23.05.01 

  

Récit de François. Rencontre avec une allemande au cours du séjour qu'il effectue à Berlin pour un travail, une commande de quelques photos en marge d'une compétition sportive. Avant qu'il ne reprenne le train pour Paris, la femme lui effleure la cuisse - comme d'une main blanche j'aurais en un tel cas effleuré la joue de n'importe qui - et demande à François, sur le ton mutin de l'allusion, s'il ne veut pas retarder son départ d'une journée - douce manière de sous-entendre la nuit sans y coucher de mots. François qui a rendez-vous avec sa copine le soir même à Paris décline l'invitation mais prend le numéro de la fille. Il s'avère que la semaine suivante une commande le conduit à nouveau en Allemagne; à mi-chemin, il en profite pour appeler la fille et lui demande de venir l'attendre à la gare. 

- Tu descends à quel hôtel ? 

- Je n'ai pas prévu d'hôtel. 

- Très bien!" s'exclame la fille qui comprend tout de suite, malgré la barrière du corail et celle de la langue, toutes deux bleutées comme jamais.

Le soir, ils vont manger des saucisses et des frites avec des quantités incroyables de spécialités de sauces. Ils boivent de la bière dans des verres à limonade et dès que le verre est vide un serveur s'approche et le remplit. Après, la fille conduit François chez elle, un appartement meublé bourgeois- bohème, bo-bo à l'allemande me précise-t-il, avec des petits napperons sur les tables. Du savant jusqu'au ridicule, il existe un éventail de mises en scènes délicates ou à grosses ficelles qui permettent aux amants interdits jusqu'alors de se ruer dans les bras l'un de l'autre. Ici l'on jugera de la taille de la ficelle. C'est elle qui prend l'initiative. 

- François puisque tu es photographe, ça me donne envie de renverser les rôles et de te photographier." 

Comprenant que c'est le déclic, la condition expresse pour que ce qu'ils désirent tous deux aboutisse au plus vite, François se laisse prendre au jeu, consent à se faire photographier par la fille, photographier nu. Il se déshabille. Elle appuie deux trois fois sur le déclencheur. Ils font l'amour. Dans l'amour dès qu'il devient plus volontaire, vigoureux, me dit-il, la fille sort de ses gongs, se lâche de manière exponentielle. Le lendemain matin elle demande à François, encore à moitié endormi, de l'attendre au lit, lui dit qu'elle doit sortir promener son chien. A peine a-t-elle fermée sa porte, que François se rue sur l'appareil photo, en extirpe la pellicule et l'expose à la lumière du jour, ruinant ainsi les futurs tirages. 

- Il ne faut quand même pas abuser !" me commente-t-il. 

Ils prennent le petit-déjeuner dehors. Une fois qu'il est sur le départ et qu'ils vont se quitter, la fille lui demande sur un ton mielleux: 

- François, quand est-ce que je viens à Paris? 

- Oh tu sais, tu ne devrais pas être pressée d'y venir, c'est une ville très polluée!" 

Très chic, n'est-ce pas? ajoute François dans un sourire, lorsqu'il me sert cette réplique en guise de conclusion. 

  

25.05.01 

  

La douceur de son corps n'avait d'égal que la violence de la ville. 

  

Nous nous sommes embrassés en dessous de la petite ceinture. 

  

28.05.01 

  

Diarisme = Diarrhées + gargarismes. 

  

04.06.01 

Belle à damner un saint, et ô miracle, elle en avait deux. Les vêtements imprégnés d'odeurs de cigarettes dans l'enchaînement cool, légèrement désincarné, des soirées parisiennes. Samedi avenue Parmentier, dimanche avenue Théophile Gautier. Les appartements - comme des appartenances - qui ne désemplissent pas de nouveaux arrivants, jeunes gens en représentation, lisses et décontractés, avec des packs de bières ou plus distingué, des bouteilles de vin (blanc) et des petits présents; l'appétit carnassier des garçons dès que précédée d'un coup de sonnette aigrelet une nouvelle fille déboule dans la pièce où ils se trouvent, seule ou accompagnée, ça n'a aucune espèce d'importance. Léger dîner en guise de préambule avec Christian (H) et Cyrille à L'Autre Café. Spéculations sur l'origine de la serveuse, très belle : mexicaine d'après Cyrille, brésilienne pour Christian, je dis: israélienne.
Cyrille parle d'Agathe, apprend à Christian qu'elle travaille au Journal Les Echos. Ca excite complètement Christian parce qu'il confond avec L'écho des savanes. Il y a un grand type sympathique qui, dans l'intention de draguer une petite blonde, se tasse à côté d'elle sur le canapé et lui dit tout haut, très fort, comme si c'était un compliment imparable, qu'elle ressemble à Samantha Fox. Christian, toujours à l'affût d'une bonne blague, se rue sur la pile de disques amoncelée autour de la chaîne hi-fi et, l'air de rien, trouve parmi une compilation des années 80 un titre de Samantha Fox qu'il diffuse aussitôt, toujours innocemment, à plein volume. Dans l'encadrement d'une fenêtre ouverte sur la nuit - comme un fleuve sans débit réel, je m'isole pour penser à X, son absence aiguë comme une douleur intime instillée dans le coeur, et en aucun cas le répit que j'eusse espéré sans toutefois le vouloir. Il n'y a pas de répit à cela, on n'en trouvera nulle part, ni dans les mirages praticables de la nouveauté, ni dans les bras aussi impératifs qu'impuissants d'une jeune fille qui nous attend sur l'autre rive, ni dans la transe vertigineuse que l'on boit comme du petit lait (de lune) entre deux visages aimables servie sur un plateau d'argent telle la tête d'un Saint à venir, tout du moins la perspective de quelques belles paires de tétons. Je pense à Nicolas de Staël.
La première fois que j'ai vu des toiles de Nicolas de Staël. Dès lors je ne pouvais plus regarder un ciel en mouvement sans y voir la beauté d'une matière en souffrance. Il s'est jeté dans le vide au soir du mercredi 16 mars 1955 pour faire corps avec l'impasse qu'est - malgré tout - chaque effort (heureux) de se (pro)jeter de manière permanente ailleurs. A chaque signe de X, je voulais me jeter de manière permanente dans sa tête, entre ses bras. Un jeune homme habillé dans un style vieillot, chemise terne à rayures et pantalons café-crème, m'aborde et me soutient qu'il m'a croisé vendredi dans les couloirs du RER à la station La Défense, je lui dis que non, que c'est impossible, mais il n'en démord pas. Il m'a croisé vendredi dans les couloirs de la station La Défense. Soit. Contrarier des inconnus n'est pas même divertissant. Cyrille et Christian me rejoignent en compagnie du grand type sympathique qui a laissé tomber l'affaire avec Samantha Fox et commence à exposer une théorie personnelle sur les filles. Les râteaux font les philosophes à la pelle. Lou Andreas- Salomé et Nietszche. Je saisis au vol cette phrase: "On a encore de la chance que les filles aient un QI si bas qu'elles ne soient attirés que par les branleurs." Il se tourne vers moi et sous-entend que je dois être un sacré branleur. Je ne dis rien. Christian fait une blague obscène. Je me penche à nouveau vers la nuit qui n'en est jamais véritablement une, à Paris, et prends une dernière bouffée de la liberté folle de penser à elle, où qu'elle soit, ailleurs, hors la ville. J'ai encore dans la tête la voix magnifique de Natacha Régnier sur le disque de Yann Tiersen. J'ai envie de manger quelque chose comme du fromage kiri avec un petit quignon de baguette. Je me dis que je pourrais même tourner une publicité pour le fromage kiri, là tout de suite, dans l'appartement, avec tous ces gens dont la fumée de cigarette dilue ou épaissit le contour des visages. Sandrine dit, à l'attention de quelqu'un qui en souhaite, qu'il n'y a plus de sangria. J'essaye de retenir le prénom de quelques filles, je ne retiens que: Aurélie, Laetitia, Cécile. Le grand type sympathique expose maintenant une théorie déduite de l'étude du comportement des singes Bonobos, à savoir qu'il y a un mâle Alpha qui séduit toutes les femelles et un mâle Bêta qui se satisfait des rejets du mâle Alpha. Le grand type sympathique qui à l'instar de Cyrille joue de la batterie dans un groupe, se considère comme un mâle Bêta qui récupère les conquêtes du chanteur de son groupe, mâle Alpha, après que celui-ci les aie répudiées. Il demande à Cyrille si c'est pareil pour lui, si moi - qu'il considère instinctivement comme un Alpha, je lui fais profiter des filles que je délaisse. Cyrille dit que non, que malheureusement en affaires amoureuses je suis terriblement secret. Puis, pour boucler son exposé, il nous désigne un garçon qui au loin tente péniblement de s'incruster dans une conversation, celui-là même qui affirmait m'avoir croisé dans les couloirs du RER, il le désigne comme l'exemple parfait du mâle Oméga, celui qui ne parviendra jamais à lever une fille en soirée. Nous en convenons, cruellement. Après, le grand type sympathique nous apprend que tout Bêta qu'il est, sa libido est rassasiée - selon ses termes - puisque pas plus tard que la semaine dernière il était au lit avec deux filles. Mais deux filles qui se connaissaient depuis longtemps, croit-il bon d'ajouter, deux lesbiennes. Je souris intérieurement. Malgré ses théories à la con et l'étalage hâbleur de sa vie sexuelle, ce type est plutôt sympathique. D'autant qu'il rentre avant minuit pour, nous dit-il, retrouver sa petite amie. 

