14.04.05

 

J'ai traversé la ville avec une épée sur la tête. Dans la salle du Rouquet il y avait cette femme très belle, Nathalie, qui voulait s'asseoir sur la banquette pour fuir de se voir dans le miroir. La pluie nous surprenait, nous avons fait les idiots dans les librairies du Boulevard Saint-Germain avec les couvertures des livres. Mais les couvertures des livres ne protègent pas du froid. Sinon je serais publié, j'espère ou je veux dire, si c'était le critère.

Je crois qu'à partir d'un certain moment la beauté, l'émotion, tout ce qui frappe et qui emporte agit par recoupements. Nous avons eu le temps d'éprouver nos préférences, des plis se sont faits, l'apprentissage du coeur a gardé ses gifles comme un fossile de corail est poli par des vagues successives. Beauté des recoupements. Etre ému c'est se battre contre l'ignorance. Etre troublé ne se fait pas sans vagues.

Dans un Café un couple prend place, le type déplie son journal et la fille se penche vers lui et dit : "On lit le journal ensemble ? Comme ça, ça fera au moins une chose qu'on fera ensemble !" Je tombe sur X boulevard Raspail, elle me parle d'une soirée il y a très longtemps, il y avait eu dans le coma fréquent des samedi soir une précipitation de l'un vers l'autre, un baiser comme un risque, et puis plus rien. Elle rit de ce qu'elle appelle une petite faim. Oui lui dis-je, ce n'est pas parce qu'on cueille le beau fruit sur la branche que l'on va ensuite jusqu'à manger l'arbre.

26.04.05

Stéphane parle d'un film pornographique très célèbre : Deep throat. Et comme je suis dans mon histoire de Thèbes, je comprends Oedipe Throat et, de fait, adopte instantanément un air intrigué ce qui fait beaucoup rire Stéphane, après il n'arrête pas de dire qu'il me voit bien aller demander à des filles : Would you want to practice Oedipe Throat ?

Il y a dans un coin de l'immeuble, après deux coups de sonnettes aigues, trois filles qui se tiennent ensemble et pouffent de rire dès qu'un individu de genre masculin fait irruption dans le salon, elles me font penser aux frites des publicités pour l'huile Végétaline qui étaient diffusées dans les années 80 et qui avaient quelque chose des baigneuses des musicals américains (des années 40). Je crois entendre parler d'une fille qui a une dimension mythique ; tout de suite cela m'interpelle, mais une fois encore j'ai mal compris, il s'agit d'une dimension Meetic, une fille qui fait des rencontres par internet ; et la grande discussion tourne autour de "C'est incroyable le nombre de gens bien - il faut comprendre : pas moches - qu'il y a sur Meetic". David parle d'une fille qui a une "sexualité équilibrée" ce qu'il énonce par : "Elle aime se faire baiser mais ce n'est pas une pute".

Je n'aime pas beaucoup être adulte. On se croit le droit de manger trop de bouches.

Yann me serre un verre de vin, me parle d'une petite brune, pièce rapportée d'Amanda, et il n'a pas d'idées valables comment l'aborder. Comme pour d'autres, sa peur panique de la rencontre s'explique surtout par son embarras à rompre.

- Ma soeur m'inquiète, me dit Yann après que je me sois enquis de sa santé, elle est toute maigre. Les enfants, le stress, son type qui l'engueule...Il la sollicite pour tout, C'est toi ou c'est moi qui a les clés de l'appart ? Est-ce que tu m'as vu fermer la lumière dans la chambre des enfants etc. etc. Il l'énerve tout le temps. Elle est toute maigre. Elle ressemble à Dorothée.

- Dorothée ? Pour les enfants c'est bien...", dis-je avec pragmatisme.  

Camille m'apprend qu'à Londres elle s'est mise à la recherche de cette fille dont je lui avais parlé, la fille qui pendant l'amour a un grain de beauté qui se déplace, d'un point sensible à l'autre, et qui oblige les mains de son partenaire à une course poursuite fatale façon Steve Mc Queen, d'un creux à un pli jusqu'aux tournants du plaisir.

