11.01.05

 

L'amour : expérience de l'inquiétude traversée d'accalmies merveilleuses.

 

14.01.05

 

Sandra se souvient :

- Un jour, tu avais vingt-deux ans quelque chose comme ça...

- Je n'ai jamais eu 22 ans, réponds-je, catégorique.

- Oui enfin vingt et un, ou vingt trois dans ces eaux-là, et je ne t'avais pas vu depuis plusieurs semaines peut-être, et j'étais à cette fête, là, avec Virginie, dans cette espèce de stade découvert et je t'ai vu traverser des petits groupes de gens qui

discutaient pour fondre directement sur moi et tu m'as dit dans un souffle : je voulais juste te dire que je suis content de te connaître.

- Oui certainement, c'était vrai, dis-je avec un sourire pensif.

- Tu n'étais même pas amoureux de moi...je veux dire tu n'as pas fait tout ce chemin, cette traversée pour me dire que tu étais amoureux de moi non...ou même que ta phrase dissimulât maladroitement le fait que tu étais amoureux de moi, non rien de ça, rien de ça par la suite, tu voulais juste me dire que tu étais content de me connaître !

- Et alors ?

- Mais Jérôme. C'est ahurissant comme attitude.

- Hé bien oui j'étais content de te connaître ! Et vois-tu, je trouve que les gens ne se disent pas assez souvent qu'ils sont contents de se connaître, dans la mesure où ils le sont bien entendu, parce que la vie passe si vite, personne ne fait d'effort pour se rendre compte de la rapidité à laquelle ça passe, et pendant ce temps on fréquente des gens, on vit des moments comme s'ils n'avaient pas cours, je veux dire comme s'ils n'avaient rien d'exceptionnel, et je ne te parle pas d'amitié, l'amitié ça verse dans le réciproque et ça n'a rien à voir avec ce que je suis en train de te dire, non c'est juste qu'il y a des individus qu'on est heureux de connaître, à un moment de sa vie ou tout le temps, comme les étoiles qui reviennent chaque nuit à la même place dans le ciel, et je trouve que c'est capituler que de ne pas dire aux personnes auxquelles on pense souvent que leur présence nous inspire, que leur génie qui consiste à dire un mot au bon moment, à avoir une phrase apaisante ou porteuse d'horizon, comme il y a des porteurs d'eau mais là c'est l'horizon tu vois, leur génie qui réside dans une façon de se tenir, de réajuster une bretelle sur une épaule ou une mèche de cheveux qui vient importunément inquiéter la claire attention d'un visage, que leur génie, même faible et douloureux parfois en regard de nos attentes, nous éclaire constamment ; ne pas le dire, je trouve ça dégueulasse, si tu veux mon avis."

 

15.01.05

 

- Mais le manque on ne peut pas le dire ; le sommeil interdit par le manque de quelqu'un ça ne se dit pas, c'est de l'ordre du souffle et de la monstruosité, le manque qui marque le visage avec sévérité, qui voit le bonheur blessé par le trait ironique de la défaite où que le regard se pose, où qu'on aille, ça ne se dit pas ; le manque de quelqu'un personne ne peut le comprendre, c'est-à-dire tout le monde excepté soi-même peut l'admettre ; et surtout la personne en question ne peut pas le comprendre ; ça n'arrive jamais, il n'y a jamais de réponse satisfaisante de la personne en question(s), c'est comme lutter à mains nues contre le Minotaure, tiens où est mon manteau ?

- Je ne sais pas, en dessous, attends je vais chercher... Me répond Sandra qui se tient sous le chambranle de la porte. Elle monte de plusieurs degrés la lampe allogène. Tu es certain que tu ne veux pas rester dormir ici, dans la chambre à l'écart ? Tu seras bien...

- Non merci. Tu es gentille. Et tu sais pour terminer avec cette histoire de dire ou ne pas dire, le manque à la fin ça devient aussi précis, si dur à en devenir précis, qu'un objet qu'on a gardé longtemps avec soi et que le temps a poli, le temps a passé sur deux et un jour ce manque, comme ça peut arriver avec un objet qu'on chérit, on le perd. Il n'en reste rien. Pas un souffle, mais le monstre, lui, ricane de plus belle..."

Je ne me souviens pas bien si j'arrive au bout de mon idée, je crois que je m'écroule parmi les manteaux, ce qui m'a tenté d'ailleurs dès que je suis entré dans la pièce. Quand je reprends connaissance - je n'ai eu qu'une vague et courte absence, la sensation du niveau de la mer qui arrive au cerveau, et tout qui tourbillonne autour de soi, comme cela m'est arrivé quelques fois dans le métro et une première fois de manière plus mythologique si j'ose dire dans le parc du lycée Notre Dame de Verneuil, quand toute mon adolescence était arrivée au terme de l'entonnoir. Quand je reviens à moi je suis à demi-étendu sur le lit, tous les manteaux sont à terre, en boule et sans dessus dessous et je n'ai toujours pas retrouvé le mien d'ailleurs, et j'entends une grande fille brune, très belle, dire doucement à Sandra : "C'est parce qu'il n'a rien mangé" et là je pense à réagir, à me lever et ouvrir la bouche mais un vieux fond de politesse - qui a toujours été mon premier réflexe - m'empêche de dire ce qui m'est venu à l'esprit :

- Mais il n'y a que des cacahuètes !"

 

18.01.05

 

Voir une fille que j'ai aimé jadis, s'afficher au bras d'un autre type, me donne toujours la curieuse sensation que l'infini est devenu un bien de consommation.

 

20.01.05

 

Rue du Dragon.

 

- J'habiterais bien là, dis-je, désignant le petit dragon qui frétille sur la façade de l'immeuble d'angle, et qui ouvre la rue du même nom.

- C'est trop bruyant ! tranche David.

- Avec la fille adéquate, les bruits de l'amour couvriront les bruits de la rue.

- Parce que ça fait autant de bruit que ça ?

- Parfois. Et parfois aussi l'amour part sans faire aucun bruit.

 

Café du Vieux Colombier.