06.06.01 

Fièvre corporelle des veilles de concert où se réfugie le trac avec son sourire crispant. Promenades à Auteuil pour résoudre le texte inachevé, à terminer pour demain. Qu'importe, j'arriverai avec le texte à la main, imprimé, encore chaud, les spectateurs ne s'en feront pas, du moment que c'est bon. 
Hier une journaliste de France Soir m'a téléphoné pour me demander une photo; sa photo dans le journal, comme un criminel en somme. Parfois, ce n'est rien d'autre que ça: je me tue en devenir. 


 

08.06.01 

Retour ce matin de bonne heure sur le boulevard effervescent comme un verre d'eau et d'aspirine. J'achète un sandwich que je glisse dans mon sac. Je pense à Ginnie Mannox qui trouve à la fin de la nouvelle de Salinger : Juste avant la guerre avec les esquimaux, la moitié d'un sandwich dans sa poche. La densité extraordinaire de cette nouvelle qui - inutile de le rappeler, est un de mes grands trucs. Densité exceptionnelle car c'est aussi bien une densité en dedans qu'en dehors. 

  

09.06.01 

Sois libre. Ne te laisse pas atteindre. Rejoindre par ça, et envahir. Ne te laisse pas diminuer par la déception, par l'insurmontable tristesse que causent l'espoir et la confiance déçus. C'est comme une vague de plomb, une gifle intérieure et subite qui te ramène aux chagrins de l'enfance, à ce sentiment de solitude presque coupable et non conforme que tu éprouvais enfant. Tu les écoutes parler, avancer jusqu'aux genoux vers ce mot de trop comme dans la mer. Jusqu'à se noyer à tes yeux. Le mot de trop qui prouve leur indigénat au monde que tu leur proposes, avec la violence naïve qui te caractérise. Les mots - de trop ou par trop absents - qui émettent des signes, résonnent au plus douloureux de toi, ne font que démontrer qu'ils n'ont rien compris, et ça te pétrifie sur place. Toi qui aurais eu tant besoin de douceur et d'éloquence pour approcher. Ca saute aux yeux comme ils n'ont rien compris. Mais ce
n'est pas de leur faute. Si inconséquents, égoïstes et immatures soient-ils, c'est de ta faute à toi, de te projeter si haut, de leur demander tant. Eux, ils sont ce qu'ils sont, ils n'ont pas la même continuité que toi pour comprendre ton exigence. Ils ont leur temps propre, leur corvée de temps à charge. Ils se débrouillent moins bien que toi. Ils n'ont pas ta force. Ils sont si vides que n'arrivant jamais à se satisfaire pleinement, c'est presque normal qu'ils n'aient rien à donner, que du vent. Ils n'ont pas tes débordements, ton approche subtile et fantastique des êtres et des choses. Ta vie qui va de l'avant.
Alors ne sois jamais triste de leur inconséquence, de leur égoïsme et de leur manque de maturité. Ils n'ont juste pas besoin de courte échelle pour être ce qu'ils sont, ce dont ils se contentent fort bien, épanouis d'orgueil viril et bon enfant. 
Sois libre, et dis toi qu'à chacune de tes déceptions, ce ne sont pas eux qui sont à blâmer, mais toi qui a visé trop haut. Nous sommes dans l'ère de la communication, alors ne te désolidarise pas de ton époque, communique, mon pauvre amour, soit plaisante en toutes circonstances. Serre leur la main au moment où ils se noient, si orgueilleux qu'ils sont, ils croiront que tu leur tends. Serre leur la main avec un sourire poli, et va-t-en trouver ailleurs des êtres à la hauteur de ton exception. 

