03.07.04 

  

J'ai passé un long moment, dans l'après-midi l'autre jour, avec X. Un membre du groupe dans lequel X chante se comporte de manière odieuse et stupide à son égard. Il se prend pour un génie - souvent ça rassure - et si on lui connaît un point commun avec Mozart c'est dans la précocité - bien que sa précocité à lui tienne entièrement dans le fait que sans être une lumière il pète régulièrement les plombs. 

Je trouve ça difficile de chanter. Je veux dire être sur le devant de la scène. Tu es en première ligne, tout le temps. Il ne va pas y avoir beaucoup de précautions. 

Quand je dis que je trouve ça difficile de chanter, je ne parle pas spécialement pour moi. Pour moi il y a des choses que je trouve plus difficile. Mais quand je discute avec des ami(e)s qui vont chanter leurs chansons, qui affrontent des mers agitées ou porteuses tout aussi bien que la vague solitaire mais fielleuse d'un seul commentaire, et ce avec la même voile, hé bien je suis toujours renversé quand j'entends des trucs comme ça, qu'on puisse te foutre à la baille depuis ta propre embarcation, dans ton propre camp. On n'a pas dû me tirer les oreilles suffisamment fort quand j'étais petit, alors je n'ai pas de déformation spécialement heureuse de la réalité au sujet de la nature humaine, et je comprends très bien (voire au-delà de) ce qu'on me raconte. J'ai toujours détesté les gens qui réglaient leurs propres doutes ou insuffisances en faisant des boules de neige à balancer à la tête de ceux qui se tenaient à leurs côtés. Avec ou sans musique. C'est déjà difficile de chanter dans un groupe, surtout quand tu n'as pas d'instrument derrière lequel te cacher. Il faut souvent beaucoup de courage - ou d'inconscience. Plus les chansons sont mauvaises d'ailleurs et plus il faut d'inconscience. Mais bon, si les types qui sont dans ton groupe ne sont pas là pour te défendre, pour te porter, pour te sécuriser quoiqu'il arrive, ce n'est pas la peine. Soit il faut arrêter de chanter et se mettre à la peinture ou à l'écriture, soit il ne faut pas avoir peur de changer les types qui t'accompagnent. 

  

08.07.04 

  

Terrasse du Café le Fétiche, Paris Auteuil, mercredi en début de soirée. Elle a un sac en toile avec une bande paillette. Porte une veste beige sur un petit haut brun noirâtre, des pantalons jean idéalement troués aux genoux et légèrement déchirés à la fesse (droite) ; elle est chaussée de sandales. Un nez qu'on peut dire en trompette, des cheveux attachés sans rigueur, et un grain de beauté à la base du cou - plus violent sans doute que le bout de ses seins - pointe en même temps qu'il dilue le trouble. 

Elle s'engouffre dans les escaliers du métro Michel-Ange Auteuil à 19h07 ; il faudra revenir, peut-être, à la même heure, pour savoir si cette fille à la grâce émouvante est de l'ordre de l'apparition ou de la récurrence. 

  

Nous avons pris la voiture, fait le plein d'essence, et un parcours de huit mégapoles et cinquante trois patelins pour aller acheter mon pain dans une boulangerie dont la vendeuse a tapé dans l'oeil de Jean-Vic. Il fallait aller s'en rendre compte sur place. On ne badine pas avec l'amour. 

J'ai hésité entre plusieurs variétés de pain pour essayer de faire durer l'instant ; Pouvez-vous mademoiselle s'il vous plaît m'énumérer toutes les céréales qui composent ce pain aux céréales ? C'est que je suis très sensible aux mélanges harmonieux. 

- Alors ? m'apostrophe Jean-Vic, tandis que je ressorts avec mon pain. 

- La barrière de corail de son appareil dentaire donne à son sourire l'illimité fantasque et insondable de l'océan. 

- Ah oui...son appareil dentaire, dit Jean-Vic pensif. Mais c'est hyper excitant ! 

- C'est hyper dangereux, dis-je." 

  

09.07.04 

  

Biche existentielle, ses bras me rendaient moins triste. Dans la librairie de la nuit principale je prenais un, deux magazines Strange, Spidey, les origines des Super-héros où se mêlaient aux légendes urbaines la sombre témérité des mythes grecs. Les pluies soudaines balaient la ville. C. m'écrit : "C'est comme pour un train maintenant, il faut prendre une réservation longtemps à l'avance pour te voir !". Dans ma boîte aux lettres il y a un mot dans une enveloppe buvard qui commence par "Depuis que je vous connais..." Il n'y a que des déconvenues dans le travail aujourd'hui. Après les encombrements, les bouchons dans la tête ou boulevard du Montparnasse, le graal d'un bon café. Je prends le petit déjeuner avec Philippe Saisse au Rostand. Je lui dis : "Tu vois, le temps est aussi pourri que le milieu de la musique, en ce moment. " O que je suis malheureuse, que je suis malheureuse, disait Mélisande dans une petite salle de théâtre du XIXème arrondissement. Au risque d'étouffer sur place, l'amour s'est envolé. Tranchées de l'hystérie. Il va falloir s'attendre à ne rien attendre du tout. De vous. J'ai entendu dire sur moi quatre avis différents. Quand on me montre une photo je vois toujours autre chose que ce qu'on me montre à voir. Pour le cinéma, il me semble que c'est compris dans le prix du ticket. Un magazine japonais qui croit qu'en France je suis le chanteur à la mode m'a posé quarante questions. A la question : "Jusqu'où seriez vous prêt à aller par amour ?", j'ai répondu : "Jusqu'à chez moi." 

Mon rendez-vous de 19h07 ne vient pas deux fois. Juliette dit comme en soupir à la fin de son récit : "Puisqu'il parait qu'il y a des amours qui ne finissent pas..." Et tu sais pourquoi ? lui réponds-je, au bond. Hé bien parce qu'aucune lettre du mot FIN ne se retrouve dans le mot AMOUR ! Nous ne savons pas quoi déjeuner. Juliette rentre dans un restaurant japonais, je rentre dans l'Indien qui lui est mitoyen, et nous nous parlons au téléphone pendant qu'elle mange un sashimi au saumon et moi un morceau de naam au fromage. Dans ma profonde solitude je vois quelqu'un en parallèle. Je croise Aurélia rue de Buci. Elle fait l'examen de son corps dans le regard des garçons, dans le souvenir des bons moments. Accidentée, c'est un joli prénom pour une fille ? Soyez mon amour fou, abrite-moi des pluies, de tes lèvres douces. Stéphane me parle d'Olivia qui dansait l'autre soir, une des plus belles scènes qu'il ait vu de sa vie. Elle dansait à côté d'une fille très grande, blonde, très belle, mannequin de celles qu'on remarque et pourtant cette fille n'était plus qu'un élément de la danse d'Olivia ; un poteau comparé à son coeur ses soucis. Nous avons une existence démultipliée. Où vivons-nous le plus ? Dans ce qui s'emporte de nous ou dans ce qui reste à venir ? X ne va pas bien : plus de fiancée, mépris des filles en cours. Ne t'en fais pas mon vieux, tout est encore possible. C'est une journée où je repars avec des livres sous le bras : Juliette m'offre un Tchekhov dans une belle édition, et Olivia des Nouvelles inédites de Moravia. Elle a un portrait de lui dans son bureau. Pas vraiment un portrait, la photo d'un quatrième de couverture. J'aime ce mélange d'autorité et de douceur qui gravite dans sa voix. Cette proximité de la force et d'une sensibilité trop lourde, à fleur de peau. Un glissement. "Nous ne nous connaissions pas beaucoup mais nous nous aimions beaucoup". Elle semblait triste, ce qui me blesse encore. Stéphane m'a dit en sortant que ça lui avait fait plaisir de me revoir, peut-être un peu de bien, aussi, dans ce temps de tourments. Alors j'ai dit tant mieux, si tel était le cas, la journée était sauve. 