 

Une nouvelle fois Christian (H) vient réserver une chambre d'hôtel, pour sa fiancée anglaise qui passe le week-end à Paris.

- Et vous avez prévu quoi comme programme ? demande David.

- Aller à l'hôtel et baiser !

- L'année dernière moi aussi je suis sorti avec une anglaise, raconte David.

- Elle était belle ? S'enquiert Christian.

- Très belle mais un peu con.

- Et qui est parti ?

- C'est elle !

- Hum. Pas si con que ça alors !

- Vous buvez quoi ? Du Chinon ?

Depuis quelques minutes je suis captivé par une fille installée à une table voisine, elle déjeune - à quatre heures de l'après-midi - avec son copain, un grand dadet dont elle touche la joue avec tendresse, à intervalles réguliers, du creux de la main. La paume, quand elle vient l'embrasser.

- C'est le premier stade de la dépression, dis-je, trouver que les filles qui nous plaisent sont avec des types qui ne ressemblent à rien !

- Et quel est le deuxième stade ?

- Ex-aequo : acheter des corn-flakes, des Chocapics par exemple, là c'est le fond, et manger des yaourts dont la date est périmée depuis plus d'un jour.

Fille captivante avec des yeux ardents, elle n'a de cesse de tortiller du bout des doigts une mèche de ses cheveux bruns. Son copain sauce son assiette de manière désinvolte et goulue, il porte un doigt à sa bouche et le suce bruyamment. Je remarque qu'il a un pantalon trop court qui vient comiquement souligner l'aspect criard de chaussettes fantaisie.

- Comment peut-elle rester avec ce type qui a un pantalon si court ? A moins qu'elle ne reste avec lui pour ça ? Que ce détail précisément la réduise en bouillie et l'enchaîne ? Hum.

- Attention, dit Damien, on leur apporte leur addition, on va bien voir. Regardez...Regardez moi ce con, ils payent chacun leur part !

- Dégueulasse !

- C'est un bel enculé ! s'exclame Jean-Vic.

- C'est un ex ! propose David.

- Il paye par carte bleue, il a plus de fric qu'elle ! dit Christian

- Peut-être pas, réfléchit Damien, peut-être qu'il en a moins justement. Si ça se trouve il est à découvert.

- On est toujours à découvert, dis-je.

- Par contre s'il est à découvert, il pourrait l'inviter ! Au point où il en est !

- Et cette conne qui lui caresse la joue ! C'est une claque qu'il mérite oui !

- Pourquoi les filles tendres à périr et qui nous semblent captivantes sont toujours avec des types qui ne sont pas nous ?

- J'étais en Hollande le week-end dernier pour un festival rock à Groninge, raconte Jean-Vic. Et croyez-moi y a qu'en France que les meufs sont bizarre ! En Hollande elles t'accostent hyper facilement, elles sont vraiment très liantes. Et toutes jolies ! Elles font toutes du vélo. Ce qui leur fait des fesses superbes. Tiens, toi aussi Jérôme tu tombes souvent amoureux d'étrangères, me nargue Jean-Vic.

- Oui oui, d'étrangères à l'amour, dis-je.

- Cette fille, souviens-toi Jérôme, qui faisait du violon dans le groupe X, il y a quelques années, une écossaise.

- Non elle n'était pas écossaise, juste sa jupe, précise-je.

- Ah oui, renchérit David, le groupe X l'avait engagée comme violoniste, on était allé se farcir un de leurs concerts en banlieue, tu n'avais regardé qu'elle, tu en étais tombé fou amoureux !

- Je n'en étais pas du tout tombé amoureux...J'avais juste envie de lui retirer sa jupe, dis-je avec bonne foi.

- Elle était russe, se souvient David. En plus elle était russe ! Une Sveltana quelconque...

- Oui, elle était très svelte. Et pas du tout quelconque !"

 

22.01.05

 

L'hélico-père.

 

Du mal à me stabiliser ; toujours à la poursuite d'un état de grâce qu'un rien peut diluer, rendre inefficient, risible ou en dessous du point de vue de mes exigences, et qui revient pourtant sans que j'aie eu trop à me décourager ; mais je ne crains plus les périodes de vague à l'âme, de stagnation et de flottement ; elles sont même nécessaires pour qu'il y ait un réajustement du hasard et de ma propre volonté, un redéploiement des forces en présence.

Christophe (A) qui, par pure coïncidence, travaille avec la maman de X (une fille dont j'étais amoureux à quatorze quinze ans, au collège) me rapporte qu'elle lui a raconté que son grenier est rempli de livres de moi - des cahiers que je noircissais en inventant des histoires qui parlaient plus ou moins habilement j'imagine de mon amour pour sa fille ; c'est assez incroyable de savoir que X ait pu garder ces cahiers (je veux dire même dans des cartons, sous des amas de poussière, au grenier). J'ai toujours aimé écrire, bien avant d'aimer passionnément les livres. À l'âge de 18 ans je n'avais pratiquement rien lu. Lautréamont peut-être. Et comme la plupart des gens qui revendiquent la lecture de Lautréamont je n'avais pas dû dépasser les cinq premières pages.

Je n'avais rien lu de bien consistant jusqu'à cette rupture amère et floue - vie dégueulasse ! - avec Charlotte, et ma conversation avec Tatiana, en Terminale, dans ce lycée de bonnes soeurs et de méchantes filles, au parc profond et aux multiples recoins - idéal pour s'embrasser - et je dois dire que Tatiana suspectant par mon attitude différente, antigonale, mes yeux verts et mes réflexions luisantes d'amoureux éperdu, que je devais être une bibliothèque vivante, et comprenant bien vite, par moi-même, en réel autodidacte des baffes que donnent les histoires d'amour, que l'avantage des livres sur les filles est qu'ils ne partent pas, qu'ils n'ont pas de projets loin de vous, et que leur effeuillage ne connait point le mode versatile, je fus pris d'une passion immodérée pour les livres, avec cette faim impatiente des débuts, qui trahit de fièvre certaines amoureuses le soir le long des boulevards, souhaitant des livres que leur chair et leur pulpe me soient connues, offertes, dévoilées, et doublé d'un instinct de conquérant qui fait que l'on devient irrésistible sans efforts, je lus tout ce qui était lisible pour moi, en très peu de temps, et quasiment sans faire de mauvaise pioche.

