10.02.08

 

Plus j'écris et plus, concrètement, je me sens dans le balbutiement de l'écriture. Avec le texte. Parce que je dirais qu'écrire, évidemment, dépasse la simple production d'un texte.

Pour le texte je voudrais toujours que ce soit parfait - à mon goût -  et je n'y arrive pas tout le temps - jamais dans la durée - dans la mesure où je le souhaiterais. J'appréhende toujours de me relire et je comprends ce peintre - Balthus ou Francis Bacon je ne sais plus - qui écumait les ventes de ses tableaux et en rachetait certains dans le but de les améliorer, de pouvoir les travailler de nouveau, c'est-à-dire les travailler encore.

 

Parfois je peux quand même être ravi par la sensation que me procure quelque chose à laquelle j'ai travaillé, et que je retrouve par hasard - si je puis dire.

J'aime beaucoup mon histoire : Why don't we do it in the road ? une nouvelle que j'ai écrite et incorporée dans Le rouge et le bleu.

Elle assure la cohérence avec mon travail, inscrit Le rouge et le bleu dans mes préoccupations créatrices, du moment et à plus long terme, et au-delà de pouvoir développer de nouveau, c'est-à-dire encore (j'aime quand vous suivez) l'univers de L'amoureux en lambeaux, correspond à ce qui motive mon travail, tient lieu de manifeste quant à mon rapport à l'existence, cet espace plus moral dont parle Francis Scott Fitzgerald qui est le lieu du roman à écrire, plus moral que la désespérante trivialité du réel.

J'ai eu besoin d'écrire cette nouvelle ou cette histoire s'est imposée à moi, prenez ça comme vous voudrez, après une simple anecdote dont j'ai déjà parlé dans mon Journal.

Cette histoire pourtant bien commune, me choque beaucoup sur le moment et là j'entre dans une dynamique à la fois deleuzienne et fitzgeraldienne, c'est-à-dire que je vais travailler parce que la réalité me fout par terre (l'idée de Deleuze) et je vais construire un espace plus moral (l'idée de Fitzgerald) dans lequel mes personnages vont pouvoir s'exprimer et pousser à l'extrème - ou devrais-je dire à la quintessence pour Thomas - leurs personnalités et leur vision du monde.

Et, au final, cette nouvelle me plait terriblement, pour son mode opérationnel, pour ce qu'elle dit, pour la manière dont elle s'inscrit dans une oeuvre, et également parce qu'il y a plein d'autres petits moments satellitaires au déclic initial qui n'appartiennent qu'aux personnages entre eux et qui renforcent leurs liens, c'est-à-dire aiguisent ma perception du monde tel que j'aimerais qu'il soit.

Enfin, parce que les personnages par leur intervention gagnent sur la trivialité de la vie.

 

L'intrigue de Why don't we do it in the road ?, titre emprunté à une chanson des Beatles, se situe deux ou trois ans avant le temps de celle de L'amoureux en lambeaux.

Les personnages masculins de mon premier roman y figurent quasiment tous, même si au départ je ne comptais pas y mettre Thomas, je pensais que ce serait la nouvelle de Simon. La grande histoire de Simon. Parfaite pour son tempérament frondeur. Thomas serait passé au-dessus ce genre d'histoire.

 

Et puis c'était interéssant pour moi parce que c'était la première fois que je faisais intervenir Odilon Green. Dans L'amoureux en lambeaux il n'existe qu'à l'état d'évocation, n'est pas présent sur les lieux de l'intrigue. Peut-être même qu'Odilon et Simon auraient pu intervenir dans cette histoire en le cachant à Thomas, comme deux garnements qui vont faire un coup qu'ils jugent pourtant fondamental, mais ils ont toujours un doute sur ce que va vraiment penser Thomas.

 

Mes personnages féminins, Lysa et Caroline, n'y sont pas, elles sont les protagonistes d'une autre nouvelle, La nuit verte, et même s'il est possible que Thomas pense à l'une ou bien à l'autre au cours de son intervention dans l'histoire. Il pense beaucoup. Et il n'est pas du genre dilettante.

Dans le roman que je viens de terminer : Basile, on fait un bond dans le temps puisque l'intrigue se situe cette fois trois à quatre ans après L'amoureux en lambeaux.