  

11.07.04 

  

Trouver des moyens valables pour promouvoir ce disque à l'heure où tout le monde est en vacances. 

  

Je suis emballé à chaque page avec le roman de Gary, Les cerfs volants. Il devient désormais Romain, rejoint mes grandes marottes, ceux que j'appelle par leur prénom : Marguerite (Duras), François (Truffaut), du moins ceux qui s'y prêtent parce que Salinger, Dostoïevski, Nabokov, ont des noms qui comme des flèches, ou pour le dernier un joli petit pistolet à eau bleu pâle, sifflent d'un trait leur autorité. 

Je ne sais pas si les livres arrivent au bon moment, dans la vie. Comme les gens. S'il faut avoir vécu en soi, longtemps espéré, pour que leur apparition désarme et enchante, surprenne et nous touche autant qu'elle nous semble naturelle, recommandée, envoyée. 

Il y a cependant davantage de livres passionnants que de personnes qui valent le coup d'être fréquentées. 

Je dis ça sans amertume. De toute façon c'est très logique, mathématique même, une seule personne pouvant très bien écrire plus d'un livre passionnant.

Et même si pour l'excellence, au même titre que pour la nullité, un esprit noble ne devrait pas souffrir la répétition. Mais la vie n'est rien d'autre que la recherche d'une deuxième fois. Il y a trop de hasard, d'insuffisance, de manque et de manquements dans les premières fois. La vraie recherche c'est celle de la deuxième fois. C'est pourquoi les explorateurs ne courent qu'après eux-mêmes, et les amoureux sont toujours rattrapés par la colère des dieux.

  

  

13.07.04 

  

Dans Céline le film de Jean-Claude Brisseau j'adore la succession de plans de la première fugue de l'héroïne, du jardin jusqu'à l'étang, poursuivie par la jeune infirmière où, en très peu d'effets, le cinéaste pose l'idée du double, de l'identification et de la substitution, qu'on pourrait résumer par : Qui court après qui, nous deux se sauvent. 

Il y a déjà une lecture magique, et des plans qui jouent sur le mouvement, la durée, très proches du cinéma de Cocteau, du Sang d'un Poète ou Le Testament d'Orphée. Quand Isabelle Pasco saute dans les profondeurs du lac on est tellement dans le Testament d'Orphée que l'on sait déjà que l'héroïne est sauve, qu'elle est prête à rejaillir (sur elle-même et sur les autres) alors ça n'a plus de durée, plus d'importance, l'infirmière peut bien prendre son temps, ôter quelques vêtements avant de plonger à son secours. 

C'est un film magnifique, d'une intelligence douce et lumineuse, où chaque plan fait sens. 

Et puis il y a la musique de Georges Delerue, la dernière qu'il ait écrite (à l'origine pour un documentaire sur les observatoires), et qui rappelle par certains motifs la partition des deux anglaises...

  

On va essayer une nouvelle chanson au Batofar : Trieste. Je voulais faire quelque chose qui ait une dynamique assez linéaire et qui en même temps soit percé de tristesse, de mystère et d'espoir. 

On jouera aussi les trois derniers nouveaux titres : Au plaisir qui est la chanson de l'amour absolu, La prémonition qui est la chanson de la lucidité absolue, et Comme elle se donne qui est la chanson de l'amour physique qui conduit à la traversée du miroir. 

  

14.07.04 

  

Le fantôme des moments passés. 

  

Terrible est la vendeuse du magasin Isabelle Marant à l'angle des rues Jacob et de Seine. 

Je suis malade, une sorte d'hémorragie de souvenirs, interne. Si bien que l'autre soir quand j'ai débarqué chez X, tard dans la soirée, j'ai eu l'impression que les quelques personnes rassemblées suspendaient leurs conversations d'un même élan pour m'applaudir, pour souligner l'effort. Je me fais l'effet d'un survivant, un peu comme Jean-Pierre Léaud dans l'épilogue des Deux anglaises et le continent, quand il court après le fantôme des moments passés avec Muriel Brown, dans les jardins du Musée Rodin. David dit tendrement que j'ai une tête de séducteur, de sacré coco, et la seconde d'après X trouve que j'ai une tête épouvantable, ce qui est peut-être la même chose. Ca fait plus de dix ans que le vieux type au dos voûté vend ses poèmes rue de Sèvres, à la hauteur de la rue Récamier, et qu'il apostrophe les passants d'une voix faible en demandant invariablement : "ça vous intéresse la poésie ?" et dix ans que je lui dis ou qu'on lui dit pour moi : "La poésie ? c'est moi ! " C'est d'ailleurs une maladie propre aux natures poétiques, comme une rage ; je veux dire, c'est difficile à avaler, que la réalité n'ait pas notre volonté. Que la réalité soit en-dessous, le plus souvent. 

Des touristes dans tous les coins de la Capitale. C'est très con que les décideurs des maisons de disques ne voient pas le potentiel de chanteur populaire que je pourrais avoir, la trogne qui fait l'unanimité, si on en juge au nombre de personnes qui me demandent leur chemin, en toute confiance. Moi qui me sens si perdu en ce moment, oui si perdu, c'est avec une ironie athlétique, une bienveillance aussi, que j'indique la Tour Eiffel aux allemands, le Champ de Mars aux chiliens, l'église Saint-Sulpice aux russes. X me dit qu'il faudrait que je parte en vacances, que ça me ferait du bien. Hé ho, est-ce que la place de Furstemberg part en vacances ? Les seules vacances que je puisse envisager ce serait dormir quelques heures bien longues dans le lit et les bras d'une femme que j'aimerai. Donc, en ce moment, aucune destination qui me tente, aucun pays qui l'emporte, bien que je ne doute pas - et espère - qu'il y ait dans ce domaine des continents, encore, à découvrir. 

Nous arrivons doucement dans les jours d'avant concert. Longtemps que nous n'avons pas démêlé les chansons en public. J'ai hâte de ça. C'est toujours du temps pris sur le chagrin, la fuite des choses. C'est comme enfant où, au cinéma, dans les films on attendait avec impatience, mon papa et moi, la figure imposée de la poursuite en voiture. Mon papa parce qu'il aimait les voitures, et moi parce que j'aimais l'impatience. 

