Juillet 98.

 

Verneuil-Sur-Seine. Ce trajet de la petite gare de banlieue au Lycée forteresse, ces artères mortes bordées de pavillons gris, cette référence que nous deux pouvons comprendre, elle pour la décrier, la réduire, moi pour la stigmatiser, l'augmenter, j'aime encore y faire fausse route dans ce legs qui n'est pour elle qu'un ridicule moment d'attachement.

 

Auteuil. Sa longue chevelure noire retenue en une natte assez floue. Un haut de survêtement vert. Les bras tendus, en planeur, qui fendent l'air cicatrice du début de l'été.

 

24.07.98. David discute de l'alcool et de ses vertus permissives, stimulantes chez les filles bon chic bon genre des soirées du Samedi Soir. Même en couple, il y a le round d'observation. Canaliser ou cannibaliser l'individu un peu dangereux que je représente, le hors norme qu'on voudrait pour l'assurance inoffensif, c'est à dire en soirée, divertissant.

 

04.09.98 S. qui nous cherche des dates de concert à beau expliquer à la programmatrice de La Guinguette Pirate que lors de notre dernier passage en juillet nous avons fait un tabac! et le mot est faible, que notre listing fan s'est rempli de dizaines de nouvelles adresses, et que la péniche ce soir-là était bondée à craquer, non celle-ci n'en démord pas: elle n'aime pas Jérôme Attal & les Argonautes, d'ailleurs elle n'a pas daigné être présente le soir du concert, rappelle que La Guinguette Pirate est TOUJOURS bondée, que La Guinguette Pirate a Son public, bref finit par lâcher une date, un petit mercredi soir à 1000 balles en tout pour sept personnes, et encore n'en donnera t-elle confirmation qu'après avoir reçu l'aval de l'autre programmateur qui lui, mesurez ma chance, déteste ma voix. Je suis peut-être trop délicat mais avouez qu'il y a quelque chose d'assez humiliant à être à côté du téléphone à ce moment là, et à comprendre tout le peu de goût avec lequel la fille lâche la date à S.

 

12.09.98 Difficile de mener à terme un travail de groupe. Toujours travailler l'espoir pour les autres, être perpétuellement en état de victoire imminente malgré le formidable égoïsme des uns et la consternante apathie des autres.

 

19.09.98 Concert. Festival du Café Ephémère. Je fais mon bien élevé au Catering en saluant le groupe X qui nous succède sur scène, leur raconte que je suis allé les voir à l'une de leurs toutes premières prestations parisiennes au Six-Huit, et c'est à peine si ils décollent le nez de leurs assiettes pour m'adresser un sourire de sympathie, du moins de compréhension.

 

09.11.98. Tous les jours je passe prendre X chez lui et charge les guitares à l'arrière de ma voiture, avant de partir au studio. Or, j'attends consciencieusement devant la descente de garage qu'il sorte de chez lui, et s'il s'avère qu'à ce moment précis son père se trouve à proximité, passant près de moi, il feint de m'ignorer et poursuit son chemin avec mépris.

Son père m'envisage en effet comme la personnification du diable. Il a cette pensée très élaborée : le chanteur est pédé, le manager est un escroc. Pour lui, en outre, je pervertis son fils en l'entraînant dans la voix incertaine du show-bizness alors qu'il aurait été plus convenable que ce dernier fît carrière en tant que vendeur au magasin de musique de sa ville de banlieue. À cela, il bourre le crâne de son fils avec des réflexions comme quoi je lâcherais le groupe pour mon profit dès que se présenterait une opportunité de signature. Il faudrait dire à cet homme prévoyant que le type qui soi-disant exploite la naïveté de ses musiciens, a tenu à partager tous les droits sacem en cinq sans prendre 50 % pour les textes comme cela se fait normalement, qu'il y a certaines musiques que je ne signe pas alors que j'en ai fait la mélodie et la structure, que sur certains concerts je me prive de cachet et me bats pour que tout le monde ait une somme un peu plus décente, en sort même de ma poche pour payer l'ingé-son, etc. M. me dit que l'opinion du père de X est symptomatique des gens déconcertés et apeurés par le talent, qui ne comprennent pas comment quelqu'un qui a du talent, et en quelque sorte du talent pour lui-même, puisse vouloir le partager avec d'autres, et les entraîner dans une aventure qui ne supporte pas la médiocrité, dans la mesure où les participants viennent à penser que la réussite passe par le partage et l'addition de leurs talents respectifs.

