09.02.02   Café Le fétiche, Michel-Ange Auteuil, avec Jean-Vic. Les délices de la pluie qui gronde, écume le jour en deux teintes, le jour en deux parties distinctes plus que nul autre, le samedi. - J'aime trop les filles, mon vieux. Je n'm'en sortirais pas. Je croyais pouvoir m'en sortir, mais je n'm'en sortirais pas. - Je suis allé à une soirée épouvantable dans un bar branché du Marais, pour la sortie de l'album de Boards of Canada. T'entendais l'album en fond sonore, tout l'monde en avait rien à foutre ! C'était open bar et on passait notre temps à discuter et à mater des nanas aux décolletés extraordinaires qui servaient des verres de Sangrïa et des coupelles avec des carottes et des choux-fleurs crus.- Oui. Je connais ce truc à la mode des carottes crues. - Le plus drôle c'est que c'était une avant-première super foireuse : l'album sort la semaine prochaine! Dis donc mon vieux, tu ne trouves pas que le garçon de Café a des faux airs de Charles Denner ? Un mix entre Charles Denner et Douste-Blazy. - Oui, c'est : l'homme qui aimait les femmes de droite. - Tu sais la fille qu'on voit souvent dans le quartier et qui me plaît, hé bien l'autre jour je l'ai suivi comme Jean-Pierre Léaud dans Baisers volés.- L'agence Blady. - Oui c'est ça, l'agence Blady ! Hé bien tu parles d'une filature palpitante, elle s'est arrêtée devant la vitrine de tous les magasins de fringues de la rue ! Enfin...on est détective ou on l'est pas...je mettais tellement de coeur et de précautions à bien me planquer qu'au final je me suis retrouvé dans un angle mort et j'ai rapidement perdu sa trace. Tu n'as jamais partagé cette impression que les filles jolies passent plus vite dans la rue que les filles laides ? Je veux dire, j'ai l'impression qu'elles passent plus vite sous nos yeux, qu'elles marchent plus vite quoi, c'est une question de jambes peut-être ? - Oui, oui. Sûrement."   

 

17.02.02 Décès - dans la soirée de Jeudi - de Geneviève Anthonioz De Gaulle.  Samedi après-midi, soleil vif, vent cinglant, j'arpente à grandes enjambées le boulevard Saint-Germain en compagnie de X; nous allons faire des tirages couleur de la maquette x-press pour la jaquette et le livret du cd. - C'est terrible le quartier, dis-je, c'est tragique l'effervescence, le samedi. - Je déteste ça, me répond-t-elle, ça donne envie de partir à la campagne.- Oui, enfin, il ne faut pas exagérer." Après, comme elle fait remarquer à voix haute qu'elle a faim, je propose d'aller lui chercher une pâtisserie chez Gérard Mulot, et elle ricane dans son écharpe en objectant qu'il lui faut de la vraie nourriture, comme des légumes ou du poisson. Musique. Temps record d'enregistrement et de mixage la semaine passée, à Prunay-en-Yvelines. Cinq titres finalisés en trois jours. Mardi, dans la cuisine de Gilles, nous essayons à plusieurs reprises, micro à la main, de faire siffler une bouilloire récalcitrante pour l'inclure dans la chanson: Audrey Anderson. C'est-à-dire que nous sommes allés très vite (une journée en studio coûte cher), une bataille que de concilier l'exigence et la rapidité, que de garder la lucidité du parti-pris et un semblant d'oreilles neuves pour les mixages, et nous perdons un temps inestimable à essayer de faire siffler cette bouilloire rétive et narquoise, dont la couleur argent vire au cuivre, sur le réchaud de la cuisine. Paris. La fine écharpe rose de cette jeune passante qui n'en finit pas de pelucher dans mon souvenir. Dans le texte sublime et poignant de sa conférence d'adieux, Yves Saint-Laurent parle de ses "fantômes esthétiques", "Tout homme pour vivre a besoin de fantômes esthétiques". X m'annonce que, pour la sortie du disque, le Journal musical Y lui a commandé un article sur moi. Je lui soumets de mettre en phrase titre que j'aimerais faire le même métier qu'Yves Saint-Laurent, par l'écriture.   La poésie au-dessus des champs de betterave. J'adore la model belge Ann-Catherine Lacroix : angélisme, élégance naturelle, douceur glaciale.   Douceur du soir : X (une ancienne amoureuse) me téléphone et, à propos d'une réflexion cinglante que je lui fais concernant ce qu'elle me raconte, me balance comme une revendication : - Tu sais, maintenant j'ai d'autres cadres de références que ta personne."  