  

15.07.04 

  

Vendredi. 

  

Je préfère que les mauvaises nouvelles arrivent le vendredi. 

La semaine qui suit sera belle, 

Voilà ce qu'on se dit 

Quand les mauvaises nouvelles 

Arrivent le vendredi. 

  

Le ciel avait dressé sa couleur d'incendie. 

Les nappes des collines, les vallées de non-dit, 

L'amour se répandait en son vaste appétit 

La solitude mangea le sourire de nos nuits. 

  

La salle municipale est battue par le vent 

Le spectacle du réel est monté de toutes pièces 

La patrouille d'enfants la mitraillette au poing 

Sépare notre passé en deux bandes distinctes. 

  

Je t'emmenai voir les dessins d'Egon Schiele, Kokoschka, 

Le samedi matin était clair on achetait 

Au marché Mouffetard un bouquet de lilas 

Sous ta culotte rouge mes doigts se promenaient. 

  

Je te parlais de l'amour de Jacques Mesrine pour Barbara 

D'Eben Arbez qui campait sous le "L" d'Hollywood, 

Je t'apportais des livres et tu lisais Ada

Ou l'ardeur captivée, allongée sur les coudes. 

  

Un jour tu es venue, un jour tu es partie, 

Je ne fais même plus attention, tu sais, avec la vie. 

Il faudra se revoir, un soir de la semaine, ou la semaine qui suit... 

  

La semaine qui suit sera belle 

Voilà ce qu'on se dit 

Quand les mauvaises nouvelles arrivent le vendredi. 

  

18.07.04 

  

Fragments du week-end.

  

Samedi sur le quai - départ en gare de Verneuil - et dans le train de 13h25 en direction de Paris, cette grande fille brune, visage fin et altier, qui me rappelle Charlotte en un sens, dans ce sens de Verneuil à Paris, l'adolescence brûlante et les trains de banlieue, le désespoir des amants - de circonstances - maigres à la vie qui s'en vient. 

  

Quand je songe à elle, comme à tout autre amour immense, je suis toujours chaviré pour le petit garçon que j'étais, et que je reste, devant la disparition,, le coeur écrasé d'avoir cru en l'exceptionnel, à la permanence, sous des tempêtes bien narquoises et communes. 

  

Tiens, élève des écoles françaises, déjà j'aimais ce mot, cette idée et l'état que ça représentait : la salle de permanence, en permanence. 

  

Géraldine venait me trouver entre deux bâillements sur un livre d'Histoire-Géo et me demandait d'écrire un poème pour l'anniversaire de son frère ; les vitres du lycée bruissaient des premières pluies sombres de novembre ; j'y mettais tellement de moi, dans ce poème, que son frère n'eût plus jamais dû regarder sa jolie soeur sous le même jour. 

  

Dimanche après-midi, dans les rues du Sixième. David m'alpague : 

- Je voulais absolument te voir. J'ai besoin d'échanger, de parler. C'est pas seulement mon cas personnel, je vois un mouvement général se dessiner. Les filles tiennent pas la route et j'aimerai savoir pourquoi." 

Il m'accompagne à La Hune où je vais m'acheter deux, trois livres pour mon anniversaire, il faut bien se faire un petit plaisir : j'achète un livre sur les pré-raphaélites et la retranscription de la conférence sur la peinture de Manet donnée par Michel Foucault à Tunis en 1971. 

Rue de Buci, Bar du Marché vers 16h30, une fille très belle assise en terrasse avec une amie. 

- C'est exactement ton style, s'exalte David se lançant dans une énumération qu'il qualifie d'attalienne : Très beau visage émacié, buste haut, petite poitrine, cheveux longs mais pas forcément trop longs, une sévérité, une certaine classe qui confine au détachement, elle a un côté Bambou en même temps cette fille..." 

Nous passons plusieurs fois devant la terrasse du Bar du Marché ; les deux filles ne sont pas sans repérer notre manège ; passer plusieurs fois étant de toute façon le principe du manège. Puis finissons par nous rabattre en terrasse du Coolin sous les arcades du marché Saint-Germain. 

- Je l'aimais bien moi aussi, parce qu'elle était habillée d'un cuir, ajoute David. Même si elle est plus ton genre. En fait je crois que j'ai complètement intégré la femme de tes rêves dans ma grille de lecture. A force de pratique. Comme ça, un jour, je pourrai te présenter la femme de tes rêves ! Mais c'est difficile parce que tu as des critères physiques très affirmés et en même temps ce n'est pas seulement une question de critère physique, c'est un mélange de choses. Pour cette fille : visage fin, buste haut, peu de poitrine...c'est exactement ta came, tandis que moi je suis plus touché, rassuré même, par les gros seins ou, si tu préfères, les contrastes ! Enfin bon on aurait dû aller s'asseoir à côté d'elle. C'est ton anniversaire quand même ! Je sais que tu es trop timide pour ça mais on aurait dû aller s'asseoir à côté de cette fille.

- Oui mais elle était au Bar du Marché. 

- On aurait pu y aller ! 

- Non. Pas possible." 

  

Pierre (Guimard) me demande ce que je pense de l'histoire des musiciens de X. Je lui dis que je n'aime pas quand ce sont les méchants qui gagnent. C'est une constante de ma nature. Dans ce monde brutal ou indifférent avec plus de facilité qu'il n'est merveilleux, où l'amour est si rare qu'il brûle les mains et efface les visages de ceux qui l'effleurent, où la loyauté a la figure ingrate, ce monde rempli d'idiots du coeur, où le moindre de vos succès est vécu par votre voisin comme une atteinte directe à sa place dans le monde, hé bien voilà, je n'aime pas quand ce sont les méchants qui gagnent. 

  

Une accalmie. Dans la douceur et le jardin de Léopold et de Cathy, dans le quatorzième arrondissement de Paris, Amalia - joli prénom pour jolie fille - dit cette phrase à Bertrand tandis que les premières étoiles punaisent un ciel lourd d'orages : "Mais qu'est-ce que tu as fait de ta tristesse ? Qu'est-ce que tu as fait de ta tristesse ?". 

  

La petite soeur de Françoise a sa chambre remplie de boîtes à chapeaux. Des jeux de construction. Elle veut une affiche de nos concerts pour sa chambre. Et me donner une boîte en échange. Elle me demande qu'est ce que tu ferais avec, si tu avais une boîte ? Hé bien si j'avais une boîte je rangerai dedans les crayons avec lesquels ta soeur s'attache les cheveux. 