  

10.06.01 

  

Elle a quelque chose de Nicole Kidman. Pas le teint de lait et les adorables seins de petite taille.
Non. Elle est plutôt du genre à chercher le soleil en terrasse et, côté poitrine, elle est bien pourvue, sans exagération. Pas la chevelure rousse, le petit nez mutin et les jambes à damner. Elle est brune et son visage de facture agréable n'est transcendé par aucun détail marquant. 
En fait, elle a juste quelque chose de Nicole Kidman. Le prénom. Nicole.

  

11.06.01. 

Ils avaient souffert pour en arriver là. Les nuits tendues, le sommeil qu'on ne rattrape jamais vraiment, sauf à tomber malade. Les vacances étaient là enfin. Le soleil. La maison blanche, petite, encastrée dans la colline, avec vue sur la baie. Ils se connaissaient depuis le lycée. 24 ans tous les deux.
Depuis la fac ils habitaient ensemble, d'abord chez elle, puis chez eux, derrière la place de la Bastille. C'était son idée à lui, louer une maison pour les vacances, avec un couple d'amis, qui n'arrivait que demain. C'était d'ailleurs l'un des seuls couples qu'ils fréquentaient; à cet âge encore, la plupart de leurs relations demeuraient célibataires, avec - pour les plus entreprenants - des aventures qui ne tenaient pas. Tous ses copains à lui enviaient un peu ce couple modèle, tout en en suspectant les fêlures quand, dans la confidence de soirées désinhibées par l'alcool, il revenait sur la fatigue facilement irritable d'être ensemble, et que, lorsqu'il sortait à l'extérieur, il n'hésitait pas à regarder les filles de manière peut-être plus frénétique que les autres, à les accoster de manière plus désespérée, certainement. Il l'aimait pourtant. Participait à cet amour l'idée piquante comme un aiguillon qu'elle était plus belle qu'il n'était séduisant, au premier abord, que pour cette raison indiscutable il ne la méritait pas tout à fait, et l'orgueil de la victoire qu'il avait remporté jadis au lycée, sur les autres garçons, le confirmait dans cette forme d'attachement supérieur qui, quand il y songeait, n'admettait pas le doute. 
Ils avaient déjeuné sur la terrasse. La chaleur montait dans l'après midi sablonneuse, là, dans les hauteurs. Elle avait dénouée ses cheveux, portait des sandales rouges et cherchait dans la chambre ses lunettes de soleil aux branches écaillées, avant qu'ils ne descendent à la plage. Il traînait dans le vestibule, pensait au magazine d'informatique qu'il achèterait en route. Les vacances étaient là, palpables. Souples, adéquates. Il n'y avait pas beaucoup à se baisser pour imaginer à portée de main le doux rugissement des crêtes des vagues, aussi blanches que la mer était verte dans cette région du monde.
Tout à l'heure ils iraient se baigner. Puis, peut-être iraient-ils faire un tour en pédalo. 

  

13.06.01 

Dans la nuit vide de sens(ations) le plastique d'une bouteille d'eau déglutit. En écrivant, blesser un ami, une fois, en et malgré soi. En écrivant, blesser un amour, tout le temps. 

Se tuer sans laisser de note c'est comme se faire écraser par un bus vide. 

Au jeu des petits chevaux il butait sur les obstacles, au jeu de l'oie il perdait des plumes, jouant à la marelle il tournait le dos au ciel. 
La nuit il étouffait ses souvenirs comme il eût fait de chatons dans une bassine de lait. 
A quel moment un amour est prêt à basculer dans la réalité ? Jamais. 
Tout s'oublie en un rien. 
L'idée est t-elle préalable ou postérieure au croche-patte ? 
X m'avouant que j'étais la seule personne à laquelle elle était prête à tout pardonner, me privait à jamais du bonheur de la reconquérir. 

 