 

19.02.02   Play-list du concert de vendredi : A côté d'aujourd'hui - L'éternité Spinoza - Juillet Odéon - La pornographie - Le dormeur du Val d'Isère - La chaîne du froid - Paris m'as-tu-vu - Le jeune homme changé en arbre - Les petits doigts de pied de la mélancolie - Genoux, hiboux, cailloux - Eastwood chagrin disco.   Ce matin aux aurores je vais porter tous les éléments du disque à la boîte de pressage et d'imprimerie. Si tout va bien, une première commande de 500 exemplaires devrait arriver d'ici une dizaine de jours. Hier soir, Pierre (B) - au téléphone - me demande : - Tu joues à quelle heure vendredi ? - Il y a deux groupes mais j'ai demandé à ce qu'on joue en premier parce que tu comprends, la nuit, les ambiances salles de concert moi, ça m'épuise rapidement, j'aime bien les filles mais plus la nuit passe plus elles enquillent les bières et leurs vêtements sentent le tabac froid ce n'est pas vraiment ce que j'espérais à dix-sept ans quand je rêvais à la jeune fille immatérielle, volcanique et capiteuse en lisant Ada ou l'ardeur de Vladimir Nabokov.- Je ne sais pas si tu as remarqué mais dans la rue, les filles jolies passent plus vite que les filles moins jolies. Je veux dire, j'ai l'impression qu'elles passent plus vite sous nos yeux, qu'elles marchent plus vite quoi.- Oui les jambes...des filles...c'est de la calligra-filles. - Tu sais Jérôme, je ne pourrais jamais être à l'heure à ton concert vendredi soir, quelle guigne ! Je dois aller à l'aéroport récupérer miss Japon 2000 ! Elle est également dauphine pour la sélection de Miss Univers. Tiens va sur Google, et tape: Yuko Ashizawa, c'est son nom. Voilà, maintenant clique sur le lien : sammo news february 2001, y a une photo. - Sur la photo, c'est la fille située à droite de sa joyeuse bande de potes ? Pas mal... - Pas mal ?!! Non, mais tu veux rire : elle est terrible ! Qu'est-ce que tu en penses, j'ai envie d'aller la chercher à l'aéroport en Taxi parce qu'avec ma voiture ça va pas l'faire ? Miss Japon 2000 dans une Fiat Uno 1992, c'est pas la classe ! - C'est un anachronisme, cela étant il y a petit un côté Un monde sans pitié . Et tu l'as rencontré comment Miss Japon 2000 ? - C'est un ami japonais qui m'a chargé de lui trouver un hôtel pas cher sur Paris. Elle reste une quinzaine de jours avec une copine pour faire des photos et essayer de décrocher des contrats. Alors au début je lui avais trouvé un hôtel rue Lafayette et ça lui disait bien, mais, au final, c'est beaucoup trop cher, alors je viens de lui envoyer un mail qui dit en substance : Forget Lafayette. - Forget Lafayette ? - Oui, Forget Lafayette. - Hum. Forget Lafayette... Et tu vas la loger où, alors ? - Hé bien il est question d'un Campanile rue X. - Un Campanile ? Y a des Campanile à Paris ? - Bhein oui mon vieux, y a même un Ibis rue Froment ! - Tu es bien renseigné. Miss Japon 2000 au Campanile... Miss Japon 2000 en Fiat Uno 92... - La série Estival, mon vieux, la série Estival. - Et pour dîner ? - C'est là que le bas blesse, je ne connais que des restaurants Japonais ! C'est misérable, elle va s'attendre à ce que je l'emmène dans un petit restaurant occidental typique. Le seul truc qui me vienne à l'esprit c'est : Léon de Bruxelles ! - Il y a un grill au Campanile, non ? - Intra-muros...je ne sais pas. Sur la nationale 13 en direction d'Orgeval... - C'est la route des Quarante sous. C'est Napoléon qui l'a crée cette route et il l'a appelé la route des Quarante sous. - Oui, enfin, maintenant, elle s'appelle la nationale 13 et je sais qu'en direction d'Orgeval il y a un Campanile qui fait grill-restaurant...mais pour ce qui est de Paris intra-muros..? - C'est compliqué, n'est-ce-pas ? - Oui, c'est très difficile. Et toi, tu t'en sors ? - Non, mon vieux. Je n'm'en sors pas. Je croyais pouvoir m'en sortir, mais je n'm'en sors pas."   

