte l'autre jour quand je l'entraînais dans telle ou telle librairie, que lorsqu'elle commença à vivre en France - après son départ de Belgique - à Paris puis à la Garenne Colombes elle aimait tellement lire qu'elle avait toujours un livre à la main, qu'elle se rende chez une amie ou qu'elle aille faire des courses, si bien que le boucher de la Garenne-Colombes l'apostrophait toujours en ces termes : Le jour où vous n'aurez pas de livres sur vous, je vous donnerais de la viande gratis !"

Alors voilà pourquoi, sans doute, tenant ça de ma mère, je me promène toujours des livres en main : c'est parce que je n'ai aucune envie que le boucher de la Garenne-Colombes me donne de la viande gratis.

 

Ecueil de la célébrité : Pourquoi vouloir nager à la surface quand de toute évidence le courant vous emporte comme tout le monde ?

17.08.05

Fleurs coupées au bord des précipices amovibles.

 

Quatre jours passés au Réservoir pour répéter et travailler les concerts d'octobre. Toute l'équipe du Réservoir aux petits soins avec moi.

Fatigue et grande solitude le soir, beaucoup d'amertume quand je me tourne en arrière. Bizarrement le précipice est amovible. J'ai l'impression de l'avoir dans le dos, quand je pense à l'amour que j'ai refusé, auquel j'ai renoncé, qui m'a manqué. Tous ces amours de quelques temps, que j'ai court-circuité, et qui vivent en moi à l'état de fleurs coupées. Mais peut-être n'était-ce tout simplement pas le moment ni ma place. Peut-être ma véritable place est à trouver, encore, demain. 

Soirée chez Virginie qui voulait me parler - au moins une partie de la nuit - et aussi me requinquer en me préparant quelque chose de consistant à manger. Je suis sûr que tu manges n'importe quoi quand tu es tout seul est sa grande phrase, dès qu'elle me voit, qu'elle me croise boulevard Saint-Germain ou qu'elle veut me mettre dans les pattes une de ses copines qui est toujours fille d'ambassadeur ou fille de conservateur de musée. Pour le dîner je voudrais bien faire honneur à sa tendresse mais j'ai présent à l'esprit que la semaine prochaine je dois essayer chez Sonia Rykiel des vêtements pour le tournage du clip de Comme elle se donne, alors il ne faut pas que je fasse trop d'excès (en desserts). Fatigué je m'endors pratiquement dans le canapé alors que nous regardons le film Dancing at the blue Iguana, même si j'aime beaucoup et Virginie et Daryl Hannah. Et bon, c'est rare que je m'endorme quand même chez les filles, en ce moment - ou alors il faut vraiment qu'elles m'épuisent, et, pour cela, s'offrent à elles toujours plusieurs manières de s'y prendre.

 

Dans le rêve de la nuit passée.

 

- Parfois je n'y arrive pas. J'ai peur de continuer à blesser toujours la personne que tu étais à un moment donné.

- Mais je ne suis plus cette personne, tu sais.

- Ce n'est pas simple. Il y a cette personne. Cette personne que tu étais à un moment donné et que je continue à blesser. Elle existe en moi. Elle est là. Elle ne comprend pas. Elle ne peut pas se débrouiller de ça.

 

18.08.05

 

Musique : Chaque jour devoir affronter ou dépendre des obstacles, des délais, des retards, des atermoiements, des refus, des avis d'un tel ou d'un autre, être mis devant le fait accompli, devant cette propension très commune qu'ont les gens à se satisfaire de flottements, d'approximations, d'erreurs d'appréciations, ou de jugements, et trouver à recycler - ou éteindre en soi - ce qu'on peut difficilement supporter et qu'on doit pourtant digérer. Pour un résultat jamais garanti.

David l'autre soir me parlait de courage, ce que je trouve exagéré bien sûr. Il me disait :

- Voilà, moi, dans mon métier, si je travaille beaucoup je serais récompensé, peut-être pas à la hauteur de mes mérites mais globalement il y a un rapport de cause à effet assez objectif ; alors que toi tu es dans un domaine où le rationnel n'est pas de mise. Tu auras beau bosser comme un fou, le résultat ne sera pas garanti. Et quoi qu'il arrive, tu dois garder le cap. Donc le courage il est de ton côté."

Je ne parlerais pas de courage. Et même si je suis souvent en colère, si je me sens vite isolé, méjugé, et dois parfois jouer les passe-murailles face à des murs d'incompréhension ou des délais qui me semblent infranchissables, je dirais que c'est quand même le mode de vie le moins malheureux que j'aie trouvé pour moi, jusqu'à présent.