14.06.01 

La lumière décharnée des autoroutes nous semblera familière. Pas vraiment différente de la lumière polie d'une salle de bains le dimanche soir, lorsqu'à dix ans, il faut renoncer à prolonger dans l'extraordinaire, les jeux fabuleux en plein air avec les enfants du voisinage, et se préparer à sauter vaillamment sans réticence morbide ou anachronique dans un emploi du temps scolaire. Je parle à Chloé, je m'aperçois qu'elle a les yeux verts. Je lui demande si elle ne souffre pas trop. Elle me répond qu'elle a les yeux changeants. Qu'ils se colorent parfois un peu en vert, mais qu'aussi à d'autres moments de la journée, ils sont bleu ou gris bleu. Je lui dis que c'est bien comme ça, que ça lui donne des moments de répit. Elle dit que oui, des moments de rémission. La nuit défile en continu comme une bande d'arrêt d'urgence, alors qu'on pourrait très bien la sectionner, comme un récit, en ouvrant les yeux très vite, à intervalles de plus en plus précipités: dans un tiroir de la chambre je ne trouve que des ciseaux à bout rond. 
Sur une vieille cassette qui souffre dans l'auto-radio, Simon and Garfunkel à Central Park, Miss Argentina d'Iggy Pop. Le lendemain sur le boulevard St-Germain je suis surpris par l'orage. Profitant d'une accalmie et après avoir bu un café (noisette) en terrasse du Petit Suisse avec Christophe, je reste à réfléchir dans la fraîcheur des jardins. J'aperçois X qui voulait être mon amoureuse pour la vie, elle me tenait la main le long du boulevard Richard-Lenoir. Elle lisait Les récits de l'exil de Nina Berberova, auteur qui jouissait d'une certaine réputation il y a quelques années, Le roseau révolté, Le mal noir , et pas uniquement dans le onzième arrondissement. La lumière hiéroglyphique des autoroutes nous apparaîtra transparente et tiède, comme une nuit d'été sous les arbres où installés sur la pelouse de la piscine, à parler du futur, nous découpions des photos prises au photomaton d'un hypermarché de banlieue, à l'aide de ciseaux à bouts ronds. Nous avancerons comme si le regret s'était toujours porté en bandoulière. Il y aura des sels marins dispersés ici et là, boulevard Saint-Germain, dans Paris. Rodolphe me parle de cette fille avec laquelle il était plus ou moins fiancé, avant qu'il ne rencontre Céline, et qui maintenant quand il leur arrive de se retrouver dans des soirées, n'arrête pas de dire du mal de moi, alors qu'on ne se connait pas du tout, nous avons échangé quelques politesses à une ou deux reprises, mais à chaque fois qu'elle voit Rodolphe, maintenant, il parait qu'elle m'attaque, qu'elle se défoule en balançant des saloperies sur mon compte, comme si ce n'était plus que par ce biais là qu'elle communiquait avec lui. 
Les autoroutes défileront de manière spectaculaire et triste, nous nous perdrons en chemin bien qu'il n'y ait qu'à suivre une sorte de déroulement. Une ligne en pointillés, à découper si possible, avec des ciseaux à bout rond. L'année dernière j'avais trois amantes, toutes d'une beauté à rendre malade de jalousie n'importe quel type de ma connaissance, ce qui ne manquait pas d'arriver quand la vanité gonflée comme une voile par une explosion de joie très gamine, je me commettais dans quelques indiscrétions. Toutes d'une beauté à couper le souffle, or c'est bien ce dont il me fallait, du souffle, pour m'organiser et passer entre les pièges de la trivialité. Ce qui me ravissait par dessus tout - sans être dupe du côté éphémère d'une telle situation - c'était la manière si intime et différente, cruciale et personnelle pour chacune, avec laquelle elles se donnaient dans l'amour. Leur façon spécifique, bien à elles, d'arriver à la jouissance, et de l'exprimer, cette jouissance. Trois variations sur un même thème. 
Par l'autoroute de l'ouest je reviens de la fête donnée en l'honneur d'Héloïse. La tôle de la voiture retient le coeur, l'aimante comme l'armure d'un robot de mangas. La légèreté aérienne des pistes de décollage que sont la nuit, les autoroutes liquides, sans trafic, ne libérera rien que notre nostalgie. C'est comme si, depuis le début, j'avais été d'un tempérament nostalgique. Le revers de ça, d'être nostalgique depuis toujours, c'est qu'on devient très exigeant avec les gens, pas possessif, ce n'est pas ça, mais exigeant, terriblement exigeant, on ne les laisse pas commettre de faute. Ou bien quand ils en commettent une, on ne cherche jamais à les récupérer, on se satisfait de la nostalgie des moments où ils étaient au plus haut de la relation, on ne cherche jamais à les retenir ensuite, ils sont finis, cruellement bannis de notre émotion, c'est terrible parce qu'on se satisfait très vite de ça, de la nostalgie. Du top of the muffin, comme dirait Cosmo Kramer. Et le pire c'est que c'est assez créatif. 
Mon amour a la nuit devant elle. Je lui parle du Juillet Odéon. En fait, c'était le 14 Juillet Odéon. Elle ne trouve pas de solution pour ça, pour le 14 juillet Odéon. Elle me brûle de l'intérieur. Je trahis tout le monde à cause d'elle. Et il n'y a pas de solution. Elle me brûle de l'intérieur. Je lui parle du Juillet
Odéon, alors que c'était le 14, le 14 juillet Odéon. Et elle ne trouve pas de solution pour le 14 juillet Odéon. Je reste un moment à réfléchir dans la fraîcheur des jardins, puis quand je me décide à les traverser enfin, je suis dans le registre des flammes. 
Les autoroutes sanguins auront le flux mélancolique des rêves que l'on poursuit de nuit en nuit comme papy Vladimir chassait aux alentours de Montreux les papillons dont il avait inventé certains croisements pour Ada, avec sur la photo un petit filet qui ressemble à celui des épuisettes bon marché, celles que l'on trouve dressées comme des lances uccelliennes parmi les articles de plage des maisons de la presse des stations balnéaires, sur l'Atlantique. Dans la nuit au cordeau, je mange des tartines de fromage comme Franny Glass. Je ne sais plus manger plus que ça, des tartines de fromage, jusqu'à devenir Franny Glass. Et tout le monde avec, Franny, Zooey, Seymour, Buddy, Boo-Boo, Walt, Waker, tout le monde, toute la famille Glass à moi tout seul. 
Les autoroutes défileront à une vitesse intime. Nous avancerons comme si le regret s'était toujours porté en bandoulière. N'importe où en banlieue campagne ou en rase ville nous serons prêt à mourir simplement pour l'émotion invivable que procure dans l'observation d'une inconnue, la retombée délicate, immatérielle et esthétique, d'un pan de jean sur une basket. 

  

16.06.01 

Elle voudrait lui demander pardon pour l'humeur orageuse de toute à l'heure, mais sur le moment ça l'épuise de prononcer une gentillesse, et ça l'agace aussi, pareillement. Elle ouvre la vitre de la voiture, l'air entre d'un coup, chaud et presque solide - c'est là qu'elle s'aperçoit qu'il roule vite. Elle songe que c'est plutôt lui qui serait en droit d'être exténué - et de mauvaise humeur - après tout le trajet de la veille au volant, les autoroutes sèches comme des fusains qui n'en finissent pas depuis Paris, la musique de Travis, de Belle and Sebastian dans l'auto-radio qu'elle écoute en boucle et qui n'est pas franchement ce que lui préfère, ajouté au couplet habituel qu'elle lui a servie sur son job dans le laboratoire pharmaceutique, les anecdotes concernant ses collègues, leur façon très matérialiste d'envisager la vie. Avant elle faisait attention à ne pas paraître dans ses propos plus maline que les autres, maintenant elle ne se retient plus, elle prend ça pour une forme de franchise, quitte à simplifier les choses. De profil, la mer s'ouvre dans le paysage, captivante. Il lui demande pourquoi elle n'a presque rien mangé tout à l'heure sur la terrasse, juste une tartine de pain blanc - du pain anglais - avec du fromage. Elle répond de la manière la plus désinvolte qui soit qu'elle n'avait pas faim, que ce qui lui plaisait c'est d'être allé faire les courses, d'avoir préparé à déjeuner pour lui, que ça l'avait détendue de préparer la salade de tomates, reposée. Ils doublent des petits groupes de vacanciers qui suivent le bord de la route et descendent vers la plage, une serviette de bain sur l'épaule. Elle lui parle de cette conversation à laquelle elle a participée le week-end dernier chez sa mère, avec son beau-père et des amis de celui-ci, de vieux hippies très savants ainsi qu'elle les qualifie. Cette conversation sur Dieu.
Enfin, pas vraiment sur Dieu, mais sur ce qui pré-existe, existe et continue. Ca lui a plu, d'écouter et de participer à ça. Elle dit que ça lui a ouvert de nouveaux horizons. Il a bien envie de rire, de se moquer d'elle quand elle dit que ça lui a ouvert de nouveaux horizons, d'un rire mauvais, hautain et triste. Tout d'un coup il se sent seul au monde, désespérement seul. Il gare la voiture devant une boutique dont la vitrine est obturée par des tourniquets à cartes postales et l'alignement militaire de tout un attirail d'articles de plage bariolés, des pelles et des sceaux en matière plastique, des canots pneumatiques et des épuisettes dressées comme des lances. Il lui demande de l'attendre dans la voiture, dit qu'il en a pour un instant, qu'il va juste acheter une revue d'informatique. 

17.06.01 

Le coeur changeant des êtres. Pourquoi souffrir de ce qu'en d'autres cas on espère ? 

