Dimanche 20 janvier 2013. 15 ans et un jour de neige.

 

Choisir un jour de neige, plus de cinq centimètres tiennent au sol, pour reprendre l'écriture de ce Journal et, mine de rien, entrer dans sa quinzième année.

Il y a depuis quelques jours en moi une nécessité d'écriture qui bouillonne, qui n'arrive pas choisir un projet ou un autre, pour s'y mettre vraiment, un désir qui finit par déborder et puis voilà que je viens de passer deux heures à faire le tour du quartier sous la neige, comme un enfant, happé par le plus doux des spectacles. Circulation au point mort, rares passants à l'heure du déjeuner (familial) en ce dimanche, le square Sainte-Perrine recouvert d'une neige immaculée.

 

Rouge-gorge de l'écriture. Il s'agit de faire son territoire de quelques lignes comme bâtir son nid au moyen de plusieurs brindilles de formes irrégulières.

 

Pas encore de sécurité matérielle en regard de mon mode (idéal) de vie, c'est-à-dire, pour l'instant encore, à Paris. Je continue à accepter pas mal de travaux de chansons et même si c'est beaucoup de travail et de contraintes accumulées pour un résultat au final aléatoire. Peanuts, souvent, en terme de retombées. En plus de la pression et de la façon dont se comportent les gens qu'il faut supporter tout le temps. J'avais écrit ce texte que j'aime beaucoup pour Edi Casabella, Belle éphémère, et devant le manque d'amorces radios et la volonté de lui trouver des perspectives, EMI a sorti le disque ni vu ni connu, en loucedé, le 25 décembre sur I-tunes ! Au pied du sapin comme on pourrait dire tombé du camion ! Affligeant ! C'est vraiment se foutre de la gueule des artistes. Se moquer de votre travail. Cela devient de plus en plus difficile et ingrat de défendre une vision poétique des choses dans une industrie souvent asséchée et qui devient cynique de n'être plus dans le vent. J'aurais beaucoup à dire sur le sujet. C'est comme livrer des batailles au quotidien, avec quatre ou cinq chansons, et sachant encore que plus de 70 % de mon travail ne verra pas - ou verra mal - le jour. 

 

J'ai reçu les exemplaires pour la presse de mon nouveau roman, Le voyage près de chez moi, à paraître le 14 février. Avec mon éditeur, nous avons pris le parti de faire un tout petit service de presse, de ne l'envoyer qu'aux personnes qui m'ont soutenu par le passé, et ont fait des articles pour L'histoire de France racontée aux extra-terrestres notamment. Une liste d'une soixantaine de journalistes, loin de la débauche des 150-200 envoyés pour L'histoire de France à tout un tas de personnes qui ne se ont même pas penchées dessus. Le temps des illusions est terminé. S'il y a des journalistes qui le veulent vraiment ils le demanderont. Ou mieux encore, ils iront l'acheter. Parce que c'est quand même un plaisir de consacrer un moment de sa journée pour se rendre dans une librairie acheter un livre que l'on désire. Moi, c'est un de mes plaisirs. Comme passer deux heures à me promener dans Paris enseveli sous la neige. Comme reprendre l'écriture de ce Journal, et entamer, près de vous, une quinzième année.

 

Lundi 28 janvier 2013. Le goût et le contexte.

 

Il faut que j'arrête de me prendre la tête avec les chansons. Que je sois plus ferme. C'est ma résolution principale cette année, et aussi que je ne me laisse pas abattre par toutes ces personnes qui vous mésestiment sans cesse, ou vous sollicitent alors que vous n'avez rien demandé pour finir par vous faire piètre confiance (dans le travail). Arrêter de perdre du temps pour des cacahuètes et une estime de soi et de sa force qui s'altèrent quand les choses deviennent laborieuses bien malgré soi.

