En 1992, j'ai 22 ans. Je viens de passer 3 ans dans un petit meublé de la rue du Regard, dans le quartier de Sèvres-Babylone à Paris. Le propriétaire récupérant son mini-studio, je dis mini car je me souviens que la salle de bains et la cuisine étaient respectivement dans deux placards à balais. Mes parents me trouvent une petite location rue Berthollet, près de la fac de Censier où après un Deug en lettres, art, culture et communication, j'hésiterai entre cinéma, lettres modernes et histoire de l'art. C'est une année de transition, d'errance et d'hésitation, je n'ai aucune ambition pour moi-même sinon écrire, vivre à Paris et tomber amoureux. 

Je resterai un an rue Berthollet, finissant par me sentir piégé dans ce quartier, limite proche de l'asphyxie, je partirai donc pour le quartier d'Auteuil (ce qui me rapproche de mes parents) et y logerai jusqu'en 2015. À 22 ans je commence aussi sérieusement la musique, avec une ambition autre que les petites chansons que j'écris depuis l'adolescence à la guitare, c'est une première expérience de groupe : Lulu Berlu. Nous ne ferons aucun concert mais des répétitions épiques et ouvertes aux amis dans les grands studios de la rue Jean Aycard, Studio +. Avec Paris je découvre les livres, ceux qui me tiennent et auxquels je tiens, notamment le Journal de Jean-René Huguenin qui m'encourage à tenir le mien, une autre forme d'écriture que les chansons, un journal fait pour être lu, plus tard, même si en 93 on est loin de se douter de l'arrivée tonitruante d'internet et de ses premières pages persos. Ça ce sera en 1998 et je me lancerai dans l'aventure du Journal écrit directement en ligne et disponible à tous. En 1992, à 22 ans, j'écris dans des cahiers, j'essaie de retenir les jours, j'essaie que l'écriture démêle quelque chose qui m'opresse et me fait faire du surplace, au fil de mes rencontres et de mes lectures j'en appelle à son pouvoir magique. Voici le Journal de ces années de jeunesse, livre tel quel, avec ses petites grossièretés et ses infinies maladresses. 

 

 

 

 

                                   Journal 1992-1993 ( rue Berthollet)

 

Août

A. Il faut bien me faire une raison. Je ne suis pas son prince charmant.

Charmant on le dit, un des derniers grands princes cela va sans dire, mais sans doute ai-je du mal à joindre les deux bouts.

 

“ Conscience du temps: attentat au temps. “ Je me souviens que nous avions utilisé cet aphorisme de Cioran, J-L et moi pour expliquer le Judith et Holopherne du Caravage en cours d’Histoire de l’Art.

C’était le vendredi après midi, il y a un an : Esthétique du roman policier, un crochet rue Mouffetard pour des pains au chocolat à la boutique Les Panetons, et Initiation à l'Histoire de l’Art, petit rituel magique à l’usage de ma complicité avec

J-L, à ce jour... émiettée.

 

 

La fumette ne m'a jamais emballé. J. et F. ont commencé par des secousses de rire, puis par délirer stérilement sur leur boulot saisonnier au Bon Marché. Débile, sans gloire et sans intérêt.

Vacciné contre ça. Le calumet de la Paix intérieure ? Il y a trois ans, je ne fumais même pas de cigarette et voyais C. que j’aimais par-dessus la raison, partir dans des crises de rires et une connivence que je jalousais avec tous les types de la terre un peu plus dans le coup que moi (la plupart des types de la terre, donc)... Vacciné contre ça, depuis.

 

Mardi 18 août

 

Je lis Stendhal, Armance. Boulimie de livres, un rattrapage qui se voudrait vainement exhaustif, une assimilation désespérée. Mais du côté des livres depuis toujours parce du côté de pas grand monde de vivant. Moi qui au lycée en avais fait une coquetterie d’être passablement inculte en la matière, je me rappelle cette conversation avec Tatiana, la seule

conversation permise peut-être par le destin avec cette fille qui m’intimidait, dans ce café minable de la Grande rue, où trempant un raider au chocolat dans son café, elle supposait en moi un Alexandre littéraire, moi pauvre idiot avec mon seul Lautréamont pour bagage plein de frime et encore pas lu jusqu'au bout...

 

 

Rien d’autre de valable en dehors de réclamer A.

Vendredi soir, chez ses parents, joué avec elle parmi quelques figurants à ce jeu de cartes débile, “ Dame Pipi “ mais qui m’a cependant permis d’expérimenter sourires, regards fous, et actes qui nous isolaient ensemble des autres, toute la cavalerie du désir en somme.

 

Samedi alors que je me croyais élu, emporté par elle hors du vulgaire, elle vient me trouver dans le jardin, pendant la soirée chez F., pour me dire qu’elle souhaiterait toujours me garder auprès d’elle, mais qu’elle ne "sortirait"  pas avec moi parce que ce serait du gâchis etc. En dehors de la banalité émouvante du propos,  je me répands une nouvelle fois, mais c’est bientôt la fin, inévitable pressentiment, dans ce rôle magistral qui prolonge et clôt un certain versant de mon adolescence. 

 

A. est vraisemblablement amoureuse de J. qui, il y a cinq minutes, est allé la tanner en ma faveur dans la cuisine. Nous sommes en plein vaudeville. Et c’est remarquable comme je me sens exister.

Pour tout dire, quand elle m’a dit que jamais elle ne sortirait avec moi, j’ai frissonné de délice pensant que ce ne pouvait être qu’en raison de quelque vice de fonctionnement, vilénie ou étrangeté de mon comportement ou de mon style de vie, eh bien non, le vrai motif est on ne peut plus simple, saute aux yeux mais l’amour est aveugle, elle en préfère un autre.