 

23.02.02   Elle marche dans les hauts taillis comme dans les plaies les plus profondes.  

 

03.03.02   J'enquille les nuits blanches comme un adolescent arrogant dans une cuisine immaculée les verres de téquila frappée. Fête à bâillements stroboscopiques. Musique lounge et sushis au jambon. Je me souviens qu'à la fin de sa vie ma grand-mère confondait dans son assiette le saumon fumé et le jambon. A Noël, au premier de l'an ou à son anniversaire il y avait du saumon fumé, et elle déclarait : - Mmh, délicieux ce jambon." X qui a, sur l'engouement généralisé, toujours un métro de retard, me demande si j'aime les sushis, que "moi par exemple je ne sais plus manger que ça". Je lui réponds que j'ai entendu Françoise Hardy affirmer que manger du poisson avec du riz est une hérésie diététique. Qu'en revanche je connais à Paris le meilleur traiteur asiatique de sushis à emporter. Sauf que j'y vais toujours en douce, grimé et déguisé, qu'après je rase les murs et m'engouffre à la va-vite dans le métro de peur de rencontrer Françoise Hardy (que j'adore par ailleurs) ; alors qu'il ne devrait y avoir de risque à encourir qu'à rencontrer Zazie, dans le métro. La plupart des garçons présents à la fête portent des baskets Campers ou imitation (qui en trajet ont pris la flotte, trop pas de chance !), ces espèces de gondoles noires à lacets pendants qui font que si l'on renverse l'appartement à 180 degrés - sur Photoshop par exemple - ils ont tous la même petite tête de cocker mollasson. Il y a X, accompagné d'un de ses amis, c'est un agneau quand vous le rencontrez seul, or accompagné il devient bruyant, pédant, teigneux, supporté par la vanité insupportable de se savoir supporté. Près d'une table, où sont disposés des bouteilles d'eau gazeuse, des bières étrangères et une assiette de sushis au jambon, il y a deux filles si vulgaires que j'ai failli les appeler Monsieur. Une autre, bronzée d'un seul côté du visage - qui soit fait des séances d'UV avec son grill-pain, soit est rentrée prématurément du ski - me tend ses joues pour que je les embrasse et dans le même mouvement déclame son prénom. Je veux dire elle ne me dit pas "Bonsoir, je m'appelle X" non elle me balance juste son prénom, comme ça, "X" une déclaration d'identité, une résonance, et me fait trois bises. Il y a des filles qui, ainsi, singent à la fois le majordome et la Diva. Des filles qui, avec le même élan, apathique ou souriant, vous font deux, trois, quatre bises. Même si je préfère - sauf exceptions - qu'une fille m'embrasse sur la bouche, il faut vraiment que j'expertise, que je définisse si le nombre de bises équivaut à la longueur du prénom ou si tout simplement certaines filles estiment que leur prénom vaut - pour parler comme Chamfort (pas le chanteur mais le moraliste) - tant et tel "contact d'épiderme". Ce n'est pas l'appartement du siècle mais, pour aller du salon à la cuisine, il y a comme dans les western, comme dans Rio Bravo, ou Johnny Guitar...une kitchissime porte saloon ! Je pense que si j'avais eu ça enfant, une porte saloon chez mes parents, j'aurais passé mon temps à la traverser, un chapeau de cow-boy sur la tête et un colt en plastique à la ceinture (bien que ma maman m'eût immanquablement fait remarquer qu'on ôte son chapeau dans une maison). Dans ma chanson Les petits doigts de pied de la mélancolie, je dis, dans un paragraphe : "Chaque fille nous rejoue la conquête de l'Ouest, Un peu de fard aux joues, peau rouge sous la veste, La frontière est amère, fuyante, et le butin modeste, Mais je tombe toujours, comme au premier jour, en amour (...)" Enfin je dis certainement d'autres choses, plus intelligentes, dans cette chanson; il y a cinq longs paragraphes. Dans la cuisine pendant que X vide des glaçons en forme de coquillages dans un bol, Anaïs, très excitante dans un petit haut blanc qui, de la façon dont elle se tient, et dont elle change la posture de ses bras, lui aplanit ou lui moule admirablement les seins, Anaïs, assise en amazone sur un tabouret de bar, et prise d'un subit petit creux, est concentrée à éplucher un oeuf dur. - J'adore dépiauter les oeufs durs, me dit-elle, c'est une sensation très agréable. - Avec le cul ?" je demande, toujours très classe quand il s'agit de rendre un hommage à Georges Bataille. Après qu'elle soit retournée dans le salon, X me dit qu'Anaïs va finir complètement bourrée comme à son habitude, que ça ne va pas être beau à voir, que l'autre jour elle a sucé la queue d'un type qu'elle venait tout juste de rencontrer, un des copains de X qui lui plaisait bien, un type très sympa très cultivé qui devrait me plaire aussi... - Oui oui, certainement, réponds-je avec une certaine distance. Donc elle s'est baissée sous lui, comme ça, sa tête entre ses jambes, par provocation, sous la table du restaurant. Elle a empoigné son sexe avec une assurance aussi naturelle qu'elle eût, par inadvertance, fait tomber un couteau.- Depuis, me dit X, quand je sors avec elle et des amis, je ne choisis que des restaurants où les tables sont couvertes de nappes". Je pense à un poème de Radiguet (auteur qui m'emmerde gentiment) dans lequel il y a cette phrase : "Elle s'habituera bientôt à mieux supporter les mélanges".Je rejoins Clément dans le salon. Nous regardons, un gobelet de plastique - rempli de vin rouge - à la main, le spectacle de trois filles et un type qui commencent à transformer le salon en une piste de danse, ils montent le volume de la musique, insistent pour mettre sur la platine des titres fédérateurs et explosent de joie aux premières mesures, ils se rapprochent, écartelés, chahutés, pris au piège entre l'exiguité du lieu et les largesses de la boisson. Bientôt rejoints par d'autres, ils s'accolent sous l'emprise de l'alcool, profitent de la danse pour défaire, refaire, exagérer les liens, hacher les couples, hacher comme de la viande, se rêvêler, se donner un corps comme une nouvelle donne au contact d'une excitation neuve, collective et duelle; deux par deux, ils se regardent maintenant dans le blanc des yeux comme dans le reflet d'une pompe à essence. Clément me désigne un type: - Tu ne trouves pas qu'il danse bien ?! - On dirait Arthur Plasschaert jeune, dis-je." Je regarde Anaïs s'abîmer dans la danse, faire face maintenant à un petit brun aux regards espiègles et caressants (les pires ficelles) qui doit penser que c'est dans la poche, qui déjà ne regrette pas sa soirée, qui se lâche progressivement conforté dans l'idée que c'est lui et lui seul le responsable du désir - exponentiel - de cette fille, qu'il va réussir à la ramener chez lui, mieux encore : ça se fera chez elle, et que la suite se passera sans douleurs, qu'il pourra coucher avec elle et recommencer quand ça lui plaira, que c'est aussi simple que ça, aussi simple que de danser l'un en face de l'autre, dans une soirée, chez des gens. Clément a posé son dévolu sur une rousse qui se tortille de haut en bas, comme un ressort, tournicoti, tournicota, Zébulon dans Le Manège enchanté. - Tu as déjà baisé avec une rousse ? " me demande-t-il. Je réponds : - non" sans réellement y réfléchir ; je regarde Anaïs. La douleur Anaïs. - C'est terrible mon vieux, terrible, poursuit Clément. Il faut absolument que tu baises avec une rousse. Tiens regarde-moi celle-là, tu ne trouves pas qu'elle est très féline ? - Très Fellini..." dis-je, après un rapide coup d'oeil. A partir d'une heure trente du matin c'est un véritable déclenchement de ferromones, encore une petite demi- heure et l'ambiance sera prête à tomber dans un de ces baisodromes qui n'ont rien à envier au moindre petit cours de théâtre amateur. Je propose à Clément de quitter les lieux. Il est tard, la musique agressive, je n'en peux plus. - Attends ! Encore cinq minutes mon vieux, je mate encore le cul de la rousse pendant cinq minutes et on y va. " Encore cinq minutes. Je pense à l'apparition fugitive, immatérielle et ensoleillée d'une autre jeune fille rousse, Stacey Tendeter dans les jardins du musée Rodin pendant le tournage du film de François Truffaut, Les deux anglaises, Les deux anglaises et le continent ; une brève traversée devant la caméra témoin de Jean Gruault ; c'est le prix à payer, souvent, à endurer pour la beauté, l'obole à Charron : un fragment de secondes, l'éternité.   