  

L'année dernière mon papa était encore de ce monde, comme on dit, le jour de mon anniversaire. Son dernier cadeau est l'ordinateur sur lequel j'écris ces phrases éparses qui s'échappent parfois de l'intérieur - ou du sommet du coeur - comme des feuilles mordorées. Ces quelques jours autour de mon anniversaire ont correspondu l'année dernière à une page d'accalmie. Il était sorti de l'hôpital. On pouvait même aller déjeuner au restaurant en ce 18 juillet. Et même si c'était un calvaire de voir son sourire se déployer sans prise dans la grise famine de son corps. Un calvaire pour les souvenirs si gais qui trottaient en tête, et puis les jours d'après il y a eu une rechute brutale, la nuit de délires - il se traînait à terre, voyait des ombres gigantesques qui venaient le chercher - et la souffrance de ma maman seule face à l'insupportable, toute la nuit, à essayer de contenir ce corps si maigre et qui rampait pourtant hors du lit avec une rage ultime ; le retour en catastrophe à l'hôpital de Poissy, l'opération qui a diminué sa dernière volonté, l'a rendu triste en ne sauvant rien au final, l'agonie les jours bien sombres, les embouteillages sur l'A 13 et il faut vraiment venir car c'est sans doute la dernière fois...Mais à quoi bon parler de ça, encore, puisqu'il n'y eut pas, de toute façon, de compagnons d'armes. 

  

Il y a juste eu cette accalmie autour de mon anniversaire. C'était toujours ça de pris. 

  

En rentrant de chez Léo dans la nuit de vendredi à samedi, vers trois heures du matin, je me suis précipité pour tirer des sous de ma poche, pour régler le Taxi, et dans l'empressement j'ai fait tomber mes clés. Ca a été toute une panique bien sûr, et j'ai dû prendre le train de banlieue très tôt, pour aller chez ma maman chercher un double. 

J'explique ça à Bertrand qui me téléphone pour savoir si je suis bien rentré (perdu en pleine nuit, englouti face à la perte de mes clés et de toute la symbolique atroce que ça implique sur le moment, toutes les pertes qui reviennent d'un coup, autant de clés par milliers ; j'ai téléphoné à Marine pour savoir si elle pouvait me recueillir, vers quatre heures du matin, ce qui était la pire ânerie - elle qui, au fond, n'aura jamais été capable d'être là quand j'avais besoin d'elle - et je m'en suis rendu compte heureusement assez vite puisque j'ai raccroché au bout de la première sonnerie, avant qu'elle ne réponde - ou qu'elle ne réponde pas, d'ailleurs, tout aussi bien). J'explique donc à Bertrand : 

- Je voulais chercher mon argent et dans la précipitation j'ai renversé le contenu de ma poche dans le Taxi. J'ai entendu que quelque chose tombait mais je n'ai pas compris tout de suite que c'était ma clé, j'ai crû à une pièce de monnaie... 

- C'est bien la mentalité show-bizz, ça !! s'exclame Bertrand. Tu laisses tomber une pièce de monnaie et tu ne la ramasses pas !! 

- Mais non ! Ce n'est pas du tout ça ! C'est juste que je ne voulais pas déranger. 

- Comment ça pas déranger ? Parce que tu fais tomber quelque chose à l'arrière d'un Taxi, tu ne le ramasses pas pour ne pas déranger ??!!! Mais c'est toi qui est dérangé mon pauvre garçon ! A l'arrière du taxi, il s'en fout le chauffeur. En quoi ça le dérange que tu ramasses un truc que tu viens de faire tomber ? 

- Pourtant c'est ça, rien d'autre que ça je te promets. Je n'ai pas voulu déranger." 

  

  

19.07.04 

  

Les jours d'avant concert sont toujours un peu flottants. On espère que quelque chose de beau ou d'intéressant va se produire. Une électricité. Alors on peut bien passer par quelques nébuleuses au préalable. 

On pourrait vouloir ça pour l'amour. Quelques ténèbres oppressantes, des tentatives, avant la solution éclatante d'un coup de foudre (à deux branches).

Pour Comme elle se donne je pense beaucoup à Balthus. J'ai des images des peintures de Balthus en tête, un certain statisme, des gestes lents, arrêtés, comme il pourrait y en avoir chez Balthus : le dos de sa main sur la bouche, et l'acte qui a lieu, les deux filles qui font l'amour ensemble, puisque c'est de cela dont la chanson parle, derrière un rideau, des gestes qui se poursuivent - qui se survivent - de l'autre côté d'un miroir. 

Avec ce temps malade de cordes soudaines et de coups de chaud à froid, j'ai attrapé une belle angine d'avant concert ; ce qui fait dire à Rodolphe qu'avec la tournée qui se profile je risque de prendre une angine de quatre mois. Fébrile je saute dans le métro pour aller donner une interview sur Oui Fm, acheter du thé et des citrons, pour faire du citron chaud. Sur un écran télé Francis Cabrel chante Bonne nouvelle : 

  

La vie me donne ce que j'attends d'elle,

Une bonne nouvelle. 

  

Il faut vraiment vendre des disques par milliers pour pouvoir chanter un truc pareil. 

  

Ou encore : 

  

Chaque fois que je te vois, que je t'appelle
La vie me donne ce que j'attends d'elle.

  

Hum. Il n'a jamais dû laisser une avalanche de textos ou de messages sur un répondeur à des heures pas possibles, se morfondant d'une nullité de réponses en retour. 

Ce soir je regarde le film de Richard Berry, Moi César 10 ans et demi... Je ne sais pas comment ils s'y sont pris pour donner un titre affreux et si compliqué à un film si beau et limpide ; très sensible dans ce qu'il montre et laisse entrevoir ; traversé de mélancolie, de tristesses, et bondissant d'humanité. Quand il y a un motif de petit garçon qui mange des pâtisseries, je pense toujours à la scène de Once upon a time in America. Dans une de ces dernières interviews Sergio Leone dit que cette séquence est un hommage d'amour à Chaplin, qu'il a essayé de filmer cette scène exactement comme Chaplin l'aurait filmé. C'est-à-dire que ce n'est pas une simple citation cinématographique, c'est une scène qui fait partie du répertoire, de l'univers chaplinesque sans pour autant exister concrètement sous cette narration dans son oeuvre. Leone invente à partir d'un répertoire sensible de formes, et se restitue dans une sensibilité, cherchant à placer sa caméra - dans l'idée qu'il se fait de - là où Chaplin l'aurait placée. 

Et puis, après, dans la même interview je crois, Leone dit que son film témoigne en un sens de la fin d'un monde, et peut-être, aussi, de la fin du cinéma. 