 

Terminé ma nouvelle pour le prochain numéro de la revue Bordel. C'est toujours le désir d'infuser et de cerner ce qui me brûle au moment où je me mets à écrire. Mais cette fois d'un trait je me suis surtout laissé porter par l'écriture ; l'écriture de/et mon désir de X. J'ai envoyé mon texte à Stéphane ce matin avec un mot qui disait :

- Pardon de prendre en otage la littérature contemporaine pour envoyer mes lettres d'amour. Et puis, j'ai essayé de faire court, pour faire de la place à Bénédicte (Martin) que j'aime beaucoup.(...)"

Réaction très intense et fraternelle, stimulante, de Stéphane qui m'écrit après lecture : " C'est une très belle déclaration à X, mais surtout, mais surtout un regard bien triste bien vrai de certaines vies. De toutes nos vies. C'est plus qu'une déclaration à X, je suis encore groggy par ce choc, ces vérités."

 

O. me demandait l'autre jour pourquoi je n'écrivais pas de roman. Je crois que pour le roman il faut beaucoup de courage, un goût prononcé pour les montagnes russes, les scénic railways, et un bon sujet. Moi qui ne suis souvent que le mauvais sujet des bons sujets que je pourrais avoir, je me sens bel et bien petit devant l'idée d'un roman. Mais je crois qu'avant tout il y a une question de proportions. Pour la nouvelle je peux saisir chaque détail et l'ensemble dans sa totalité pratiquement, et la retravailler par petites touches, en la relisant d'un trait, corriger un mot par ci, une phrase par là, retrancher quelque chose qui va m'apparaître disgracieux et ajouter une fulgurance, ainsi que pourrait le faire un peintre devant sa toile. Puisque, si je suis souvent attiré par les discours, les réflexions et les préoccupations des peintres, c'est qu'il me semble en partager l'intelligence dans mon travail. Ainsi j'ai toujours une envie que mes textes - ou mes chansons d'ailleurs - soient en mouvement, et percutent celle ou celui qui a la sensibilité de les recevoir ; et aussi je suis toujours partagé entre le désir d'en finir et la conviction que ce n'est jamais terminé.

Alors quand j'écris j'ai l'impression de me rapprocher de Balthus, de Bacon, de Nicolas de Staël, plus que de n'importe quel auteur. Peu dans le motif bien sûr, ni de manière impressionniste, mais dans la préoccupation, dans mon rapport avec le dedans et le dehors ; ce que je suis, ce que j'y mets ; dans ma perception et ma recherche constante de la beauté comme d'un refuge pour absorber les douleurs du monde et révéler les mystères vivants ; et dans mon intention toujours qui est de produire des vérités solides dans des imaginaires.

 

20.08.05 

 

L'année du Brésil (2) 

 

Toujours en avance je patiente en retrait. Près des cinémas. Observant la faune des vendredis soirs. Odéon. Les individus qui s'inquiètent, trépignent dans les minutes qui tournent ; ceux pour lesquels un livre de poche n'est d'aucun secours, à peine plus de deux lignes absorbées, péniblement suivies, et voici déjà qu'on lève les yeux furetant dans tous les sens, s'efforçant de détacher de la foule qui se presse autour des bouches de métro la silhouette impatiente de celle ou celui qu'on attend ; les couples qui se cherchent, se forment selon des règles qui me surprennent, m'amusent ou m'attendrissent ; et toutes ces histoires qui me sont inconnues, ces numéros de trapèze volant.

Quand David arrive je lui demande :

- Regarde tous ces couples. Quelqu'un les a bien assorti ? Qui ?

- Dieu, me répond-t-il faiblement.

- Ce que tu es bébé lui dis-je. Mais c'est une option intéressante. Tiens, j'aime beaucoup cette fille là-bas.

- Autant bouffer une tulipe !!! Enfin, bon, elle a des petits seins comme tu aimes. Je suis certain qu'elle adorerait que tu lui lèches les seins. Tu devrais aller lui demander.

- Certainement, j'irais. Dis, je voudrais que tu me parles d'Hannah Arendt, tu sais, comme elle a beaucoup travaillé sur la liberté, l'individu, le totalitarisme. Et que c'est une femme, quoi. Mais je ne la connais pas assez bien, elle y a peut-être travaillé en mettant de côté qu'elle est une femme, pas du tout comme Marguerite (Duras). Même si, à mon avis, quand on est une femme, sur quoi qu'on prenne la parole, on ne peut jamais mettre ça de côté. Bref je voudrais que tu me dises, selon toi, quels sont les rapports de Hannah Arendt avec Antigone ?

- Elle est allée dîner chez elle.

- C'est très drôle, tu es en grande forme mon vieux.