06.03.02   La bruine sur Paris. Boulevard du Montparnasse, extrême fatigue. La façade du monoprix de la rue d'Auteuil qui, sous la pluie, a bombé son torse de paquebot - façade préservée du cinéma qu'il fût autrefois. Le nez rouge saillant de la jolie vendeuse enrhumée du Bagels and bread de la rue de Ponthieu où j'achète de la soupe à la carotte. Jouait-elle, enfant, à la marchande ? Mon disque arrive par cartons de vingt-cinq. Dans la cour l'arbre porte - en structure d'atomes - ses branches mutilées, l'image d'un corps peint par Egon Schiele. Paroles échappées en courant d'air Porte de la Muette. Les autres nous bernent plus qu'ils ne nous blessent. Une présence derrière les rideaux, l'éclatement de la volonté. Il y avait déjà les endroits où nous allions, les endroits où nous n'allions plus; nous n'avions aucune curiosité des jours au large. Les nuages : virgules onctueuses, peluches mauves, l'herbe verte des talus, les fenêtres incendiées de lumière derrière les murs blancs granuleux; nous nous regardions bizarrement, avec ce mélange de souffrance et de désir. C'était notre style, dans le sang. Les balles de tennis fondaient dans le filet. Il y en avait toujours de plus inconscients pour saccager la lente construction de notre légèreté, d'un mot de travers ou d'une parole jamais dite, attendue en vain, toujours d'autres pour nous exclure à nous mêmes, et nous exclure l'un l'autre - j'avoue que nous n'étions pas totalement étrangers à ce jeu pervers et violent, tant il est impossible de se confronter à la réalité de l'autre sans altérer son capital de chimères.   