 

18.06.01 

Les cours d'initiation religieuse lui avaient parue aussi minces que ceux d'éducation sexuelle au collège agencés sur les heures de biologie, une ou deux fois l'an. Elle n'était jamais allée au catéchisme, avait côtoyé de loin les grandes étapes, les premiers soins - son côté scientifiste l'emportait, du fait que ses parents l'avaient scolarisée un temps dans un établissement catholique privé, davantage pour la réputation du lieu, le pourcentage de reçus au baccalauréat, que par conviction religieuse. Et puis il y avait les voisins qui ne commençaient pas un repas sans remercier le seigneur. Remercier le seigneur de quoi ? D'avoir fait avancer la voiture jusqu'au supermarché, et qu'il restât à disposition dans le bac à surgelés des petits dés de pommes de terre sautées et son parfum préféré d'ice-cream ? Non, l'idée de Dieu ne lui était venue que récemment, depuis cette discussion à laquelle elle avait participée, l'autre soir, chez sa mère, avec ces gens passionnants, parmi lesquels ce vieil américain, converti au bouddhisme. Maintenant il lui venait des phrases, la nuit, en rêve. Des sortes de...phrases bibliques. Elle en nota une dans un petit carnet Muji qu'elle emportait avec elle, en voyage. Elle rangea vite le carnet dans son sac de peur que son petit-ami ne sorte de la boutique subrepticement. Elle regardait par la vitre grande ouverte, l'air salin immense et enchanteur, la perspective sur la baie, l'effervescence des débuts d'après-midi, les vacanciers encore un pied dans la ville comme dans une flaque de goudron, avant de gagner la plage. Il y avait de jeunes types torse nu qui s'étaient tapés du coude en la repérant de loin, et passaient maintenant devant la voiture avec des sourires en coin, appuyés, en donnant un certain relief à la direction dans laquelle ils se dirigeaient, l'air de dire: "On se retrouve sur la plage, n'est-ce pas, chérie ?". En règle générale elle ne s'attardait pas vraiment sur les autres hommes, n'avait pas envie de provoquer et puis il ne fallait pas inverser les rôles, c'est elle qui avait eue l'habitude d'être regardée, dévisagée avec plus ou moins de subtilité d'ailleurs, ce depuis très petite, depuis toujours il lui semblait. Maintenant qu'il était là, elle n'imaginait pas vraiment construire sa vie avec quelqu'un d'autre. Quelle fatigue ce serait, de toute façon, d'avoir tout à refaire. 
Il sortit de la boutique avec une revue sous le bras. Il avait l'air un peu contrarié mais fit un effort pour sourire. Un sourire éclatant. Elle le trouva beau, séduisant, parfait. Tout rentrait dans l'ordre. Ils avaient de l'argent, un appartement dans le quartier de la Bastille. Ils étaient en vacances, ils allaient passer du bon temps. Au retour, Dieu ne serait plus qu'un souvenir de plage. 

 

19.06.01 

  

Ce qui est agréable, quand on écrit et chante des chansons, c'est que lorsqu'on vous demande si vous aimez tel ou tel artiste, vous avez toujours la possibilité de répondre le plus simplement du monde: 
- Je me préfère." 

X me relate sa rencontre avec ce type très rockn'roll, Arnaud, D.J. de profession, lors d'une soirée barbecue organisée dans une ancienne usine à pansements. 
- Il était là, entouré de tous ses amis... 
- Oui, crois-je bon d'ajouter d'un air réfléchi, un peu comme Casper. 
- Si tu veux, donc il était là avec tous ses amis. A faire du genre devant moi. Je suis en train de discuter avec une de ses copines, une fille super vulgaire, une fausse foncedée, droguée bref...autour de nous y a plein de types pseudo artistes qui filment chaque événement et chaque visage (surtout ceux des filles) avec des petites caméras de poche...Arnaud casse un verre par inadvertance, et la fille avec laquelle je suis en train de parler commence à hurler dans toute la soirée: "Allez Arnaud, t'as un gage, fous toi à poil! A poil, Arnaud, à poil! " Et là, Arnaud, il part chercher un balai pour ramasser les débris du verre, et quand il revient il est complètement nu, il passe le balai à poil, en faisant une petite chorégraphie rockn'roll, très satisfait de lui, et la fausse foncedée n'arrête pas de l'encourager. Il y a beaucoup de va et vient dans cette soirée, et au milieu ce type très mignon, très cool, qui s'est mis à
poil, et la plupart des gens trouvent ça très marrant, très underground. Du coup, j'ai vu la marchandise avant de consommer. Happiness come." 

C'était en 1994. Une liaison de bruines, de neuvième arrondissement et de Café Zéphyr. Nous parlions comme Jean-Pierre Léaud quand il ne fait qu'un avec Antoine Doinel, de cette manière à la fois directe et détachée, comme possédé. Nous allions visiter la maison de Moreau, pas Frédéric mais Gustave. Et nous échangions longuement nos impressions sur l'oeuvre de Gustave, pas Moreau mais Flaubert. 

  

Avec Christophe, au téléphone, nous évoquons ce type assez pédant qui fait de la chanson expérimentale. Christophe le qualifie de "tête brûlée". Je prends soin de compléter: 
- Une tête brûlée dont malheureusement les flammes n'ont pas épargné le cerveau." 

  

20.06.01 

Comme en extase, à faire les cent pas dans l'appartement tel un général en campagne ou un personnage de Dostoïevski, en pleine nuit, quand je trouve facilement les paroles imparables, les plus appropriées qui soient pour la chanson sur laquelle je travaille. Quand les mots sont avec moi, quand je suis dans les mots. Je pense à Picasso quand il dit: "Je ne cherche pas, je trouve". C'est exactement ça. Il n'y a aucun effort, aucune souffrance. L'effort et la souffrance sont préalables, dans le temps fou, creux, perdu, pas toujours en connaissance de cause mais nécessaire, qui n'est pas disposé à contenir l'élan, la charge dans la bataille. Un temps mâché, en maturation. Soudain les mots sont avec moi, de mon côté. Je me retrouve comme en extase, à faire les cent pas dans l'appartement tel un général en campagne, mais bon, en ville quoi. 

Ne pas se mettre à dos le soleil lorsqu'il vous envoie de si ravissants visages. La jeune femme qui encaisse les deux livres que j'achète, à la libraire Compagnie, très belle. La fille dont j'encaisse les coups que sa beauté me donne au ventre et d'un coup en déloge le soleil - dans les Jardins du Luxembourg, son pull marin avec des bandes de couleurs façon Jacques Demy, version technicolor. La beauté de l'actrice Shelley Duvall dans le film Three women de Robert Altman, éthérée, avec cette once de vulgarité américaine dans l'indolence. La beauté de tout ce qui reste inconnu et qui pourtant déborde en nous. 