- Non, mais on en parlera après si tu veux Jérôme, là il faut qu'on parle sérieusement : Tu devrais écrire un texte sur les femmes névrosées.

- Les femmes ne sont pas névrosées, elles font souvent de mauvais choix c'est tout.

- Oui, et pourquoi font-elles de mauvais choix je te le demande ? Parce qu'elles sont névrosées ! Tiens, regarde la fille là-bas c'est tout à fait ta came, non ?

- Pas mal.

- Elle est superbe ! Une vraie beauté de proximité !

- Pour peu qu'on s'intéresse à la beauté autant qu'elle soit à proximité, dis-je.  

- Je vais te dire ce qui cloche chez elles : Ce n'est pas tant qu'elles fassent de mauvais choix, c'est surtout qu'elles s'y tiennent ! Et tu sais pourquoi ? Parce qu'ici, en France, on est des fonctionnaires du sexe ! Chacun a ses petits avantages et ne veut pas les perdre ! Alors elles restent avec des cons un temps phénoménal sans oser bouger le petit doigt !

- Tandis qu'au Brésil...

- Exactement ! Ah je jubile mon vieux parce que tu comprends exactement où je veux en venir ! Au Brésil, ça ne se passe pas du tout comme ça ! Mon beau-frère qui est allé au Brésil il pourra te le confirmer ! Regarde en France, comment ça se passe ! Ici un mec il reste avec une nana pour la simple et bonne raison qu'elle lui a appris à baiser ! Voilà ! Il reste avec sa nana parce qu'elle lui a appris à baiser ! Et il y trouve ses petits avantages ! Je vais te dire, c'est comme un enfant à qui on a donné une bouée pour aller à la plage. Il est bien heureux de barboter avec sa bouée...Et il a aucune idée d'aller vers le large !! Tandis qu'au Brésil, tout le monde est très décomplexé vis-à-vis du sexe...

- Même les complexés ?

- Oui oui, même les complexés, tout le monde est hyper décomplexé, ils ont pas peur de quitter leur bouée ! Même provisoirement.

- Oui mais bon, y a du monde sur les plages au Brésil. Quand tu reviens de ton escapade au large, faut encore que personne ne t'aie piqué ta bouée ! 

- Hé ho, qu'est-ce que t'y connais aux plages brésiliennes ? Toi tu pars toujours une demi-journée en Normandie, et quand il fait grisouille encore ! T'y connais rien aux plages, d'ailleurs tu ne pars pas en vacances ! 

- Je ne pars pas en vacances parce que j'ai une oeuvre à faire mon petit. Et puis aussi parce que je n'ai ni femme ni enfants. C'est simple. Qui peut s'intéresser à partir en vacances en dehors des femmes et des enfants ? Alors voilà, tant qu'on en a pas, on part pas !

- Oui enfin, au Brésil, le problème des bouées il est différent ! Au Brésil c'est pas comme ici, la baise c'est pas le ciment fondateur du couple comme en France, alors tout le monde va directement vers le large ! 

- Tu as raison, j'ai toujours pensé qu'on pouvait se perdre, sombrer, se noyer, mais nager toujours les yeux ouverts, dans l'amour.

- Ne sois pas amer Jérôme parce que toi, de toute façon, ta rédemption te viendra des femmes. Je veux dire il y a des tas de types leur rédemption ils la trouvent dans des choses annexes, des conquêtes dérisoires, de petites pyramides, alors que toi ta rédemption elle te viendra des femmes.

- Mais pourquoi ai-je besoin d'une rédemption ? Je ne suis pas Ivan Karamazov que je sache.

- On a tous besoin d'une rédemption. On a tous nos déserts. On est tous des Moïse.

- Je ne sais pas où tu as vu que Moïse sa rédemption venait d'une femme ?

- C'est parce qu'il avait une longue barbe. De plusieurs années. Toi tu as une barbe de deux jours, alors tu es plus séduisant, plus sensuel. C'est normal et c'est même déloyal. Dans tes bons jours par exemple avec ta petit trogne tu pourrais aller lécher les seins de n'importe quelle fille !

- C'est un but. Comme Moïse. C'est mon point commun avec Moïse. On a tous les deux un but.

- Lui il a rencontré Dieu, et toi tu rencontreras une femme déterminante.

- Il y a des soirs, quand je sors dans certaine fêtes, Dieu me suffirait.

- Tu trouveras une femme qui sera ta rédemption. Ton harmonie.

- Et quand est-ce qu'elle arrive ?

- Elle arrivera quand tu t'y attendras le moins.

- Super réplique à la con !

- Ok...Elle arrivera très bientôt.

- Ah oui, c'est beaucoup mieux comme réplique ! Et...Si elle existe... Je veux dire...Qu'est-ce qu'elle fout ?