Enfin, dans le roman que je suis en train d'écrire et dont un premier extrait paraîtra d'ici deux mois dans la revue Bordel, sous le titre : On ne se souvient pas du goût des baisers, l'histoire d'Odilon Green nous plonge quelques semaines après Why don't we do it in the road, bien avant L'amoureux en lambeaux et Basile.

Il faudrait encore parler de La nuit verte, nouvelle qui sera ajoutée à Basile, et dont le temps est également post L'amoureux en lambeaux.

Si tout va bien, Basile sortira dans la maison d'édition créée par Stéphane. J'aurais bien aimé uen sortie rapide, dans quelques mois, mais Stéphane me dit que ça prendra certainement davantage de temps du fait que les libraires n'aiment pas défendre plusieurs livres d'un même auteur au même moment et que voici venir le temps flamboyant et coloré du Rouge et le bleu.

Je suis un peu triste avec ça parce que Le rouge et le bleu n'est pas véritablement un roman et sera à priori disponible aux rayons musique des librairies. En plus, c'est extra de pouvoir se procurer plusieurs petits livres d'un même auteur qu'on aime bien ou qu'on découvre. Je trouve qu'on peut ranger cette possibilité dans la catégorie des vrais plaisirs. Je me souviens des premiers Christian Bobin, il y avait plein de petits livres à la fois chez Fata Morgana et aux éditions du Temps qu'il fait, et la libraire de la rue Mouffetard les mettait bien en vitrine, elle soutenait à la fois leur parenté et leur rareté.

Ce qui est un peu bizarre c'est qu'un extrait de On ne se souvient pas du goût des baisers sortira dans la revue Bordel d'ici deux mois, avant que ne soit publié le roman sur Basile. Mais au final ce n'est pas très grave, et j'aimerais bien faire un petit saut dans le temps pour être à une période où tous ces textes qui sont importants pour moi, que j'ai écrits ou qui sont sur le point d'être terminés, existent à la publication et puissent être découverts les uns à coté des autres, par des jeunes gens de vingt ans, de la même manière qu'à cet âge je me suis précipité sur les premiers Bobin - et tous ces petits Duras qu'il y avait aux éditions de Minuit : L'homme atlantique, L'homme assis dans le couloir, Les yeux bleus cheveux noirs, La maladie de la mort...

Si l'on veut dresser un tableau chronologique des histoires écrites ou sur le point d'être terminées, chronologique pour les personnages de ces histoires il y aurait :

 

1. Why don't we do it in the road ? (sorti aux éditions Le mot et le reste en février 2008, dans Le rouge et le bleu.)

2. On ne se souvient pas du goût des baisers. (sans éditeur, mais un chapitre entier sera publié dans la revue Bordel en avril 2008)

3. L'amoureux en lambeaux. (Sorti aux éditions Scali en février 2007)

4. Basile suivi de La nuit verte - à paraître chez Stéphane ? Quand ?

 

J'espère aussi pouvoir continuer à écrire d'autres histoires, des nouvelles, mettant en scène et en perspective ces personnages qui me deviennent si proches, si vivants, si nécessaires.

Et puis il y a le Journal. Il y a aussi, toujours, l'éventualité de la publication du Journal. Cette oeuvre monstrueuse en temps et en volume que devient le Journal. Avec ces deux mêmes interrogations : Chez qui ? Et quand ?

 

 

11.02.08 Quatre poèmes et trois pommes.

I

Elle avait une bouche

Parfaitement découpée

Comme une robe et pourtant

Des sentiments contradictoires

Concernant le printemps.

 

II

Un croassement de corbeau

Un ronflement d'auto

Et puis la sirène du Samu

Et puis les mobylettes, et puis le téléphone.

Le silence de ton cœur enveloppe tout cela d'un ruban déchiré.

III

Les arbres noirs et nus viennent à bout du soleil

Comme la poussière dans l'oeil.

La notion compliquée du bonheur

Faisait rire d'instinct son jeune corps.

IV

J'ai rêvé que j'avais devant moi trois pommes.

Se tuer pour accélérer le temps ?