- C'est une légende n'est-ce pas ? me harcèle Camille tapant de ses poings fragiles contre mon dos. Avoue que c'est une légende que tu as inventé de toutes pièces ? Oui, réponds-je, c'est la légende de la fille au grain de beauté volant !"

En parlant de Londres il y a en ce moment une rétrospective Lee Miller à la National Portrait Gallery ; l'autre nuit au cours d'un rêve assez alambiqué, je me retrouvais à prendre le thé avec une vieille fille, qui s'avérait être une parente de Lee Miller, et entre deux petites lapées d'un breuvage sombre et brûlant elle me disait : "Vous savez, avec vous, elle serait restée !"

Il y a une fille d'origine américaine, très corpulente et aux cheveux blonds retenus en une natte, qui s'immisce très spontanément dans les conversations, qui passe d'un petit groupe à l'autre, sauf que pendant les présentations d'usage, quand c'est vient son tour de blablater sur ce qu'elle fait dans la vie et qu'elle annonce : expert-comptable, à chaque fois elle fait le vide autour d'elle. Je retiens le truc.

Une rousse baudelairienne - cheveux courts cependant, se déchaîne comme une diablesse aux premiers accords du tube de Franz Ferdinand. Méfies-toi des apparences, me prévient Yann, je suis sorti avec elle il y a six mois, elle trompe sur la marchandise, elle n'est absolument pas sensuelle : quand je sortais avec elle, je l'appelais la ligne 10 tellement elle était lente à venir."

- Et puis, poursuit Yann, je croyais que tu n'avais pas de goût particulier pour les filles aux cheveux courts...

- Si, quand j'ai l'espoir qu'ils repoussent, réponds-je. Si on ne te donne pas l'espoir de quelque chose, c'est foutu. Il faut toujours créer de l'espoir chez quelqu'un que tu aimes. Sinon tu vas chercher de l'espoir ailleurs. Tu deviens infidèle ou mélancolique. Et des deux je ne sais vraiment pas ce qui est le pire à faire vivre."

 

30.04.05

 

Le Caravage dit que regarder la peinture devrait nous mettre en face de la Méduse, j'imagine alors un espace ténu mais protégé, pour chaque tableau, qu'il devienne à la fois mortel de poursuivre sa lecture et doublement mortel de s'en détacher.

C'est moi qui prolonge parce que doublement mortel je ne sais pas bien ce que ça veut dire, et si je fais rarement le pari de ne pas réfléchir en amont de ce qui me vient, j'en prends parfois le risque. 

Je suis dans l'émotion qui s'étire, se corrode et finira par s'évanouir - exactement comme un parfum, de cette femme croisée dans les coursives d'un supermarché aujourd'hui, le supermarché ATAC dans le centre commercial Parly 2. Il est un peu plus de treize heures, la chaleur soudaine de la journée commence à s'étendre, un brin orageuse, et les allées du supermarché offrent une fraîcheur un peu agressive, factice. Elle m'apparait seule d'abord, d'un trait dans une robe légère de saison ceinturée à la taille, visage fin et altier, cheveux très noirs, une frange volante, allure mutine et quasi-victorieuse - à laquelle j'apporte comme sur un plateau, d'un regard chaviré et statique - extatique - le triomphe. 

Elle furète dans les rayons, souple et faussement hésitante - et puis après, qu'est-ce que ça peut faire d'hésiter au supermarché ? -  elle est bientôt rejointe par son type (qui pousse le caddie) : il a des cheveux gominés, un style bon chic bon genre décontracté, publicité parfaite pour des cours de tennis au Chesnay. Quand il commande du fromage à la coupe, ou un poulet rôti va savoir, et qu'il palabre avec l'employé du centre commercial elle s'immisce derrière lui et tend son cou pour placer, dans un geste gracieux et parfait, son menton là sur son épaule - comme un oiseau trouve la branche appropriée après un vol zigzaguant plein de piqués primitifs et d'ébauches célestes.

Je la regarde parfois s'affranchir de son type, s'engouffrer seule dans un rayon, ouvrir un nouvel espace labyrinthique avec mon regard éperdu, ou mon refus d'y revenir qui est une forme de l'aveu des canailles amoureuses, et puis se donner des airs graves devant des rangées de conserves, quand, dans une travée adjacente, voilà que je me surprends à la détailler de pied en cap au travers de plusieurs pots de cornichons et tubes de moutarde commodément répartis.