Semaine dernière un peu gâchée par un sentiment de sur-place. J'ai fait une apparition (fiévreuse) au concert de Constance (Amiot) qui a livré une prestation remarquable sur la chanson qu'elle a écrite sur un de mes textes : Montparnasse, une chanson qui sera j'espère sur son prochain album. La salle de l'Entrepôt était blindée de monde, un public enthousiaste, et j'étais vraiment heureux pour Constance. Sur sa demande, j'avais écrit un poème de présentation, pour chauffer la salle quoi, c'était très sympa mais il ne faut pas que j'oublie que je suis (aussi) chanteur et que lorsque je foule une scène de concert ce doit être pour chanter (le souvenir de ma dernière expérience à Astaffort devrait me rappeler ça).

Visionnant le documentaire "I'm your man", je suis tombé sur cette très belle phrase de Léonard Cohen :

 "Quand on est appelé à exercer le labeur qu'on appelle écriture, on sait qu'on devra travailler tous les jours, mais sans en récolter les fruits tous les jours".

C'est exactement ça. Le plus difficile est, encore et toujours, de supporter les moments, les heures et les jours, où il ne se passe rien. Je veux dire, selon son goût rien de bien folichon.

Car on travaille toujours dans un goût, comme on aime (quelqu'un) toujours dans un contexte.

L'écriture de roman me fait renaître des cendres de l'après-midi. Ou de la nuit. Je veux dire, j'aurais adoré (et j'adorerai) participer à de grandes et durables aventures artistiques collectives mais pour le moment j'ai rarement rencontré de personnes qui aillent à ma vitesse de croisière, sans chaque fois laisser des choses en stand-by ou pinailler à n'en jamais finir sur des détails que je ne comprends ou n'approuve pas. Dans l'arc-en-ciel, la porte de secours est blanche, comme ma voix dans ces moments-là. Alors, dans le roman au moins, les mains qui portent mes décisions battent au rythme de mon cœur. En écrivant ces lignes, je réfléchis au genre d'aventures collectives auxquelles j'aurais adoré participer, mais peut-être suis-je inapte aux aventures collectives, ce qui expliquerais mon peu de goût pour le sport par exemple (à l'inverse de mon père qui a consacré toute sa vie au sport - athlétisme, tennis, football - et à l'aviation), peut-être suis-je de la trempe des héros solitaires, dans ce cas l'écriture me va bien.

Dans l'écriture de roman, je ne suis pas dans les terrains vagues de la décision d'un tel ou d'un autre pour monter au feu.

Quand même, si j'avais dû participer à une aventure collective au long cours, j'aurais adoré avoir trente ans vers la fin des années 60 ou 70, et travailler dans l'équipe créative de Jim Henson aux Muppets et à Sesame street.

J'écoute l'album d'Adam Green et de Binki Shapiro sans arriver à trancher si c'est vraiment bien ou juste charmant et tout à fait anecdotique, un ersatz de Lee Hazelwood et Nancy Sinatra sans la même profondeur. En même temps, vu où sont réduites la plupart des productions et destinées musicales aujourd'hui, est-ce qu'on peut encore attendre d'un album ou lui demander de nous atteindre en profondeur ? De nous bouleverser ? Est-ce qu'il faut revoir ses attentes à la baisse, de la même manière que le SNEP a revu à la baisse la remise de ses trophées, disques d'or et de platine, au nombre de disques vendus ? Ne devrait-on pas déjà encenser les artistes qui nous font passer ne serait-ce qu'un agréable moment ? Doit-on se contenter de demander ça à la musique aujourd'hui ? Oui, peut-être. Et peut-être autre chose aussi, en ce qui me concerne. Une musique enregistrée dans laquelle je me sente bien m'aide vraiment à masquer les bruits tonitruants de mon voisin du dessus quand il est chez lui.

Ce qui est charmant aussi avec le disque d'Adam Green et de Binki Shapiro, c'est qu'ici en France, toute le monde va l'appeler Bikini.

 

Dimanche 3 février 2013. Chop Suey.

 

Nuit Hopper au Grand-Palais. Je prend mon tour dans la file imposante, vers 23 heures. A. qui dînait avec des amies à Montmartre me rejoint vers 23h50, j'ai dû avancer de dix mètres à peine. Cinq heures d'attente pronostiquées, par une nuit fraîche et sous un vent glacial, pour un marathon (qui porte bien son nom). Finalement, nous franchissons les portes du musée un peu plus tôt que prévu, aux alentours de 2h du matin, direction la cafétéria pour nous réchauffer et parce qu’autant les cafétéria à midi c'est assez quelconque, à 2 heures du matin c'est totalement réjouissant !