On a pas beaucoup les moyens de répéter. Financiers et des emplois du temps peu accommodants alors on a fait une grande répétition de quatre heures vendredi et depuis il faut se préparer chacun de son côté ; j'écoute la maquette de Trieste enregistrée à l'arrache, comme la chanson est jeune, à peine deux semaines, il faut que j'assimile le texte, que je cadre les sensations ; et puis pour Comme elle se donne, je regarde des reproductions des tableaux de Balthus, pour, dans le moment très court où je vais la chanter, essayer de bien transmettre la situation, dans cette confrontation dont on ne sait jamais à l'avance ce qu'elle réserve et permet : le lieu, l'heure (plutôt fraîche cette fois-ci, il y a trois concerts à l'affiche du festival et nous jouons en premier, sur scène vers 20h30), les visages et les silhouettes comme des bougies vacillantes, la musique, le texte, l'osmose avec le groupe, et les images que j'aurais en tête (Balthus, mais mêlé peut-être de l'image d'une fille que j'aurais croisé sur le trajet, une scène qui m'aura frappé, un souvenir qui refera surface plus ou moins comiquement, toutes les choses qui traversent la tête pendant qu'on dévide une chanson, en essayant de transformer les obstacles ou les apparitions en appuis pour l'étape d'après). Essayer de faire naître quelque chose ; plusieurs flèches qui devraient convoler vers une même cible. Dans les derniers concerts, cette année, j'ai souvent été intéressé par l'apparition dans le temps du concert de La théorie des nuages ; à Cannes en janvier c'est la chanson qui avait le mieux fonctionné, où je sentais qu'il se passait quelque chose avec les gens qui étaient venus ce soir-là, et aujourd'hui je dois dire que j'ai une attente positive, si je puis dire, pour La prémonition. Je crois que j'arrive à quelque chose de fort avec un minimum de mots et d'effets. Je dresse une situation que j'essaie de situer, pour l'adoucir peut-être, et en même temps je fais passer quelque chose de terrible. 

  

20.07.04 

  

Anne en décembre. 

  

Tes bras longs comme des lances 

Ne cherchent pourtant pas la bagarre, 

La lune en chemise de nuit 

Enfante des chats de gouttière 

Ou des idées libres comme l'air

Par les fissures du plein soleil,

 

J'emprunte le chemin du soir. 

 

Il fait trop chaud dans la journée 

On ne sort qu'après dix-huit heures. 

Seule indolente en plein été 

Ton ombre - turbulente soeur - 

Cause avec mon coeur. 

 

Tes bras maigres comme mes espoirs. 

 

Quelque soit l'ordre du vent 

La vérité de nos destins 

Les tables qui abritent tes croisements, 

Il fait toujours Décembre à te voir. 

 

  

22.07.04 

  

Le voyage du retour. 

  

C'était plus simple quand je rentrais d'un concert et que j'avais une fiancée, une maison, je pense souvent à ça pour Neil Armstrong ; qu'il devait être doux le voyage du retour ; le voyage du retour devait encore faire partie de l'exploit. 

Il y a une fidélité que j'aime avec les personnes qui viennent me voir sur scène ; une fidélité que je nourris faiblement parfois, et pourtant une fidélité ; quelque chose d'un attachement indéfectible ; et, comme ça, il y a des visages que je reconnais dans les foules attentives, des sourires qui me servent d'appui, qui me déconcentrent et me remettent sur les rails (de la chanson) tout aussi bien. 

On pourrait dire d'un concert qu'il respire, quand on se laisse envahir par des gens que l'on touche. 

  

23.07.04 

  

La mort de Serge Reggiani est une triste nouvelle pour les rues de Paris. Il n'y a plus grand monde. Ca s'amenuise. Et quelqu'un qui part ne part jamais seul, mais toujours avec un monde. Il en va ainsi, du moins, pour les pharaons et les poètes. 

J'ai fait le rapprochement l'autre jour en lisant cette déclaration de Sergio Leone sur Once upon a time in america, avec l'épilogue des Deux anglaises et le continent que je visionnais pour les besoins de ce Journal ; que ce soit l'errance de Noodles dans les anciens quartiers de New-York, ou la promenade de Claude dans les jardins du musée Rodin, il est question pour ces deux films de l'évanouissement d'un visage et de la fin d'un monde. 

  

Qu'il s'agisse de fréquenter les musées dans l'expectative d'une émotion singulière ou du moins signifiante, de suivre par les rues de la ville une fille dans l'attente d'un geste qui bouleverse - une main dans les cheveux, quelque chose de beau - ou de vivre quelques années de sa vie pour un unique amour élu envers et entre tout, c'est toujours la même histoire : l'expérience de la limite et la poursuite de la beauté. 

  

25.07.04 

  

Il n'y a que dans la défaite que les belles choses existent en passant. L'amour n'est jamais la recherche de la brièveté. 

  

Période bleue : il y a des moments dans l'existence où il semble plus facile de suspendre des pierres à son cou que de trouver des proies à sa taille. 

  

Bizarrement je me retrouve au même endroit que la semaine dernière : dans cette impasse bordée d'ateliers d'artistes et de jardins remplis de chats à la sauvette ; "la campagne à Paris" semble être la phrase qui vient tout de suite aux lèvres dès qu'on franchit la grille ; et me voici à quelques mètres à peine de là où j'étais invité l'autre soir dans la douceur de la maison de Cathy et Léopold ; je rencontre d'autres voisins si bien que je connais pratiquement toute l'allée maintenant, que je m'attends à y retourner dès la semaine prochaine (ou à y demander l'asile poétique), et, pour ce soir, toujours d'un moment l'autre voir débarquer Bertrand suivi d'Amalia, lionne sphinge plutôt excitante, qui lui demanderait encore : Mon vieux Bertrand, mais qu'as-tu fait de ta tristesse ? 

Dominique Rimbault dit Domino me fait visiter l'atelier qu'elle vient d'acquérir. Elle l'a acheté à un américain qui y a laissé des sculptures gigantesques et des blocs de marbre de Carrare. L'atelier, me dit-elle, avant l'américain, a été habité par une vieille millionnaire, la première femme à avoir traversé l'Afrique en hélicoptère ; je me sens tout de suite à l'aise, moi qui ai souvent été le premier homme à crier "je t'aime" dans le désert. 

Il n'y a que du champagne à boire. La compagnie est charmante. David, complètement pété après une quinzaine de coupes, hurle à minuit passé : 

- C'est pourri ici, y a même pas de soleil !" 

02.08.04   Ecrire. J'ai repris mon projet d'un recueil de nouvelles. J'avance vite. Je me donne 15 jours pour tout finir, après il faudra reprendre les chansons. Là aussi certaines idées, certains thèmes commencent à faire surface. J'ingurgite des impressions, des images, une succession d'émotions fugitives qui traversent mon esprit, j'en retiens comme pour une addition, et les passe au moulinet de ce que je suis, les creuse les polis les déforme leur donne une durée différente, sel, mystère. Mine de rien ça me donne des structures pour ne pas tomber en ce moment, ne pas me faire submerger par les tristesses en cours, en l'absence de concerts ou de répétitions soutenues. Je change de champ de bataille, de chantier, rien d'autre. Pour les chansons je ré-écoute les dernières maquettes, le problème c'est qu'on ne peut pas se permettre de faire en dessous de ce qu'on a déjà, on ne peut pas taper en dessous. Il faut faire quelque chose d'important (pour nous) à chaque fois. Pour les Nouvelles je suis heureux, j'arrive à écrire ce que j'ai envie de lire, heureux et puis soudain l'abattement, je me dis que je n'y arrive pas, que ce à quoi je voudrais parvenir - une structure, un monde valable, une arche pour quelques uns - est trop difficile, alors je m'accroche aux personnages, je suis dans la cuisine avec ces deux filles, je suis tellement bien dans la cuisine avec ces deux filles qu'elles m'empêchent de faire des bêtises, des actes désespérés, elles sont mes garde-fous, leurs jambes et les possibilités de leur discours font barrage auquel je cède parce qu'il ne cède pas, je suis tellement bien avec ces deux filles dans la cuisine d'un pavillon de banlieue (mon décor de western) que je n'ai même pas envie de quitter la cuisine, d'aller explorer le jardin par exemple, merde, ça pourrait être intéressant d'aller visiter le jardin, ça aérerait le récit. C'est comme dans la chanson Comme elle se donne qu'on a joué aux derniers concerts - Réservoir et Batofar - on a envie de rester là avec ces filles, d'en savoir plus, de voir comment ça va se passer ; mais voilà, ça va très vite et à peine commence-t-on à saisir l'urgence, la beauté, le découpage du désir, que c'est déjà la fin de la chanson.   