 

Dimanche, répêtition musique Lulu Berlu. En rentrant de la répêt j’ai croisé A. qui m’a invité chez elle regarder la vidéo de Merci La Vie 

 

Lundi. Soirée chez E. Ambiance grotesque de jeunes gens désoeuvrés et accessoirement pétomanes devant une télé triste allumée en permanence.

Devenir végétarien de s'apercevoir que les jeunes de sa génération sont des boeufs et se comportent comme des veaux. 

Je suis resté un long moment seul, stratégiquement seul, sur la terrasse, priant pour que je ne sais quel idiot s’abstienne de venir me faire la conversation, et puis c’est enfin arrivé, A. est enfin arrivée, comme je l’espérais, m’a pris tendrement la main et m’a soufflé :

“ Tu ne veux pas rentrer ? “.

 

Dimanche 30 août

 

Lu quelques pages de Sénèque peu rassurantes sur le méfait des passions.

 

Ca., puis C., deux styles différents pour railler ma façon de mourir à chaque fois pour une fille entrevue, et dont la beauté, le mystère me sautent au visage en plein coeur.

 

 

Septembre

 

Jeudi, c’est la rentrée. Appréhension d’A. qui rentre en Première S 1 , la classe des bûcheurs.

Soirée petits bourgeois chez Ca. Je retiendrai juste D., le beau ténébreux de la fac, pour lequel Z. en pinçait non sans une tendre ironie. Pour la première fois que nous discutons, le contact est chaleureux et sensible, en outre sa fiancée qui l’accompagne ressemble à s’y méprendre à Z., comme si le destin avait voulu rattrapper sur un similaire visage, ses négligences et ses actes manqués.

J’ai réussi à m’échapper de la soirée et ai couru dans la nuit noire pour passer embrasser A. et U. qui squattaient près de la piscine et qui, après une première journée d’école, déclinaient avec dégoût les têtes de cons que leur liste de classe propose.

 

Je rejoins X au Café de la Mairie. Touchant parfois, captivant jamais, comme à son habitude.

Déjeune avec Christian R. dans un café algérien de la rue d’Alésia. Au sujet d’une de ses amies que j’ai entrevue tout à l’heure, il me parle de cette solitude parisienne des filles de trente ans. Dissoutes dans leur disponibilité. Crevées par avance dans leur espoir d’une rencontre.

 

Quartier St-Lazare. Tôt, un matin pluvieux. J’attends dans un café un train de Banlieue. Je fais dos à ce petit square où fut conduite la dépouille de Louis XVI et celle (avec la tête) de mes amours avec C.

 

U. et son attitude qui reflête comme une absence navrée, susceptible de séduire les mauvais garçons.

 

Génies d’A. Comme nous étions encore à squatter sur les marches froides et grises près du Club House avec une tripotée de jeunes gens plus lénifiants les uns que les autres, je m’arrachais à sa compagnie peuplée, pour m’entretenir à l'écart avec un type un peu plus fin, quand mon briquet dans son étui à licorne trainant je ne sais où, quelqu’un a demandé à qui il appartenait, et de mon ridicule exil j’ai entendu A. lui répondre : "à Jérôme", or comme ce quelqu'un s’apprétait à décoller son cul des marches pour me le rendre, A. l’en a aussitôt empêché et l’a sommé de le lui remettre sur un ton d’autorité qui soulignait l’appartenance. L'air de dire : "Ce qui est à Jérôme, c'est moi qui veille dessus."

 

Samedi 26 Septembre.

 

Soirée culminante avec A. Je veille sur le corps d’un rêve. Nous avons fait du Toboggan à une heure du matin dans le jardin de l’église St Médard.

G. confectionnait un voilier à fumette infernale. A. et moi sommes restés accrochés l’un à l’autre toute la soirée. Une goutte de sueur a perlé sur son front, je n’oublierais pas ses cheveux noirs, icône démoniaque, nous sommes restés strictement suspendus l’un à l’autre toute la soirée, on ne pourra faire mieux que ce soir.

Ce soir que je n’oublierais pas. Nos connivences chastes et nos génies pour nous-mêmes. L’amour qui rencontre son maître.

 

Double café ce qui implique double inimitable brioche au Mouffetard, le café à l'angle de la rue Mouffetard et de la rue de l'Arbalète.

 

Jean levi’s bleu, cheveux paille et cuivre, au 18 de la rue Jean Aicard habite une jeune parisienne qui me bouleverse, promenant un chien dans les allées avant et après la répétition Lulu Berlu au Studio Plus.

Fine, impersonellement mienne.

 

Dimanche 04 Octobre

 

Les températures ont chuté. On reste chez soi. Une escale cependant au Café de la Mairie puis Chez Georges rue des Canettes avec W., que J. et moi sommes allés chercher à la gare Montparnasse.

W. allie une forme jouissive d’intelligence qui passe avant tout par la curiosité et un appétit du bon vivre.

 

X nous a invité chez lui où sa co-locataire nous a préparé un thé au miel très superficiel, en revanche j’ai bien aimé le service orange dans lequel nous l’avons bu.

Cette fille fait des études de littérature, elle s’est mise à en parler et j’ai vite fini par la trouver exécrable, gentiment exécrable, à l’image de son thé.

A. m’a pris par la main pour grimper les nombreux étages qui menaient chez X et me l’a lâchée par la suite.

 

Mardi 06 Octobre

 

Dans un Café de la Fourche. J’écris à destination de Bordeaux des lettres pour W., des tartines d’urgence.

Un triolet de filles, un tripot d’esprit, m’arrache à mes pensées.