- Ô elle est quelque part. Elle se prépare. Tu sais les filles ça met toujours un temps fou à se préparer. Ca arrive toujours en retard, c'est bien connu. La tienne, elle est dans le coin c'est sûr, c'est une européenne, tiens d'ailleurs je te vois bien avec une étrangère...

- Ô il n'est pas nécessaire qu'il y ait la barrière de la langue pour que j'aie parfois l'impression de ne rien comprendre ! Et puis, au degré d'affection que nous avons l'un pour l'autre, mon vieux, je pensais que tu me souhaiterais une brésilienne...C'est l'année du Brésil quand même.

- Mais non toi tu aimes les tiges là, les cheveux longs les yeux un peu gonflés, qui bouffent un yaourt par semaine elles sont contentes..!

- J'aime beaucoup les fleurs. Tiens j'ai acheté une très belle variété d'orchidée pour la maison, avec des fleurs roses, mauves et blanches très belles. Je crois d'ailleurs qu'il faudrait offrir des fleurs compliquées ou même toutes simples aux filles avec lesquelles on sort, je veux dire pour voir combien de temps la fleur supporte d'être chez la fille sans dépérir, comme un satellite espion tu vois. Et puis aussi parce que tu ne peux pas demander à une fille qui ne sait pas s'occuper des fleurs, de s'occuper de ton coeur. Ce n'est pas possible.

- Sur ton cd qui arrive en retard, au lieu de mettre un sticker : en concert au Réservoir, parce que ça va pas servir à grand chose vu que tu seras déjà en concert au moment de la sortie du disque, t'as qu'à demander à ta production de faire un sticker qui dirait : le chanteur est disponible.

- Hum. C'est une idée.

- Ca en jetterait ! Ce serait super !

- Oui ou alors les stickers seraient un espace de liberté, on pourrait y mettre plein de mots, des déclarations d'amour, ou si je me retrouve dans un présentoir à côté de quelqu'un dont j'aime bien le travail, ou d'une jolie fille, ou des deux à la fois comme Zazie - sauf qu' ils vont me ranger dans les A alors je suis un peu loin de Zazie, mais bref imaginons, je pourrais mettre sur le sticker un mot qui dirait : hé bien prenez aussi le disque d'a côté.

- Un sticker avec simplement : le chanteur est disponible, c'est quand même plus simple !

- Au contraire mon vieux, si c'était simple, le chanteur ne serait plus disponible. Réfléchis quand tu me parles.

- Vous avez commencé un peu la promo ?

- Cette semaine qui arrive. Tout le monde va s'activer à partir de cette semaine j'espère. J'ai juste commencé quelques interviews. J'essaye toujours de faire ça bien, quand on m'en donne la place, de raconter des choses et puis qu'il y ait de bonnes vannes, des bons mots. Tiens hier il y a un journaliste qui me parle de La prémonition, et qui me confie qu'il trouve cette chanson très dure, implacable, avec beaucoup de caractère et aussi d'une certaine manière très christique, comme si le Christ avait eu l'opportunité de reprocher à Saint Pierre de l'avoir renié trois fois. Enfin, bon, même s'il en avait eu l'opportunité, je pense qu'il ne lui aurait rien reproché du tout, sinon ça n'aurait pas été le Christ tu comprends. Donc il me dit ça, dans cette chanson c'est comme si le Christ reprochait à Pierre de l'avoir renié trois fois. Et moi je lui réponds : Oui, sauf que là c'est Pierrette et une fois a suffi."

 

21.08.05

 

Mes parents au grand complet.

 