Trois pommes déposées devant moi,

J'ai rêvé que je ne mangeais pas la plus bruyante.

 

 

12.02.08 Le cinquième arrondissement de Paris.

 

Je vais une fois par semaine au moins passer une nuit chez ma mère dans les Yvelines. Je n'arrive pas à fermer l'oeil de la nuit, je ne sais pas pourquoi - même pas par petits quarts d'heure comme j'y arrive parfois, à Paris. Je sais en revanche que ma mère aime bien que je sois là dans la maison, une fois par semaine, qu'elle dort mieux. Alors j'y vais parce que je devine ça mais pour mon sommeil c'est impossible. L'autre soir j'ai ressassé des trucs et puis à un moment j'ai trouvé une phrase et ça m'a servi d'os à ronger de quatre heures à huit heures du matin, j'étais parfaitement excité par cette phrase, c'est juste une phrase de rien du tout, cette phrase c'est la suivante : Je t'expliquerais si tu te tiens droit. Et tout de suite j'ai su que c'était Odilon Green qui pouvait dire ça à son jeune frère. J'étais juste très excité par cette idée, je trouvais ça terrible, j'avais vraiment envie de bâtir toute une nouvelle, une histoire entière, autour de cette phrase. Il y avait un truc qui échappait à la compréhension de Basile, peu importe encore ce que ce fût, mais l'essentiel c'était que son grand frère le regarde et lui dise : Je t'expliquerais si tu te tiens droit.

J'étais complètement excité par cette idée. Toute la nuit. Après je suis rentré à Paris dans la journée et je pensais que j'allais faire une nuit plus normale, à la maison, mais non, là encore, impossible de dormir, en fait je n'ai pas fait une nuit entière depuis juin dernier je dirais. Et je ne peux me noyer dans l'idée de personne.

Pour dormir il faut bien se noyer dans l'idée de quelqu'un ? J'ai rarement passé un temps de ma vie où je ne pouvais pas penser à quelqu'un pour me sortir des douleurs ou des ralentis de la vie, penser à quelqu'un comme une issue, une personne qui m'aimait totalement ou que je convoitais et dont j'avais bon espoir qu'elle m'aime à la folie un jour, et dont notre lien rendrait tout léger, dérisoire en retour.

La seule longue période d'une solitude aussi pure correspond au cinquième arrondissement de Paris. Quand j'habitais dans le cinquième arrondissement de Paris j'étais vraiment seul dans mes pensées et dans mon coeur, aucun amour en vue, personne vraiment comme à la fin du monde, et pour les amis cela correspondait à ce temps de la fac où les possibilités ont disparu, les caractères se sont usés, et je crois que, de manière hautaine, je réprouvais leur conformité, leur propension fabuleuse à verser dans le convenu.

J'ai été très seul et cet arrondissement qui me plaisait tant m'a soudain paru le lieu où l'on étouffe le plus au monde. Tout me semblait sclérosé, poussiéreux. Toute la poussière de Paris dans le cinquième arrondissement. Je parle de ça parce que cette semaine pleine de soleil débonnaire et usant j'ai passé quelques soirées entre le Panthéon, la place Monge, la rue des Écoles, et à chaque fois j'ai refait avec plaisir d'anciens parcours, je me suis isolé rue Rollin, j'ai retrouvé le marché en bas de la rue Mouffetard. J'avais envie de revenir ici, habiter ici pour les soirées d'été. Mais il y a un problème, ils ont profité de mon départ pour construire une fontaine inutile en plein milieu de la place Monge, et elle devient intraversable. Impraticable pour les types comme moi qui ont des soucis et qui traversent rapidement les places, avec leurs soucis, leurs fantômes, leur patrie d'amours disparues.

Je crois que j'aimerais vivre à Londres pour le climat, et avec une fille qui me fascine tous les jours et auprès de laquelle je puisse travailler. Rien que ça.

 

15.02.08

 

Si on ne sait pas se tuer (dans l'immédiat) pour accélérer le temps; on peut se blesser pour le porter à soi. Le tenir à la gorge.

Quelques heures après que j'aie pleuré en secret pour la princesse Si-Kiun, Elliot me raconte cette anecdote de la première leçon de l'académie de cinéma de Pékin qui consiste en donner aux élèves des caméras en polystyrène, et de leur demander d'aller filmer la ville pour en rapporter quelque chose.