 

09.03.02   Comment j'ai failli sauver Maureen Dor. Ca devait être en août ou septembre 2000, j'avais écrit un spectacle de sketches - une dizaine environ, quelque part entre Jerry Seinfeld et Pierre Desproges - pour un jeune comédien du cours Florent qui devait en interpréter un, le plus évident de tous, en guise de test, sur la scène ouverte du Théâtre Trévise. Sketch jouant sur les décalages et pour lequel Xavier devait débarquer sur scène un godemichet en main, un godemichet charismatique et si possible de grande taille, en sorte que la salle entière puisse immédiatement identifier l'objet. Face à l'échéance de la représentation, il ne nous restait plus qu'à nous en procurer un. Nous décidâmes alors, Rodolphe, Xavier et moi-même, de faire une expédition commando au sex-shop du boulevard de l'Hôpital (boulevard de l'Hôpital, au cas où - peut-être inconsciemment - les choses tourneraient mal, enfin principalement parce que venait de s'y installer, derrière une façade discrète, ce que ses concepteurs appelaient : le supermarché du sexe. Une sorte de sex-shop moderne, propre, démocratique, basé dans un quartier neutre qui encouragerait n'importe quelle frange de la population à s'y rendre aussi facilement que chez Shopi ou Carrefour). Je dois dire que je fus déçu par l'exiguïté du lieu : hormis la façade débarrassée d'affiches et de panneaux lumineux racoleurs, l'intérieur n'était ni plus étendu ni plus différent qu'un sex-shop ordinaire, et les vendeurs portaient le cheveux gras ainsi qu'au coin des lèvres (écumantes, pas le moins du monde blasés) le bon vieux sourire libidineux qu'on peut leur imaginer, et qui les rapproche souvent, dans les quartiers des gares, de leur clientèle.Le vendeur ventripotent qui, devant notre hésitation, s'occupa de nous renseigner, après un bon quart d'heure d'explications voire d'expertises sur les avantages et les mises en gardes pour chaque modèle, ricana bêtement quand nous finîmes par lui révéler - tels des enfants tremblants, dépassés par les conséquences de leur audace et avouant leur tour pendable - que c'était pour un sketch ! - Bien sûr que c'est pour un sketch ! " nous rassura-t-il, accompagnant ses paroles de clins d'oeil entendus à l'intention de ses collègues, l'air de dire : "Ah les p'tits jeunes, ils ne savent plus quoi inventer pour se justifier !". Bref, comme je l'ai supposé plus haut, nous optâmes pour l'article le plus reconnaissable et imposant. Nous nous dirigeâmes ensuite d'un pas rapide vers la caisse quand, surprise, nous fûmes stoppés net par la vision inattendue derrière le guichet d'une ravissante et angélique jeune femme, très fraîche et innocente dans un soyeux costume gris. Mon cerveau sevré par des années de programme télé, et probablement impatient de me renvoyer dans cette orgie de jaquettes, d'images et d'objets pornographiques, une image rassurante, me lança sans tarder l'information suivante : "C'est Maureen Dor." - Oui ! Maureen Dor !!!!". J'en fus estomaqué - n'osant pas alerter - même discrètement - mes deux camarades. Mais à peine sortis du magasin, sur le boulevard de l'Hôpital, nous nous révélâmes mutuellement notre incroyable découverte : - La fille à la caisse, elle me dit quelque chose, je l'ai déjà vu..." soupçonna Xavier. - Moi aussi, elle me dit quelque chose !" surenchérit Rodolphe. - Mais c'est Maureen Dor, c'est Maureen Dor !!! Elle est belge comme moi !" dis-je, pris d'une impétueuse et infinie compassion. Nous étions stupéfaits, abasourdis, pétrifiés sur place. Il faut noter qu'à l'époque, Maureen Dor avait disparue de la circulation, du moins de l'écume du rodéo médiatique depuis près de trois ans, et nous ne savions pas qu'elle venait d'être embauchée par Laurent Ruquier pour présenter des caméras cachés dans son émission télé On a tout essayé , émission qui ne serait d'ailleurs que deux mois plus tard à l'antenne; de fait, pour un sketch elle aussi, et avec la complicité des dirigeants du magasin, elle "testait " une journée dans la peau d'une vendeuse de sex-shop !!! Nous sommes boulevard de l'Hôpital, le vent frais d'un début de soirée automnale nous glace le sang, éberlués et bouleversés, "C'est Maureen Dor, je te promets que c'est Maureen Dor !!!", réagissant chacun de manière différente. Xavier déplore la cruauté du monde du spectacle : un jour, tu es propulsé star à animer des émissions pour enfants sur une chaîne nationale, le lendemain tu retombes dans l'anonymat et ne trouve plus - ironie du sort, qu'un job de vendeuse en sex-shop ; Rodolphe veut téléphoner immédiatement à la presse à scandales pour vendre, négocier le scoop; et moi je veux sauver Maureen Dor ; déjà bien secoué par la tenue des vendeurs, par le contraste entre le côté sordide du lieu et la fraîcheur de son sourire, je veux - moi qui n'en ai pas - lui trouver du travail (ailleurs). Nous restons une bonne demi-heure à arpenter le boulevard en tous sens, nous demandant ce que nous pouvons faire. Car nous sommes persuadés que nous devons faire quelque chose. Mais quoi ? Rentrer à nouveau dans le magasin ? Attendre la tombée de la nuit ? C'est tragique. Impensable. Il faut sauver Maureen Dor.   