 

Je travaille quelques jours à Rueil-Malmaisons, grâce à S., pour gagner un peu d’argent. Côtoyer la mentalité de bureau accroît mon sentiment de marginalité, ces femmes de trente ans plongées cinq jours sur sept dans leurs études de marché et leur humour de machine à café (avec sucre).

Cela dit je crois bien être le seul type qu’on remercie à la fin de la journée d’être venu travailler.

 

Dimanche 11 Octobre

 

A Marsinval, Christophe vient de me dire une chose très drôle tandis qu’il me quittait. Car tandis que l’autre jour à peine disparaissait-il de l’embrasure de ma fenêtre qu’y apparaissaient U. et une de ses amies, je lui confiais aujourd’hui que c’est A. que j’aimerai bien voir se profiler à son départ, et Christophe se retournant : “ Ça, c'est jamais deux sans trois, seulement ça marche une fois sur deux. “

 

Pleine lune. Qui survit aux armées de nuages noirs. Mes yeux ont la saveur de l’astre et personne sur qui les poser.

 

Properce, Elegie XIV, livre II : “ Contemnite, amantes,

                                                         Sic hodie veniet si qua negavit heri. “

“ Faîtes les dédaigneux, amants, celle qui vous refusa hier, viendra aujourd’hui “

 

 

22 h15. Je bois une tisane idiote dans l’énorme tasse que m’a offert Ca. pour mon anniversaire. Je pourrais l’appeler, vu qu’elle habite à cinq cent mètres, mais je n’ai envie que d’A.

Dès que je suis amoureux je deviens négligent en amitié, faiblesse à laquelle j’engage volontiers mes amis, vu le genre de filles qu'ils trimballent.

 

Seule solution pour me dégager de tout soucis matériel : un impôt sur les muses.

 

Mercredi 14 Octobre

 

.Inscriptions en Fac. Accès de fièvre. J’ai pris mes cours en état de surcharge atomique. Résultat : certains se chevauchent, d’autres s’annulent. Mais si comme le proclame Rimbaud, “Je est un autre “ j’arriverais bien à assister à quelques cours.

 

La semaine dernière, retrouvailles égarées avec J.L.

 

En Fac, c’est bien simple, chaque fois qu’on vous adresse la parole, c’est pour vous poser des questions cruciales comme quelle heure est-il, à quel étage se trouve tel bureau, t’as pas du feu, t’as pas une clope, où est-ce qu’on vend les polycopiés...

 

Christophe, au téléphone, me parle de la copine de son jeune frère qui selon lui me plairait.

Cioran, dans le livre des leurres : “ Il y a tant de renoncements dans la sainteté qu’un jeune homme, aussi triste qu’ait été jusqu’alors son existence, ne peut se résoudre à vivre sans les surprises agréables de la médiocrité. “

 

Une preuve inéluctable de l’hiver qui s’en vient  : la grosse dame du stand à l’entrée du Luxembourg a remplacé ses sorbets aux mille couleurs par de gros et goguenards marrons chauds.

 

La première saveur d’éternité que le christ eut gouttée en son palais d’homme fut le vinaigre sur l’éponge imbibée tendue par le soldat romain.

 

Plaisir de la nouveauté rapidement maîtrisé par l’oppression des solitudes.

 

Coup de fil de X qui m’explique avec vanité qu’en ce moment il ne sait pas ce qui lui arrive, trois filles en même temps lui courent après.

C’est bientôt l’hiver, elles cherchent un pull.

 

Beauté de Gertrud, la compagne de David Hamilton, photographiée au dos de l’ouvrage retraçant ses 25 ans de carrière. Dans l’espoir d’un tel amour, je me prépare à viellir.

 

Promenade en soirée avec Fred au marché Mouffetard. Etonné face aux propos d’un marchand je m’enquiers auprès de Fred de savoir si c’est toujours la saison des fraises.

- J’en sais rien, me dit-il avec malice, mais en tout cas c’est toujours la saison des amours.  “

 

Mercredi 21 Octobre

 

Je me suis pas mal empêtré dans le choix de mes cours. C’est un bordel navrant que je n’ai pas la force de résoudre en raison de ma non implication et de ma haute timidité car il faudrait aller démarcher directement les professeurs.

 

C. : porte ouverte sur le rêve. Je me rappelle du malaise dans le parc. Tout tournait autour de moi. Le lycée et son goût de fin, un lieu de passage donc de fin. Préparation du bac, elle était déjà à des corps lumières de moi. Ses larmes factuelles, le dépôt des petits soucis de l’année, me restaient dans les mains.

 

20 h00. Joie du thé. Promenade dans le quartier Mouffetard en croquant une tablette de chocolat.

 

Samedi 24 Octobre

 

Petit déjeuner au Mouffetard. A la table d’à côté, deux connes universitaires.

Sur le point de partir, alors que l’une fouillait avec ostentation dans son porte monnaie pour laisser un pourboire, l’autre grande perche la rembarre aussitôt :

- Non, ne laisse rien. Le service est certainement compris ! Moi depuis que je sais que le service est compris, je ne laisse jamais rien dans les cafés! “

La première des connes a suivi sans broncher.

 

De la bouche d’une enseignante en lettres modernes : “ Il y a une majorité d’étudiants qui attendent Sade comme le Messie “

 

Lundi 26 Octobre

 

S. a maigrit. De lui même, il m’avoue s’être assagi. Je me souviens de cette après-midi à fous rires avec Z., où simulant un démarcheur dans les rames de métro il s’est soudain cogné la tête à plusieurs reprises contre les vitres de la rame, meuglant des honomatopées délirantes avant de s’enfuir, nous laissant nous délecter des réactions éffarées des voyageurs, particulièrement volubiles une fois le danger écarté. Cette autre fois où le croisant par hasard devant Censier je remarquais à son veston en guise de pochette un couteau et une fourchette de réfectoire comme si c’eut été le discret accompagnement, l’élégance obligée de toute viande ambulante.