De profil elle se tient le buste légèrement bombé comme chez certaines figures de Botticelli.

Il y a des épisodes comiques, plusieurs caddies laissés en double file pendant que leurs locataires vont et viennent d'un rayon à l'autre et que je prends successivement pour le nôtre, au grand étonnement de ma mère qui me voit la rejoindre toutes les trois minutes avec un chariot rempli de victuailles qu'elle n'a pas choisie, et se demande - sans le formuler - ce qui peut bien m'arriver, moi qui suis, en toute chose, si peu distrait.

Ensuite quand ma mère me demande d'aller chercher des yaourt Danette (avec des petits copeaux de chocolat), après avoir de nouveau croisé en chemin la silhouette rocailleuse et émouvante de cette femme fleuve - dont le cou laiteux comme le sombre des cheveux démoniaque porte à m'exclure du temps - c'est douloureusement que j'attrape les Danette dans leur compartiment ; et franchement, attraper douloureusement des Danette, est-ce pensable ? Qu'est-ce que ça veut dire ?

Ce que Dante ressent pour Béatrice, mais dans l'enfer d'un supermarché le samedi.

Son type a l'air de s'intéresser - avec un soin particulier - à ce qui pourra bien remplir son caddie ; ce qui me surprend franchement ; quand on est aimé (animé) par une femme pareil, qu'est-ce que ça peut bien foutre de savoir ce qu'on va manger le soir ? C'est la crudité de l'amour : à partir du moment où on commence à retrouver le goût du ventre, c'est cuit. (je fais des mots).

Il y a dans ses déplacements, je veux dire dans la façon dont cette femme me bouleverse immédiatement, dans ses déplacements qui laissent entrevoir des mouvements familiers, et des oublis familiers aussi bien, l'abandon, la gestuelle, de son corps, ainsi que les points qui me donnent à m'y projeter, à rêver d'une vie qui me laisse en attente, le souffle court, le coeur redéployé, un genre d'émotion semblable à celui que l'on peut ressentir devant une oeuvre peinte. Une alchimie immédiate, un appel et pourtant irréalisable. Il devient inutile de chercher à regarder ailleurs, et blessant de poursuivre.

C'est l'instant éperdu, et dans chaque regard conquis, les repentirs d'un vertige.

 

 

05.05.05 

 

Il y a quelques mois j'ai acheté une peluche pour l'enfant de Marion et David (P) qui venait de naître, vers le mois de novembre, dans ce magasin du Passage de l'Ancienne Comédie, là où sous prétexte de vitrine ils avaient pris coutume de pendre les peluches turbulentes par les oreilles (avec Stéphane Million j'avais fomenté le projet de venir les libérer une nuit) Je n'ai pas eu le loisir d'aller visiter Marion depuis novembre, toujours des choses qui m'occupent, les avaries du hasard qui me sollicitent, l'appel du travail, de la solitude, et parfois des passions secrètes, et puis je me disais que j'avais du temps, de la marge pour que l'enfant arrive au plein âge de la peluche si je puis dire.

Je passe quasiment tous les jours devant le magasin en question. La semaine dernière je tombe sur Marion dans un Café d'Auteuil, vite je cours jusqu'à la maison chercher la peluche empaquetée depuis novembre et lui remets. Le lendemain, traversant Odéon et empruntant à mon habitude le passage de l'Ancienne Comédie voici que je remarque avec stupéfaction que le magasin n'existe plus - remplacé au pied levé par une boutique de bibelots, mappemondes et ballons dirigeables miniatures, en cours d'aménagement.

Comme si le magasin de jouets était resté en suspens jusqu'à ce que je remette la peluche à son destinataire, comme si l'intention ayant trouvé son moment les choses pouvaient enfin se résoudre à se résoudre.  

 

Clémentine a une gamme de gestes et d'attitudes qui me rappellent les boîtes de peinture des cours d'arts plastiques.