Dans cette histoire bien désagréable, il est à noter que X se contente de subir et rapporter les faits sans jamais exprimer une opinion.

 

13.11.98. À un jour du show-case à la Fnac Parly 2, les CD sont portés disparus. Perdus entre l'accueil et la sécurité. Nous allons donc donner le premier concert dans l'histoire de la Fnac sans contrepartie de promotion à la clé. Je suis d'autant plus contrarié qu'avec la présumée vente demain après-midi de ces CD je comptais en faire retirer une centaine d'autres, n'ayant de toute façon pas les moyens d'en commander une plus grande quantité. Abattement car sentiment d'impuissance, impossible de refaire tirer des CD en 24 heures, et conscient que ces ventes à la Fnac auraient été un moyen de promotion et de diffusion bienvenu auprès d'un public qui ne demande qu'à se faire conquérir, opportunité qui ne se présente pas tous les jours.

 

27.11.98. Un spartiate de la vessie. J'ai beau ingurgiter deux litres de thé à l'étage de ce rade, pas le goût d'aller me soulager car comme le confirme Frédéric qui revient des toilettes: difficile de pisser sans choper des maladies. A t-on déjà eu l'idée de réaliser un guide Michelin des lieux de concert? Ce soir: nourriture dégueulasse, poisson surgelé et riz gluant, petit discours d'un des organisateurs façon inspecteur de baccalauréat après distribution des copies, qui se conclue naturellement par un enthousiasmant "Allez, bon concert, et merde à tout le monde".

Les deux groupes qui nous précèdent n'ont rien à voir et semble-t-il pas de grandes accointances avec nous, si bien que j'ai un peu de peine pour la poignée de fidèles qui nous a suivi sur ce coup, facilement reperable dans la salle vide, alors je descends des loges et leur offre tout ce que je peux offrir, un énième CD, du Coca Cola rescapé de l'indigent catering, et ce au désavantage du bar de la salle. Cela me rappelle comment en première année de fac je m'étais fais mettre à la porte de l'Unef ID en moins d'une semaine parce que parachuté à la permanence et en charge de la vente des boissons et autres barres chocolatées, incapable par nature de vendre quoique ce soit, j'offrais Bounty et Raider aux jolies filles. C'est une espionne d'ailleurs, une étudiante qui s'était fait passée pour une jolie fille et avec laquelle j'avais du être un tant soit peu prodigue, qui me dénonça dans la minute et causa mon renvoi à tout jamais de ce syndicat pugnace mais plutôt accueillant que je pris dès le départ pour un club de rencontres.

Le concert, sur scène, ne s'est pas trop mal passé, à l'exception qu'en salle on ne captait rien aux paroles, et que la batterie installée sur les lieux ressemblait plutôt à une épave aux peaux trouées - et encore après attaque de la baleine - , j'ai d'ailleurs fait une petite allusion à ce sujet au micro, pendant le set, ce dont je me suis voulu par la suite, car je crois qu'elle a fait de la peine aux organisateurs qui se prennent pour des gens compétents.

Grève nationale à la SNCF ou pas, il n'y avait personne. Contrairement à une salle du coin, rivale, qui comme me le fait remarquer avec élégance le programmateur pendant que nous plions bagages, a fait 400 entrées payantes avec le groupe de reggae Baobab à l'affiche.

 

29.11.98 Au Coolin, concert Irish et Jazzy de mon ami Paddy Sherlock. Epatant. Faune d'habitués, admirable et passionnée devant laquelle Paddy se déhanche, trombone au bec, très cool, les yeux fermés et souriant. Un trombone et des nez en trompette. Une serveuse sublime, grande blonde au T-shirt moulant à l'effigie du Coolin, une véritable bombe sexuelle. Elle s'appelle Dora, me souffle Paddy, est originaire d'Allemagne, du sud de Dresde. Evidemment il est assez difficile, voire ridicule, de brancher une serveuse en lui proposant de venir ou d'aller boire un verre.

