samedi 14 mars 2015. Aix-en-Provence

 

Je suis avec Serge (Joncour) et l'une de ses amies dans un dîner officiel et dehors l'appel de la nuit qui ne devrait jamais rien avoir d'officiel, alors nous fuyons et pour la seule fois de l'année où je suis dans le sud il pleut des cordes, des trombes d'eau, et nous sommes à la recherche d'un bar qui change trois fois de nom et d'intention sur le trajet quand soudain nous tombons sur l'entrée de l'église du Saint-Esprit, solitude d'église emplie d'une présence inouïe, accueillante pour nos seuls pas, madone des samedis soirs, brûlante dans le déluge bon enfant qui s'abat sur Aix-en-Provence, et nous découvrons dans un moment privilégié où les phares des voitures ont cessé d'illuminer le visage des jolies filles, les contrées extérieures de leurs rêves, les confidences passées au hachoir du désir, une sublime vierge dans un duel de bleus et le tableau intact d'une Annonciation de Bartélémy d'Eyck qui reste à l'heure actuelle préservée du passage des barbares.

 

Dimanche 22 mars 2015. L'année dernière, au même moment.

 

L'année dernière au même moment, donc, j'étais bien décidé à reprendre ce Journal, sorte de titan d'écriture en ligne depuis toutes ces années et pourtant toujours débutant dans l'humeur du jour ou l'émotion de la veille.

Je me posais aussi la question de la pertinence dans mon travail, maintenant que j'ai la chance de pouvoir publier des romans, ne valait-il mieux pas garder certaines phrases ou certaines émotions qui déclenchent une nécessité d'écriture pour le travail du roman, et puis comment trouver encore une voie, une visibilité, pour le Journal devant la foultitude de blogs qui pullulent sur la toile. J'ai longtemps été réfractaire à l'idée du blog - même si aujourd'hui pour une question pratique j'utilise blogger  - à cause de ce système de commentaires. Pour moi, l'acte d'écrire se passe de commentaires. Du moins, dans l'exercice littéraire du Journal. On écrit pour susciter une parenté sans parenté chez l'autre, un tunnel intérieur plutôt que des commentaires visibles. Et puis, imagine-t-on le Journal de Jean-René Huguenin bardé de commentaires ? Est-ce que cela aurait la même force, la même vigueur ?

Me posant toutes ces questions, je m'éloignais progressivement du Journal en ligne, ayant perdu j'imagine depuis des lustres déjà les lecteurs qui se connectaient chaque jour, à la grande époque du début des années 2000. Cependant, en mars dernier, l'année dernière au même moment donc, je m'apprêtais à y revenir, souhaitant me réinstaller dans une régularité qui ne rentre pas en concurrence avec l'écriture des romans, des chansons, de tout ce qui me mobilise, et puis, puisqu'on parlait de parenté, il y a eu le décès de ma maman en avril, rapide, brutal, qui a abasourdi mon mode de vie, ma sensibilité, les fondements de ce que je suis (j'écris ça en essayant que les larmes qui me montent aux yeux ne s'emparent pas de ma volonté). Je ne dis pas qu'aujourd'hui, un an après, je ne sois pas encore sous le choc et anéanti au cours de la journée par un souvenir qui surgit à l'improviste, le souvenir de quelque chose qui ne pourra plus être vécu, vécu avec ma maman, mais j'ai envie de poursuivre ce Journal lointain et immédiat, pour garder et poursuivre le sens de ce travail que j'ai amorcé en 1998, et au moment où je sors un roman qui parle beaucoup de l'enfance disparue, un roman qui aurait pu s'appeler : Le roman policier de l'enfance, bien que j'ai essayé d'en faire autre chose aussi, plus léger par pudeur, donc au moment où je sors ce roman et commence à réfléchir à l'écriture d'un suivant, il y a un peu de place j'espère, et de choses à écrire qui ne concerneront pas ou ne seront pas happées par la fiction, pour reprendre enfin l'exercice somptueux et anodin à la fois du Journal intime.

 

Vendredi 27 mars 2015. S'en vont vers leur sort.

 

Semaine stérile et déprimante.

 

À Paris, on peut toujours sortir pour voir si l'on est vivant. Au contact de visages toujours neufs, enfiler un costume qui n'est pas celui de la déception. Accompagner du regard ces filles mal fagotées qui, dès huit heures du soir, s'en vont vers leur sort.

 

Dimanche 29 mars 2015. Les trains qui ne me ramènent plus nulle part.

 

Gare de Nantes, dimanche soir. Le train pour Montparnasse est à quai, prêt au départ. Je suis installé à l'étage, côté fenêtre, regardant le crépuscule qui tombe doucement et noie le paysage. Sur le quai, deux silhouettes qui restent figées là, dans le vent, malgré la bruine, dans la soirée humide et désagréable d'un printemps retors. Ils viennent d'accompagner jusqu'au train leur fille qui part reprendre sa semaine d'études à Paris. Ils attendent le dernier moment pour s'en aller. Le coup de sifflet ou le signal, la fermeture des portes, le TGV qui se met en branle. Ils restent là, ensemble et muets, le regard porté vers la vitre du compartiment derrière laquelle s'est installée leur enfant. Qu'est-ce qu'ils se diront après ? "Elle avait l'air heureuse de rentrer mais contente aussi de son week-end, elle a un peu maigri, elle a bien mangé, etc." Je pense à mes parents dans une situation identique. Au début de mon installation à Paris, je rentrai le week-end et ils me raccompagnaient le dimanche soir ou après-midi après le déjeuner à la petite gare de banlieue. Je ne crois pas qu'ils venaient jusque sur le quai parce que j'aurais protesté, je n'aurais pas aimé ça. Pourtant, je voudrais être avec eux maintenant dans la situation où ils me raccompagnent sur un quai de gare et attendent jusqu'à ce que le train parte. Je voudrais être avec eux aussi dans ce qu'ils se disent sur le chemin du retour, une fois le train parti, sur le chemin de rentrer chez eux, ce qu'ils se disent à mon propos, d'infiniment tendre dans l'infime et le banal, tandis que le vent siffle dans les courants d'air d'un tunnel d'accès aux quais.