 

Pleurer en secret ? Mais ça veut dire quoi ces conneries encore ? ça correspond à quoi ? Et bien pleurer en secret ça correspond à rire pour un rien.

A Paris, dès la première leçon, on donne aux filles un cœur en polystyrène, et on leur demande d'aller faire un tour en ville.

Jeudi soir dans un bar du XXème arrondissement le groupe Mondrian donnait son premier concert et Tristan et Marco m'ont demandé de venir chanter avec eux une chanson que nous avons écrite ensemble et que j'ai intitulé : C'est un beau jour pour rompre. C'était le moment parfait, le soir de la Saint Valentin, pour chanter cette chanson.

Alexandra (B) qui a reçu les épreuves de Le rouge et le bleu m'envoie un message : J'ai lu quelques bribes parce qu'on me l'a envoyé en PDF et je ne peux pas imprimer 80 pages ici, mais j'arrêtais pas de rire, de sourire (de tendresse) ou bien d'avoir des petits pincements au coeur... ça veut dire que le courant passe ! je le lirais mieux en entier.

Je suis content pour la tendresse, qu'Alexandra ait relevé la tendresse à sa lecture rapide. Pour les pincements au cœur aussi (pour l'auteur les déchirures, pour le lecteur les pincements). Et pour le rire, allez, je veux bien parce qu'avec le roman suivant, de la tendresse oui, mais les occasions de rire se compteront sur les doigts d'une main. La main qui arme la fatalité.

Pour revenir au concert de Mondrian il y avait un type qui jouait du violon comme on joue de la guitare ; ça m'a beaucoup parlé moi qui chante des chansons comme on écrit des livres.

L'autre jour, avec Victor et un de ses amis, rencontrés dans le métro, j'ai participé à la discussion la plus positivement passionnante à laquelle il m'ait été donné de participer depuis...Depuis la dernière fois où une de mes amoureuses et moi argumentions pour savoir qui allait prendre le volant sur la route qui nous conduirait à la mer. Je dis ça mais aucune des filles avec lesquelles je suis parti à la mer n'avait le permis, comme quoi je sors victorieux même des discussions qui n'ont pas lieu d'être.

J'ajouterai que lorsqu'il s'agit de prendre le volant pour aller, non au bord de la mer, mais vers la fin de notre histoire, j'ai souvent l'élégance de prendre la place du mort.

 

Donc, Victor a entamé une conversation où il s'agissait de dire quelles stations de la ligne 10 nous verrions bien perpétuellement en travaux. J'ai demandé qu'on sauve Ségur, pour : cette raison-là. Je crois que Victor voulait sauver Javel André Citoën pour des raisons dont je ne me souviens pas. J'ai prié pour Sèvres-Babylone. Il y a cette chanson que j'avais écrite vers la fin des années 90 et qui disait : "Les cheveux noirs l'allure garçonne / Elle me plait elle me désarçonne / Et je l'embrasse sur les Sèvres / Sur les deux Sèvres-Babylone".

J'ai demandé qu'on condamne Eglise d'Auteuil après que j'aie pris la précaution d'y descendre.

 

Je suis frigorifié en permanence. Cela semble venir de l'intérieur et non pas de la parodie d'hiver qu'on nous brade encore cette année. Frigorifié par la défaite des histoires (d'amour) à me protéger durablement. C'est ce qu'il y a de beau et de permanent, quand on aime quelqu'un, qu'on se sente dans une protection qui n'a rien d'équivalent, ni les remparts ni les polices ni les institutions ni les clans, et même si c'est la plus frêle des créatures, rien n'a de consistance en comparaison d'un amour qui nous tient dans ses bras, même si c'est la plus fragile, et s'avère au final la plus versatile, des créatures ; car les filles, la plupart du temps, ne sont que des Akhékenges.

 

16.02.08

 

16.02.08

Quand je vois des jeunes gens manger dans le métro

Des sandwichs où ruissellent des morceaux de jambon,

Je pense au cinéma français qui, sorti des plateaux,

Vient se rouler des pelles dans les nuits du Baron.