Pendant que je picore une tablette de chocolat au lait du pays alpin aux éclats de noisettes, chez X - que je n'ai pas revue depuis plusieurs mois, elle me parle d'un type, de ses amants, et soudain prononce cette phrase dont le naturel insensé frappe instantanément mon esprit: 
- Au lit c'était très médiocre. Absolument pas un bon coup! Il faut dire que quand nous avons couché ensemble il n'avait que 24 ans!" 

Sur le moment ce n'est pas tant le propos qui me choque que la spontanéité indifférente, comme convenue, avec laquelle il a été proféré. Je veux dire, X a parlé comme en connaissance de cause, comme au nom de toutes les femmes, comme si c'était une vérité première admise par toutes que les types ne pouvaient les émouvoir sexuellement en dessous de 25 ans ou quelque chose comme ça. Très vite, un autre sentiment naît en moi, une sorte de calcul mental, arithmétique, je remonte dans le temps et cherche à résoudre au plus vite quand nous nous sommes rencontrés, X et moi. J'avais 24 ans. Un nouveau calcul s'opère alors, tout aussi frénétique mais celui-ci à la faveur du sens des aiguilles d'une montre, et heureusement, il se trouve que c'est à 25 que nous passions à l'acte, au mois d'août précisément. C'est-à-dire que, selon sa théorie, je lui donnais du plaisir à la grâce d'un mois et quinze jours. 

Charles Denner. Comment quelqu'un qui a joué Landru (Chabrol, 1962) peut accepter sans sourire, quelques années plus tard, d'être L'homme qui aimait les femmes (Truffaut, 1977) ? 

  

22.06.01 

Juste l'affaire de quelques rues en ville, à traverser pieds nus. 
Il se soulève légèrement, avec effort, comme inadapté. Ce qui l'irrite depuis un moment maintenant est quelque chose de très solide, contondant, qui le blesse dans son demi-sommeil. Sa première idée lui donne à visualiser un galet, trop pointu pour être un galet, un coquillage brisé ou alors un débris, un tesson de bouteille oublié par quelque vacancier sans gène ou quelque bande venue s'approprier la plage, de nuit. Il tente quelques gestes de la main: peu confortables et désespérés. Il fouille, retrousse le sable sous sa serviette, de manière superficielle, habité globalement par la fatigue. Dans son entreprise épuisante il ne trouve que du sable, par pleines poignées, qui file entre ses doigts comme le temps sans névrose qui cimente l'après-midi. C'est comme si ce temps d'ordinaire si précieux, ce temps à sablier qui régissait sa vie à des kilomètres de là, chaque vacancier était venu en déverser un échantillon face à la mer. Une sorte de convention, avant la première journée décrétée officiellement de vacances, tous les chefs de famille, les hommes, se retrouvant la nuit en secret avec chacun leur petit sablier à charge qu'ils avaient trimballés sur les autoroutes terrestres dans le coffre de l'auto, et dont ils vidaient minutieusement le contenu face à la mer jusqu'à ce que l'accumulation de ses temps personnels enfin libérés de leur réceptacle de verre, finisse par créer une plage. 
Il fouille encore un moment dans l'horizon muet que la position de son corps allongé, ventre à terre, induit, et comme il ne trouve rien de satisfaisant, force est d'attribuer cette douleur, la dureté de cette douleur, au soleil. 
Avant d'en sonder l'amertume et de se déterminer à comprendre qu'elle vient de lui, que ce qui le blesse est en lui, solide, indélogeable, aussi dur que frustrant, en lui bien qu'elle y fût associée, elle, à cette douleur, indiscutablement. 
Quand il a pris suffisamment conscience du moment qui l'entoure, il ouvre les yeux, il la voit assise sur sa serviette de bain, ses jambes repliées sur elle, les genoux enserrés dans ses bras fins, trop longs, qui flottent dans l'air, à la dérive. Le vent emporte une mèche de cheveux qui vient s'abattre et se ramifier sur son visage. Elle regarde la mer, prétendue verte. Elle lui dit, sans détourner son regard, que pendant qu'elle était dans la voiture, assise à l'attendre, elle a repérée un magasin de chaussures. La vitrine d'un magasin de chaussures. Elle lui dit de ne pas s'inquiéter, qu'elle a juste envie de remonter la plage pieds nus, puis quelques rues en ville, pour aller s'acheter une nouvelle paire de chaussures. 

23.06.01 

X me parlant d'une de ses amies: 
- Je l'admire, elle lit le dictionnaire tout le temps." 

La première fois que j'écoutais avec attention une chanson de Serge Gainsbourg, c'était dans un bus scolaire, une excursion avec notre classe à l'approche des beaux jours, la visite d'un château de la Loire ou un classique du genre. X, la plus jolie fille de la classe, inaccessible du fait que bien entendu elle ne s'intéressât qu'à des garçons plus âgés, faisait du genre sur les hauteurs zarathoustrass et paillettes de la banquette du fond, entourée d'une brochette de copines et d'un ou deux types admis comme les plus rebelles, du moins dégageant de manière ostensible les codes de la rébellion bourgeoise: à l'époque j'étais superbement out, mes parents m'habillaient chez Lacoste et New-man et mon héros personnel était Camille Desmoulins alors que j'aurais dû comme mes congénères avoir une petite mèche décolorée dans le cou et préférer devenir Mickey Rourke sinon rien. (Encore que Camille Desmoulins ou Mickey Rourke, de la politique ou du show-bizz, on ne saurait aujourd'hui encore démêler laquelle des guillotines, quand elle tombe, est la plus précoce, la plus tranchante.) 
Cela étant, la très belle X, beauté adolescente avec ce qu'il faut de vulgaire et de divin, et que j'apprendrais à connaître de manière plus intime par la suite, tant le destin accorde parfois des faveurs que la vraisemblance conjure en un moment donné, la très belle X commença à piailler de façon suraiguë quand le standard de Serge Gainsbourg retentit dans les enceintes du bus. Elle éleva subitement la voix et déclara dans la spontanéité de ce que les observateurs n'eurent pu manquer de qualifier de: cri du coeur: 
- Ouah, c'est: "Je suis venu te dire que je m'en vais" ! Putain, qu'est-ce que j'adorerais me faire larguer sur cette chanson!" 
Assis à quelques sièges devant - et bien que j'aurais donné ma vie pour que cette fille tombât amoureuse de moi, je pensais en mon for intérieur: 
- Quelle conne." 