 

Jeudi 2 avril 2015. Bastille la nuit.

 

Dans bien des cas, il y a des gens qui sont prêts à vous soutenir ardemment qu'une fois que le rideau est tombé.

 

C'est comme ça.

 

Il y a les professionnels aussi dont on attend un signe et qui ne lèveront jamais le petit doigt. Je me souviens à l'époque de "Comme elle se donne".  Il y avait un journaliste qui travaillait dans un quotidien influent et prescripteur, et qu'il fallait courtiser. Je crois qu'il avait plus ou moins promis de faire un papier sur le disque, et ça n'est jamais arrivé. Quelques mois plus tard, je vais à une fête qu'organisait le magazine tv culturel Ubik, diffusé à l'époque sur France 5, et dont les journalistes avaient toujours soutenu mon travail, de manière récurrente, indéfectible et militante. Le journaliste du quotidien papier se pointe et il est désarçonné de me voir à la fête (il ne devait y avoir qu'une poignée d'artistes invités), qui plus est encensé par les boss et tout le staff d'Ubik qui me présentent à lui de manière élogieuse. Ne sachant plus ou se mettre et sans se démonter, il commence alors à me parler et à me soutenir le discours que dans toute carrière d'un journaliste qui se respecte, il faut passer à côté d'un ou deux artistes dont les autres parlent ou qui fait l'actualité. C'était sa super excuse, sur le moment, une excuse pleine de morgue pour expliquer que son papier à mon sujet n'avait pas vu le jour et ne le verrait jamais. J'étais tellement estomaqué de son comportement tragique que sur le chemin du retour j'ai vomi, je m'en souviens parce que c'était à Bastille, et à Bastille quand vous rentrez d'une fête à une certaine heure les rues sont pleines de vomi, alors, ça passe assez inaperçu, personne ne fait attention à vous. C'est ironique. Parfois vous voudriez qu'on vous aide, au bon moment, pas toujours cent ans après, et parfois vous voudriez juste qu'on passe à côté de vous sans voir votre effroi et votre écoeurement. Et à quel point certains comportements peuvent juste vous rendre malade.

 

Mardi 7 avril 2015. Le double anniversaire de sa disparition.

 

Passé une partie du week-end à sauvegarder plus de 2000 pages word de Journal au cas où le déménagement qui se profile pour la fin juin me ferait changer d'opérateur et donc, au risque que toutes les pages en ligne depuis 1998 disparaissent en un clin d'oeil. C'était un peu fastidieux notamment pour les années 2004 à 2008 où les entrées sont souvent précédées d'un titre qui participe à la sensation du texte, années assez révélatrices d'un état d'esprit plutôt romantique, je veux dire ultra romantique, période de passions aussi sincères que déraisonnables et d'abandon total aux rues de Paris.

Week-end ponctué de crises de larmes, le chagrin immense pour l'émergence d'un souvenir infime, comme on remonte d'un puits profond un sceau rempli à ras bord. Ma maman disparaissait l'année dernière lors du week-end de Pâques, et comme Pâques ne tombe jamais à la même date, il y a comment dire cette année un double anniversaire à sa disparition. La Pâques chrétienne qu'elle aimant tant et chargée de souvenirs, qui a été célébrée ce week-end, et les dates du calendrier qui tombent le 18 et 19 avril. J'ai regardé à la télévision la messe de Pâques et la bénédiction du pape comme le faisait ma maman chaque année. Le cérémonial de s'adresser en chacune des langues de la chrétienté a été supprimé, c'est bien dommage, c'était toujours un moment joyeux dans la foule rassemblée sur la place Saint-Pierre avec les résidents et natifs de tel ou tel pays qui manifestaient leur joie quand le pape s'exprimait en leur langue. Il y a si peu de raisons de se réjouir que c'est dommage d'avoir supprimé ça. Je ne comprends pas bien le discours du pape (pourtant traduit en français), il fustige la communauté internationale de rester les bras ballants face aux exactions et crimes perpétrés contre les chrétiens d'orient, et en même temps il en fait des caisses sur le pardon et la non-violence. Même si bien sûr il ne peut pas en aller autrement de la part du Pape, je ne crois pas qu'on puisse aller voir les fascistes et les barbares en leur ouvrant les bras, il y a un moment où il faut véritablement agir, on ne peut pas continuer d'être la bonne poire qui se fait tailler en morceaux.

 

Jeudi 9 avril 2015. Jean-Claude, les bonbons suisses, et la littérature.

 

Dans le métro, un jeune type qui ouvre un paquet de chips industriels "goût rôti" et en libère l'odeur particulièrement écoeurante. Il finit par se lécher méthodiquement les doigts, puis par se passer les ongles entre ses dents afin de ne pas perdre une miette des chips au goût rôti, pour finir - bien évidemment - par se lécher une nouvelle et dernière fois les doigts. Après ce spectacle édifiant, je remonte à la surface avec un haut-le-coeur pas possible.