À cette époque ou plus tard, rétroactivement, je pus concevoir de l'amertume envers mon père, dont je mesurais l'écart, l'insensé rien à voir avec ce qui m'habitait en termes de goût et de prédispositions.

Étranger aux livres et aux beaux arts, mon père se passionnait principalement pour le sport : le football, le rugby, l'athlétisme, le vélo.

Je tolérais à la rigueur le Tennis où il m'avait inscrit tous les mercredis après-midis, et bien qu'après avoir servi très correctement, mon éducation catholique me répugnât à rendre les coups, je n'y allais pas sans attente dans l'espoir exaucé huit fois sur dix que notre court se peupla d'une escouade de jeunes filles - en vérité une seule à mon goût suffisait - qui me sondaient l'âme et me dévastaient les sens qu'elles fussent vêtues de strictes pantalons de survêtement - du moment qu'une longue natte de cheveux noirs descendît jusqu'aux fesses - ou d'un petit short moulant.

Au mois de juin le soleil dévorait les terrains comme le sel mange les tomates, et je ne parvenais à trouver un peu d'ombre et de fraîcheur qu'à la pensée que celle que j'avais choisi entre toutes ne soupçonnerait rien de mon intérêt pour elle, du moins tant que j'eusse une raquette en main.

C'était néanmoins décidé, il n'y a que pour tenir l'échange en amour que je m'élancerais au filet, ou attendrais patiemment en fond de cours, poussant à la faute uniquement pour qu'elle puisse mieux se pardonner dans mes bras.

Je compris que si, dans l'existence, la défaite est souvent prévisible et le bonheur toujours incertain, il y a alors des chances de s'en sortir.

Toutefois je mesurais l'écart avec les goûts et les centres d'intérêt de mon père, et en éprouvais de la tristesse, du chagrin, et de

la révolte souvent. Je me trompais. Ce que m'apprenait mon père, de jour en jour, se situait sur un autre terrain.

Une fois, j'étais encore bien enfant - je veux dire plus que je ne le suis resté aujourd'hui, je devais avoir huit, neuf ans - ma maman et moi de retour d'une promenade avions égaré nos clés - à moins que nous n'eussions refermé la maison sur elles - et les voisins ne possédant pas de trousseau en double, nous nous étions retrouvés à la porte.

Un appel à mon père, depuis le téléphone de la maison d'en face, avait suffi à donner à la situation une tournure inédite et palpitante.

À cette époque papa travaillait à des kilomètres de là, à l'aéroport du Bourget et à celui de Roissy en alternance. Il décida de faire

cette chose folle et terriblement poétique. Prendre un hélicoptère, réquisitionner un appareil - il en avait parfaitement le droit, vu de

mes huit ans il était le chef des avions ou quelque chose comme ça - et venir jeter son double de clés au-dessus de notre maison, directement dans la paume de la main de ma maman, ou vraiment, s'il était pressé, quelque part dans le jardin.

En moins de cinq minutes toute la résidence fut mise au courant du projet, de l'exploit à venir. C'était par une journée maussade entre deux saisons, temps couvert, frisquet, mais après que la nouvelle se répandît dans le quartier, un attroupement d'une cinquantaine de personnes se réunit autour de notre maison, pulls et gilets sur les épaules, les yeux tournés vers le ciel, et attentives au moindre bruit de moteur.

Le vrombissement, l'éclat tranchant des pales chassèrent d'un coup les mauvais nuages, donnèrent une nouvelle tonalité aux frissons de l'assemblée. L'hélicoptère apparut soudain, comme par magie, d'abord petit point chancelant se détachant de la masse grise et compacte des nuages, puis gros scarabée blanc cassé qui se stabilise à distance réglementaire du sol, et mon père immergeant de l'appareil dans son blouson d'aviateur, lança joyeusement sa paire de clés - qui atterrit tout droit dans un arbuste - avant de repartir par le ciel.

La volonté impatiente de transformer un événement ordinaire, un souci pour les siens, en quelque chose d'irrésistiblement poétique, voici ce qu'il m'apprit, et qui n'en finit pas de nous rapprocher maintenant qu'il est parti, pour toujours.

 

23.01.05

 

Nuit épouvantable. Impossible de trouver le sommeil, aucune résolution. Il y a toujours ce cap du samedi soir pénible à vivre, où reviennent me hanter les spectres intenses des amours perdues. La dernière année la vie était particulièrement

impitoyable, comme elle sait l'être, par petites touches, impressionnistes, la vie était particulièrement difficile à avaler pour Marine et elle n'arrêtait pas de m'appeler en catastrophe, je traversais Paris, il fallait la prendre dans mes bras, raccommoder la plaie ouverte - et bien détériorée en mon absence - d'où s'échappait l'angoisse, trouver les mots justes et parfois les solutions appropriées, mais j'ai déjà écrit là-dessus, ce que je peux ajouter aujourd'hui c'est que la dernière année il n'y avait plus de retour, plus je prenais soin d'elle et plus elle s'éloignait de moi, elle ne se pendait plus à mon cou en plein milieu de la rue préférant le défi de la dureté, et me vantant les qualités d'une existence qui l'éloignerait de ce que je suis - des petits coups de canif, dans la routine merveilleuse que l'amour installe, et transcende parfois.

Et puis un jour j'ai précipité ma perte. J'étais chez elle depuis un quart d'heure, et je la voyais s'affairer à droite et à gauche, passer des coups de fil à ses copines, préparer des paperasses, sans faire aucune attention à ma présence, sans se soucier le moins du monde que je fusse là, à ses côtés. J'ai alors dit d'une voix blanche, et en même temps très réfléchie, posée :

- Tu ne sais plus t'occuper de moi n'est-ce pas ? "

Elle s'est jetée contre moi en pleurs, elle m'a dit que non, elle n'y arrivait plus. Son corps entre mes bras n'était plus que sanglots.