S. se serait donc assagi, et je reconnais à nouveau derrière cette nouvelle présentation, l’enfant anxieux, le farceur choyé par une enfance en fumée, paumé à chaque formalité que demande la vie adulte.

 

 

Jeudi 29 Octobre

 

Sénèque, Lettres à Lucillus LI  : “ Il ne faut en aucun cas laisser son âme s’amollir: si je cède au plaisir, il me faudra céder aux assauts de la douleur, de la peine, de la pauvreté (...) entre tant de passions je serais tiraillé ou plutôt déchiré “

Cioran, Le Livre des Leurres : “ Il est vrai que la souffrance qui vient du dehors n’est pas aussi féconde que celle qui croît de manière immanente dans un être. (...) Les hommes n’ont pas compris qu’il n’y a pas de meilleure arme contre la médiocrité que la souffrance. “

 

Ce café bar tabac de la rue Oberkampf. Un hall de gare comme on les imagine à Moscou, désert et clinquant, tables de billard, lustre magnifiques tendus par des chaînes, fascinants miroirs propices à l’épopée du Moi-je, immenses et capiteux, bien que tournant en rond. Ambiance d’abattoir aussi, propre à l’écriture.

 

Offert à W. une édition récente de Jésus-Christ Rastaquouère de Picabia. Répétition Lulu Berlu au Studio Plus avec C. et J. Création d'une nouvelle chanson : Le Corps Interdit.

 

Impuissance des autres à me soulever.

 

Ce qui est tragique à la fac, c’est que lors d’un cours essentiellement consacré à Dom Juan, il n’y ait dans l'auditoire aucune fille désirable.

 

Dans un café graisseux, le patron à un serveur : “ J’ai un Q.I. supérieur à ta température annale “

 

Mes quelques semaines amoureuses avec M. furent ce que j’appèlerais : du vampirisme à l’amiable.  

 

Cours de littérature Hongroise. Le prof me fait penser à Nabokov. Le soir, chez moi, télévision, émission de Cavada sur le sentiment amoureux. Cette phrase délicieuse d’un médecin : “ Lorsqu’on invite une femme au restaurant, c’est quand même pas pour la nourir! “

 

L’apreté granuleuse du nectar de poire me rappelle mes six ans à la Garenne-Colombes, le magasin de Jouets aujourd’hui disparu jouxtant le Café restaurant Chez Elie où mon père avait ses habitudes.

Mon cours élémentaire de visages. A l’époque mes camarades s’appelaient Arthur, Djibril, Ahmin, Francisco et José,  Jean-Christian, et venaient d’Afrique, de Guadeloupe, d’Algérie, du Portugal ou de Vendée. La couleur aux joues de nos enfantillages universels sous l’uniformité grise de la proche banlieue ridée par le chemin de fer. Dès sept ans me séparant d’eux, nous déménagions pour Marsinval, je m’abîmais pour toujours dans ce jeu des cercles de vie, d’amitiés paroxystiques au passage, que l’on quitte pour d’autres et qui se chiffrent en or dans la solitude. Depuis cet âge, et sachant à cet âge qu’il en serait toujours ainsi, le devançant parfois, le goût des ruptures. 

 

Je me souviens de tout mais je ne retiens jamais personne.

 

Ne rien dire qui ne pourra être crié.

 

Vendredi 30 Octobre.

 

Incapable de me nourir convenablement, je dîne d’un paquet de gâteaux industriels ( Le Petit Ecolier aux noisettes ) et d’une tablette de chocolat le tout avec du thé fumé Tsar Alexandre.

Hier soir, X, accablante de prévenance envers le groupe en général et moi en particulier. Quand tout d’un coup elle me demande, d’un air qu'elle voudrait inspiré :

- Quand est-ce que tu laisses tomber tes masques ?

C’était assez habile malgré tout comme approche parce que durant la répétition Lulu Berlu à laquelle elle a assisté je portais plusieurs masques en plastique.

Pendant la répétition, J. m’a repproché mon intransigeance au sein du groupe, C. m’a également adressé une de ces remarques péremptoires qui trahissent chez tous deux la volonté de me faire des scènes de ménages.

W. a oublié chez X le Picabia que je lui ai offert.  

 

J'étouffe. Les gens que l'on rencontre devraient nous entraîner au-delà de nous-mêmes. Au devant. S'ils n'interviennent dans notre vie que pour nous ramener vers notre vie intérieure, que pour affirmer notre solitude, à quoi cela sert-il ?

 

Samedi 31 Octobre

 

Après la répétition Lulu Berlu où A. n’est pas venue (j'espérais tellement sa venue), soirée chez W. rue de La Montagne de L’Espérou où je suis d’un entrain vacillant entre piques méchantes et joie grotesque. L’attention sur moi. J’arrête le massacre et soigne ma sortie. Ma sombre bêtise. De quel droit pouvais-je leur en vouloir de son absence ?

 

Mardi 3 Novembre

 

Je n’avais pas parlé plus de trois minutes en trois ans à C. B. que la rencontrant fortuitement devant Censier et lui faisant part de cette pensée qui m’accaparait tout entier à savoir qu’il faudrait qu’il y ait au moins une fille séduisante dans chaque cours pour que j’y sois assidû, ne voilà pas qu’elle me rétorque : “ De toute façon, ici, elles sont trop vieilles pour toi ! “ Elle ajoute aussitôt : "Quand même, c’est trop facile. Tu n’es pas obligé de partir en week-end avec les filles de 17 ans dont tu t'amouraches car elles ont des devoirs, sont tributaires de leurs parents,  tu ne les a pas tout le temps sur le dos..."