Dédicace de Sylvie (Le Bihan) à la librairie La Hune. Dans le top 3 des librairies parisiennes où on a toujours l'impression de déranger quand on en franchit le seuil. Je lance un bonjour sonore à la personne postée derrière la caisse face à l'entrée. Devant sa moue peu amène, voire terrifiante, je monte rapidement à l'étage où a lieu la signature de Sylvie dont le sourire accueillant tranche avec l'expérience des lieux. Stéphanie (des Horts) arrive, elle me dit qu'elle a essayé d'inscrire mon nouveau roman : "Aide-moi si tu peux" sur la liste du prix littéraire de Cabourg mais que le Jury m'a viré de la liste à l'unanimité. "Ce sont des vieux schnoks" me dit-elle avec cette spontanéité tendre et sincère qui me fait plaisir. La même spontanéité de coeur avec laquelle Nick Carraway dit à Gatsby dans le roman de Fitzgerald : "“They’re a rotten crowd,You’re worth the whole damn bunch put together.” Je file ensuite passer une tête au prix de la Closerie des Lilas. Je longe la rue Bonaparte, remonte par Saint-Sulpice et suis pris de cette mélancolie dans Paris qui est la marque de fabrique de ce Journal depuis tant d'années en passant sous les frondaisons des marronniers qui bordent l'allée du Séminaire. La fraction de seconde où j'ai toujours vingt ans, totalement vingt ans, vingt ans à perpétuité, quand je hante ou traverse ce quartier, et où me passe par la tête le regret terrible de ne pas avoir su suffisamment gagner ma vie pour rester dans le coin. Je veux dire : dans les parages de ma mythologie intime. Quand j'arrive aux abords de La Closerie des Lilas, il y a une file d'attente pas possible pour accéder à l'intérieur du bar restaurant. C'est là que je rencontre Jean-Claude. Dans la soixantaine, Jean-Claude a une tête de cocker et porte une cravate mauve sur une chemise blanche et un complet veston. Il m'accoste, me dit tout de suite que les invitations sont pour deux (ce que j'ignorais) et me demande s'il peut entrer avec moi. De bonne composition le plus souvent possible, allez, la plupart du temps, je dis oui. Reconnaissant, Jean-Claude m'offre son amitié le temps de notre attente, une cigarette que je refuse et un bonbon suisse que j'accepte, bien qu'il ne faille jamais accepter de bonbons de la part d’inconnus - or, dans le cas précis, je crois que je peux me défendre. Jean-Claude, donc, mon meilleur ami pour les trois minutes qui viennent, m'explique que les bonbons suisses c'est à cause de la cigarette. Le poison et l'antidote, dis-je. Il acquiesce, m'apprend qu’il a travaillé dans la Bourse et que l'année dernière il y avait des supers huitres au bar juste à gauche à l'entrée. Et la littérature dans tout ça ? Jean-Claude s'en carre pas mal de la littérature, sauf deux fois par an, en avril au prix de La Closerie des Lilas, et en novembre au prix du Café de Flore. Deux rendez-vous qu'il ne manquerait sous aucun prétexte, en dépit du cours de la Bouse et grâce à la bonne tenue des huitres. Je le laisse à l'entrée après avoir franchi en sa compagnie les deux checkpoints où brandir son invitation. J'embrasse Jessica - sublime comme toujours - et fait un petit tour enthousiaste des amis présents. Marie-Hélène (Mille) essaye de me présenter à la fille qui travaille aux "Escales littéraires". À quatre reprises elle lui parle de moi comme : "Un jeune auteur", ce qu'il faut traduire en situation par : "Tu l'as jamais vu, tu sais pas qui c'est, mais il écrit". Marie-Hélène s'inquiète de ce que la femme des Escales littéraires s'intéresse à mon sort, mais cette dernière s'obstine à m'ignorer, n'en a rien à secouer de ma présence sur terre. C'est un grand moment de spectacle que ce petit moment d'humiliation et je souris de la gentillesse obstinée de Marie-Hélène qui essaye athlétiquement mais en vain d'intéresser son amie à la réalité de mon existence. À la fin, la femme n’en peut plus et claironne à Marie-Hélène : « Oui, ça va, j’ai compris : c’est un jeune auteur ! », et elle passe à autre chose, à quelqu'un d'autre. Si j’étais susceptible je pourrais tout de suite aller m’ouvrir les veines, ou une huitre avec Jean-Claude au bar à l’entrée, mais j’ai quand même un tempérament assez vigoureux dans le sens où je suis rarement blessé dans de telles circonstances. J’ai toujours gardé mes blessures pour des gens qui en valaient la peine. Enfin, peut-être pas toujours la peine, mais du moins ma peine. La soirée s’égrène joliment et l’attachée de presse de Bellefond est la première à se mettre à danser. Elle danse vraiment toute seule pendant dix minutes parce que tout le monde est en train de parler avec tout le monde et personne ne fait attention à cette fille qui danse comme dans le titre d'un roman de Julian Barnes (qui n'est même pas publié chez Bellefond). La douce France (Cavalié) est sur le départ et je propose de la raccompagner rue d’Assas, je prendrai ensuite le métro à Sèvres-Bab. À la sortie de la closerie des Lilas, je hèle Jean-Claude pour lui dire au revoir, mais il ne m’entend pas, il est installé au bar à huitres et trinque au vin blanc avec un jeune type au look hipster (chipster, à une lettre près) à qui il doit raconter la bourse, la clope, et les bonbons suisses. Je note dans un coin de ma tête : écrire une nouvelle avec Jean-Claude comme héros, toute la nouvelle se passe au bar avec le hipster, les deux boulottent des huitres, boivent du vin blanc, mais le seul but de Jean-Claude devient très vite : bouffer son compagnon comme un chipster. Ça ferait une super nouvelle. Au retour, dans le métro, la nuque et la queue de cheval sublimes d’une longue asiatique assise seule dans un carré de sièges et qui tourne le dos au strapontin où j'ai pris place. Ça avait mal commencé avec cette histoire de chips au goût Bacon, mais quand vous sortez en métro à Paris, il faut toujours prendre un billet pour l’aller et un autre pour le retour, sinon vous êtes cuit.