Le dimanche je déjeunais avec mes parents dans le bas de la rue Mouffetard. J'habitais le quartier et ils venaient me voir tous les dimanches midis. Ma mère m'apportait des tas de trucs toujours, et ça plaisait beaucoup à mon papa que nous allions tous les trois déjeuner dans ce bistrot qui fait l'angle de la rue de l'Arbalète et de la rue Mouffetard, à l'époque où il était encore tenu par un couple de petits auvergnats qui faisaient une cuisine familiale, et le pain maison, délicieux, dans un four à pains. Café qui était la semaine mon quartier général, en retrait de l'agitation de Censier, quand j'allais écrire, je veux dire noircir des carnets, où épuiser l'après-midi en discussions sur le cinéma avec Zeynep, Jean-Luc, et aussi Evelyne, Anas, Marguerite (pas Duras pour une fois ça nous change). Après déjeuner, le dimanche, le rituel était immuable, mes parents m'emmenaient en voiture jusqu'au Quai des Grands Augustins, mon papa se garait tranquillement, et avec ma maman nous remontions la rue jusqu'à la boutique Mariages Frères où le gérant de l'époque nous connaissait bien, c'était un grand type sympathique qui nous racontait ses voyages dans les plantations de thé, nous offrait toujours des échantillons de grands crûs, même si je commençais une passion monomaniaque et intransigeante - comme un prochain amour - pour le Pu-Erh, jamais abandonnée depuis. Ensuite je quittai mes parents qui reprenaient les quais vers la banlieue ouest et je rentrais seul, selon des itinéraires qui changeaient avec l'humeur, le soleil ou le froid, et je m'arrêtais toujours à la librairie à mi-chemin de la rue Mouffetard, où j'achetais un ou deux livres, petit luxe du dimanche : le livre de Bobin sur Artaud, le tome IV du Journal de Charles Juliet, L'homme sans qualités de Robert Musil, Des aveugles d'Hervé Guibert, et aussi, qui provient de là-bas, mon premier exemplaire du Journal de Jean-René Huguenin. Ce rituel a duré tout le temps que je vécus dans le quartier de la rue Mouffetard. Ensuite il m'a fallu en créer d'autres. Il a bien fallu occuper d'autres dimanches par de nouveaux rites. Et les anciens démantelés par nos habitudes qui se délitent et se recomposent ailleurs. On peut retrouver aujourd'hui les passages vitrifiés du dimanche après-midi, la rue Rollin vide, et les Arènes de Lutèce occupées par les combats de gladiateurs des moineaux pour une miette de quelque chose ; on peut retrouver de ce temps-là mes amours traînantes qui étaient moins terribles que celles que je vivrais par la suite, bien que je les eusse vécues je crois également sous le sceau de l'intensité ; mais ce rite du dimanche avec mes parents au grand complet, ça ne reviendra pas ; il y aura beau avoir d'autres habitudes, j'aurais beau créer et définir d'autres dimanches, ceux-là ne reviendront plus. Rien ne sera retrouvé mais rien ne sera enseveli.  

 

22.08.05

 

Poème de la jeune fille aux lèvres seules qui piaffait dans mon rêve de cette nuit.

 

L'esprit ça ne suffit pas.

La beauté ça sert à quoi ?

Le soleil veut s'endormir

Avec toi.

 

Le courage me manque parfois

Les gens ne le savent pas

Le soleil veut s'endormir.

Dans tes bras.

 

La force ne me convainc pas

La beauté ne me protège pas.

Le désir est une pluie qui tombe

Sur toi.

 

Le plaisir est un mégot froid

Qu'un souvenir ravive quelques fois.

Il n'y a que le coeur n'est-ce pas ?

Il n'y a que le coeur n'est-ce pas ?

 

27.08.05

 

Eschyle, et Schiele.

 

 

 

Il y a chez Eschyle une très belle réplique qui ravive et éclaire toujours pour moi, quand je la retrouve, le souvenir de l'oeuvre picturale d'Egon Schiele. C'est dans le Prométhée enchaîné (au désir ?). Voici ce que dit le Coryphée :

- Et maintenant le feu flamboyant est aux mains d'êtres éphémères."

En une phrase le Coryphée jette un regard définitif sur l'état du monde tel qu'il sera désormais. Le désir et sa dé-mission. Sa puissance et sa vanité.

L'aigle qui dévore le foie sans fin de Prométhée nourrit les visions de Francis Bacon et tourmente ma représentation des corps d'Egon Schiele. "Il enfouira ton corps qui restera enserré dans les bras du rocher, et une longue durée de jours s'écoulera avant que tu reparaisses à la lumière. Mais alors le chien ailé de Zeus, l'aigle sanglant, déchirera voracement de vastes lambeaux de ton corps, convive qui, sans être invité, viendra se repaître tout le long du jour du noir régal de ton foie". (Eschyle, Prométhée enchaîné)

Je trouve toujours de vives correspondances entre les gens que j'aime et je dirais que je n'aime jamais quelqu'un de manière innocente, il fait appel en moi à un tissu sensible de résonances, de répercussions, un terrible voyage en-dedans. Il y a beaucoup de points communs entre Schiele et Bacon même si ce dernier à ma connaissance ne s'est jamais exprimé sur le peintre autrichien. En dehors de l'ombre planante d'Eschyle sur leurs figures, leur travail à tous deux revendique un narcissisme puissant que Bacon cependant dilue dans l'histoire de la peinture. Et tous deux ont à trouver une solution personnelle et un génie mordant de transgression pour s'affranchir d'un maître obsédant et inouï, qui les précède de peu et, dans leurs esprits, les dépasse de beaucoup : Klimt pour Schiele, Picasso pour Bacon.