Ma main se promenait dans ses cheveux. Encore une fois je l'ai consolée, je lui ai dit que ce n'est pas grave, que c'est ainsi.

Je l'ai consolée parce que j'avais fait de cette consolation ma maison, ma place, mon refuge le plus viable depuis longtemps maintenant.

En sortant dans la rue c'est à peine si je pouvais avancer un pas devant l'autre.

Le temps a passé, nous avons peut-être essayé de revenir, les mois qui ont suivi, mais sans aucune concordance, chacun à notre tour trouvant de l'autre le coeur clos ou trop léger.

Et c'était terminé.

 

24.01.05

 

 

 

Paolo Uccello. San Giorgio e il Drago. 1439-1440 Museè Jacquemart-André, Paris.

 

25.01.05

 

Les commentateurs, les iconographes traditionnels interprètent les mains jointes de la jeune princesse comme le souhait qu'elle fait et la protection qu'elle accorde - sur le mode de la prière, donc, bienvenue en ces temps de Quattrocento - au chevalier pour qu'il taille en pièces le dragon.

J'ai toujours trouvé pour ma part cette toile délibérément sexuelle : non contente d'être une ode spectaculaire et réjouissante à la

fellation, il y est également signifié que c'est son propre dragon, le dragon de son angoisse et de son désir mêlés, que la jeune femme envoie au devant du chevalier, afin que ce dernier tout armé de son désir et sans aucune dualité - vous savez comment sont les garçons - le taille en pièces, le soumette et le lamine, bref le réduise en jouissance.

Si le tableau nous montre qu'il faille vaincre aussi le dragon de l'indécision et du rideau de douche de mauvais goût pour pouvoir

pénétrer dans la grotte, le futur représenté au loin est - comme souvent le futur dès qu'il se re-présente - bien angoissant : il faudra aller vivre dans ce château là-bas dans le fond, déjeuner le dimanche chez les parents qui déjà s'avancent sur le chemin, et ensuite passer l'après-midi chez Ikéa parce qu'un château il y en a quand même pour des années à le meubler, et que le style suédois fait gagner de la place.

L'historien d'art du XVIème siècle, Giorgio Vasari - qui aimait beaucoup les anecdotes, rapporte que l'épouse de Paolo Uccello

s'impatientait dans son lit les soirs où son mari préférait veiller dans la pièce d'à côté, tout occupé qu'il était de schémas,

de dessins et de Perspective.

C'est que l'amour c'est du travail, princesses.

D'ailleurs, est-ce parce que les femmes sont ou ne sont pas douées pour les perspectives, et quelques unes pour les

perspectives cavalières, que Paolo Uccello aimât tant dessiner les chevaux ? Et eût-il éprouvé ou connu parfaitement leur manège pour que ses figures aient la rudesse et le modelé de chevaux de bois ?

Je vois bien, je ne sais pas. Qu'on me donne un bain chaud, mais qu'on m'ôte mes ailes.

 

26.01.05

 

La beauté des femmes est toujours le produit d'un espoir par un refus ; d'une solitude, d'un attroupement ; d'un degré de difficulté et d'un degré de guérison ; d'une connaissance par aveuglement.

 

27.01.05

 

Dans le couloir de l'hôpital Saint Michel où est hospitalisée ma mère, des reproductions de toiles de Nicolas de Staël.

Chaque soir je suis invité à trois fêtes et cinq concerts et ce que je préfère au monde c'est rentrer à la maison écrire.

Répétition très décourageante aujourd'hui mais sans doute que mon état, mon épuisement aggravent mon sentiment.

Le manque de rigueur dans ce que nous essayons de produire me renvoie à la vie du dehors où je passe mon temps

à buter contre du flou.

Le répertoire ne me satisfait jamais. J'aimerais ne pas pouvoir m'en détacher, que chaque chanson soit la nécessité même.

Ce qui me mortifie c'est de ne pas avoir les moyens de faire ce que j'aimerais faire ; il y a un souci d'organisation, d'argent, de temps pour travailler, expérimenter avec le groupe, et de lieu où répéter ; parce qu'en ce moment le groupe ne se réunit pas suffisamment, je suis en mal de matériau musical ; Frédéric est sonné par son travail alimentaire, son manque d'autonomie plombe nos possibilités de se voir, et Cyrille finit par jouer plus souvent avec d'autres formations qui l'emploient comme simple batteur. Je réfléchis beaucoup sur les chansons que j'ai envie d'écrire, le répertoire tel que j'aimerais le faire vivre, mais l'idée et l'intention ne sont rien sans un corps qui les éclaire et les transmets, les abrite et les induis dans de nouvelles directions.

 

J'aimerais beaucoup faire une chanson qui s'intitulerait "Le rêve perdu", dont la musique oublierait dans sa progression ce qui l'a menée jusque-là ; et que l'on ait conscience que les accroches mélodiques qui d'ordinaire touchent l'auditeur, l'enchantent et le captivent, sont subreptices et condamnées à n'être pas rejouées. Mais on en sortirait épuisé et amer, et il suffit d'allumer la radio pour ça.

 

01.02.05

 

David me dit :

- J'ai appris de toi que c'est absurde de vouloir vivre une histoire avec presque tout le monde. Vivre une histoire avec presque tout le monde c'est comme vivre une histoire avec personne".

Février s'abat sur mes yeux ; depuis l'enfance il me semble que c'est une période de grande fatigue, de sécheresse et de découragements.

Boulevard Saint-Germain je discute avec Camille qui me tombe dessus tandis que je sors (bredouille) de la librairie L'écume des pages. Une de ses amies qui passait dans le quartier l'alpague à son tour ; brèves présentations. Je les

laisse papoter un instant, me met délibérément à l'écart. Goûte les symphonies frémissantes du boulevard.

Elle est très jolie, une dureté dans son visage accroche mon regard - éperdument, à la sauvette - aliénable de ce qu'elle ne semble pas admettre qu'on la soumette, et qu'on désire peut-être sur l'instant trouver une issue à soi-même pour en faire jaillir la douceur.