Dimanche 12 avril 2015. Scarifier la logique / L'homme qui avait un collège et un poulet à son nom.

 

Howard Hawks à propos du Grand sommeil : "Nous avons tourné un film intitulé Le grand sommeil qui a plutôt bien marché. Je n'ai jamais clairement compris ce qui s'y passait, mais je trouvais que le scénario comportait des scènes excellentes, et ça a donné du bon spectacle. Quand il fut terminé, je me dis : "Je ne me soucierai jamais plus d'être logique".

Je pourrai signer à la place de Hawks quant à mon intention pour l'aspect policier d'Aide-moi si tu peux. J'ai essayé qu'il y ait d'excellentes scènes et aussi du bon spectacle, quitte à ce que la logique de l'histoire passe en second plan. Et encore, j'ai rattrapé le coup à la relecture mais, en l'écrivant, j'étais très souvent tenté de sacrifier, j'allais écrire : de scarifier la logique à une jolie tournure de phrase, un bon mot qui ne pouvait prendre place nulle part ailleurs, un bon mot comme un crime parfait, et aussi à l'idée de scènes qui pourraient être excellentes indépendamment de la logique narrative. Quand le héros se décide à entrer dans un grill Courte-Paille alors qu'il n'y a plus mis les pieds depuis son enfance, je voulais qu'il y ait autant de suspens derrière la porte que lorsqu'il s'aventure en pleine nuit dans la maison d'un tueur terrifiant. La nostalgie, l'âpre délice d'un souvenir heureux, le temps qui ne reviendra plus, le héros d'Aide-moi si tu peux n'en finit pas de cavaler à leurs trousses comme avec les criminels ordinaires. Après, j'espère que je pourrais dire du roman, comme Hawks de son film, qu'il a plutôt bien marché.

En marge du salon du livre d'Autun, Damien (H) de la troupe autunoise de Varitétés m'avait demandé d'être président d'un concours de chant qui se tenait dans un superbe petit théâtre à l'italienne de la ville. Super ambiance et très bon moment parmi un jury exquis, et des choses assez spectaculaires sur scène : Un jeune type qui arrive avec un t-shirt Lenny Kravitz et qui va chanter du Lynda Lemay, et une fille qui fait toute une chorégraphie avec des bougies chauffe-plat. J'avais très envie d'intervenir plusieurs fois sur scène, pour faire le show, mais je me suis réfréné pour ne pas pourrir le samedi soir du maître de cérémonie officiel. En tout cas, un très beau week-end à Autun entre littérature dans la journée et musique le soir. Sous ma présidence donc, nous avons récompensé un auteur compositeur interprète qui d'après moi était des 35 candidats qu'il m'a été donné de voir et d'écouter celui qui a le plus d'avenir. Chanson folk pas mal foutu et plutôt bien radiophonique (dans le cas où, comme toujours, certaines radios prendraient le risque de jouer la variété en matière de titres français, et pas uniquement les mêmes têtes de gondoles fatigantes qui sont adulées souvent faute de choix plus pertinent). Dimanche en fin d'après-midi, en quittant le centre culturel où se tenait le salon du livre, une fille qui se tient à l'écart, assise sur une marche, jolie blonde qui se tend de tout son être pour capter la mince dorure du soleil.

Dans le car qui nous reconduit à la gare du Creusot, j'apprends que l'ancien maire de Dijon a un poulet à son nom, et aussi un collège. Heureux homme à qui il manque, juste peut-être, un prix littéraire.

 

 

Dimanche 26 avril 2015. 13 mm.

 

À peine rentré d'un week-end de dédicaces à Châteauroux et Saumur (deux rendez-vous qui me ravissent chaque année par les rencontres et les liens que j'y ai tissés) que j'entame une semaine pénible, accaparée par la douleur, par la faute d'un calcul bloqué dans l'urètre. Incapable de pisser (ce qui la fout mal, au retour d'un salon "Livre et vin"). Gêne lancinante, douleur poignante. Heureusement, A. ne m'a pas quitté de la semaine et a joué les infirmières avec grâce et aplomb. Un premier tour aux urgences de l'hôpital Pompidou mardi matin après avoir appelé les Urgences médicales de Paris (tombé sur un super médecin, très attentionné). Dans cette cavalcade vers les soins, j'ai pu régler quelque chose qui me restait sur la conscience depuis un an. Quand j'ai conduit ma maman aux Urgences en avril 2014, l'avant veille de sa mort, j'ai eu deux solutions : l'emmener à l'hôpital Pompidou qui était plus près géographiquement de son domicile à Marly-Le-roi et où elle avait subi un triple pontage avec succès en 2004, ou bien à la clinique d'Évecquemont, perchée plus haut dans les Yvelines, où officiait le cardiologue qui la suivait chaque année et qu'elle adorait. Auprès duquel elle se sentait entre de bonnes mains. Je me souviendrai toujours de ce voyage impatient en voiture qui fut mon dernier moment à côté de ma maman. J'étais agacé par la circulation, la laideur des villes traversées, la peur et le souci. Je m'en voulais d'avoir pris l'autoroute et de passer par Les Mureaux et de ne pas lui offrir le trajet qui longe la Seine, par Triel-sur-Seine, bien plus long mais tellement plus agréable. Je m'en voulais surtout de ne pas l'avoir conduit à l'hôpital Pompidou (plus proche d'une bonne demi-heure). À Evecquemont cependant, elle a été prise en charge immédiatement. Et moi, arrivant cette semaine à Pompidou vers 11h avec une vessie grosse comme le ballon qui s'élève au-dessus du sinistre parc Javel-André Citroën, on m'a fait patienter dans une salle d'attente plus de trois heures (avec un type sympa - au regard flou - qui sortait d'un delirium tremens), une infirmière est venue s'enquérir de mon état à 14h largement passées. Donc, du coup, cette histoire qui me restait sur l'estomac, de n'avoir pas conduit ma maman - qui me manque tant - à l'hôpital le plus proche, le fait d'y attendre indéfiniment dans la douleur, au final ça m'a soulagé.