 

 Dimanche après midi, ça sentait la bruine dehors, et la brouille chez Cédric. Tous les bagages de sa copine sur la table de la cuisine. C’est une fille assez sympathique, mais assez pleurnicharde. Déloyal, j’ai lancé : "Quelqu'un part en vacances? “

 

A. a eu la meilleure note de sa classe à la dissert. que j’ai amorcé. Annotations très belles, très savantes  de W. sur le manuscrit que je lui ai donné à lire.

Le soir est doux. Nous prenons un café, dehors, sur la fine bandelette de trottoir aménagée à cet effet par le Mouffetard.

 

W. me raconte au sujet de Clémentine, que longtemps après qu’il en fût sans succès tombé amoureux, au collège, un mot de sa main lui avait été montré par une tierce personne témoin des deux époques sur lequel la mysterieuse insolente avait écrit : “ Je suis sortie avec X. exprès pour rendre W. jaloux, mais il s’en fout et ne voit rien. “

Souvent, la cécité des amoureux transis conduit à des erreurs de jugement qui leur seront fatales. 

 

Vendredi 6 Novembre

 

L’épicier arabe d’en bas m’appelle “ chef “, et il est vrai que j’agis de mon propre chef en allant à l’épicerie.

 

Frédéric me fait acheter du lait et du miel pour ma voix labourée par l’angine. W. m’a téléphoné cette nuit pour me confirmer qu’Athos est bien plus misanthrope qu’Aramis contrairement à ce que je pensais.

 

Anne, rue du Faubourg St Antoine, il y a un an. Désagréable avec tout le monde, en réalité je ne faisais que crier ma différence et mon absolu besoin, mortel, irrécupérable, d’être emporté dans la chambre à côté par la jeune maîtresse de maison.

 

Dimanche 8 Novembre

 

Temps londonien. “ Mais qu’est ce qu’elle fout à la campagne ?  Qu’est ce qu’on peut foutre à la campagne ? “ : paroles proférées rue Descartes par un jeune homme aux cheveux noirs et à la mine de fromage battu.

 

Rencontre Anas devant la laverie rue Lanneau qui m’accompagne chez Mariages Frères pendant que son linge roule dans le tambour des machines . À chaque fois que nous nous rencontrons dans ce quartier latin qui est le nôtre, de Mouffetard à la rue du Bac, nous échangeons de bonnes adresses de restaurants et parlons abondamment jeunes filles.

Anas est le seul jeune homme à ma connaissance qui ait eu deux aventures amoureuses simultanées avec des filles qui habitaient l'une rue Mademoiselle, l'autre rue Madame.

 

A. m’a surpris, hier soir, alors que j’avais décidé de ne pas la voir. Elle m’a dit :

 “ Tu viens de moins en moins à Marsinval... “ puis a enchaîné “ ce n’est pas un reproche, c’est juste une remarque “. Je lui ai retourné que j’aurais sans doute préféré que ce fût un reproche.

 

Quelque chose d’inattendu et d’hilarant est survenu en cours de Philosophie et libertinage, alors que la prof dissertait platement sur Crébillon fils dans un contexte actuel en parlant des relations belles-mère, belles filles, voilà qu’une étudiante blonde fadasse du premier rang se met à éclater en sanglots.

“ Excusez moi, s’empresse la prof tremblante et attérée, je sais que parfois je pratique une ironie mordante, je m’excuse d’avoir touchée un point sensible en vous. “

 

Toujours en licence de lettres modernes, la prof de latin fait un sondage à main levée pour savoir qui envisage une carrière dans l’enseignement, les trois quart de la classe lèvent la main, j’imagine que le quart restant se destine à devenir bibliothéquaire.

Quitter la Fac avant la fin de l'année devient ma seule vocation. 

 

Lundi 09 Novembre

 

Choisir un amour qui nous permette de nous dégager de tous les autres en ébauche.

 

Cet après-midi alors que je travaillais chez C. les chansons de Lulu Berlu, Agathe a téléphoné pour dire que X. était accablée par son amour pour moi.

Il faut dire que passant l’autre soir rue Berthollet sous un prétexte futile, j’ai reçu assez vertement sa pitoyable et insidieuse déclaration saccadée de larmes, comme quoi elle avait reconnue en moi l’âme soeur. le double tant fantasmé. J'ai déjà du mal avec moi-même, alors si c'est pour me trimballer un double !

 

Mercredi 11 Novembre

 

Le Journal du Séducteur  , Kierkegaard: “ Car je suis un désordre moral qui n’attend qu’un mot de toi “

 

En cours de latin, à la question “ Par quelle route Hannibal a-t-il mené l’armée Carthaginoise jusqu’à Capoue ? “ Alexis, magistral, a répondu :

- Par la route de Napoléon.

 

Une jeune fille très frêle, dans le matin avancé, qui promenait son chien Boulevard montparnasse. Jean azur, membres fins, cheveux paille d’or et charbon. Je l’ai suivi jusque devant la Closerie, puis ai filé par les jardins glacials de l’Observatoire.

 

Je m’enflamme pour les livres et m’éteins avec la télévision.

 

Discussions au Mouffetard de tables en tables en fin d’après-midi. Notamment avec ce chercheur roumain accompagné par sa femme qui m’aborde et me relate qu’après 125 essais il a découvert, aujourd’hui même, le moyen d’envoyer le tentale dans l’espace, métal réticent à la chaleur, mais qui permettra d’alléger considérablement les satellites.