 

aDorable Dora,

Moi qui voulait du râble,

Ou une liaison durable,

Elle m'a posée un lapin.

 

18.12.98 Notre concert au Hard Rock Café s'est révélé épatant, un peu neutre au démarrage puis grande ambiance progressive. Hormis l'affluence accoutumée du restaurant nous avons fait plus de cent trente entrées payantes uniquement pour le concert. Et puis, vers la fin du set, a débarquée du restaurant une bande de vénézuéliennes avec laquelle nous nous sommes pliés à quelques photos de rock-stars. Des deux nouvelles chansons nous avons complètement foiré Pédiluves, mais enchanté le public avec La Ville Quelconque que nous avons reprise en rappel. Je sais que S. stressait en raison du son, mais selon là où le spectateur est placé dans ce lieu ouvert qu'est le restaurant, il peut être soit sans reproches soit épouvantable. J'ai eu la sensation que peu de gens du métier s'étaient déplacés, ce qui est dommage car c'était bel et bien un de nos meilleurs concerts. Comme quoi avant de savoir faire une bonne chanson, il faudrait apprendre à rabattre.

 

Mon interview au Figaroscope réécrite par le journaliste qui m'a eu au téléphone, a semble-t-il causé quelques remous dans le petit monde des salles de concert. Stéphane Gréco, Stéphane Ridard et Michel Mathieu louent mon caractère. Le plus remuant dans ce dossier du Figaroscope ce sont d'ailleurs les mensonges éhontés de certaines salles concernant les rémunérations d'artistes. En tout cas j'espère rester le moins longtemps possible ce champion grande gueule des groupes en développement. L'expression d'ailleurs commence à être tellement à la mode qu'Héloïse m'a l'autre jour raconté le lapsus un peu cru mais combien révélateur d'un journaliste lui parlant de "groupes en voie de développement"!

 

30.12.98. Nous dînons Christian, David et moi au Buddha-Bar, chic, cher, branché, et envoûtant comme il faut. Je risque de manger des pâtes à l'eau le reste de la semaine mais le décor de ce restaurant que m'ont conseillé Laurence et Marie-Laure (on se croirait dans du Matzneff) en vaut vraiment la peine. Alors que je leur demandais l'adresse d'un resto suffisamment chic et branché pour ravir Christian, elles m'ont à l'unisson conseillé le Buddha-Bar, la preuve m'ont elles affirmé c'est qu'on y croise souvent Vanessa Demouy!

Charmante soirée, Christian et David de meilleure compagnie qu'il y a trois jours, nous décidons d'aller boire un dernier verre au China Club, où Christian opte pour un Bloody Mary infecte et moi un café excellent. David et Christian s'entretiennent de l'amour à plusieurs, Christian remarquant que l'on s'imagine toujours dans ces cas là être entouré de filles très très belles mais qu'on peut aussi bien se retrouver avec des thons! L'idéal, la liberté dis-je, serait de pouvoir au niveau d'une partouze continuer à faire des choix.

Je pense à cette chanson : L'Orgie, qui remportait un troublant succès auprès de certaines jeunes filles de notre public mais que j'ai ôté à présent de notre répertoire. Le dernier couplait me plaisait particulièrement:

Une fille trône sur un canapé, nappée d'une rougeur, d'un accent

Circonflexe comme un pont jeté, entre deux rives aux corps nubiles.

Surtout ne pas enfreindre le jeu, ne pas lâcher au moment propice,

Un " je t'aime " même au silencieux, à rouvrir tous les précipices.

David essaye bien de me questionner, savoir si ce genre de choses peut me tenter. Je réponds qu'à un certain moment donné la concupiscence peut prendre le dessus, mais qu'on doit vite se sentir con une fois l'acte consommé.

-Ca c'est à chaque fois, intervient Christian non sans humour, partouze ou pas!