Après, je dois dire qu'à partir du moment où ils m'ont pris en charge, ils ont été impeccables. Une infirmière m'a posé une sonde urinaire le plus doucement possible (une frayeur et un mal de chien quand même) et on m'a renvoyé chez moi (un peu dans la nature et sans beaucoup d'infos) en fin d'après-midi. Sauf qu'ils avaient oublié de faire les radios nécessaires, et j'ai dû aller les faire le lendemain dans un laboratoire de la rue d'Auteuil, encombré de ma sonde urinaire. Je n'en menais pas large. Encore une fois, A. s'est occupée de tout, la prise de rendez-vous, trouver une infirmière à domicile exceptionnelle, les allers retours à la pharmacie, tout s'est bien enchaîné, il y a juste eu un souci avec la sonde qui ne fonctionnait pas, l'urètre une nouvelle fois bloquée, et j'ai dû retourner aux Urgences à l'hôpital Pompidou, en Ambulance, dans la nuit de mercredi à jeudi, vers une heure du matin. La cour des miracles avec un clodo qui hurlait à la mort et quelques têtes patibulaires dans la salle d'attente, du coup j'avais plus peur pour A. que pour moi et ai demandé à une gentille infirmière de pouvoir attendre avec A. plutôt qu'allongé sur un brancard au beau milieu d'un couloir (pas de place immédiate pour avoir un box). Là encore, à partir de l'instant où ils m'ont pris en charge, l'équipe médicale de Pompidou a été vraiment attentionnée et remarquable, je dis ça alors que j'ai dû quand même montrer mon zizi (bien malheureux) à une escouade de jeunes infirmières toutes pimpantes, mais j'étais à mille lieues de ma pudeur du moment qu'on me rassure et me soulage de la douleur intense. Quant au verdict de la radiographie : un calcul de 13 mm bloque l'urètre. Avec la mise en place de la sonde, il est allé se loger dans la vessie. Dès mercredi, j'ai envoyé un mot au salon du livre de Saint-Louis en Alsace pour annuler ma venue ayant très peu d'informations sur la suite des opérations. On m'a donné un rendez-vous au service des internes du professeur Arnaud Mejean vendredi matin, mais pas sûr à 100 % qu'ils puissent m'extraire le calcul (plutôt balèze) sous anesthésie locale, et que je sois tiré d'affaire pour prendre mon train prévu à 14h. Donc, par politesse, j'ai préféré annuler en amont.

Vendredi matin, de bonne heure à Pompidou, j'arrive à 8h30 au service des internes en Urologie, ils me prennent en charge immédiatement, et malgré le cauchemar intégral de se voir extirper avec une pince introduite dans l'urètre un calcul de 13 mm, les deux internes (qui chantonnent Logical song, de Supertramp) y parviennent du premier coup ! Me voilà délivré de la sonde, puis du calcul, en moins de 15 minutes ! Wah ! Chapeau ! Et quel soulagement ! Je sors de l'hôpital et goûte le bonheur simple et indescriptible de pouvoir se promener de nouveau sur ses deux jambes. Aussitôt, j'essaie de me raccrocher aux wagons de Saint-Louis mais comprends que c'est compliqué (mes nuits d'hôtel et la livraison de mes livres auprès du libraire ayant été annulés), ce qui me rend un peu triste - même si on ne devrait jamais être triste d'avoir été poli - tant j'aime aller incarner mon nouveau roman auprès des lecteurs, mais finalement la convalescence du week-end (je pisserai encore un peu de sang tout le samedi) paraît, si ce n'est nécessaire, du moins réparatrice.

 

Lundi 27 avril 2015. Blanche avec Blur (Une nuit).

 

Repris les répétitions avec le groupe originel de Comme elle se donne, en vue du concert pour la soirée Côtélac. La joie de me retrouver dans une configuration de jeu. La haute fiabilité des chansons que nous avions créées, malgré le passage du temps. J'ai bien envie de reprendre une aventure musicale mais c'est toujours compliqué (moyens financiers, disponibilité de chacun, etc.).