 

03.08.04   L'ornithologie.   Frédérique m'apprend que je suis un pélican, qu'il y a deux sortes d'artistes : les pélicans, et les autres comme Wilde ou l'autre idiot avec ses cheveux décolorés... Warhol ? viens-je en aide. Oui c'est ça, Warhol, poursuit Frédérique, pour moi ce sont des faiseurs, ils fabriquent, ils s'arrachent moins les plumes, ils ne sont jamais dépassés par leur sensibilité, ce ne sont pas des pélicans.   

 

En voiture avec ma mère, dans la perspective des travaux en bordure de l'A13, le chantier de la sortie Versailles Nord, elle s'exclame : - Enfant, tu étais très attiré par les grues !" - ça n'a pas beaucoup changé, dis-je, ça n'a pas beaucoup changé."   

 

04.08.04   Il faut trouver le moment pour travailler. Pour se fondre dans l'histoire de ce qu'on fait comme dans un tableau. L'idéal serait de ne pas publier dans le sens arrêter les choses pour pouvoir revenir, encore et toujours, sur le motif ; des peintres comme Balthus ont eu cette liberté ; et l'insatisfaction a au moins le mérite de donner cette liberté. Balthus pouvait travailler des années sur un tableau ; des fois d'après un même modèle et peu importe que le modèle ait dépassé, année après année, l'âge de la représentation, il avait pris tellement d'esquisses, capté tellement l'instant sous toutes ses coutures si j'e puis dire, donné une telle lumière au prisme de l'instant que les réfractions n'en finissaient pas d'illuminer et son travail et la toile. Voilà ce que j'aimerais faire quand j'écris, disons, des nouvelles : retrousser toutes les coutures d'un instant. Ce que j'ai essayé de manière appuyée, démonstrative avec Triptyque d'un soir de juin, et après j'y ai mis pleins de portes ouvertes, j'ai ouvert toutes les portes que je pouvais ouvrir ; et au final dans la construction il y a quand même quelque chose qui cloche, un aspect bancal dans l'histoire mais que j'aime bien. L'idéal, donc, peut-être, serait de ne jamais publier définitivement un texte - tant qu'on sent qu'on peut encore y revenir - mais c'est tellement tentant de pouvoir faire connaître ce que l'on crée, de se nouer à des résonnances, d'abriter pour quelques instants la vie d'autres personnes sous un même toit (C'est ce qu'on fait avec les concerts n'est-ce pas ?) qu'il existe alors des parades, on reprend toujours le même tableau, la même histoire, mais avec des variations subtiles, qu'on voudrait surprenantes pour soi, pousser plus loin toujours, l'exploration d'un échange, d'une conquête, d'un état de grâce.  Dans certaines toiles de Balthus il y a un symbolisme qui vaut davantage pour le geste que pour le symbole en lui-même, dans le camp du mystère et de la grâce plus que dans celui de l'énigme, et même s'il est très proche des deux, pour cette foi dans le primitivisme comme source de douceur et d'impact, son travail s'inscrit davantage dans les pas de Fra Angelico et de Piero della Francesca que dans les traces de Gauguin. Tous ces peintres trouvent dans le jardin clos de leur travail une sorte d'espace à préserver, face aux violences inconséquentes, absurdes, aux éclats aux douleurs du monde, ils opposent la permanence d'un regard qu'ils devinent et craignent, peut-être, en voie d'extinction. Quand j'écris une Nouvelle il m'arrive de faire mon marché. Comme un Chef va à Rungis le matin. Je prends le métro, je vois une fille qui me plait, dont je trouve l'accoutrement plutôt bien mis, je me dis : ah l'une de mes héroïnes porterait bien cette robe tiens ! Je sors mon carnet Moleskine (souple de préférence), je prends quelques notes sur la robe, rentre à la maison, relis la dernière mouture du texte, peu à peu retrouve l'espace et le temps de l'histoire, reconnaît la fille à qui je mettrais bien la robe (fiction : processus inverse de la vraie vie ?) et tout d'un coup mon personnage ne veut pas du tout de la robe, elle me fait les gros yeux (ça se traduit par des points, points d'exclamation quand les yeux sont très gros, et franchement c'est très laid, dans un récit, des points d'exclamation !!), revêche, elle semble me dire : - Mais ça va pas la tête ! Où tu l'as trouvé cette robe ? C'est qui cette fille d'abord ?"  

 

14H30, brune très belle à la terrasse du Café de la Croix Rouge, en face de la statue du Centaure de César (avec ses balais dans le cul, et dont j'ai inventé pour mes amis et moi-même qu'en toucher le pied exauçait les voeux). Des cahiers ouverts et un livre sur sa table : appât convenable. Déjeuner avec Matthieu Charvet en terrasse du Coolin, dans la fraîcheur des arcades du marché Saint-Germain : - La japonaise du Dojo du centre chrétien C3B de la rue de Linois, pour te faire court : ma partenaire d'aïkido, me dit Matthieu, est vraiment très jolie. Je regrette de l'avoir rencontrée sur un tatami et pas ailleurs. Car je n'ai pas fait preuve d'une grande souplesse envers elle..."     

 

11.08.04   Une semaine plongée dans l'écriture de cinq Nouvelles. Je pense mettre le point final - puisqu'il en faut bien un - dimanche. Ensuite, dès lundi : retour vers les chansons, retour du rock. Il faudra un bon spectacle d'une heure et demie pour le concert d'octobre au Réservoir. La première Nouvelle m'a bien tenu, m'a empêché de me laisser aller à des pensées sombres ; les personnages m'ont gardé ; c'est pour ça que je m'attarde davantage sur les filles dans la première des cinq Nouvelles, parce qu'au moment où je les écrivais, elles ont été bien douces avec moi, et fermes en même temps, m'empêchant de me blesser ailleurs. J'ai un peu peur d'arrêter cette écriture qui m'occupe pleinement depuis près de dix jours. Il va falloir poursuivre, trouver la même intensité - heureuse le plus souvent - dans les chansons, le travail des chansons, et les concerts.   