J'ai fréquemment quelques soucis avec ce journal intime en ligne - et je ne parle pas ici des amants jaloux, ou des jaloux qui ne baisent pas ou mal. Mais plutôt de celles et ceux que je fréquente par ci par là, et qui - parce que mon journal est lu au même titre que mes chansons sont écoutées finalement, et que parfois il y a un petit engouement autour de ça, un intérêt (de quelque ordre soit-il) pour mon journal - me reprochent de relater les événements auxquels ils ont participé, de mon point de vue seul. C'est-à-dire qu'il y a des gens dont je parle et qui, pour schématiser, ne sont pas contents quand je dis qu'ils ont bu un verre d'eau et que j'ai préféré parler de ça, explorer ça, plutôt que de mentionner qu'au cours du même repas ils ont aussi mangé un steak, des pommes de terre avec leurs doigts et n'ont pas payé l'addition par exemple. La plupart du temps, sans rentrer dans cette idée à laquelle je souscris qu'un même événement sera relaté - voire vécu - de manière différente par chacun des protagonistes, selon sa sensibilité et la façon dont l'instant résonne en lui, les gens dont je parle et qui me lisent par la suite oublient complètement qu'il s'agit d'un journal intime! 
Comme s'ils se croyaient si intéressants qu'il leur eût semblé normal que quelqu'un les suive dans chacun de leurs déplacements, en journaliste. 

  

24.06.01 

J'aimais déjà beaucoup - en son temps, la série My so-called life (Angela 15 ans), j'avais d'ailleurs utilisé un sample du dernier épisode pour une chanson que nous avions commencé à travailler, mais jamais enregistrée ni interprétée en concert, et qui avait pour (joli) titre: Anniversaire d'une disparition. 
Once and again, crée par les mêmes producteurs est le prolongement subtil et passionnant, modernisé, plus dense, de My so-called life. Je regarde en ce moment la deuxième saison en v.o. sur la chaîne Téva. Souvent je me laisse prendre au jeu et pleure comme un enfant à la fin d'un épisode; de ces larmes pures qui n'admettent pas l'injustice ou le chagrin subi par toute personne à laquelle on s'est attachée depuis plus d'une demi-heure... et moins de quarante cinq minutes. 

Il y a cette très belle phrase de Bataille, sur l'écriture: "J'écris comme l'enfant pleure: un enfant renonce lentement aux raisons qu'il a d'être en larmes." 

Dans Once and again, je suis toujours séduit, étonné, par le jeu très fin, excellent dans la variété de la très jeune actrice Evan Rachael Wood qui va devenir très importante dans quelques années; ainsi qu'amoureux de la très belle femme qui joue sa mère, la blonde Susanna Thompson. Mais celle qui me renverse complètement, qui me ramène dans la partie obscur de mon adolescence, est l'envoûtante et saturnienne Audrey Anderson qui, arrivée au cours de la deuxième saison, joue le rôle de Carla. 

Fnac Montparnasse, comme d'habitude quand le cadre s'y prête j'ai beaucoup parlé entre les chansons - ça fait partie du concert, les gens attendent ça de moi, maintenant. J'ai aperçu Thomas dans le public et je lui ai dit que j'avais pensé à lui l'autre jour parce que je lisais "Thomas l'obscur" de Blanchot, je lui ai dit qu'il était trop jeune (il a 15 ans) pour lire ce livre et qu'il ne fallait pas qu'il devienne... obscur. Je lui dis ça, devant tout le monde, qu'il ne faut pas qu'il devienne obscur, pendant le concert entre deux chansons, et je crée un moment affectueux, poétique même, auquel chacun peut donner un sens. Après j'étais peiné parce que X qui est venu avec des amis m'a rapporté que ceux-ci ont globalement apprécié le concert - si court fût-il en raison des impératifs de la Fnac- sauf quand j'ai parlé de Blanchot qu'ils ont vécu comme une agression intellectuelle, comme si je frimais en disant que j'avais lu tel livre, alors que ce n'était pas du tout l'intention; l'intention c'était de dire à Thomas qu'il ne devienne pas obscur, c'était le moment intime - et aussi décalé, imprévu - dans lequel j'associais Thomas, le public, et la lecture qui m'occupait ce jour-là. S'en suit une grande discussion sur la pertinence de mes interventions et X soutient qu'il conçoit que ses amis - qui ne me connaissent pas - aient pu penser que je n'avais pas lu ce livre et que je citais Blanchot juste pour me mettre en valeur. Je réponds qu'à cet instant précis je n'ai besoin d'aucun recours pour me mettre en valeur, étant donné que je suis déjà dans une configuration où, en tant que chanteur, je suis le pôle d'attraction. D'autre part, la citation c'est un truc que j'emploie par goût, et avec lequel je joue souvent en concert sur un mode complice et détourné, voire parodique. Et puis cela fait partie de ma spécificité, si les gens en éprouvent du malaise qu'ils aillent aux concerts de Patrick Fiori, là au moins il n'encourent pas le risque de tomber sur Blanchot entre deux chansons. 
Ca me rappelle qu'il y a deux, trois ans, j'avais écris cette chanson dont l'un des couplets était: 
"Tout ce qui est beau est merveilleux, 
comme l'a écrit André Breton. 
Tout ce qui est beau est merveilleux... 
d'incompétence à mon opinion." 
Nous l'avons fait écouter à un type de la maison de disques East West, et son premier jugement, très violent, a été de dire que c'était de la masturbation intellectuelle de parler d'André Breton dans une chanson. 
Pour moi, les gens qui se sentent agressés quand j'évoque un écrivain en concert, et le type de cette maison de disques au moment de sa réaction, ce sont les mêmes. 

  

David m'appelle pour me demander de le rejoindre en terrasse de Chez Prune, au bord du canal Saint Martin. La chaleur combinée au temps effroyable entre deux métros, le dimanche, ne me précipitent guère en faveur d'un oui, tout de suite, d'autant qu'aller Chez Prune aujourd'hui, je ne m'en sente pas vraiment capable. Pour m'attirer, David me donne le lâche argument qu'il est en compagnie de X qui porte un décolleté à convaincre n'importe quel garçon de traverser tout Paris dans la minute. J'entends X rire à l'évocation de son décolleté, en second plan, à l'autre bout du fil. 
Il y a des jours comme ça où je suis dans l'écriture, ou dans son attente, ou même sans écrire perdu dans mes pensées, à mâcher du temps, et où je ne me sens pas la force de voir des amis, des visages, répondre à du courrier, même simplement, décrocher le téléphone quand il sonne, suivre le fil de discussions qui ne vont pas dans la direction où mon coeur - vers qui ? - me porte. Peu de gens quand ils s'attachent à vous, comprennent ou admettent ça; ce qui n'est d'ailleurs pas sans avantages, à la longue. Il y a cette phrase de Joseph Joubert, que j'aime bien: "L'amitié est une plante qui doit résister aux sécheresses". 
Aux sécheresses oui, aux grosses chaleurs peut-être pas. 