Nous parlons de Nietszche qu’il vénère et que je lis, et dont il dit joliment qu’il se laverait tout entier et plusieurs fois la bouche pour parler de lui.

Sa femme m’apprend à propos de Cioran que corbeau se dit Ciaora en roumain. Epatant.

Le chercheur me relate qu’un soir alors qu’il était à deux doigts de découvrir un système physique nouveau, il décida de différer la conclusion de ses travaux pour se rendre à une fête, et que dans la même nuit tandis qu’il désertait son laboratoire, il fut doublé par un chercheur américain qui travaillait sur le même projet et auquel le décalage horaire, de l’autre côté de l’atlantique, avait sans doute profité.

À retenir pour l'avenir. Travailler sans relâche dès qu'on a trouvé "son truc".

 

À Paris. Comment connaître de fond en comble un quartier ? S’inscrire à une Université et tergiverser au gré des rues par un frais matin d’automne si l’on va assister ou non aux cours.

 

Mercredi 18 Novembre

 

Au Café de la Mairie, à l’abri d’une pluie battante et d’un Paris qui court pour échapper aux inconvénients d’une grêve de métro, j’attends J.L. avec qui je dîne.

Plus tôt Fred m’a présenté un de ces copains provincials qui ne savait dire que “ Chez moi c’est mort.” Quelle plaie ce con. Fred l’a présenté comme son secrétaire, et l’autre n’a pas bronché.

Fred était très bien, très séduisant, mais avec un tel faire-valoir c’était tout de même un peu trop facile.

 

21 Novembre

 

Dans ce restaurant de la rue Tournefort avec J-L et Anas. Ce dernier nous relate sa dernière mésaventure sexuelle, deux copines provinciales en week-end à Paris. Logeant dans sa chambre de bonne, boulevard Raspail, le premier soir, elles se sont arrangées avec des matelas, mais le second...

C’est une des filles qui a commencé à lancer la question à savoir si les autres l’avaient déjà fait à trois etc. Anas a alors trouvé opportun d’oser sur elle quelques gestes sensuels, et la seconde fille est venue le carresser par derrière.

 

Dimanche 22

 

Rencontre surréaliste et cruelle avec C. marché Buci.

“ Bonjour Jérôme, ça va ?

- Non...Je suis un peu malade.

- Ce sont des choses qui arrivent. “

Dix secondes pas plus, mon grand amour d’il y a quatre ans, ma mythologie intime. Échappons à cette mémoire attirante des corps qui révêle d’anciens traits d’union et qui presse la rencontre avec une rue d’avance sur la gêne et l'effroi.

La banalité nous sauve sur l’instant, puis nous ratrappe et nous cingle ensuite.

Ensuite, quand C. disparaît par la rue de Seine, les jambes me deviennent atrocement lourdes, ces trois stupides mots échangés me dévorent de tristesse.

Malade alors ? Bah, ce sont des choses qui arrivent.

 

Même un dégoût recèle son arrière-goût.

 

Lundi 23 Novembre

 

Une tactique au Café. Se placer devant ou sur la trajectoire d’une glace, d’un miroir. De la sorte les jeunes filles qui aiment à agrémenter leur conversation ou leurs lectures d’oeillades leur renvoyant leur image, ne peuvent pas manquer de tomber sur vous. Or de quel côté est un miroir ?

 

Ne chavirer qu’en soi ?

 

Mardi 8 Décembre

 

Rencontre avec Z. au Mouffetard.

Moi : “ Tu vas bien..? “

Elle : “ Pas terrible...mais pas parce qu’on ne se voit plus... Je ne voudrais pas...mais il faut être lucide! “

Décidemment.

 

Suite à l’expo au Grand Palais, nous nous coulons, J-L et moi, jusqu’au Boulevard St Germain, our favorite disease, nous goinfrons de religieuses au chocolat de la patisserie Huard avant de se lancer à la poursuite de jolies filles rue du Bac et rue de Bellechase.

 

X s’est achetée une robe en laine, son obsession que ça lui fasse de grosses fesses, il a fallu se mettre à cinq pour lui dire que non.

 

De retour du Musée Marmottan pour les aquarelles de Redon, longue promenade avec J-L qui nous mène vers 13 heures à l’angle de la rue Saint Dominique et de l’avenue Bosquet, où nous croisons une jeune fille superbe, effroyable beauté de seize, dix-sept ans, qui nous sourit avec une complicité malicieuse à nous couper le souffle et les jambes.

Son visage ponctué de petits grains de beauté noirs.

 

Avec C. nos récréations, nos inter-cours consistaient en un paquet de chocosprits -ces gâteaux n’existent plus, je crois- et des yaourts Yoplait à la cerise dont l’emballage a changé. Ai eu le sentiment du passé si fort, si présent avec une telle violence que me promenant, j’en ai perdu mon chemin, qui plus est dans mon quartier, ce qui m’a effrayé.

 

Va te faire-valoir ailleurs.

 

Répétition Lulu-Berlu. J’admire la grandeur de X soit disant amoureuse de moi, qui outre le fait de passer ses nuits à sucer Cédric, ayant convenu l’autre fois qu’il valait mieux dû égard à ses sentiments extrêmes pour moi et la manière indifférente dont j’y répondais, qu’elle n’assistât plus aux séances de répétition, n’en rate pratiquement aucune depuis!

 

Noël. Réveillon avec mes parents.

 

Un week-end de rencontres agaçantes avec W.

 

O. qui me raconte qu'il deale pour payer sa facture d’électricité. Je ne vois pas ce qu’il y a de racontable là dedans. C’est un petit commerçant, voilà tout.