 

11.03.02   Elle a acheté des rollers pour avoir le vent en poupe des vaisseaux qui remontent les printemps fleuves, les après-midis tonitruantes de soleil et d'air frais. Pour avoir dans les cheveux le vent, et les joues rouges ; c'est toujours mieux comme méthode que de recevoir de plein fouet les gifles que vous donnent la vie ; les dimanches après-midi, sur le pont de la Concorde. Hier soir Générale - sur invitations - de Christophe à l'Olympia. De très bons moments, une mise en scène intimiste et inspirée. Christophe est impeccable, personnage émouvant, timide, sprirituel, et romantique à la Musset - à la Musset c'est beaucoup mieux qu'Alanis (Morrissette) ; la superbe chanson de son dernier album, cathédrale de douleur et de légèreté : "Elle veut autre chose / renverser le ciel / les paupières mi-closes (...)". Par contre en ce qui concerne la musique sur scène, on ne peut pas dire que Christophe soit aidé par ses musiciens, ça manque même cruellement d'un arrangeur. Dans la salle, entracte et pause pipi façon Bret Easton Ellis puisque l'on croise dans le vestibule de l'Olympia : Etienne Daho, Armande Altaï, Philippe Vecchi, Arnaud Viviant, Gérard Darmon, Claire Nebout et Frédéric Taddéi, Muriel Robin, Arthur H, Axel Bauer, Patrick Eudeline, Yves Bigot, etc. Les gens connus sont comme les lieux de l'enfance, ils paraissent toujours plus petits quand on les retrouve dans la réalité. Ce n'est pas sans désavantage, ça leur permet de rentrer dans le cadre au cinéma ou à la télévision (sauf pour la Cinquième dimension). De plus, par chance ou par opportunisme, la réalité n'a jamais complètement ni le monopole ni la totale assurance de la réalité. Une sublime jeune femme vient s'asseoir en bout de notre rangée, sur un strapontin. Frange de cheveux blonds qui cache un profil de médaille. Costume gris et chemise rose qu'elle ajuste en passant ses mains derrière le dos. Un jeu d'enfant. Une tenue exemplaire. La finesse des avant-bras, nus des manches retroussées. C'est une proche du violoniste. Son frère. Du moins c'est tout ce que notre rangée espère (secrètement). Cyrille est assis à côté d'elle. Quand la caméra balaie le public dans notre direction (le concert était filmé pour la préparation d'un DVD) il a l'impulsion de se pencher vers elle et de lui passer un bras autour du cou. Impulsion rapidement maîtrisée. Le dimanche quand je suis à la maison, je regarde dorénavant Arrêt sur images, pour la charmante Candice Mahout. J'adore son cou. Il mériterait des journées et des nuits entières d'arrêts sur images. C'est mon côté occidental. Les orientaux regarderaient volontiers la nuque d'une fille, tandis que les occidentaux affichent une nette préférence pour le cou. Si j'étais Salinger je ferai une nouvelle terrible de cette simple pensée. Saupoudrée d'un peu de sagesse tibétaine, cela va sans dire. Or pour rendre hommage aux japonaises, "leur nuque et leurs yeux de braise", et du même coup à François Truffaut je me contente (pour le moment) de mettre en ligne, à la disposition de tous, un dernier extrait de mon disque qui s'appelle Les femmes japonaises.