 

Je voudrais bien d'une fille qui me fasse brûler

De tout mon être et puis - Encore dans le métro :

Miasmes et reniflements de tous les usagers

Miment à la perfection les animaux du zoo.

 

De tout mon être et puis, disais-je, une Antigone !

Qui allie à mon souffle le grain de sa parole,

De vastes perspectives perchées sur deux guiboles,

Qu'elle n'ait qu'un numéro - le mien ! - de téléphone.

 

Trop de peine tenace, nul en qui se confier,

Ou il faudrait refaire à nouveau le chemin.

Quelques rires dégueulasses sur des lèvres gonflées

De filles que rien ne fixe excepté le chagrin.

 

Chaque souvenir me revient comme une boule d'acier

Qui au fond de ma gorge se bloque et dégringole

On m'interviewve demain sur le rock'n roll

Je préfèrerais parler de mes amours plaquées

 

Comme deux accords mineurs sur une guitare Gisbon

Ou d'une fille qui n'aurait qu'un nom - le mien !  la folle ! -  

Dans les arcanes majeurs de son téléphone,

Et de belles perspectives perchées sur deux guiboles.

 

17.02.08

 

Le final de la première saison de la série anglaise Skins est aussi épatant que le final de My so called life, dans les années 90. Encore meilleur peut-être, car plus poétique et moderne. Une modernité qui n'est pas de surface. La plupart des gens n'y entendent rien à la modernité, souvent ils la réduisent au goût publicitaire ou actuel des choses, actuel comme il y en a qui assimilent l'amour à l'acte. A quelques rares exceptions, le cinéma et la création audio-visuelle pataugent aujourd'hui dans l'ère de la débande-annonce.

J'ai vu quand même un film prodigieux l'autre jour, tard dans la nuit, dans Histoires courtes sur France 2 : Primrose Hill, de Mickaël Herse, je suis resté scotché par tant de justesse dans des thèmes et des cadres (post-truffaldiens je dirais) que j'affectionne et qui sont les miens. J'ai été happé dans la traversée de ce film comme rarement. 

C. veut m'entraîner avec elle à la montagne. Des copines, là-bas, dont toutes et la plus frêle, bien sûr, me plairaient, servent d'appât. Pourquoi tiens-tu absolument à aller à la montagne, j'interroge, tu souffres de tuberculose ? Elle hausse merveilleusement les épaules (comme si un ange éternuait) et me répond que c'est pour faire du ski, c'est la saison d'aller faire du ski !! Ah, dis-je, mais comment peux-tu supporter de te mêler à des gens qui glissent. Ce n'est juste pas possible. On veut que les gens tiennent. Pourquoi faire des kilomètres si c'est pour voir encore des gens qui ne font que glisser ?"

On ne peut pas vraiment parler avec les gens. On ne peut que donner une sensation du présent qui va rencontrer, si on est chanceux, l'expérience entière de la personne avec qui on parle. Parce que, pour comprendre ce qui est dit, il faudrait être passé soi-même par cette somme impressionnante d'histoires, de choses qu'on se reproche, qu'on regrette, qu'on aurait voulu diriger autrement, les points de suspension balancés à chaque instant dans notre vie...Alors, on ne peut qu'effleurer la somme fuyante qui a mené à ce qu'on raconte, là, dans le moment présent.

 

Il n'y a que le Christ pour faire le pari de comprendre immédiatement la totalité d'une expérience, par la rencontre et par le verbe.

Je discutais l'autre jour avec Audrey d'un point qu'elle n'approuvait pas. Elle me demandait où était la frontière entre ce que je suis réellement et le personnage. Bon, chacun estime selon ses perceptions j'imagine. Je répliquais pourtant que nous sommes tous des personnages d'une sensation intime de nous-mêmes, que selon qui nous sert d'interlocuteur on fait des ajustements de ce que l'on est - seuls, dans une pure solitude - par politesse, par instinct, par crainte, par autorité et par fuite, par habitude et empêchement, ou pour pouvoir proposer un terrain d'entente ou une surface sensible avec l'autre ; et c'est dans ces ajustements qu'intervient l'idée de personnage.