 

Après-midi à Saint-Ouen où nous jouons deux titres en live pour l'émission de télé Studio 5. Equipe jeune, attentionnée et chaleureuse. Je suis très heureux du son de la batterie et de la basse que nous écoutons à l'étage dans la cabine de régie. Les machinistes et les cadreurs se démènent comme de joyeux drilles sur le rail de travelling pendant Comme elle se donne. Bien que tout soit fait pour nous mettre à l'aise, il est assez difficile de se laisser porter par les chansons sur un plateau de télé, mon soucis principal est de ne pas me tromper dans le texte, je me focalise là-dessus, et pour Frédéric avec lequel j'en discute par la suite c'est la même chose, tout son être concentré sur son jeu pour ne pas faire de fausses notes sur le jeune homme changé en arbre. Dans mon interprétation je suis toujours en avance d'une ligne, pendant que la chanson se déroule, je me surprends à énoncer dans ma tête la phrase d'après.

La peur de se tromper dans le texte est aussi liée chez moi à la peur de ne pas déranger : de ne pas soumettre et mon groupe et l'équipe de tournage à une faute trop lourde qui obligerait à tout recommencer.  

 

06.05.05

  

D'une même situation vécue par plusieurs, nous emportons chacun et gardons surtout ce qui nous met en colère contre nous-mêmes.

 

12.05.05

 

La tirelire à je t'aime / Les amours souterrains.

 

A maints égards je suis resté cet enfant sage, posé, ardent et ténébreux, qui attendait le passage d'une petite voisine tout un après-midi, simplement son passage d'un point à l'autre d'une rue, derrière une fenêtre voilée.

Etre le compagnon des carreaux, des vitres, des fenêtres apprend les limites, les distances, et l'on voit son coeur amer, timide et ridicule, buter comme une abeille, une mouche, obstinément contre la surface de la déclaration impossible, surface battue de larmes et dans le même mouvement qui est aussi un refuge ; et l'on découvre alors que les soupirs produisent de la buée sur laquelle on peut écrire - se projeter loin, plus loin que la durée du passage.

Enfant, l'amour n'est que le souhait vague d'un ailleurs où se déployer, et l'on veut quoi de l'autre ? Juste se mettre à côté, être invité à déjeuner chez ses parents et être autorisé à filer avec elle dans sa chambre dans cet instant de total désintérêt pour le monde des adultes qui se situe entre la fin du dessert et la prise du café.

Oui, on voulait juste se mettre à côté, manger à la table avec les parents, être l'invité d'une vie jugée parfaite, le préféré. Compagnon privilégié d'une innocence sourcilleuse, et les baisers chastes derrière les coins de haie, dans les épis de forêt au bord des résidences, les vacarmes des cabanes, et la tirelire à je t'aime ouverte comme le passage d'une libellule au dessus d'une mare.

Ensuite viennent les préoccupations sombres, la faim terrible du corps de l'autre, la dépendance d'être seuls au monde, l'agitation en soi qui dépasse en intensité le tumulte de la ville, la carcasse brinquebalante des trains de banlieue, et je t'aimerais pour l'éternité dans l'obsession de poser la tête quelque part, de se chauffer les mains, l'obsession de mettre son sexe qui tenaille les garçons, vous le savez bien.

Jouer, ce que j'en dit, c'est avoir le goût des secrets ; les enfants aiment les passages, les raccourcis, les souterrains, les tentes d'indiens, les amours impossibles, tout ce qui ouvre un nouveau territoire.

Et cette survivance étoilée de l'enfance en chacun de nous prend la forme d'un amour secret, espéré, une conquête à mettre ou pas au goût du jour, un amour souterrain, un chagrin de possibles. Qui que nous soyons, ou que la vie nous ait au présent embarqué, nous tenons au creux de nous un amour souterrain, quelqu'un d'entrevu, d'espéré, d'attendu comme d'inattendu, si les souterrains permettent d'aller plus rapidement d'un lieu à l'autre, en l'occurrence ici, de soi-même à soi-même.

  

13.05.05

 

Aimer : laisser le "i" de intrus miroiter dans l'amer.