 

Ce matin, au courrier, reçu cette brève lettre anonyme : “ Je vous garde dans mes souvenirs avec plaisir mais le temps les démode vu l’évolution certaine de nos deux personnalités.”

La lettre est postée de Verneuil-sur Seine, mes années de lycée...

Je n’arrive pas savoir si il s’agit d’un discours, d’une façon de s’exprimer, de fille ou de garçon...

 

Exposition Egon Schiele. Le caractère Piotr Stepanovitch de l’auto-portrait.

Aucune violence directe pourtant, peut-être en raison de l’inexistence d’un espace. Un flottement anatomique de l’expression. La fulgurance du désir et de la blessure (d'être et d'avoir un corps) dégoupillés.

 

Revu sommairement W. avec J. et G. au Mouffetard. Ils auraient pu m’accompagner chez Anas, mais m’ont demandé de leur laisser le numéro de téléphone, qu’ils me rejoindraient si seulement, dans l’intervalle, ils n’avaient pas réussit à joindre d’autres types qui organisaient une soirée je ne sais où.

Moi qui avais été particulièrement embêté, désirant aussi bien voir Anas que W. et qui avait timidement téléphoné en catastrophe à Anas pour lui demander si je pouvais venir avec du monde...Evidemment je ne leur ai pas laissé le numéro et suis allé, seul, chez Anas.

 

Cette phrase magnifique de Nabokov dans le chapitre IX d’Ada : “ la ligne épaisse de ses lêvres enfiévrées épargnait à son visage la mignardise des Elfes.”

 

Notre sport préféré avec Anas : échanger les bonnes adresses de notre Sèvres-Babylone.

 

Agathe, à plusieurs reprises, au téléphone : dans des états pas possibles, elle me raconte les dimanches épouvantables où elle traîne comme une potiche dans l’appartement, pendant que C. reste affalé devant les programmes qui eux, au moins, se chevauchent sans interruption.

Je comprends qu’elle craque, essaie pourtant de calmer les choses, lui dit qu’il faut comprendre C., que c’est un artiste, que c’est dans sa nature d’être ainsi et autres banalités, puis finalement excédé par ma propre mauvaise foi je finis par lui dire qu’elle a raison et qu’elle n’a plus qu’à foutre le camp le dimanche après-midi.

Après cette affaire je n’ai biensûr pas dit à C. qu’Agathe m’avait appelé, ce qu’en outre elle n’a pas pu s’empêcher de faire.

 

Anas n’arrive pas à rompre avec Mathilde et son carton à dessin, tandis qu’il flirte avec Laure et son tailleur dans le vent.

Il me raconte que via France télécom il a fait adresser un télégramme amoureux à Laure et que le téléphone a sonné chez elle pour le lui communiquer précisemment pendant qu’il s’y trouvait. Après avoir pris connaissance du message, elle s’est jetée amoureusement dans ses bras. Très fort, Anas.

Le dernier des sultans. Je lui suggère  dès demain d’aller acheter un sabre et de s’en parer. Il me répond, amusé : “ J’aurais l’air fin! “ et moi, exultant: mais oui, c’est justement ce dont tu dois avoir l’air!

 

Rachel est acceptée par tous pour tenir la batterie des Lulu Berlu. J’aime ses kikers noirs aux gros lacets rouges. Elle me dit qu’ayant fait écouter les démos à des amis ceux-çi ont trouvé le chanteur, myself, très émouvant. 

 

Lundi 8 Février.

 

La soirée et la nuit entamée avec J-L au Bateau Ivre, le bar en haut de la rue Mouffetard. Je parle avec tellement de fougue et de sincérité du roman que j’écris qu’une fois rentré rue Berthollet à une heure du matin je basarde, froisse, déchire et détruit tout ce que j’ai fait jusqu’ici.

 

Dimanche 14 février

 

Nietzsche, Par delà le bien et le mal : “ Tout ce qui est profond aime le masque. Tout ce qui est profond a besoin d’un masque, je dirais plus : un masque se forme sans cesse autour de ce qui est profond.”

 

La cabine téléphonique de la rue Courty.

 

 

Lundi 15 février

 

S’engager dans l’armée à cause d’un chagrin d’amour est la version pour soi-même de la balle à blanc des pelotons d’exécution.

 

Ces cons de T.V. Marsinval refusent de diffuser mon sujet B.T.R. spécial noël où entre autres je faisais une déclaration d’amour directe et sans conséquences à Clémentine P.

Refusé parce que : “ vous comprenez, il y a trop de gros mots, cela peut heurter certaines familles, on a déjà assez de gens contre nous etc.”

 

Au téléphone Ca. me raconte que M. a un copain dont elle est très amoureuse un jour, et le lendemain elle doute. Je relativise ainsi la manière déplorable dont elle a traité par le passé notre relation.

 

Il est inutile de faire part de ses obsessions à ceux qui n’émettent pas le désir de les aimer jusqu’à vous les envier car ainsi seulement ils sont aptes à les comprendre en tant qu’obsessions.

 

Jeudi 18 février

 

Dans l’après-midi alors que je m’apprêtais à rejoindre Valentine de Milan au Luxembourg voilà que je tombe sur David, ce garçon cultivé et charmant qui avait offert Lolita de Nabokov à Catherine, allez savoir pourquoi, en cadeau d’anniversaire.

Nous discutons deux heures durant dans un café de la rue soufflot. Nous parlons de la vie amoureuse, et autour de nous des amis qui se rangent, médiocres petits couples de bourgeois à 20 ans. Évoquons la très chatte et moins chaste X. qui se dévoilait d’un trait comme on peut boire un verre.