Là encore, celui qui ne propose aucun ajustement, qui s'amène d'un bloc vers tout le monde quel qu'il soit, c'est le Christ. Et encore, agissant de la sorte, est-ce qu'il ne perd pas quelque chose ?

 

Il est difficile, je trouve, de donner corps instantanément à ce qu'on est. Donner corps à une somme de moments fuyants et coupés de leur sort. Le corps, même pris entre deux bras aimants, deux bras qui le cageolent, ne suffit pas. Il tient tout juste le Temps dans ses tenailles. Dans son étau provisoire. Bien serré, le mieux possible serré. L'amour tient le temps dans ses tenailles.

Seule l'écriture donne un corps à ce qu'on trimballe intimement, donne assez de souffle pour restituer ce qui nous brûle, nous anime et nous constitue - Des êtres de plénitudes et de manques, d'espérances fragiles et de pertes violentes.

Parfois j'ai du mal à sortir, rencontrer du monde toujours, parler encore. Les gens ne comprennent rien à ce qu'on leur raconte. Je voudrais juste écrire. Il y a des situations où même les choses importantes, ou importantes dans la situation qu'elles excluraient pour un moment crucial deux êtres de la boue indifférente du temps, ne peuvent être dites ou racontées que partiellement car elles seront entendues et comprises encore plus partiellement. Bref. Il faudrait écrire, faire l'amour, et le reste du temps : disparaître.

Grande fatigue aujourd'hui. Des cernes qui se creusent, du sang dans la bouche. Le cœur fatigué, un état fébrile qui ne tombe pas. J'ai relu ce petit roman de Tchékhov que j'adore et qui s'appelle : Le moine noir. Un des plus beaux trucs que je connaisse.

Echange de courriers avec Caroline (DM). Elle m'écrit, à propos du dîner de l'autre soir : Même si ce dîner était nul, tu pourrais donner de tes nouvelles de temps en temps. Et puis, après ma réponse, elle ajoute : ...Mais tu aurais pu me non-remercier le lendemain." J'aime beaucoup cette idée caroll-inienne de se signaler en envoyant un mot de non-remerciement.

Cette semaine sort en librairies : Le rouge et le bleu, mon deuxième livre. Hâte de tenir un exemplaire en main. Comment ça va passer, pour moi ? Et de connaître les premières réactions des lecteurs. Ce qu'ils vont en retenir.

Cette nuit j'ai rêvé que je voulais dormir avec X (dans mes bras). Il y avait une pièce très blanche, un appartement en longueur, avec des gens qui sirotaient des verres, des tas de silhouettes appuyées contre les murs blancs, et je n'arrêtais pas d'entrer, et d'entrer encore, de faire le tour, perdu, et d'entrer à nouveau, avec pour unique idée que je voulais dormir avec X.

Je me suis réveillé d'un trait vers six heures du matin et j'ai pensé : bon, il y a du progrès : J'ai rêvé que je voulais dormir...

 

21.02.08

 

Il y a plusieurs petites métaphores de la planche ; quand j'avais vingt ans je me souviens qu'on parlait de planche à propos des filles qui étaient nulles au lit ; bon il faut être deux de toute façon pour ces choses-là ; il y en a qui traitaient de planche les filles qui n'avaient pas de seins ; inutile d'apprendre ici que j'ai une prédilection pour les filles qui n'ont pas beaucoup de seins - et une sorte d'attirance à regret pour celles qui n'ont pas beaucoup de cœur (je déconne). Mais faire la planche pour moi c'est cette façon de se tenir sur le dos bras étendus à l'horizontal du corps, au milieu d'une étendue d'eau, et de se laisser chahuter ou porter par le courant, les yeux rivés au ciel. Ces derniers jours j'ai fait la planche dans mes souvenirs, j'ai fait la planche parmi les gens, j'ai fait la planche dans l'écriture, et mes yeux ont éteint le soleil.

 

Fatigué, j'oublie le désordre des gens. Je me recroqueville sur ma fatigue. Je ne suis jamais fatigué d'écrire.