Je laisse de côté cette grande part d'inquiétude, de vide et de vacarme, qu'il y a dans la séduction.

Elle est chaussée de bottes incroyables structurées comme des gouttières, le long desquelles il doit être plaisant de se couler comme un chat.

Dès qu'elle prend congé Camille se tourne vers moi et me dit avec un petit air entendu :

- Tu lui retirerais bien ses bottes, n'est-ce pas ?"

- Pas du tout, me défends-je innocemment. Je lui retirerais bien tout le reste, mais elle garderait ses bottes !"

 

La nuit a son air des mauvais jours, accès de fièvre, migraine épouvantable. Je suis toujours très près de perdre la valeur de ce que je produis, la confiance en ce que je fais, comme protections.

 

03.02.05

 

Le hasard ne dit jamais non. Camille me dit l'autre jour : Mais toi, tu dis souvent Non ! Et bien sans doute est-ce parce que je n'aime pas faire les choses par hasard.

Il y a chez Rembrandt une nécessité d'épater - dès le début - alliée à un goût de la farce ; il dit : Regardez comme je suis le meilleur, et en même temps il a un sourire qui fait : Je n'ai pas besoin de votre regard pour savoir que je suis le meilleur, mais

regardez quand même, puisque vous êtes là et que c'est de la peinture.

X me dit : Ce qui est terrible avec toi quand tu regardes une fille, quand une fille te plaît vraiment, c'est que ce n'est pas du tout un regard purement sexuel, de prédateur. C'est autre chose.

- Oui, comme le regard d'un enfant qui découvrirait la peinture, dis-je.

- C'est très embarrassant ce regard. Au départ la fille se demande si elle est mal habillée, s'il y a un détail de son accoutrement qui cloche ; après elle pense que tu cherches à démasquer quelque chose qu'elle ne se souvient pas avoir caché ; et ensuite elle comprend que c'est autre chose de plus grand, et qui t'implique entièrement.

Déjeuner avec Frédéric Perthusier rue de Rivoli, proche le métro Saint-Paul dans une brasserie lyonnaise qui s'appelle Vins et tartines. C'est une

bonne adresse. Sur une table en papier, griffonné à la hâte, le chagrin est proche du dragon.

M'éclipsant dans l'après-midi par les façades en pierres du quartier Saint-Paul je tombe sur X qui me retient un instant sous la bruine,

et m'assène en un temps record tout un tas de considérations fielleuses sur Y qui réussit bien en ce moment, et que j'apprécie par ailleurs.

X tente de se hausser dans un débat où de toute façon Y le distance sans intrigues.

Malheureusement : Pour un imbécile, être jaloux de quelqu'un de valeur, fait office de promotion.

 

06.02.05

 

Le final de Notorious est une des plus belles scènes d'amour qu'il m' ait été donné de voir à l'écran. Alfred Hitchcock transcende le débat truffaldien entre la vie et le cinéma ; dans Notorious cette préférence n'a plus lieu d'être ; la scène où Cary Grant vient sauver, enlève Ingrid Bergman dans cette maison piège, hostile - thème majeur, Hitchcockien par excellence - et peut-être vision exacerbée du jeune homme pataud qui vient sonner à la porte des samedis soirs pour cueillir sa fiancée qui est encore à table (ils en sont au café) - choisit la vie pour motif et soumet l'outil cinéma à son irrésistible loi.

L'étreinte des amants dans une tension permanente lutte avec la logique de la lisibilité des plans, la soumet entièrement, et quand Cary Grant quitte un instant le champ pour aller chercher le manteau d'Ingrid Bergman, celle-ci par la force de son regard aimant - de souffrance et d'espoir mêlés - sa candeur suppliante, et par l'intensité toute en courbes du plan qui la comprend, fait déborder les limites du cadre dont les lignes de force semblent poursuivre le fuyard, le prendre de vitesse et l'envelopper pour ne laisser finalement aucun doute sur son retour imminent. Tout concourt à dresser un lien insécable, un lien d'Héphaïstos avec Cary Grant chevillé au plan, et c'est la force de ce lien infrangible qui lui donnera enfin une dimension héroïque.

Si cette scène me frappe tant par sa beauté formelle c'est que j'ai souvent pensé que l'amour arrivait dans notre vie comme un élan de tout notre être, une délivrance et une renaissance à la fois. Il s'agit toujours d'être sauvé ou de sauver quelqu'un d'habitudes pesantes, d'embrouillaminis ou d'impasses présumées mortelles ; ainsi on n'arrive jamais par hasard dans la vie de quelqu'un qu'on aime, qu'importe la durée du séjour, on est comme happé par l'infini ou de façon plus terrestre tiraillé par cette corde rugueuse qu'est le désir, cette attache irrésistible et infernale dont on ne soupçonne pas au départ la puissance ligatrice, et dont le danger reste à tout moment l'intensité non maîtrisée, la traversée de l'autre.

Bizarrement dans Notorious le dénouement se fait en affirmant le lien, et c'est là le paradoxe, la folie véritable.

 

09.02.05

 

L'oreille, le front, les yeux clairs, la Belgique, les cheveux, le nez, le grain de beauté sur la nuque d'Ann Catherine Lacroix.

Pour les grands explorateurs il n'y a pas de petite destination.

 

Dans le métro, un couple : assis sur deux strapontins (Ce qui renseigne sur le caractère vulnérable et précaire - qui peut claquer sans préavis, de l'état d'amoureux).

Ils semblent impénétrables l'un pour l'autre, tous les deux absorbés dans des ruminations qu'aucune conversation, ni parole complice, chuchotées à bout portant ne viennent éclairer.

À bien les regarder - ensemble et séparés - rien finalement ne les associe, ne les noie comme des chatons dans les sceaux de la passion - pleins de cette eau dont on fait les mirages.

Lui s'est tourné vers la porte mâchouillant l'opacité des tunnels et le retour sans surprises des stations, elle en direction des publicités fadasses et le pire de la poésie française version fast food affichée dans le wagon sous forme de vignettes.