 

13.03.02   Aucune fuite n'est satisfaisante. Aucune satisfaction n'est une fuite.   Musique. Chaque jour de nouvelles radios commencent à réclamer le disque ; le magazine musical New-Comer voudrait me consacrer une page sous forme de chronique et d'interview ; mais sous l'impulsion inflexible de Rodolphe qui est en plein démarchage et pourparlers avec les maisons de disques, je dois refuser en bloc et remettre à plus tard les demandes médiatiques au cas où une signature se décide et que le disque sorte "dans de bonnes conditions" sous un label. Période très dure pour quelqu'un d'impatient comme moi. Le disque existe sans exister. Je suis comme un lion en cage, et ce n'est même pas mon signe astrologique.   15.03.02.   X me dit : - Elle portait un soutien-gorge cette fois. - Sept fois ? - Oui, cette fois."   16.03.02   Les yeux bleus assortis à de la glace pilée, il n'y a que les types pour porter des chemises et des vestes bleues quand ils ont les yeux bleus, se croire irrésistibles, il n'y a que les types et les contractuelles, me dit-elle, sauf que les contractuelles n'ont pas le choix ; les types, eux, ont toujours le choix ; c'est pour cette raison qu'ils se trompent souvent, et nous qui sommes toujours les bonnes midinettes de service pour ce qui est d'envier leur liberté, leur apparente désinvolture, leur force inconséquente, nous leur faisons croire que c'est nous qu'ils trompent, parce que le doute, la contrariété, et la responsabilité du désastre rongent et épuisent la beauté physique des hommes comme le temps ne se prive pas de le faire avec nous ; toi qui fait si bien semblant de ne pas être comme les autres, à toi seul je permets de me faire souffrir, comment trouves tu mes seins ? J'ai les yeux bleus c'est con, c'est beau la première fois, et le reste du temps c'est juste triste à pleurer.   20.03.02   "Tout au long de notre vie, nous devenons des personnes différentes et successives, et c'est ce qui rend tellement étrange les livres de souvenirs. Une personne ultime s'efforce d'unifier tous ces personnages antérieurs". François Truffaut (lettre à Jacques Doillon)   Un café, à Montparnasse ; plongée dans un épais livre vert qui date des années 50, elle lit une biographie de Modigliani. L'autre jour quand j'ai voulu emmener X voir les Soutine, les Cézanne ainsi que le nu rouge de Picasso (période rose mais, comme le modèle était nu, la toile en a rougit) au Musée de l'Orangerie, nous avons trouvé portes closes. Grâce au weblog de Manur j'ai été informé de l'exposition de photos de Mayumi, jeune artiste japonaise qui vit depuis deux ans en France. Aperçu quelques photos palpitantes de douceur et de couleurs,    une sorte de parallèle involontaire avec les récents travaux de Kyoto de William Eggleston commandés par la fondation Cartier, en plus émouvant, plus personnel et moins tourmenté par le pittoresque ; ajouté à une fraîcheur à la Anna Karina, période Une femme est une femme. Il faut que j'aille voir ça absolument, galerie Kammel Mennour , rue Mazarine.X me fait le doux reproche de l'avoir traînée sous une pluie battante de la librairie Compagnie jusqu'à la pâtisserie Gérard Mulot, j'objecte que c'est une bien courte distance, un peu comme si dans un appartement fabuleux je l'avais faite passer de la bibliothèque à la cuisine. Aujourd'hui vers treize heures, dans la file d'attente à l'extérieur du Mk2 Odéon, son visage pâle et angélique, au gré du vent sa chevelure douce, le corps ceinturé dans un imperméable crème. Dans un café du quartier (latin), je lis dans un épais livre vert qui date des années 50 une biographie de Modigliani quand je vois arriver un type avec qui j'ai déjà échangé quelques mots, en soirée ; il fait irruption dans le café en compagnie de sa nouvelle conquête, me la présente et me dit sans le moindre soupçon de tact ni la moindre gène pour elle : "Je te la laisse cinq minutes, j'vais m'acheter des clopes !" On trouve cette information dans les écrits gastronomiques de Grimod de la Reynière (1758 - 1838) : "Les maquereaux nous appellent et il faut convenir que leur présence est à Paris l'un des plus grands charmes du printemps."   28.03.02   Je bois une tasse de thé Pu-erh - mensonge car j'en bois une théïère. A la question "S'il y avait le feu chez vous, qu'est-ce que vous sauveriez ?" Jean Cocteau répond : "Je sauverai le feu". Il faut pardonner à Jean Cocteau : 1/ d'être un poète, 2/ d'être mort trop tôt pour avoir eu l'occasion de voir dans une salle Gaumontrama de son quartier : La tour Infernale. La Tour Infernale, qui est à la fois un film et une catastrophe, a au moins la grande classe de réunir à son générique : Steve McQueen, Paul Newman et Fred Astaire. Je bois des mensonges, en vérité j'en bois une théïère. - Arrête ton manège", me dit-elle. Ca tombe bien j'ai déjà fait quelques tours pour la journée. Je n'ai plus qu'à tomber - trébucher - dans la facilité.- On reste à s'parler ou à s'Fred Astaire ? De quoi j'ai l'air, à boire la tasse, quand je peux vider la théïère ? Mais le temps passe, s'Athena Pallas, se conquiert. On me ramasse - à la petite cuillère, ou dans les bras d'une écuyère.   