Si frappe et persiste une impression de violence avec Schiele - et même si dans les dernières oeuvres la douceur prend souvent une longueur d'avance - c'est parce que ses figures traitent avec l'arrogance du désir - qui contient déjà, à l'état d'amorce ou de regard, son autre versant : la dépouille. Le feu flamboyant et L'être éphémère. Et cette violence semble d'autant plus implacable que dans la vie courante on préfère oublier la dépouille du désir. Le désir s'éteint, on passe son chemin. Rien ne reste en place, ou bien l'on ferme les yeux. Oui, voilà ce qu'est la vie : on passe son chemin devant la dépouille du désir.

Egon Schiele c'est le temps qui nous est compté qui se dresse derrière l'amour, c'est la rupture à l'état d'enlacement, La face d'homme inachevée toujours et sans trêve, pétrie par la douleur de vivre comme l'écrit si bien Roger Gilbert-Lecomte dans Sacre et massacre de l'amour  ; Egon Schiele c'est l'innocence à l'état de civière, l'imprudence élevée au rang d'oeuvre d'art, c'est de la peinture d'église pour les dieux de l'Olympe, et de la peinture d'orties aussi ; c'est le cycle thébain de l'éternelle première nuit, le fléau dans son propre miroir, l'instant photographique du désir ; Egon Schiele ce sont les croquis d'aveux de Stavroguine, la tendresse à l'état de couteau, les genoux de Lysa Aëngel, et, dans un monde qui recycle ses guerres, la dernière demeure du bonheur.

 

30.08.05

 

Olivier a donné en avant-première une copie de l'album à Philippe Besson, et Philippe a écrit quelques lignes à l'acuité vive et mordante, d'une grande sensibilité sur ce qu'il devine à l'écoute de mon travail ; ce qui m'a surpris et touché.

Si tout va bien, nous devrions recevoir l'album dans le courant de la semaine prochaine, il sera ensuite envoyé aux Journalistes, avant qu'il ne sorte en magasins le 10 octobre.

Ce soir, sur l'initiative d'Olivier, dîner qui se poursuit tard dans la nuit avec l'équipe du clip que nous tournons d'ici quelques jours. Je suis très confiant de la manière dont en parle Frédéric (Taddéi), sa vision de la chanson. Marie (Denarnaud) me raconte Dustin Hoffman et Laurence Olivier sur le tournage de Marathon Man, Dustin Hoffman qui fait huit fois le tour du pâté de maisons pour se mettre en condition et Laurence Olivier qui se contente de lire Le times. J'écoute Marie avec attention. Elle a un naturel et une profondeur, un humour, une intelligence et une sincérité qui se succèdent à la vitesse de l'éclair sans jamais se contrarier. Je parle un peu de Comme elle se donne mais laisse faire Frédéric parce que finalement pour le clip, pour l'image, sa perception des choses est plus pertinente que la mienne. Je dirais juste que, pour moi, mais j'y reviendrais certainement en détail quant il s'agira de parler de la chanson uniquement, ce n'est pas tant l'histoire d'une fille qui a envie de faire l'amour à une autre, que le désir irrésistible qui retourne le ventre de voir comment l'autre se donne, comment elle est, qui elle devient, et où elle va, quand elle se donne. Voir si ce n'est pas trop brutal à la limite, dangereux, beau ou inconsolable. C'est la connaissance et l'accompagnement ultime du corps de l'autre dans le climax des sens, dans l'intimité absolue, dans l'abandon.

On pourrait bien sûr schématiser la chanson, en réduire le propos, mais ce n'est pas juste un fantasme de garçons. C'est au contraire pour moi une chanson très féministe. Et l'une des deux filles veut garder l'autre dans son désir puis la jouissance le plus longtemps possible, explorer le basculement, ce que Frédéric dit très bien quand il parle de "Voir où ça commence", permettre à l'autre de s'abandonner le plus loin possible sous sa coupe, dans les limites protectrices d'un regard, et que cela dure le plus longtemps possible, je veux dire, bien après la fin de la chanson (d'où l'invention, sans doute, de la fonction repeat). C'est la personne qui désire, qui dit à l'autre personne : La vie est aussi courte qu'une partie de baise pour les êtres éphémères, garde-moi dans un état de jouissance, ne relâche pas ton étreinte, garde-moi, aime-moi toujours, écris tous les jours, la vie est si courte, tiens-moi près. Même la nuit est lâche. On ne peut compter que sur notre propre durée, alors invente la suite qui nous surprend et garde-moi toujours encore plus près.  