Et, à moitié hopperien, une de ces toiles s'intitulant : Sunlight in a cafeteria.

 

L'ambiance incomparable d'un grand musée ouvert la nuit, une euphorie calme et contagieuse, la sensation d'être des enfants qui ont eu la permission exceptionnelle de veiller plus tard qu'à l'accoutumée.

Preuve de cette sensation qui se rapproche de celles éprouvées et retenues sur l'enfance, le merveilleux goûter que nous prenons A. et moi, à peine arrivés et pour nous récompenser de l'attente dans le froid, à la cafétéria du grand Palais vers 2h30 du matin.

 

 

 

Début de l'exposition. Quelques jolies toiles à la lumière inouïe, au point de vue très moderne, expressionniste parfois, mais quand même, si je m'étais contenté du premier étage, des premières périodes du peintre, j'aurais volontiers clamer haut et fort que la plus belle toile de l'exposition Hopper est un Degas.

Pour cerner l'apprentissage et la sphère d'influence du peintre américain, notamment lors de son séjour à Paris, les commissaires de l'exposition ont eu la bonne idée de présenter des toiles de ses contemporains ou d'artistes qui l'ont certainement impressionné, et, parmi elles, la sublime toile de Degas conservée habituellement à Londres au Victoria and Albert Museum : Le ballet de Robert le diable.

Je suis resté un bon quart d'heure scotché devant cette toile, sa magnifique partition de couleurs, de blancs et de noirs, sans sourciller, alors que le visiteur moyen passait devant chaque œuvre dans un laps de trente à soixante secondes à raison de trois bâillements par minute (mais il devait être déjà 3h15 du matin).

 

 

 

Le ballet de Robert le Diable, Edgar Degas (1876)

 

Ensuite, dans les salles du rez-de-chaussée, la grande émotion de voir à dimensions et surtout en couleurs réelles, ces toiles que l'on croit connaître par cœur à force d'être reproduites en posters, affiches, coques d'i-phones, que sais- je encore. Mais se trouver nez à nez, après avoir écarté (ou s'être frayé un passage parmi) les zombies visiteurs de la nuit, avec des toiles telles que Chop Suey, Nigthhawks, The City ou Hôtel room donne à appréhender le peintre américain dans toute sa splendeur, ce mélange charismatique de sévérité et de mélancolie, de retenue et de lumière déchaînée comme un coup de foudre qui existe et n'arrive pas, le modelé de ces personnages au lyrisme contenu, en dedans et en dehors, qui se dessinent un peu comme chez Gauguin ou chez Munch, la solitude que l'on devine par toutes les pores de la peau et toutes les lignes de fuite du paysage, tout cela est vraiment admirable.

 

Restons en Amérique pour la fin de nuit. Le taxi en embuscade avenue Eisenhower et vers lequel nous nous précipitons vers quatre heures trente du matin a pour chauffeur un drôle d'oiseau. Il se présente lui-même comme "Taxi-galeriste", et, très vite, je me dis que si demain on m'embauche en tant que scénariste pour écrire une sorte de "Seinfeld français" j'en ferai un personnage à la nazi chicken soup. A peine monté à bord de sa voiture qu'il nous raconte sa vie (pour le moment rien de plus normal, j'allais dire rien de plus désagréable mais c'est parce que j'ai un tempérament romanesque). Donc, voici le topo : en dehors de ses heures de travail comme taxi, l'homme s'intéresse à l'art, mais pas à n'importe quelle forme d'art : à "L'art comptant pour rien" ! Oui. Vous avez bien lu (j'allais dire : entendu). Et notre chauffeur de taxi est hyper fier de son jeu de mots : "l'art- comptant-pour-rien", si bien que parce que soit je n'ai pas ri assez fort la première fois, soit il estime que je suis sourd comme un pot ou que sa blague mérite de plus sincères ovations, en moins de cinq minutes il répète une bonne quinzaine de fois son "art comptant pour rien". Puis, il se met en tête de nous montrer ses acquisitions, brochures à l'appui, comme si on n'allait pas croire à plus de quatre heures du matin qu'il est bien taxi-galeriste.