 

15.05.05

 

Il n'y a que pour Jacques Brel probablement que la Belgique est un plat pays ; pour moi c'est un pays d'accidents, de collines et de sous-bois, de soubresauts et de bosquets, d'avenues ouvertes sur l'après-midi et de ruisseaux serpentins, de grandes places et de routes sinueuses, anciennes et blessées, de balançoires tantôt le ciel et d'efforts maladroits de modernité, d'églises brunâtres et du rouge et or festoyant du restaurant chinois de la route de Jubise, d'arbres isolés et de chevaux blancs cassés, de fenêtres qui sont plutôt des vitrines et des maisons de brique alignées comme des bouleaux ou séparées d'un court jardin que prolonge l'immensité d'un champ avec, au loin, des vaches qui pulvérisent une forêt.

Ils ont détruit la laiterie, et le petit muret près de la ligne de chemin de fer déplacé pierre par pierre dans les terrains vagues du souvenir.

Et mon coeur me parle de quelqu'un qui m'aurait attendu - une année entière - ô les rires insalubres de s'être plu tout de suite, ô le poids délirant des tournants pris dans l'existence - mais quand j'arrive rien de perceptible ne bouge derrière les fenêtres du foyer d'animation.

 

16.05.05

 

Sensation de froid.

Les soirs où le monde a besoin d'être déserté.

Les tours qui donnent sur le périphérique.

Je ne sais pas grand chose, je sais juste qu'être amoureux nous enlève le goût de se détruire. Sciemment.

Il y a eu les nuits blanches de Fedor Dostoïevski. Puis il y a eu les nuits blanches de Luchino Visconti. En attendant les nôtres.

Le pain aux raisins et cannelle de chez Ladurée est exquis. C'est à ranger sur la liste des grands petits plaisirs. Elle rappelle qu'elle m'avait demandé de marquer quelque chose sur les pages d'un cahier de cours. Qu'elle a accroché plus tard dans sa chambre. Qu'elle l'avait oublié. Je veux dire qu'elle avait oublié qu'elle avait accroché ça dans sa chambre, et qu'un type tombant dessus avait voulu l'arracher. Elle lui avait dit d'accord. Pour l'arracher c'est d'accord mais qu'il n'en reste rien. Elle ne voulait plus que j'existe trop. D'accord.

Il y avait écrit : "La partie la plus tendre de moi est extérieure à moi." Le type avait eu raison de l'arracher. Il n'aurait pas pu faire mieux. Tout effort n'aurait été que commentaire. Ils avaient vécu heureux. Un temps. Et un autre type était arrivé. L'actuel.

Et s'il n'y avait qu'un seul souvenir, un souvenir qu'on ne pourra pas débattre, et jamais arracher peu importe celles et ceux qui viendront après nous, nous consoler du temps qui s'enfuit, et nous donner le goût du temps à meubler ? Hé bien je ne sais pas, la baise enamourée, la connivence parmi la foule, et puis c'était l'été, les soirées étaient douces et nous courrions éperdument après le dîner par les chemins, les allées, jusqu'à ce qui était devenu notre banc - puisque l'amour consiste à s'approprier les lieux de nos rencontres, de nos retrouvailles et de nos rendez-vous.  

Tandis que je termine ma phrase et écris le mot "rendez-vous", à l'instant, 23 heures et des poussières, coup de téléphone d'Olivier qui m'appelle de Cannes et me dit : 

- C'est chiant de laisser sa femme prendre le train. Je viens de la laisser, là, wagon 14. Je préfère prendre le train plutôt que de rester sur le quai. Elle est partie loin, dans le nord de l'Espagne, un voyage de sept heures et de quelques jours, et elle revient juste pour ton concert. C'est pas la classe ça ? Bon, je retourne sur la Croisette retrouver les autres. Tu entends la nuit, là, derrière, au téléphone. Tu sais, c'est quand même nul de laisser sa femme prendre un train.

- Oui, lui dis-je, je sais. C'est comme si la partie la plus tendre de toi était extérieure à toi.

- C'est exactement ça. Et puis j'ai l'impression que c'est la seule chose que je réussis en ce moment...

- Hé on va quand même faire un beau disque ensemble.

- Ah oui !

- Oui, c'est important, tu vas voir. On va faire un beau disque."