 

31.08.05

 

L'année du Brésil (3) 

 

- Jérôme, je cherchais absolument à te joindre, parce que je me suis inscrit sur une sorte de Meetic brésilien et je ne m'en sors pas du tout. Là, je remplis ma fiche. Pour les critères. Je n'ai pas de goût particulier, mais je veux juste éviter les filles névrosées. Alors j'ai mis que je suis parisien et : I just want to avoid nevrotic girls. En anglais, parce qu'on ne sait jamais, s'il y a des brésiliennes partout dans le monde et en exil à Paris, ce sera plus simple. Maintenant il faut que je les informe sur mes préférences, mes passions. Je mets quoi ?

- Mets que tu es sportif, mon petit.

- Hé ho c'est le continent américain ! C'est pas comme à Paris ! A Paris, il suffit de faire le tour du parc Monceau pour raconter que t'es sportif ! Tandis que là-bas, si je mets ça sur ma fiche elles vont croire que je m'appelle Bill, que je soulève de la fonte tous les jours et que je mange du steak de requin !

- Mais on t'appelle Bill mon vieux, tu ne le sais pas mais entre nous on t'appelle Bill...

- Je vais inscrire que j'aime les arts, voilà je mets : I like arts.

- Au pluriel c'est bien parce qu'au singulier tu vas te taper toutes les fans de Garfunkel ! 

- Je mets que j'aime la vie parisienne, parisian life, long walk along the Seine. Et je vais mettre que je suis open. Tiens je vais mettre : If you leave outside France, I will be very pleased to invite you in Paris.

- Ouvre une auberge. Tu devrais plutôt inscrire : Would you like a french toast sur la french coast ? C'est plus classe : Would you like a french toast sur la french coast ?

- Bon c'est très angoissant ces remplissages de soi...

- A qui le dis-tu, dis-je.

- Je crois que je vais essayer de trouver des brésiliennes de Paris... 

- Oui mais dans l'idéal, tu es attiré par les brésiliennes du Brésil quand même ?

- Je suis attiré par le sexe qu'elles promettent. Tiens d'ailleurs j'ai acheté La promesse de l'aube sur tes conseils.

- Quel rapport avec les brésiliennes mon vieux ? C'est le mot promesse ? Je suis soufflé par ton agilité d'esprit, tu as un de ces dons d'association assez phénoménal. Dis-moi, toi qui aimes les grandes questions, est-ce que tu pourrais faire l'amour avec une fille qui porte une eau de toilette pour homme ?

- Tu as eu des propositions ? Voyons voir...Oui si c'est du Bulgari ou du Calvin Klein.

- Et par exemple, une fille qui porte le même parfum que toi ? Ce n'est pas très bon parce que tu as l'impression de coucher avec toi-même, alors tu connais tous les trucs d'avance, n'est-ce pas ?

- Je vais te dire Jérôme, la femme de ta vie elle portera du First de Van Cleef and Arpels.

- Du first de Van Cleef and Arpels, et comment tu sais ça  ?

- C'est comme ça. J'ai une vision.

- Le parfum c'est olfactif mon vieux. Comment peux-tu en avoir une vision ?

- Mais parce que c'est la classe Van Cleef and Arpels, c'est le premier parfum moderne. Celui qui a libéré la femme ! Et puis elle sentira propre !

- Elle sentira propre ? Et pourquoi pas de l'eau de Javel pendant que tu y es ? Mais tu as raison, avec toutes les choses dégoûtantes que nous ferons ensemble elle et moi, elle sentira propre.

- Ou alors je te verrais bien avec une new-yorkaise qui porterait du Carolina Herrera. De toute façon en France, je vais te dire, les françaises elles sont trop nazes, elles portent du Anaïs Anaïs elles sont contentes !

- Dis-moi ce que tu en penses : je suis en train d'abandonner Egoïste de Chanel...Pas le platinum...Le platinum c'est dégueulasse, non le véritable Egoïste, pour L'instant de Guerlain. Tu en penses quoi ?

-  La classe ! ça veut dire que tu deviens plus homme, moins adolescent.

- Oui, je quitte l'âge de l'Egoïste. Il faut toujours quitter l'égoïste. Et Fernanda Tavares tu en penses quoi ?

- Je préfère l'autre brésilienne, Gisèle Bundchen.

- Tu as toujours aimé les petits bunden. Alors voilà, je commence à porter L'instant de Guerlain. J'ai essayé Habit rouge mais c'est trop violent à mon goût, trop soyeux.

- Ah mais c'est génial Habit rouge ! Je l'ai porté !

- Si c'est si génial que ça, pourquoi l'as-tu abandonné ? C'est le renoncement, l'abandon progressif : 

"Plein du seul vide

Ancré ferme dans le silence

La multiplicité des êtres surgit

Tandis que je contemple leurs mutations" ? Et puis L'instant de Guerlain ça a un côté Gaston Bachelard : L'intuition de l'instant. Mais ça, ça te dépasse mon vieux ? Il y a au moins deux choses qui te dépassent : Gaston Bachelard et les femmes d'un mètre quatre-vingt.  