J'ai envie de lui ordonner de ne pas quitter des yeux la route, droit devant lui, plutôt que de chercher des articles dans des magazines pendant qu'il conduit, je n'ai pas pour habitude de soupçonner de mensonge mes contemporains (surtout quand je me fous éperdument de ce qu'ils me racontent) et, qui plus est, lorsqu'ils ont ma vie entre leurs mains.

Surtout qu'il commence à se retourner vers moi pour me montrer les articles en question qu'il a extirpé d'une main hasardeuse dans le filet à magazines collé au siège passager, en jetant des coups d’œil pas très rassurants - et pour la forme- sur la route qui s'étend devant lui, au moment où nous arrivons à l'entrée du tunnel du Pont de l'Alma, et je me vois bientôt avec un destin à la Lady Di, à nouveau pour une histoire de magazines.

Bref, je me suis chopé une suée, un jeu de mots que notre Taxi-galeriste aurait certainement apprécié, en regard de la nuit passée à l'exposition Hopper.

 

 

Chop Suey, Edward Hopper (1929)

 

 

Mardi 5 février 2013. Rusty.

 

Enregistrement de l'émission La Morinade sur Le Mouv' dans une joyeuse ambiance. Première promo pour mon nouveau roman : Le voyage près de chez moi, et je me sens un peu rouillé. J'avais les bonnes vannes, les bons mots, ce qu'il aurait été ingénieux de répondre pour le show et l'interview, trois minutes après la bataille ! Qui sait, ce qu'ils viennent d'inventer avec la télé, le fait de pouvoir revenir en arrière dans une émission qui passe en direct, pourra se réaliser un jour dans les conversations, les moments de la vie, il y a tellement de situations dans lesquelles on se dit : "Tiens, j'aurais dû dire ça", et qu'on rabâche de longues heures dans sa tête une fois la possibilité de le faire évanouie à jamais.

Après l'émission, j'accompagne Stéphane qui doit déposer un courrier dans une rue du quartier Javel, et le quittant, je croise une superbe passante, une jolie blonde qui mérite bien un poème. Un face à face dans le vent. Je ne me retourne pas sur elle car c'est un comportement plutôt vulgaire, que je déteste voir chez les autres hommes, quand ils se retournent sur des filles dans la rue (ou les sifflent impunément). J'aurais envie de boxer ces types. Si j'avais foi en ma force physique (enfant, j’aurais dû être plus assidu au judo) et que la justice (divine, et, de mon pays) soit toujours de mon côté, je provoquerai des types en duel à chaque coin de rue.

Donc, je ne me suis pas retourné sur cette superbe jeune femme blonde qui s'engouffra dans la rue Paul Hervieu. De toute façon, les filles croient toujours que vous vous retournez sur leur passage pour mater leur cul, alors que c'est juste pour prolonger un peu le moment.

 

Début de semaine plutôt mitigé. Des nouvelles en demi-teintes. Peut-être qu'une nouvelle n'est ni bonne ni mauvaise, et qu'il s'agit juste de savoir se positionner, de déterminer ou d'affirmer sa position par rapport à ce qui arrive (soudainement, de nulle part ou parmi les propositions laissées en suspend).

 

Trois premiers épisodes de la saison 2 de Girls plutôt décevants. Passé l'ouragan de la première saison. Le personnage interprété par l'envoûtante Jemima Kirke semble avoir été mis de côté, et cela pâtit sans doute à l'intérêt et à la dynamique de la série. A suivre...

La mécanique semble un peu rouillée, comme moi, tout à l'heure, sur le plateau ébouriffant de La Morinade.

 

Lundi 11 février 2013. Un final pas très romanesque.