Rien ne les associe, et on les prendrait volontiers pour deux voyageurs que le hasard a réunit le temps de leur trajet, si ce n'était leurs mains nouées l'une sur l'autre, soudées à l'inaltérable ; celle du garçon plus pataude et qui s'agite, qui passe et repasse entre ses doigts les doigts fins de son amoureuse, et tout d'un coup qui y projette son attention, observe les mains de la jeune femme, les ausculte ; les gestes ne suffisant plus, il faut que le regard s'y penche ; qu'il en déchiffre de manière exhaustive et gourmande toutes les aspérités et tout le grain.

Je me dis : il en est aux mains. Il va faire tout le corps comme ça, et il en est aux mains !

 

L'oracle des rues, les boulevards qui sont la Pythie urbaine, ce que laissent échapper par bribes les conversations des gens que nous croisons. Ainsi, rue de Vaugirard sur le seuil d'une entrée une jeune fille dit à sa copine : "De toute façon je m'en fous, du moment que je sais que c'est moi qu'il aime." Parole contrariée peu de temps après à la sortie du métro Volontaires par une mamie qui dit à la jeune femme qui lui soutient le bras : "Il faut toujours boire brûlant".

 

Le hasard n'est souvent qu'une volonté exaspérée par notre incapacité à la faire surgir et la représenter. Une volonté qui aurait décidé de se débrouiller sans nous, mais de nous laisser quand même une dernière chance.

 

12.02.05

 

La tempête, le temps boueux de la fin de l'hiver. À la balle au prisonnier dans l'équipe elle était toujours choisie en dernier. Un jour elle s'était prise une balle de hand dans la tête, on l'avait mise dans les buts, elle avait voulu faire du zèle et ils ne l'avaient pas épargnée. Les ricanements avaient dévoyé la blessure sur un autre terrain mais quitte à choisir elle préférait les injures du lycée reconnaissante qu'elle leur était pour leur vitesse plutôt que le silence pesant et le fracas aboulique de la maison où il n'y avait jamais de terrier où se cacher. Parce qu'elle s'était laissée embrassée par un type dans une soirée, puis par un autre sur le chemin de la gare (qui avait déployé tout l'arsenal romantique comme d'autres eussent choisi tout aussi bien la brutalité) et qu'un énième l'avait tripotée sans violence et qu'elle n'avait pas trouvé le moyen de lui dire stop, on la traitait de pute, il fallait bien qu'il y ait la pute du lycée, comme il y a le beau gosse, le fayot et le type qui passe inaperçu toute la semaine et qui se révèle une sorte de meneur, de chef naturel et d'exemple à suivre pendant les deux heures de sport.

Dans la petite société de vente de matériel informatique qu'elle avait rejointe, elle sentait qu'il n'y avait rien à craindre, on ne lui demandait pas de se mettre dans les goals, et sous mine de lui donner une place cruciale pour l'équipe, laisser le champ libre pour que les adversaires viennent l'assassiner sous les pouffements des filles assises en bordure des lignes. Elle rencontrait parfois des types, pressants comme autrefois, et ça ne collait pas bien ; elle avait l'impression qu'après vingt cinq ans tous les types sortent d'un grand chagrin d'amour, qu'ils n'en finissent pas avec leur Vietnam miniature, leur guerre de tranchées, et que pour la plupart le fantasme de l'infirmière ne se borne pas au costume. Or, par un bizarre prolongement des choses ce sont généralement les personnes qui ont le plus souffert qui sont avidement recherchées pour guérir ; et qu'on n’épargne pas non plus ; qu'on tire à soi pour s'en sortir vivant. La dépendance amoureuse procède d'un cannibalisme subtil.

L'image obsédante des buts de hand lui revenait souvent en mémoire, elle avait accusé le coup, et s'était réveillée après ce qu'il y avait à vivre, vraisemblablement. C'est pour ça que lorsqu'elle tomba amoureuse, de cet élan débarrassé de toute chimère qui est la certitude même, elle se pencha à l'oreille du garçon assis à côté d'elle sur le strapontin, corps brinquebalés sous les cahots de la rame, et laissant ses mains à la protection insensée qu'une étreinte semblait pour la première fois incarner, elle lui dit simplement :

- Tu sais, je ne suis qu'une petite amoureuse de rien du tout."

 

13.02.05

 

Averses de grêle sur Auteuil. Du thé Pu-Erh à la maison, et Blossom Dearie qui chante : L'étang.

 

Il y a des choses que je n'approuve pas, et mis devant le fait accompli, il est remarquable comme on essaye de me les faire avaler avec un tas d'arguments qui me paraissent finalement valables du fait qu'on les a soigneusement tirés hors du territoire où elles me font réagir.

Je m'aperçois que mes interlocuteurs sont dans une autre sphère de sensation, d'entente et de compréhension, et cela me désarme, renforce mon impression de solitude - ce qui satisfait toujours pleinement les combines empressées de ceux qui ne font pas acte de vous comprendre et préfèreront toujours - par tranquillité d'esprit - vous isoler.

Bientôt, pour me défendre, j'aurais besoin de notions qu'ils ne ressentent pas, je ferais appel à des sentiments qu'ils divisent, j'aurais de l'absolu plein la bouche.

Mieux vaut donc se taire pour l'instant, et voir comment les choses évoluent.

 

14.02.05

 

Musique. Ce n'est pas le téléchargement gratuit qui tue la création, c'est regrouper le pouvoir entre les mains d'incompétents.

 

Café Au Vieux Colombier, rue de Rennes. Jean-Vic revient d'un week-end qu'il a passé au lit. Au lit dans la région d'Edimbourg.

Il me dit : J'avais oublié combien il est doux de dormir dans les bras d'une fille pour laquelle on éprouve des sentiments. Ne me déprime pas veux-tu, lui réponds-je, le jour de la Saint Valentin.

La boulangère a l'air désolé que je lui demande une demi-baguette un soir de 14 février. Encore un que l'amour délaisse, comme c'est triste, pense-t-elle. Oui, mais si je trouve sur le chemin une fille qui a une demi-baguette qui correspond, mademoiselle, il y aura loin des ficelles du destin et du hasard bâtard, l'expérience de retrouvailles.