Le parallèle est assez marrant mais voilà que nous nous retrouvons à jouer ensemble au moment du come back de Blur qui n'a pas sorti d'album studio depuis 12 ans (nous avons un peu de marge, Comme elle se donne aura juste dix ans en octobre prochain). L'autre soir, je retrouve l'équipe de Warner Chappell pour le dîner de gala de la remise des prix de la chambre syndicale des éditeurs de musique. Je suis nommé en tant que meilleur auteur de l'année, et, comme d'hab à leur cérémonie, repartirai bredouille. Avant que la fête commence, M. fonce sur moi en me disant qu'il vient de recevoir un appel du label français de Blur, et que pour leur prochain passage à Canal +, une bonne semaine plus tard, ils ont décidé d'adapter un de leurs nouveaux titres en français. Damon Albarn chantera la totalité (ou du moins une grande partie) de la chanson en français. M. pense que je suis l'homme de la situation pour faire une version bien trippante et aux petits oignons, l'impératif est qu'il faut rendre le texte au plus tard le lendemain en début d'après-midi. Heureusement, je connais déjà la chanson (si je puis dire), l'un des deux singles sortis en amont de l'album, et passe donc tout le dîner entre mondanités de surface et travail dans ma tête à essayer de trouver les mots justes pour faire une version de tueur (dans le bon sens du terme). Rentré vers une heure du matin, je poursuis la nuit à écrire plusieurs textes, poursuivre des directions différentes, histoire de rendre le tout avant dix heures du matin où je dois être à la Sacem pour une réunion de la commission des variétés. En fin de journée, appel de M. qui a reçu et transmis mes textes au bureau anglais de Blur. Entre temps, ils ont fait faire une traduction littérale à l'un de leurs types sur place et la trouvent moins compliqué à chanter...Hum...Il y a quand même mon refrain qu'ils souhaiteraient garder car ils le trouvent archi probant. M. est un peu embarrassé par la situation et me demande ce que j'en pense. Je dis ok, qu'ils gardent mon refrain et prennent ce qu'ils aiment chez le traducteur, ayant depuis longtemps dans ce genre d'opération compris que de toute façon on ne me laisserait jamais les coudées franches en terme de "création" artistique. Une semaine plus tard, au moment de l'arrivée à Paris de Blur pour leur passage sur Canal +, M. bien dépité pour moi me transmet un courrier du label de Blur qui se contente de dire : "Pas de titre en français au final. Merci de ton aide.", M. ajoute à mon attention : "Tout ça pour ça !". Je ris sous cape, sans trop m'indigner ni me décourager, ayant l'habitude depuis le temps des projets emballants qui se terminent en queue de poisson (pour le coup, ni la queue ni le poisson) et malgré le travail pour peanuts suis quand même heureux d'avoir passer une nuit blanche à trouver les meilleurs mots possibles pour une jolie chanson. Des gammes pour des projets que j'espère plus concluants à venir. Mais dans le monde de la musique tel qu'il va, c'est toujours la lutte incertaine et à mains nues.

 

Mercredi 29 avril 2015. PAL rider.

 

Nombreux retours sur mon roman qui arrivent par courriers, quasiment chaque jour, ce qui permet de me rassurer du fait que je sois lu, et aussi atténuer la déception qu'au bout de tout ce temps de travail la plupart des médias ne me considèrent pas davantage. Quand je croise tel ou tel journaliste (à Paris ou dans des salons du livre dans toute la France), je reçois un plein sourire et on me dit (sans que je réclame quoi que ce soit) : "Tu es sur ma PAL". C'est un mot que j'ai appris cette année. PAL = pile à lire. Dans l'avalanche ou l'accumulation des livres qui sortent, et de la multitude d'auteurs qui tentent d'émerger, cela devrait déjà être vécu comme un petit réconfort, une victoire incomplète mais prometteuse, d'être dans la PAL de quelqu'un.

Même si je suis de plus en plus lu (lecteurs fidèles qui augmentent d'année en année) il me manque toujours les soutiens ou l'exposition médiatique qui me feraient franchir un cap. Que cela n'arrive pas est peut-être dû aussi à la nature de ce que j'écris ; je n'ai pas la réponse, trouve difficile d'exister, mais du moment que je peux continuer à mon rythme je n'en nourris aucune amertume. C'est juste qu'il me semble qu'aujourd'hui davantage de reconnaissance médiatique me permettrait de mener à bien nombre de projets en suspens ou en jachère, me permettrait de trouver un rythme qui me correspond mieux, mais, encore une fois, c'est un point sur lequel je peux me tromper.

Émissions vitrines qui permettraient (peut-être) de changer la donne et qui me sont encore inaccessibles : La grande librairie, Ruquier, etc.

Le concert Côtélac, mardi soir, a été un beau moment d'énergie retrouvée pour la musique, écrire des chansons et les incarner sur scène. J'aimerais beaucoup refaire un disque un jour, Rodolphe me dit que dans leur label le budget minimum pour un disque est de 30 000 euros, ce qui m'a un peu calmé, même si je suis certain de pouvoir faire baisser l'addition de moitié. Aujourd'hui sans label, sans structure, cela me paraît périlleux de me lancer seul dans une auto-production et je reste encore assez dubitatif quant à la solution de placer le projet sur un site de crowdfunding. Je ne sais pas pourquoi mais quelque chose dans cette idée me bloque. J'aime beaucoup le mot du cinéaste Abel Ferrara qui dit que le crowdfunding le met mal à l'aise car ça revient à demander à des gens peut-être plus pauvres que lui de financer son projet. J'y viendrai peut-être, mais pour le moment, cette idée me met aussi mal à l'aise. Dans l'absolu, j'aimerais beaucoup pouvoir produire et sortir 12 titres en digital, zapper l'étape du compact disc mais réaliser 500 vinyles collectors avec une belle photo de Mathieu Zazzo pour la pochette. Il faudrait ensuite un budget pour une attachée de presse et une promo vaillante. Bref, beaucoup d'inconnues (et de galères en perspective) sans partenaires fiables.