 

Des journées passées sous l'empire des chansons à écrire, à écouter, à reprendre - même si reprendre est l'exercice qui me plaît le moins. Le chasseur de tornades aime les fulgurances.

Aller-retour à pied dans le quartier Bonne-Nouvelle (hum, emballant début de phrase) pour répondre à l'interview de François Alquier dont la fidélité à mon travail rassure en ces journées sur la brèche de sortie de roman. Pour François, Le voyage près de chez moi est mon meilleur livre. Il me dit aussi que mon nouveau roman ferait un super film mais quand je lui demande avec quels acteurs, il suggère que je joue le rôle principal et ne trouve pas sur l'instant un nom d'actrice pour en interpréter l'héroïne. Les conversations entre garçons laissent souvent les héroïnes en suspens j'imagine...

Le quittant et rentrant par la rue Geoffroy-Marie, je tombe sur une superbe brune, longues jambes et petit blouson de cuir noir. Je la suis sur le trottoir opposé quand elle s’engouffre d'un pas décidé rue de la Grange Batelière, et qu'elle bifurque soudain pour entrer au numéro 16, à 16 heures piles. Parbleu ! Quelle genre de fille peut-elle bien être pour entrer à 16 heures au numéro 16 de la rue de la Grange-Batelière ? Bon, en fin de compte, c'est le siège de l'agence Parallèle, une agence de comédiens et de models. Cela manque plutôt de romanesque au final. J'aurais préféré qu'elle entre, je ne sais pas moi, chez un Taxidermiste, un Philatéliste (il y en a beaucoup dans le quartier) ou même au musée Grévin. Une fille qui pénètre à 16 heures au musée Grévin ne peut pas vous laisser de cire. Alors qu'à l'agence Parallèle, c'est juste une fille qui arrive à l'heure à son rendez-vous. Ce qui est déjà rare, me direz-vous. Ce qui est déjà beaucoup.

 

Mardi 19 mars 2013. Lover's little helper.

 

Un mot sur la soirée hommage aux Rolling Stones donnée à La Machine jeudi dernier, organisée et orchestrée de main de maître (de cérémonie), comme toujours, par Nicolas Ullmann.

Avec Valentin (Marceau), son amoureuse et son frère, nous étions tous les quatre en train de siroter des verres à l'étage et, au moment où nous avons voulu descendre pour regarder et écouter le concert, sans savoir par où les gens étaient entrés, c'était la foule des grands soirs et des petits matins réunis.

Sur scène, le groupe français "Marshmallow" a fait une reprise particulièrement rock et envoûtante du titre Mother's little helper. La perfection en terme de cover. Après, pour rendre hommage au Rock'n roll circus, nous avons eu droit à un magicien. Habile, étonnant, mais un peu longuet.

J'ai toujours détesté les magiciens. Après d'interminables simagrées, au moment où enfin une jolie fille arrive sur scène, leur seule préoccupation est de la faire disparaître ! N'importe quoi.

Hier soir, sur l'invitation de Marion, j'ai passé une tête à Cinémardi qui exceptionnellement avait lieu un lundi. Il pleuvait sans interruption et j'ai patienté un bon moment sous les arcades à Louvre Rivoli en savourant l'atmosphère de cette ville sans surprises surprise par la pluie.

Dans ce genre de soirées entre gens de cinéma où je ne connais pas grand monde, je ressemble à un Fred Astaire des années 30 plongé dans les films des durs à cuire de la Warner des années 40. Je virevolte, l'air un peu perdu mais retombant sur mes pieds c'est déjà ça et très pratique pour rentrer. J'y ai retrouvé Emma qui sortait d'une séance de dentiste, encore sous le coup de l'anesthésie, et chaque phrase qu'elle prononçait ripait vers quelque chose d'autre, par exemple elle a voulu parler de Kristin Scott Thomas, et elle a dit : Kristin Scott connasse. J'ai pensé à mettre ça dans une histoire, une fille qui sortant de chez le dentiste se retrouve à un dîner et se fâche avec toutes ses connaissances car en raison des effets de l'anesthésie dès qu'elle parle de quelqu'un ou s'adresse à une personne, elle l'insulte.