   

En amour, bientôt, il n'y aura plus que les actes désespérés qui m'apparaîtront pleins d'espoir.

 

15.02.05

  

J'étais resté quinze jours stupéfait, dans un état de fièvre, d'impatience et de rechutes. J'avais laissé le champ libre au héros romantique qui vit en moi ; pendant quinze jours il avait pris le dessus. Le contrôle. Il aimait mes manières et mes destinations. Pour lui tout avait valeur de compte à rebours : la routine des jours établie sur les obligations et les nécessités (qui d'ordinaire supporte le hasard, mais le héros romantique ne supporte pas l'ordinaire et fait du hasard une entrée des artistes), les rendez-vous dans les cafés pour le travail, les affiches de cinéma sur les colonnes Morris qui indiquaient la date de sortie d'un film : quoi ? ce n'est seulement que la semaine prochaine ? J-8 ! La beauté des passantes gorgée d'espoir inépuisable et d'existence compatible - bien que sous la forme toujours fugace et parfois trompeuse de l'échantillon - n'était pas pour mon héros une compresse ou une consolation, un absolu qui décline son identité, mais seul comptait à ses yeux le souvenir des bras, des inflexions du corps dans l'amour - où l'on va faire sa cabane - et des enfouissements spontanés et savants de l'absente.

À mon passage les boulevards avaient la chair de poule, et les filles qui dans leurs bons jours me saluent d'un sourire émouvant - je ne doute de rien - s'effrayaient du teint hâve de demi-fou que le héros romantique qui vit en moi avait déposé sur mon visage comme un garnement fait un mauvais tour le premier du mois d'avril, en placardant dans le dos d'un quidam une feuille volante en forme de poisson découpée.

À la différence que le dos en question eût été mon visage, et que le héros romantique n'est que le garnement de mes tristesses.

Ce n'est pas moi, c'est ton âme qui déteint ! ne cessait-il de me baragouiner - couard, enfant des profondeurs, triple buse - pour se défendre de l'inertie qu'il m'imposait, de cette douleur cuisante et brouillonne qui fait de chaque seconde un couteau, de chaque pensée qui s'éternise un délire en ébullition.

Depuis qu'elle était partie je n'avais pas réussi à fixer mon attention dans une autre direction que son retour ; juste quelques fulgurances m'avaient permis d'enregistrer ma voix sur la maquette de "Comme elle se donne", en une prise, tel Marlon Brando, tellement j'étais à la fois possédé et lessivé ; et d'écrire un nouveau texte de chanson, en une traite, le premier après-midi de janvier ; pour le reste, quinze jours dans la peau d'un fantôme : je me levais, j'avais le corps réduit à une impatience, et les rares fleurs qui flottaient de leur suprématie inquiète dans les jardins publics s'étonnaient que je ne fusse pas des leurs, hâve, fébrile, flottant dans mes jeans, à faire les cent pas dans ma tête et partout où j'allais.

Je n'avais d'appétit que pour les soupirs - le dessert des fantômes - et c'est là que le jus d'orange Tropicana est entré dans ma vie. Pour une raison toute simple : sur la boîte en carton du jus d'orange, il y a cette indication : Un verre de 250 ml de Tropicana Pure  Premium vous procure tous vos besoins en vitamine C pour la journée. C'était déjà ça de réglé.

Je me déplace fréquemment en métro, et le héros romantique qui vit en moi préfère le carrosse de l'obsession - on comprendra aisément que le héros romantique souffre des transports en commun.

Dans le métro, le visage fermé des voyageurs offrait de nouvelles parois où projeter son délire : jet de couleurs, rouge à pleines mains, Paris réduit à un paysage lunaire dès que l'amour agit à la légère - et les voyageurs alentours mâchouillant leur propre fiction, raccommodant leur espérance dans l'imminence du foyer - et cette fille aux cheveux d'or ne comprenant pas pourquoi depuis sept stations je n'ai pas tourné la page du livre qui m'occupe comme le cheval de Troie tombé dans une cité fantôme.

Et puis le temps passe, l'attention chute. D'un côté comme de l'autre.

Alors, à force de se bercer d'illusions, voici que le héros romantique finit par s'endormir. Surtout ne pas le réveiller. Ce serait dangereux.

Pendant qu'il dormait j'ai tenté par plusieurs fois de le noyer, rasades d'orgueil, litres de thé Pu-erh, ironie, reprise en mains, mais finalement c'est la vie, la réalité qui dans le monde actuel surpassera à jamais toutes nos stratégies en ironie. Le temps passe et scinde les impatiences, ne retrouve pas le terreau, le moment protégé et parfait, où les fleurs de nos corps se sont portées l'une vers l'autre, tout ce fumier de sentiments, de brisures impulsives et de révolutions en soi, le secret que j'adore. L'urgence s'apaise, c'est sa maladie, il ne fait plus soif. La nuque fragile d'autres idylles réclame le soleil. Ou bien ce sont les boulevards à la tombée de la nuit et les hauts glaciers de la solitude. Et c'est là que j'habite. Non pas la pensée en marche, mais la marche dans la pensée. Il neige par endroits. J'abrite en moi un héros romantique.

Quand j'ai de la chance il part se coucher le premier, ce qui me laisse un peu de répit pour travailler, ou vivre quelques semaines à mon compte, quelques mois, sans déborder. Mais je ne suis pas tranquille. Je sais que le héros romantique qui vit en moi a le sommeil léger.

 

 

22.02.05

 

Je t'appelle parce que je n'ai plus personne où pleurer.

Depuis deux semaines elle m'appelle en pleine nuit, naufragée, détruite, dans une rivalité : elle m'assène des coups, tape contre ma poitrine diminuée par la maladie,

profère à mon encontre les pires violences comme pour triompher des violences courantes que la vie lui fait subir. Elle me dit : tu n'imagines pas ce que

j'endure, et ton amour ne m'a jamais préparé à me battre seule. Comment veux-tu que l'on survive à ton amour ? Elle me dit : le travail je n'y arrive pas, ils me font tout le temps bosser gratos ou pour une misère et ça ne prend pas, - et de la savoir exploitée me révolte - je n'y arrive pas, je suis tellement inadaptée, il faut être politique tout le temps, s'abaisser quand on est une femme, avancer par calculs et dire merci quand ils obtiennent ce qu'ils veulent ; ça, je n'y arrive pas. C'est très humiliant parce que quand tu as envie de quelque chose, très fort, quelque chose qui engage tout ton être et que tu ne l'obtiens pas, c'est très humiliant.