David me raconte que dès la première soirée elle a fait une pipe à un type qui la draguait, sous la table au restaurant, parce que selon elle c’était le meilleur moyen de s’imposer en tant qu’amante.

 

David me demande poliment s'il peut me contacter à son retour de Prague “ parce que je sais d’après Catherine que tu n’aimes pas trop la fréquence...”

 

Dimanche après-midi.

 

Coup de téléphone d’Anne P.

Olivier lui a donné mon téléphone ainsi que mon adresse.

- Tu vois, je sais tout de toi “ me dit-elle.

 

Je rouille du coeur. Je traîne des jambes dans mon passé. Je désire Anne. J’aime assez sa façon de mêler un vocabulaire très sommaire, enfantin, avec des mots rares, recherchés, comme une étrangère qui aurait piocher subjectivement dans la langue sans suivre un parcours de familiarité, cependant son côté chatte moite et docile m’exaspère.

 

Drame de la jalousie d’Ettore Scola. Délicieux premiers instants. Monica Vitti qui apprend l’anglais par le biais d’un programme radiophonique en mangeant des pattes : “ Je trouve que l’on a meilleur accent quand on prononce en mangeant “

 

Rendons à Jean-Edern ce qui appartient à Jean-René. Je me souviens qu’à Notre-Dame-de-Verneuil, la prude et coquette Christine L. était allé trouver Jean-Edern à l’Idiot. Fut-elle jamais son amante? La belle mais si déplacée passion dont elle avait fait preuve au cours d’un exposé oral en cours de philosophie devant une trentaine d’ânes bâtés.

 

Pour une littérature au lance-pierres.

 

La volonté est insomniaque. 

 

Vu J. Conversation attentionnée, complice et décousue, sur la ligne Balard-Créteil. Il me parle de sa nouvelle amie, Coralie. Rencontrée aux Sports d’Hiver!

 

Au Mouffetard avec Céline S. Douceur de la pluie alentours. À côté de nous, une jeune fille aux yeux bleus tâchetés d’éclats bruns rentre dans notre conversation sans la briser, sans la rompre, sans la vaincre.

Avec cette inconnue, je parle longuement d’Huguenin puis elle nous quitte pour aller suivre une leçon à l’auto-école de la place St Médard.

Après le départ de Céline, j’ai encore attendu, seul, en vain, au Mouffetard. La leçon d'auto-école se sera éternisée. Mauvaise conduite du hasard. 

 

Vendredi soir.

 

La preuve que je me détache de tout : Virginie, je t’aime depuis toujours, je t’aime depuis encore et je ne te raconte que la partie la plus inoffensive de mes rêves.

 

Dimanche 28 Février.

 

Cette boutique de la rue de l’Arbalette où dès la porte d’entrée un écriteau annonce “ Petit commerce Grand accueil “ puis la patronne, blonde et boulotte sans âge, qui nous reçoit en nous confiant, entre deux politesses qui paraissent éprouvantes, qu’aujourd’hui elle est dans un jour à sangloter et à mourir.

 

Le facétieux patissier vendeur du Moule à Gâteaux de la rue Mouffetard, qui me dénonce chaque dimanche, énumérant à ma mère les gâteaux que je suis venu acheter durant la semaine.

 

Au restaurant avec Anas et J-L. Ce dernier se plaint du poisson servis Chez Thoumieux. Evidemment, le poisson, en Auvergne...En outre il me raconte avoir rencontré une très belle jeune femme de trente quatre ans qui se vantait auprès de lui d’avoir été à dix-huit ans le grand amour déçu de Cioran. D’une beauté telle que Cioran n’en aurait plus fermé l’oeil, passe encore puisque de toute façon il est insomniaque, mais quoiqu’il en soit elle ne lui accorda jamais ses faveurs, ne lui confia en compensation que la garde de son chat durant l’été.

Bobards ou pas, je me plais tout de même à imaginer les relations de Cioran avec la bête domestique de la belle indomptable. Et les sévices de l'homme qui doute, parti pour une caresse et finalement lui asséner un coup de poing ; ou alors,au bout du compte, en Septembre, la jeune fille aura récupéré un sphinx plutôt qu’un chat.

 

Les dents de scie du coup de foudre. T'ont-elles déjà broyé menu, les dents de scie du coup de foudre ?

 

Nouveaux démêlés avec C. Tout cela me fatigue. Agathe s’est servie de moi pour recoller les morceaux de son histoire de cul. Les sans flammes me déssechent. Assez de leur servir de bûcher. Qu’ils aillent donc, sans l’excuse de mes bons conseils, se fondre dans la masse.  

 

On écrit aussi pour ne pas cracher au visage. Ce n’est pas de la lâcheté. Aussi une volonté de concision. La salive et les crachats n’arrivent qu’éparpillés.

 

Mardi 2 Mars

 

Ne pas bâtir d’espoir sur les autres. Ce qu'ils savent mieux faire généralement : se désister. Aussi commun que de savoir planter un clou.  

Mes amis de cette année n'ont pas tenu la distance, le rythme que mon amitié leur imposait. Je suis dans une ville qu'on dit immense en possibilités mais j'ai faim de rencontres solides. 

 

Enfin la nuit pure. Un coeur incarné comme on parlerait d’un ongle. Un jour je disparaitrais parce que j’ai osé piétinner leurs plates bandes, alors que c’était moi, la mauvaise graine.

 

On sait visiter des lieux, des êtres, des musées ensemble ; à savoir fuir, on est seul.

 

Beaucoup été sollicité par O. ces temps-çi. Mes lubies lui redonneraient-elles le goût de Clémentine ? Maintenant c’est lui qui m’en parle, sans que j’aie à me précipiter pour amorcer le désastre.