Ce serait super dans une fiction. Dans la vie, mieux vaut être sous anesthésie permanente, si on est un peu sensible, tant il y aurait de raisons de se sentir insulté en permanence, par le comportement, les manquements, la brutalité, l'indifférence, la bêtise, l'égoïsme ou le non entendement d'un tel ou d'un autre.

Heureusement il y a l'écriture. Lover's little helper.

 

Jeudi 28 mars 2013. Un seul être pur.

 

J'entame le dernier sachet de thé Pu-erh des quatre que m'a offert A. pour noël. Beaucoup de projets d'écriture en tête ou en attente, je voudrais être plus efficace mais parfois la volonté d'écrire n'est pas synchro avec la volonté tout court, parfois la fatigue a le dernier mot et je tourne autour de l'écriture comme un lion souverain, sourcilleux et distant.

 

J'ai appris que deux personnes que je connais en des circonstances séparées avaient couché ensemble ; je n'aurais jamais imaginé que ces deux personnes puissent se plaire, au point de vouloir accorder leur plaisir à s'en donner (ah, comme je viens de dire ça !). Finalement le monde que nous drainons est une vaste scène un grand foutoir et des gens que l'on méprise pour avoir placé en eux trop d'espoirs déçus se frottent à d'autres que l'on aime bien par conviction ou par mégarde jusqu'à la corruption de toute idée ou possibilité de fréquenter un seul être pur.

 

Pour avancer, il faut toujours que quelque chose m'intéresse dans ce que je fais. Cela peut être une phrase dans une suite de phrases, dans un paragraphe. Quelque chose doit faire clairière, comme une beauté fugitive à laquelle le regard s'attache dans le tohu-bohu des boulevards.

 

Samedi 15 juin 2013. L'avenir du prolétariat.

 

La rousse sublime, visage de faon, carré long, aux clavicules saillantes qui cavalent sous un fin pull gris, attablée avec une escouade de copines dont l'une a l'oreille bandée - mauvais coup de bistouri ? car, ne dit-on pas : le sourire jusqu'aux oreilles ? - à la terrasse d'un café proche une façade qui porte l'inscription : Siège social de l'avenir du prolétariat, vaut-elle que je reprenne ce Journal ?

J'ai envie de dire oui.

 

Mardi 2 juillet 2013. Bazinga ! vs Argh !

 

Beaucoup marché dans Londres, jusqu'à ce que mes pieds brûlent. De Bankside à South Kensington en passant par Soho et Chancery Lane, j'ai même bousillé deux paires de chaussures : des converses fonctionnelles et les dernières bottines achetées cet automne et que j'ai tant aimé porter.

Meilleur moyen de connaître une ville par cœur : s'y perdre, s'y perdre, s'y perdre encore jusqu'à s'y retrouver entièrement. Même chose en amour (fastoche). Je commence à avoir mes repères, mes points de prédilection et de chutes, souvent les mêmes, Londres me parait tellement plus électrisante et saine que Paris. Bon, il faut dire que le climat, la musique, les parcs, et l’absorption permanente de thé ont tout pour me séduire. Plusieurs voyages déjà cette année Outre-Manche et d'autres sont prévus. Je trouve aussi la ville moins cradingue que Paris et les gens plus polis, distingués, respectueux. Est-ce parce qu'on leur a fait porter l'uniforme durant toute leur scolarité ou bien parce que je vois ça à travers le prisme du touriste qui a tendance à s'émerveiller un peu de chaque étrangeté apaisante par rapport à ce qu'il constate au quotidien ?

Acheté une boîte de thé Queen Anne chez Fortnum & Mason, un mug "Bazinga" le cri de guerre du personnage de Sheldon Cooper dans la série The big bang theory chez Forbidden planet, et le jour où A. m'a rejoint elle m'a offert un recueil de poèmes de l'américain Robert Frost que je souhaitais ajouter à ma bibliothèque notamment pour l'admirable poème : The road not taken.

Quel truc magnifique que ce poème.

Il n'y a à ma connaissance pas de version bilingue des poèmes de Robert Frost. Argh !