  

Il faisait si chaud dans l'après-midi que les vacanciers restaient sur la plage sans bouger, à proximité de l'eau. La ville était quasiment déserte excepté les terrasses d'un ou deux cafés bien situés, et la petite place ombragée où quelques messieurs, vieux et jeunes, se retrouvaient aux alentours de 17 heures pour une partie de pétanque. 
Le magasin de chaussures ouvrait à 15 heures trente. Sandales avec une semelle corde, mules en cuir, escarpins de velours... 
Elle a traversé la rue lentement, pieds nus, alors qu'un peu plus loin un enfant crie à cause du bitume brûlant quand, aux abords d'une auto, il retire ses chaussettes pour enfiler des sandalettes de plage. 
Elle a traversé la rue pieds nus, dans l'indolence de tout. Son regard s'arrête sur une paire de Salvatore Ferragamo, collection automne-hiver. Le modèle que portait Audrey Hepburn, lui dit le vendeur, vous devez connaître certainement, dans le film: Vacances romaines. 

30.06.01 

Rome - elle aurait préféré Rome cette année, mais elle dit qu'il s'y sont pris trop tard et que finalement la mer est ce qui reste de plus agréable, elle pense éternel dans le mot agréable. Je quitte le petit groupe qui s'est constitué autour de sa présence. C'est une fête mouvementée mais sans effort, avenue Théophile Gautier. Ampoules nues au plafond, on fête des fins d'années par pleines poignées de calendrier universitaire. Il fait chaud, les balcons sont pris d'assaut. Dolores dit qu'elle n'aurait jamais pu s'appeler Victoria. 
Ses bracelets métalliques teintent dans la nuit qui ne refroidit ni les ardeurs des garçons, ni les fatigues séculaires du paysage. Un bruit opalescent. Triture le temps. Il reste d'espérance juste de quoi boire la tasse. Irina m'avoue qu'elle se fait lire mon journal - Irina est non-voyante, nous évoquons les rapports qu'entretiennent les non-voyants avec la foule et son aptitude à elle, extraordinaire, optimiste - elle me dit non sans défi qu'il paraîtrait que j'ai en moi le pouvoir de faire débouler la rue de Rennes dans un appartement. Chapitre 13, ajoute-t-elle. Elle attend. Nous nous tenons du côté de l'avenue Théophile Gautier. Irina me demande de lui lire un passage de Détruire dit-elle, le livre de Duras, l'extrait que je veux. Je lis : 
"Je suis quelqu'un qui a peur, continue Alissa, peur d'être délaissée, peur de l'avenir, peur d'aimer, peur de la violence, du nombre, peur de l'inconnu, de la faim, de la misère, de la vérité". 
Il y a cinq ans Irina vivait à Londres dans une sorte de foyer, une grande collocation fonctionnelle et froide avec des chambres individuelles pour chacun des résidents, elle avait insisté pour que je passe la nuit entre ses bras et nous avions fait l'amour dans sa petite chambre de dix mètres carrés. Le lendemain c'était une scène assez surréaliste: moi au milieu du salon - l'intrus parmi les jeunes aveugles, à insister maladroitement pour m'occuper de tout, au petit-déjeuner. Après je m'étais perdu dans Londres, ce grand parc inconnu que j'avais traversé avec dans la tête la chanson de Paul McCartney sur l'album où une rose rouge lui sort de la bouche, cette chanson qui s'appelle Little lamb dragonfly, dans le temps humide, londonien, avec la nuit qui tombe très vite, très bas, sous mes pas. La nuit profonde et l'herbe du parc encore très verte, très vive. Avec en tête cette chanson de Paul McCartney, comme une contine de noël, mélancolique et flamboyante. 
Cette semaine je me suis senti particulièrement épuisé: mercredi soir tenant difficilement ma place dans les jardins de l'hôtel de Sully pour le spectacle Zigzag nocturne. Un peu avant, au téléphone, Rodolphe qui me convainc de l'y rejoindre par ce mot: il y aura du champagne à volonté et ton nom sur une liste à l'entrée. So Paris. Je retrouve David et Pascale en terrasse du Double Fond, un bar qui fait aussi - cabaret de magie. A deux tables de nous: une jeune fille les cheveux noirs, un teint de lait. Je commande un café. Un teint de lait. A la regarder mon café en devient instantanément noisette (applaudissements). Elle porte un fin pull en v de couleur violette par-dessus un t-shirt gris. Des cheveux comme des cordes (sans tresses) aux travers desquelles pointent de manière un tantinet monstrueuse les oreilles. De cette très fine monstruosité qui relève la beauté d'ensemble. Dans les jardins de l'hôtel de Sully, Dido Lykoudis psalmodie Eschyle en grec ancien. Dido Lykoudis avance vers nous, portée par Eschyle qu'elle fait sonner comme une prière magique, incantatoire. Je pleure X, son corps et ses cheveux dispersés sur des routes triangulaires et son départ impossible. Il y aurait des tas de mots pour dire l'impossible, approcher la douleur de l'impossible, la douleur d'elle, comme elle me blesse parfois, même sans le vouloir, et puis voilà qu'une rose rouge me sort par la bouche. 
Rue Wilheim j'échange un regard avec une jeune fille très belle, elle avance dans une longue jupe beige d'été avec des motifs imprimés noirs et verts, d'une avancée - pour reprendre une phrase de Lacan, qui: "célèbre les noces taciturnes de la vie vide avec l'objet indescriptible". 
Cocktail dînatoire dans les jardins de l'hôtel de Sully, rue Saint Antoine. La chaleur devient progressivement supportable. David cite instantanément les prénoms des Quatz'amis: Pousse-moussu, Toucancan, Belle-belle et Fabrice. On sert de l'alcool léger dans des verres à bougie. David dit qu'il faudrait que nous soyons VIP à vie. Je m'endors dans les bras rêvés et défaillants de cet amour - noué, invisible, intime - qui passe des robes triangulaires sur la route plâtrée des blancs et des noirs de Diego Velazquez. Me bouleverse, mais s'en va. 
Dans Paris, partout, des gens se font traîner par leurs bagages. On ne voit plus que ça, des gens sur le départ. C'est la période. la grande question est: où? Personne ne demande jamais: pourquoi? 
Irina me dit qu'il lui est arrivé à maintes occasions de penser à ce que je lui avais dit, un soir, à Londres, qu'en certains cas, être, c'est se faire avoir.