 

29.03.02   Mort de Billy Wilder. Par les grandes baies vitrées qui longeaient, de l'autre côté des salles de classe, l'étage des Terminales, s'était engouffré un oiseau perdu, affolé. Sous l'impulsion du proviseur qui ne tolérait aucune intrusion extérieure dans son établissement, il avait fallu lui mener une chasse désordonnée et tout aussi affolée, imprécise ; une battue douloureuse, à coeur et mains nus. Il était venu se poser sur l'épaule de cette petite fille triste, qui sanglotait dans l'indifférence générale d'une classe éteinte où le bâillement de la majorité rivalisait avec le zèle d'une élève déchiffrant à voix haute une version d'Espagnol. - Les yeux verts." me dit-elle, huit ans après en me racontant cette histoire à laquelle j'avais participé, du côté des chasseurs.   03.04.02   Poème d'après e-stats (site de statistiques) qui, pour la journée d'hier, a répertorié les mots clés qui ont conduit quelques internautes vers mon Journal. J'imagine combien, dans certains cas, la déception dût être à la hauteur de la soif (inextinguible) des attentes ; poème intéractif, donc (source e-stats, rapports d'audience de sites) :   

Pour la journée d'hier :

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 04.04.02   J'ai toujours beaucoup de peine quand j'apprends que des personnes que je fréquente, fréquentent parallèlement des types que je considère comme les pires crapules qui existent (et oui, il en existe). Ca me rend méfiant, et distant aussi. Non par esprit de clan, mais parce que si je sais que l'amour est souvent le fruit trop vert d'un heureux malentendu qui nous dépasse, en revanche je crois qu'on se choisit toujours les amis qu'on mérite.   

 

07.04.02   Les injures du temps sont les seules injures dont le cri qui d'ordinaire les accompagne s'émet à posteriori de leur révélation.   Hier soir je voulais travailler - écrire, malgré un mal de tête effroyable - et puis je me suis laissé emporter par le film documentaire de Philippe Kohly sur Barbara ; Mon enfance, Drouot, L'île aux Mimosas ; les concerts à Pantin, l'adoration, la fidélité intransigeante, absolue ; la voix accidentée et sublime virevoltant au-dessus d'un corps qui n'est plus qu'un point d'exclamation, une croche ou un pied de micro. Et le temps du double vinyle au Châtelet, que nous écoutions avec Zeynep et Jean-Christian dans ma minuscule chambre meublée du VI arrondissement au début des années 90. J'étais très amoureux - comme jamais, comme toujours - d'une fille de dix-sept ans que j'avais rencontré au Lavandou et qui habitait Châtillon, et comme c'était pour moi assez pénible de rester au Lavandou ou de me rendre à Châtillon, de façon à ce que nous ayons quand même un endroit où nous retrouver je lui chantais : "Il y a si peu de temps entre vivre et mourir, qu'il faudrait bien pourtant s'arrêter de courir, Toi que j'ai souvent cherché, à travers d'autres regards, et si l'on s'était trouvé, et qu'il ne soit pas trop tard, Pour le temps, le temps qu'il me reste à vivre, j'aimerais vivre avec toi, sur ton île aux mimosas."