Nous sommes allés à la Tate Gallery voir l'exposition Lowry, des choses magnifiques, notamment des petits formats, et bizarrement les tableaux où il y a le moins de protagonistes. Le désert en marche des émotions dans les villes. L'attrait pour le fantôme. Dans la peinture, ce qui se perçoit davantage que ce qui se voit.

Dans les peintures de la ville industrielle bondée de travailleurs et d'enfants, je retrouve le climat de certaines scènes du New-York des années 1910 réorchestrées par Sergio Leone dans Once upon a time in America, et le climat Londres tel qu'il est dépeint dans cet admirable film d'Arnaud Desplechin : Esther Kahn. Les toiles de Lowry m'ont donné d'ailleurs très envie de revisionner Esther Kahn.

En avril dernier, nous étions allés voir la rétrospective Lichtenstein à la Tate Modern et l'expo arrive à Paris ces jours-ci, j'ai la sensation d'ailleurs qu'il y aura davantage de toiles à Paris notamment des scènes de baignades que je ne me rappelle pas avoir vues à Londres.

Même si depuis notre dernier séjour en Avril, les magnifiques jonquilles blanches et jaunes ne tapissaient plus Hyde Park et Green Park, mon idéal de bonheur terrestre reste toujours s'asseoir dans Green Park avec une fille qu'on aime et pique-niquer d'un blueberry muffin et d'un thé bien noir.

Retour à Paris où je surfe sur l'énergie londonienne pour me remettre au travail. Pas mal de mails échangés pour régler les détails de mes prochains déplacements en salons du livre et dédicaces. Le voyage près de chez moi m'aura tout compte fait beaucoup fait voyager pas très près de chez moi.

Mon nouveau roman avance bien. Dans l'écriture d'un roman devrait être proscrit tout ce qui est barbant à écrire (même pour faire du feuillage). J'ai beaucoup d'énergie à travailler en juillet car le quartier où j'habite est relativement calme - l'avantage de vivre dans ce quartier plutôt familial, c'est que pas mal de monde se barre en vacances - et il y a cet accord tacite de toute façon avec la plupart des personnes qui m'accaparent le reste de l'année que ce sont les vacances et donc on me fout plutôt la paix.

Je ne perds donc pas une miette de l'énergie que j'ai à travailler - et que m'a donné Londres - pour aller vers les deux trois choses que j'ai en tête depuis plusieurs mois ou semaines et que je voudrais mener à terme, avant que de nouveaux projets arrivent.

 

 

Jeudi 4 juillet 2013. Loup-garou de l'écriture.

 

Il y a un moment de la journée où je suis bien intentionné, prêt à bondir sur mon téléphone pour proposer à telle personne d'aller boire un café (que j'ai promis depuis des lustres), ou bien tout disposé à aller faire une grande promenade dans Paris, et puis au dernier moment ou bien à peine trois rues enjambées quelques phrases me viennent, je pense à un truc, une idée sur un travail en cours, et je n'ai plus qu'un seul impératif : retourner devant mes carnets et mes pages d'ordinateur pour travailler.

Pareil pour la correspondance, comment expliquer sans perdre toutes ses relations que parfois écrire ne serait-ce que trois mots, entretenir une correspondance, c'est déjà brûler un départ d'écriture qui laisse ensuite entamé pour le travail, essoufflé pour la fiction.

Je me souviens toujours de ce dîner dans un restaurant tartignolle des Invalides à l'époque où j'écrivais le scénario d'un long métrage avec Franck, il m'était venu trois ou quatre idées de scènes pour avancer dans la rédaction du synopsis et je n'en pouvais plus d'être emprisonné à ce dîner où il ne se passait rien, personne ne me disait, ou ne se disait, rien qui vaille, aucune apparition féminine non plus pour cristalliser ou atténuer mon impatience, et je devenais réellement irritable, intenable, tel un loup-garou de l'écriture.

Finalement, ce soir-là, je fus un des derniers à quitter le dîner, par un souci quasi-maladif de la politesse, ou comme pour me punir moi-même d'afficher ma rage de foutre le camp à chaque seconde.