Je ne sais pas trop ce qui a dérapé après Comme elle se donne, pourquoi j'ai absolument voulu quitter le label, mettre un point final à l'aventure. J'ai sans doute ma part de responsabilité dans cette affaire mais je crois surtout que je ne me sentais plus en sécurité dans la musique. De chaque côté que je me tournais, il n'y avait qu'incompréhension avec ce que je désirais et amertume au final. Et puis le disque n'est pas passé à la radio et ça a un peu coupé les pattes à l'enthousiasme général. La sécurité dont j'ai besoin pour travailler, je l'ai trouvé dans la littérature. Dans les romans, très rapidement. Il faut aussi ajouter que quand vous débarquez de nulle part (aucun de mes deux parents n'étaient dans ces milieux), il faut bien dix ans en France, voire quinze ans pour qu'on vous accorde un peu de crédit, de reconnaissance. Et après ces dix ou quinze ans ? Et bien, comme d'hab, le combat permanent pour gagner un peu plus de visibilité chaque jour.

 

Dimanche 3 mai 2015. Le roi de la Tour de contrôle.

 

Les filles qui déraillent après deux coupes de champagne me laissent froid comme la pluie qui est tombée sans discontinuer ce week-end. Adolescent, je prenais toujours comme un affront qu'une fille s'intéresse à moi après qu'elle ait bu. C'est pourquoi je suis passé - de mon plein gré, bêtement ? - à côté de tas d'histoires. De conclusions brèves mais plaisantes. J'avais aussi, chevillé au corps, ce mythe du héros solitaire qui rentre seul de soirée à des heures pas possibles, à pied dans les rues de Paris, plutôt qu'accompagné.

Bernard (un cousin du côté paternel que je connais peu - l'ai-je vu une ou deux fois dans ma vie ? -  tant j'ai vécu mon enfance seul avec mes parents ou parfois pour les vacances dans la famille belge de ma maman) me téléphone ayant appris mes soucis de santé et ma semaine calamiteuse ponctuée de séjours et nuitées aux urgences de l'hopîtal Pompidou. Comme je suis arrivé tard dans la vie de mes parents, ils m'ont eu à 45 et 44 ans, Bernard me parle d'une vie avec mon papa qu'il a côtoyé bien avant ma naissance. Il me dit qu'à La Garenne Colombes où était domicilié mon père de son enfance jusqu'aux années 70, c'était un véritable roi. Adulé de tout le quartier. Impossible de faire un pas sans qu'il rencontre une de ses connaissances, et même chose à Roissy, à Orly, aux tours de contrôle où il travaillait, un véritable "King". Cette évocation de mon père m'a fait plaisir, j'ai pu me rendre compte durant toute mon enfance et mon adolescence de la facilité qu'il avait à nouer des contacts, à parler d'égal à égal avec des tas de gens d'origines sociales, géographiques et culturelles totalement différentes, avec un naturel désarmant, une sincérité totale et une bonté absolue. Longtemps je me suis senti un garçon plutôt misanthrope, très timide, sans grand goût pour les rencontres et les gens (la peur de déranger ou d'être déçu), hors les amitiés électives et les filles dont je m'amourachais comme si ma vie en dépendait, et puis, avec le temps, j'ai l'impression de m'ouvrir en clarté, de m'épanouir dans le sens où mon papa rayonnait, je deviens plus curieux des êtres que je croise, moins tranchant et moins intransigeant.

Très loin aussi des qualités sportives et de l'intérêt absolu de mon père pour le sport (il a joué au foot dans les années 50 au Racing club de Paris, a été une bête en athlétisme, a fait beaucoup de vélo et a joué et organisé des tournois de tennis) voilà qu'il m'arrive parfois de regarder des matchs à la télé (tennis toujours, foot de plus en plus) et d'y prendre goût, un certain plaisir, d'y déceler des enjeux collectifs et personnels, des forces et des mythologies, qui dépassent mon aversion pour les jeux du cirque et les défouloirs qui suscitent les penchants les plus vils. Et même si je crois que le plus noble des sports, en tête au-dessus de l'escrime et du tennis, reste la littérature.

 

 

Vendredi 13 novembre 2015

 

Tôt le matin rendez-vous chez J-E du côté du parc des Buttes Chaumont pour travailler sur une chanson. Je suis redescendu à pied vers République, en longeant le canal Saint-Martin sur les coups de midi, stupéfait du calme régnant, la limpidité du décor, l'atmposphère au silence, j'ai pris avec mon téléphone une photo qui en témoigne.

En fin d'après-midi après avoir bu un verre avec Robert en visite à Paris, tandis que je souhaitais lui faire découvrir le joli jardin intérieur de Sciences-Po, je m'étonne qu'on puisse entrer comme dans un moulin par l'entrée du bâtiment qui se situe rue des Saints-Pères. Je me fais la réfléxion que si un psychopathe entre armé, comme ça se passe parfois sur les campus américains, il peut faire un carnage à n'importe quel moment. 

Et puis dans la soirée, les assassins qui déferlent sur Paris. Qui tirent à bout portant aux terrasses des cafés, qui déroulent leur massacre prémédité dans l'enceinte du Bataclan.

 

Du 12 ème arrondissement où je suis en ce moment, flot ininterrompu de sirènes de pompiers et police. Cloîtré devant les chaînes d'infos et pourtant envie de sortir, d'être solidaire avec chaque millimètre carré, chaque visage, de cette ville. Combien de temps allons nous continuer à rester stupéfaits face à l'ignominie goguenarde de ces lâches ? Je pense à tous mes amis qui fréquentent les quartiers république et charonne. Courage et résistance.