J'essaie de la réconforter avec les moyens du bord - les nuits blanches à parler - je suis secoué de fièvre, et les mots qu'elle m'envoie me déchirent comme

les quintes de toux lacèrent mes poumons. Elle dit : Avant quand j'étais petite, j'avais envie de toute la vie entière, et maintenant je ne rêve plus à rien.

Je lui dit que le chemin est long, que les choses arrivent, se mettent en place, patiemment. Je lui parle du livre que je lui ai envoyé la semaine dernière, le livre d'Henry Bauchau. Elle me hurle dessus. Comment ai-je pu penser une seule seconde qu'elle lirait un livre que je lui envoie ? Elle trouve ça d'une violence inouïe. Et puis en plus, ajoute-t-elle, je suis certaine que tu t'identifies. Non, je ne m'identifie pas ; à mesure qu'on avance on se trouve des alliés, c'est tout. Tu avais souvent mal aux yeux, avec tes yeux verts là, je suis certaine que tu t'identifies à Oedipe ! Je pense à part moi : Je ne suis pas Oedipe. Je suis l'autre, la fille très dure, depuis toujours. J'essaie de la consoler, de l'abriter dans mes paroles, ma façon triste mais apaisante de voir les choses. Parfois elle se laisse faire, elle se laisse border par mes certitudes, et à d'autres moment la houle revient la déchaîner au milieu d'amers sanglots : Tout ce que tu dis est détaché de la réalité ! ça ne fait pas vivre, ça ne règle pas les quotidiens, ça ne donne pas un travail. Toutes tes valeurs Jérôme, ta façon de voir les choses, ça ne vaut rien dans notre société !

Parfois je sens qu'elle voudrait que je la prenne tout contre moi, et d'autres fois revient l'envie farouche de s'affranchir de ce que je suis. Elle hurle encore : Je n'arrive à rien, ton amour m'a détruite pour toujours. J'encaisse le coup durement. Deviens très sombre. Par réaction défilent dans ma tête les moments précis où j'avais besoin d'elle, et où elle n'était pas là, où j'avais la sensation qu'elle se tenait fièrement dans le camp du refus armée de mille boucliers. Mais ces piètres défenses ne sont d'aucun secours face à une telle flèche. Qui m'atteint durement.

Elle se radoucit, parle des choses qui l'ont blessée dans la journée, des réactions de ses proches qu'elle trouve à cent lieues de ses attentes ou de la manière dont elle voudrait être comprise, entendue. Elle me dit dans ses larmes : Je t'appelle parce que je n'ai plus personne où pleurer.

Je suis dévasté. Plus elle parle doucement et plus je suis dévasté : Je ne trouve pas ma place ; je deviens inutile à moi-même ; l'autre jour j'ai pensé à faire de l'ordre chez moi, à ranger ; parce que si je me jette sous une rame de métro, quand ils entreront chez moi, il trouveront tout bien rangé.  

Comment ne pas sortir anéanti de ce qu'elle vient de dire, avec ce calme sans intrigues dont je ne doute pas une seconde - elle que j'ai aimé plus que tout ;  et comment affronter les petits encombrements et le travail, les poignées de main franche et les amitiés insouciantes de la journée qui s'en vient ? Comment sourire encore à un avenir ignorant du désastre que je sème ?

 

23.02.05

 

Trop faible pour faire quoi que ce soit : répondre à mon courrier, travailler, lire, décrocher des idées en suspens. Je suis parcouru d'une fièvre incessante, la toux broie mes bronches et s'attaque aux poumons, tellement malade que ma télévision est allumée sur un match de football (qui apparemment est un sport où tout le monde hurle, des types sur le terrain jusqu'aux commentateurs). Parfois je me réveille d'un demi coma et me fais l'effet d'un soldat tombé pendant la bataille de Troie, qui s'est crû mort et avant d'émerger tout à fait se fait la réflexion : J'aurais mis mon bouclier si j'avais su que l'Erèbe était une boucherie comparable !" Cette nuit je me suis réveillé en sueur, mon corps claquant de tous ses membres comme un squelette des amphis de sciences nat une fois que les enfants ont refermé la porte derrière eux - il est toujours plus impressionnant de faire peur à soi-même - je me suis traîné jusqu'à la plaque chauffante pour essayer de me préparer un citron chaud et cela n'a pas été une mince affaire, je n'arrivais pas à verser l'eau dans la bouilloire sans en mettre partout, tout mon être réduit à un tremblement farouche, régulier et intraitable.

A un moment j'ai senti que quelque chose allait se produire, se fracasser et, comme d'une vieille tirette à surprises réticente qui cède sous les coups de pieds, mon coeur s'est extirpé de son enclave et est venu glisser sur le carrelage. J'ai regardé sans indulgences ce morceau d'escalope tout en continuant à surveiller la bouilloire ; un morceau d'escalope tout de même un peu sculpté, auquel une maîtrise en histoire de l'art me permis de reconnaître une certaine finesse. Quand, toujours sous l'emprise de la fièvre, j'ai remarqué qu'une sorte de sourire se dessinait sur ce coeur gisant, un sourire de l'ordre du contentement, de l'ironie, ou pire : du plus franc des espoirs, et dans la mesure où j'eûs été encore maître de mes faits et gestes, je l'aurais bien envoyé à coups de pieds valdinguer dans la cour - qu'il atterrisse, peu importe, ce n'était plus mon problème, sur les pavés enneigés ou dans un appartement voisin. Comment pouvait-il encore sourire ce grand dévasté des jours qui passent ? Franchement je ne vois pas ce qu'il trouvait drôle, ce malade que la maladie déloge, cet enfant douloureux ?