 

19.08.04   Pratiquement l'Alaska.   Migraine épouvantable ; jusqu'à la nausée, jusqu'aux jambes et à la volonté qui ne soutiennent plus rien, et je m'épuise à trouver des appuis pour ma nuque ; le ciel lourd d'orages éloigne ces tendres nuages qui, à portée de main, séduisent comme des coussins. Avec ce genre de phrase, mieux vaut fermer la fenêtre c'est plus sûr. Hier Hôtel de Massa j'ai déposé le manuscrit des cinq Nouvelles écrites durant l'été. Replongé tout de suite dans les chansons. Pour éviter les coupures. Peau sensible. Je quitte à regret le cadre, les personnages, la protection de la première des cinq Nouvelles. Lundi dans un Café du quartier Saint-Augustin David en a lu une page ; accueil enthousiaste : - La classe, c'est du pur Jérôme Attal ! - Ca tombe bien, ai-je répondu, c'est justement sous ce nom que je compte les signer." 

Photos pour la rubrique Focus du magazine Gala dans le périmètre des Jardins du Luxembourg, puis direction Meudon chez Frédéric pour travailler sur une nouvelle chanson ; Mathieu nous rejoint avec sa guitare de Beatles, d'époque et qu'il vient de recevoir des Etats-Unis. Dans la musique ce qui me plait toujours autant ce sont les différents stades de rencontres. Quand je n'ai pas de texte ou de ligne mélodique à l'origine il faut que les pistes musicales qu'on me propose coïncident en quelque sorte avec mes envies ou mes préoccupations du moment, comme une ville qui se bâtit, qu'on me fait voir à mesure qu'elle se bâtit et où à chaque étape de la construction je puisse définir, redéfinir et y désirer ma place comme y projeter l'intuition d'une place pour celles et ceux qui recevront la chanson. Frédéric a crée une charpente parfaite pour que la nécessité du texte sorte, et Mathieu a apporté ce thème si épatant sur la fin du morceau que tout de suite j'ai eu envie qu'on le prolonge, gourmand que je suis des bonnes choses. Dans sa cuisine qui donne sur les hauteurs de Meudon, pour accompagner les chaussons aux pommes que j'ai acheté à la bonne boulangerie près de la gare, Frédéric me sert une sorte de boisson au thé vert, liquide clair et jaunâtre dont certains relans sombres rappellent les échantillons d'urine demandés au cours d'examens médicaux. - Je l'ai acheté chez Tang Frères, me dit-il tout heureux. - Quitte à boire de la pisse, autant que ça vienne de la soeur ! réponds-je. Ce qui je l'admets n'est pas très classe ni très poli, un peu rude même, bien qu'on puisse en cette modeste réplique voir un vibrant hommage à Georges (Bataille). Depuis que, grâce à des dizaines de points accumulés sans le savoir, ils m'ont envoyé un nouveau téléphone portable avec appareil photo - C'est une très grande idée à développer pour l'amour, sur le nombre de mois qu'on reste avec quelqu'un, ou qu'on s'engage, on obtient des points, et au bout d'un certain temps et d'un certain nombre de points qui vont en augmentant, libre à nous de remplacer cette personne par une nouvelle dotée de tout plein d'options inédites et surtout moins fragile que la précédente cela va de soi ; système qui a ses limites certainement mais qui arrangerait bien des gens que je connais - bref, depuis que j'ai ce portable avec appareil photo intégré je m'amuse à revisiter toute l'histoire de l'art à portée de ma main : l'autre jour par exemple en photographiant de très près mon jean j'ai réussi à faire un Nicolas de Staël dernière période.  Sans trop dévoiler mes ambitions je peux dire qu'en ce moment je travaille à une visitation de Jean Van Eyck avec mes lacets de chaussures. Jean-Vic me téléphone de Quiberon où il passe de courtes vacances : - Ici j'ai retrouvé une fille formidable, Aude je t'en ai déjà parlé, elle travaille trois quatre mois d'affilée, fait toute la saison à la créperie et après elle part cinq mois en voyage dans un pays étranger, le Mexique ou l'année dernière c'était l'Alaska. - Cinq mois en Alaska ? dis-je, et son copain la suit ? - Son copain est assez pantouflard, ce qui est mal vu en Alaska tu t'en doutes. - Oui, ce n'est pas très pratique. - Alors elle part seule. - Le pauvre, c'est lui qui doit avoir le plus froid des deux. Mais quand même, pour partir cinq mois en Alaska il faut trimer à la créperie en une seule saison ?! Elle doit faire un service non-stop ou quelque chose comme ça... - Oui elle commence à être connue sur Quiberon. Les gens viennent à trois heures du matin pour manger des crèpes, et ceux qui ont moins d'argent se relaient. Bon et toi Jérôme, aucune fille en vue ? - Rien. C'est pratiquement l'Alaska. Le désert. - Je confirme ce que je te disais à Paris. Les gens sont plus laids qu'avant. Il y a quelques années encore, ça se maintenait. Mais là on dirait qu'ils se laissent aller à être laids. - C'est parce qu'ils sont trop près de la vie peut-être ; c'est parce que la vie entame, dévore. Et on s'attache à la beauté, mais on ne retient que ce qui cloche."   

 