- "La multiplicité des êtres surgit, tandis que je contemple leurs mutations"...Jérôme, il faut que tu arrêtes un peu avec ces histoires de Tao Te King.

- En fait, tu sais, je croyais que je ne partais pas en vacances parce que je n'ai ni femme ni enfant. Mais en vérité ce n'est pas la raison. La vraie raison c'est que je ne pars pas en vacances parce que j'ai peur des péages. J'ai peur qu'il y ait une fille au premier péage qui m'arrête, une garde frontière, qui me demande d'écrire mon ultime écrit, mon Tao Te King. 

- Dis-donc, ça ne s'arrange pas en ce moment ?

- En fait j'étais avec Stéphane cette aprème, on a déjeuné rue de Seine avec Juliette, et pris un café avec Katia ensuite, à deux pas, et Stéphane m'a réellement déprimé. Je veux dire il me parle d'une fille et il me dit que c'est la plus belle fille qu'il a vue sur la terre, depuis le temps qu'il y est quoi, tu comprends : la plus belle fille qu'il ait vue sur cette terre. Bien mieux que X dont je suis fou ou que Y que je ne connais pas encore. Et il se trouve que cette fille elle était dingue de moi, elle s'était amourachée de moi, de manière maladive quasiment, voilà tu connais ça comme moi, à s'en rendre malade vainement, et Stéphane met le doigt là-dessus, il me dit : Tu n'en as pas voulu, tu es l'homme sur cette terre qui a refusé la beauté !

- Mais souvent tu refuses...

- Mais parce que la beauté ce n'est pas complet. Ca ne veut rien dire, ça n'a pas de sens commun. Ce qui compte c'est le mouvement. Le mouvement que ça produit en nous. Alors je dis à Stéphane...

- Qu'est-ce que tu dis à Stéphane ?

- Je lui dis : voilà, les cartes sont mal distribuées. Je lui dis comme je le pense, les cartes elles sont mal distribuées. Et Stéphane me répond : Heureusement qu'elles sont mal distribuées, sinon ce serait terrible, on deviendrait des reproducteurs ! Qu'elles soient mal distribuées, c'est ce qui nous fait grandir, travailler, écrire de belles choses...

- Et toi tu n'es pas d'accord, n'est-ce pas ? 

- Je ne suis pas trop d'accord. Je crois que je ne suis pas trop d'accord. Et après il y avait cette femme dans le métro, au métro Mirabeau, très séduisante et qui lisait Kundera, La vie est ailleurs...

- Alors qu'elle aurait très bien pu lire : La fiscalité s'intéresse à vous, intéressez-vous à la fiscalité...

- Elle me regardait écrire sur mon carnet, en attendant la rame de métro je faisais les cent pas et j'écrivais frénétiquement sur mon carnet. Cela semblait l'intéresser vraiment, l'émouvoir, la captiver...

- Et qu'est-ce que tu écrivais sur ton carnet ? 

- Ce qu'on se dit maintenant, j'écrivais précisément notre dialogue, là, ce qu'on se dit, ce qu'on peut lire maintenant. Et elle semblait vraiment fascinée par ça. Comme de mon côté je pouvais l'être par ce qui émanait d'elle, sa nuque, ses jambes dépliées sous le tissu de sa robe, et, comment dire, par la survivance dans sa façon de se tenir de la jeune femme qu'elle avait été, qu'elle était sur le bord de n'être plus, qui subsistait toujours en elle et parfois à l'état de réclamation. Fascinés de la même manière. Et Stéphane aussi dans l'après-midi m'a dit quelque chose de pire, que j'ai trouvé pire que cette histoire de refuser la beauté quand elle se présente. Il m'a parlé de la grâce, de l'aisance. Il me demande avec inquiétude pourquoi la grâce et la simplicité par lesquelles parfois, dans l'existence, les choses se réalisent ou se combinent pour le travail, se mettent en mouvement en un déclic pour trouver une idée, ou bien la façon toute naturelle avec laquelle on se lie d'amitié avec de nouvelles personnes, pourquoi tant d'évidence marche si peu, de manière si faiblarde en taux de réussite dans l'amour ? Pourquoi toujours la souffrance ? Le délai ? Pourquoi ce qui parait simple et évident dans tout le reste, ne l'est pas dans les rapports amoureux ?

- Et qu'est-ce que tu as répondu ? Qu'est-ce que tu as répondu à ça ?

- Le Brésil mon vieux, le Brésil."