 

Samedi 20 novembre 2015

 

Il y a un nouveau choc, celui de voir s'égréner la liste des noms des 130 victimes des assassinats de vendredi dernier. 
Parce qu'écrire, souvent, c'est imaginer, créer, ou simplement se faire l'écho des contours sensibles, des univers inouïs d'intensité, et des liens, qui existent entre les noms et derrière les noms. 
S'impliquer pour un visage aperçu, ou s'enquérir de l'émotion d'une silhouette agrafée d'un prénom, d'une voix entendue, soupçonner son charme sa présence ses devenirs, et vouloir parfois passer un moment, court ou le plus long possible, dans l'histoire de quelqu'un.

C'est terrible pour Paris. Parce que Paris, ce n'est pas juste un territoire à traverser ou quelques mètres carrés suspendus où habiter, à l'ombre de la Tour Eiffel, non, ce n'est pas un territoire à traverser mais une terre de rencontres à faire et à se faire. À Paris, les gens qui doivent se rencontrer se rencontrent. Ça n'a toujours été que ça, à l'époque des surréalistes, de la Nouvelle vague, ou dans le tourbillon indécis de l'époque actuelle. Et de comprendre que ces 130 noms se figent dans la jeunesse de leurs rencontres à venir saigne au plus profond le coeur de Paris.

 

 

Samedi 21 novembre 2015. Sandrine Derym.

 

Je voudrais parler un peu de Sandrine. C'est par un beau message de Vincent (Vanhoutte) que j'ai appris sa disparition, un peu par hasard, en consultant mon fil d'actualités Facebook. J'avais rencontré Sandrine lors d'une séance photos pour le projet musical Werther or Stavroguine. Nous avions fait une longue balade parisienne ensemble, au bras des gratte-ciel de Beaugrenelle, dans la limpidité de la Seine et du Passage des cygnes, un samedi après-midi, un jour de mi-pluie. Elle nous avait photographié avec ce mélange de discrétion et d'enthousiasme qui, pour moi, la caractérisait. Sa capacité d'enthousiasme pour un projet dans lequel elle pouvait entrer sur la pointe des pieds et apporter un peu de lumière m'émerveille encore. Vincent a écrit que Sandrine a disparu "des suites d'une maladie impitoyable". À tout juste 40 ans et une poignée de jours avant les assassinats du 13 novembre. Je préfère toujours dire assassins que terroristes, assassinats qu'attentats, pour qualifier la lâcheté la violence et la stupidité de leurs actes. Attentats par exemple, il me semble que c'est déjà du commentaire, qu'on leur donne la vedette, comme lorsqu'on affiche en boucle à la télé les photos de ces assassins, photos sur lesquelles ils se la pètent grave, les pauvres filles, les pauvres types, bref, pour les victimes tombées comme pour celles qui restent debout, ce sont des assassins. Rien de plus. Je pourrais donc dire, c'est mon côté romancier qui l'emporte, que Sandrine est partie un peu en avance, en repérages, sur la pointe des pieds, pour accueillir et prendre en photo les jeunes gens du 13 novembre, mais je n'ai pas envie d'aller plus loin que ça avec cette idée. Juste envie de me souvenir d'elle pendant cette après-midi où nous nous sommes promenés dans l'ouest parisien. Et après ? On a continué à se fréquenter sans se fréquenter, en se suivant sur Facebook, à faire partie d'un entourage virtuel mais pas que, parce que, vous savez, moi de tout façon je ne suis pas dans une hystérie de l'amitié où il faut se voir à tout bout de champ pour se prouver ou rendre compte de l'affection que l'on se porte, les personnes qui interviennent régulièrement sur ma page, ou avec lesquelles j'échange de temps à autre, font partie d'un entourage sensible d'égale importance à celui que je peux voir "en vrai". C'est comme ça. C'est par tempérament. Parce que je n'ai jamais eu de bandes de "meilleurs amis" dans la vraie vie, suis plutôt un solitaire, et il y a des connivences et des connexions qui de toute façon dépassent l'anecdote de se fréquenter tous les jours. Cet entourage sensible je l'emporte avec moi, je le retrouve de semaine en semaine, c'est une amitié tout autant. On ne se perd pas de vue, on se tient à portée de mots. Il y a du sens dans tout cela, et donc, même sans se voir, avec Sandrine, on ne se lâchait pas. Elle m'envoyait de temps en temps un petit mot, pour réagir à une actu, un post, toujours avec le bel enthousiasme qui dessinait son sourire, et elle m'invitait parfois à une expo, un événement, où je n'allais pas, parce qu'on croule sous les événements et qu'on se dit toujours qu'il y en aura cent mille autres le lendemain, et puis parce que peut-être à telle ou telle date, un travail d'écriture ou une obligation de vie me sollicitait ailleurs. Mais je la savais là. À côté de moi. Dans l'entourage constitué de personnes qu'on a rencontré une fois et qu'on n'oublie plus. Je savais qu'elle poursuivait son chemin. Son enthousiasme de vivre et sa curiosité de la vie. Son goût pour les portraits, les paysages, les photos à prendre et celles qu'on ne prend pas ou qu'on rate, par pudeur ou pour se jeter dans la vie. Sa disparition me peine beaucoup. Mais je continue de me promener avec elle dans une après-midi parisienne sur le quai qui va de Javel au pont de Grenelle et sa statue de la liberté. Sa discrétion, son enthousiasme et sa grâce, vivent en moi.