20.08.04   Ce soir dans le passionnant témoignage de la résistante Madeleine Riffaud diffusé dans l'émission Contre-Courant, le récit poignant et qui retourne l'esprit, des séances de torture rue des Saussaies. A un moment donné, excités par les sévices qu'ils infligent les hommes de la Gestapo font venir des filles, des prostituées allemandes, et organisent des orgies dans les chambres mêmes des tortures. Un soir ils demandent à Madeleine Riffaud alors âgée de 20 ans, qu'ils ont tabassé et devant laquelle pour la contraindre à parler ils ont torturé de très jeunes résistants, leurs brisant les membres en disant à la jeune femme qu'une dénonciation de sa part permettrait de mettre un terme aux tortures, un soir donc ils lui demandent d'aller se laver, de se faire belle, ils débouchent du champagne, ils sont excités par les coups qu'ils viennent de porter, par les injures physiques, et ils organisent une orgie, ils veulent violer Madeleine Riffaud, là, parmi d'autres femmes, dans la chambre de torture. Elle ne devra son salut que sur le conseil fugace d'une autre femme, faisant croire aux S.S. qu'elle est juive ; alors ils ne la toucheront pas sexuellement, l'enverront directement à Fresnes. Il y a quelque chose d'atroce à concevoir une telle violence, et la jouissance qui provient de cette violence. Georges Bataille a parlé abondamment de cette frontière étroite entre la volupté et le crime, l'Eros et le Thanatos.Les monstres dont on s'effraie dans l'enfance sont bien loin, et bien inoffensifs, comparé aux monstres qu'on devine et rencontre en grandissant, nos semblables en apparence. "Le crime est le fait de l'espèce humaine, il est même le fait de cette seule espèce (...)" écrit Bataille au début du procès de Gilles de Rais, puis relatant les viols d'enfants et les crimes du maître de Tiffauges il mentionnera dans le même ouvrage : "Il était rare que l'orgie commençât avant que l'enfant ne fut maltraité". En dehors du caractère sexuel lié aux tortures qu'on retrouve dans le récit des exactions des S.S. de la rue des Saussaies, il y a encore un aspect troublant qui tient lui aussi du plaisir : la musique. Madeleine Riffaud explique que pendant longtemps elle n'a pas su écouter une seule pièce de Bach, du fait que ses tortionnaires entre deux tortures ou pendant qu'ils agissaient, faisaient jouer du Bach. De même Gilles de Rais le temps qu'il se livre à ses outrages dont le cours non contrarié de son excitation nécessite le sang et le sperme - l'outrance - sollicite des petits chanteurs, les chanteurs de la chapelle.Il y a une volupté barbare dans cette omnipotence à jouir de la beauté et en même temps de l'atteindre, de l'avilir. Et s'il y a quelque atrocité à percevoir une telle violence, c'est qu'elle nous parle, qu'elle est plausible, que l'histoire pathétique des hommes en regorge, à tout moment et en tout lieu ; mais aussi qu'on peut chaque jour de notre vie, en nous et autour de nous, en deviner la possibilité, même infime, altérée ; et présumer sans effort de la cruauté sereine de l'être, comme de la tentation d'asservir pour en tirer de la jouissance.   Et dans l'amour physique aussi. David Lynch a beaucoup réfléchi sur cette frontière, dans ses films. La frontière entre le bien et le mal dans la sexualité. Entre le plaisir de porter l'autre au plus haut de soi, et l'émotion d'avilir ce qu'on chérit le plus. La frontière organique et mentale qui s'efface parfois, et dont l'effacement ou le dépassement mènent à la jouissance ; la frontière friable entre l'avilissement et la grâce. Tout ce que permet - et rend rêvé réel en quelque sorte - la possession dévouée ou forcenée de l'autre.   Si l'idée de ces violences nous bouleverse c'est qu'on les sait à portée d'homme - dès qu'il tombe hors du sens moral, hors de l'éthique, (mais quelle éthique ? Sous quelle juridiction ? dirait Philipp Roth, puisque par exemple pour les S.S. ce n'est rien de violer une jeune femme sauf dans le cas où elle est juive, là ça devient une sorte de crime contre le sang aryen, faute grave susceptible de prison...) dès que l'homme se laisse aller donc à cet émoi de bête qu'il est pourtant le seul d'entre toutes les bêtes à concevoir et pouvoir réaliser, imaginer et produire ; état de bête à portée d'homme. Et bien qu'elle puisse déranger ou fasciner (dans l'effroi de ce qu'elle nous apprend sur la nature humaine), la violence accomplie écoeure et appelle la condamnation de tout son être, parce qu'on en ressent l'abjection comme on y devine chez celui qui s'en empare de façon totalitaire toutes les lâchetés, et les opportunismes et les profits sordides ; ne serait-ce qu'en premier lieu, parce que dès qu'il s'agit d'un autre que soi, comme le dit si bien Gilles Deleuze : on ne nous fera pas confondre le bourreau et la victime.  

 

 21.08.04   Jean (Cocteau) et Francis (Bacon) ont tous les deux, dans leur travail, ramené les mythes au premier plan. Celui de la vérité, mais dans une voie toute à fait opposée. Si Cocteau les revisite comme une sorte de salut magique pour les humains les plus éclairés - et en première place les poètes - Francis Bacon qui refuse toute portée magique autre que ce qui se passe sur la toile, l'accident créateur, et le terme accident est bien choisi dans ce qu'il suppose de sang, d'impact et de réalité, Bacon tire à lui le mythe, donne un coup de pied dans le socle, comme il a fait glisser de la croix les figures de Cimabue, pour en révéler l'implacable cruauté. Cocteau et Bacon mettent la mythologie sur le trottoir. L'un dans une roulotte de bonne aventure, et l'autre comme une prostituée sous un abri-bus.Si Cocteau ne cesse d'être glorieux et optimiste malgré La difficulté d'être, Bacon met à égalité la solitude du noceur et Prométhée enchaîné, les atteintes de l'âge et les Erynies d'Eschyle, les tourments du coeur et les estropiés du Berlin d'Otto Dix. Pour le peintre anglais pas de mystère mais cette formule nette et terrible : "One is born and one dies, and between the two you make what gestures you can. Et c'est tout."   Concernant les migraines effroyables Pauline m'envoie par mail le conseil du café noir. Le café est un puissant vasoconstricteur, me dit-elle. Comme le boa, donc, serais-je tenté de répondre. Mathieu me dit que ça va me faire du bien - pas de boar du café mais nos tournées en octobre sur les routes de France, que ça va me faire du bien de prendre l'air. - Oui, si on roule la fenêtre ouverte !" dis-je, pragmatique. Hier j'ai hésité le jour durant - pour reposer ma tête - entre un oreiller moelleux et les bras d'une fille ; le soir venu j'ai choisi les bras d'une fille ; et au matin j'ai encore mal à la tête. La phrase ci-dessus ne traduit absolument pas la vérité, mais à mesure que je l'écrivais la fin s'est imposée et je n'ai pas pu m'en empêcher ; d'autant que j'allais raconter que j'ai choisi l'oreiller faute de mieux, ce qui aurait pu être très mal interprété, et qui n'est je l'espère que la halte et le répit du destin avant la reprise d'une passion bouleversante aussi partagée qu'irrépressible.   La grande leçon de la Résistance c'est de se donner les moyens de croire simplement en demain. Et de croire que de chaque acte de résistance dépend le bonheur d'un jour nouveau qui s'en vient. Alors on résiste toujours Pour, avant de résister Contre.Mais s'il faut y mettre un contre alors : Résistance contre le découragement ; résistance contre l'indigence du hasard ; sabotage des voies ferrées du désert ; résistance contre les préjugés, la bêtise, l'amertume et le fatalisme ; résistance contre la sécheresse du coeur ; résistance contre les canailles, contre ceux qui seront toujours là pour nous enfoncer la tête sous l'eau quelque soit la maigre pitance de leurs tristes motifs ; résistance contre la violence, contre les décisions prises à notre insu et qui nous matraquent la tête ; résistance contre l'amour qui s'en va ; résistance tout court.   

 

22.08.04   Comme tous les dimanches j'ai passé la journée à acheter des fleurs coupées et des chouquettes. L'amour, la tendresse ont été inventé pour que les filles sachent quoi faire de leurs mains ; le bricolage étant chez elles réservé aux choses de l'esprit.  J'ai pas mal suivi les Jeux Olympiques cette saison principalement à cause de la journaliste de Canal +, Claire-Elisabeth Beaufort, qui vient présenter les flashs d'infos pendant les comptes rendus des épreuves, midi et soir, et dont le naturel, le charme et la beauté, ont souvent éclipsé les autres performances.