 

Très faible toute la semaine ; des pointes dans le coeur, du sang dans la bouche. J'étais mieux mercredi après avoir dormi au moins jusqu'à midi. Manque absolu de sommeil, et puis ce ne doit pas être marrant tous les jours pour mon cœur d'être à la colle avec un type comme moi. Du coup j'ai annulé la plupart de mes rendez-vous, je devais aller à la première du film de Klapish mais j'ai vu dans la bande-annonce que le héros a un problème de cœur alors ça devenait juste impossible que j'aille voir ça. J'étais vraiment dans un triste état lundi et mardi. En fait, je me sens très malade depuis samedi, jour où je me suis fait happer par la gitane qui lit les lignes de la main sur le boulevard, j'ai eu peur qu'elle m'ait jeté un sort mais c'est juste peut-être un sort bénéfique qui réagit avant qu'il n'agisse. Elle m'a prédit que j'allais vivre jusqu'à plus de quatre vingts ans et je lui ai répondu : En fait ça m'arrange parce que concernant mon travail je commence seulement à être content de ce que je fais.

Mardi je pensais vraiment que le temps devenait vertical et que la seconde d'après il faudrait faire un effort surhumain pour l'atteindre, un travail d'escalade. Maréva, avec qui je parlais, me pressait d'appeler S.O.S médecins et je lui répondais : Je suis en train de te parler, je n'ai pas du tout envie d'appeler S.O.S. médecins, il faudrait être dingue, le type qui parle avec toi et qui dans le même temps pense à appeler S.O.S médecins, c'est juste S.O.S l'Asile qu'il faut appeler pour lui !"

En fait j'ai passé une très bonne nuit de mardi à mercredi, le sang dans ma bouche a disparu ; j'ai fait plusieurs rêves que je qualifierais de guérison... (enfin...les gens parlent de guérison, mais il serait plus juste de parler de : prolongation), j'ai aussi pensé que je dormais tout contre X, je ne voulais pas me défaire de cette pensée, pour dormir, penser à elle me tenait lieu de protection, et puis j'ai pris plusieurs douches en me frictionnant avec le savon magique que Lisa (Tani) m'avait rapporté d'un temple japonais et que j'avais gardé pour une situation extrême. Mercredi j'étais comme un enfant qui sort d'une jaunisse, je gambadais sur le boulevard, je me disais : c'est terrible je vais pouvoir travailler, terminer les romans en cours, faire de nouvelles chansons, et surtout si je rencontre une fille qui me bouleverse au point que j'ai envie de dormir contre elle, au point de ne pas perdre un seul instant d'elle, et bien j'irais lui dire sans perdre un instant...et puis bon, vous savez ce que c'est ce genre d'innocentes résolutions, on retombe vite dans les délais, les timidités, les empêchements de la vie.

La nuit de mercredi à jeudi a été plutôt tourmentée et mauvaise alors j'étais de nouveau bien crevé aujourd'hui, les forces diminuées ; j'ai testé mon souffle en descendant d'un trait la pente de l'avenue Mac Mahon sans m'arrêter, gardant en moi très fort le prénom de X comme un secret, et évitant de marcher sur l'arrête des dalles.

 

Pour terminer ce soir je voudrais recopier ici cet interview du peintre Francis Bacon que je relis souvent et qui me plait éperdument :

 

- Entre la naissance et la mort, où placez-vous la réalité de l'amour ?

- Qu'est-ce que la réalité de l'amour ? On a des moments d'amour, mais cela dépend de ce qu'on entend par amour. N'importe quel hippy parle d'amour mais pour moi, ça me semble ridicule car l'amour est une chose très spécifique. Je veux dire qu'il y a l'amour sexuel et puis il y a l'amour de toutes sortes de choses, et puis l'amour de la vie, dans toute son horreur.

- Mais pour vous, puisque c'est si spécifique ?

- Pour moi, c'est soit l'obsession de...C'est l'obsession de quelque chose. Ce peut être l'obsession d'une personne. Ce peut être l'obsession de certaines choses. Ce peut être l'obsession de certaines des grandes images du passé. Ce peut être l'obsession...Je pense que l'amour est une obsession...

- Pourquoi alors toujours l'achever, le finir ?

- Que voulez-vous dire ? Je ne comprends pas.

- Quand il vous faut le terminer.

- Vous ne l'achevez pas ; il en vient à s'achever. Et les seules choses qui, peut-être, ne se terminent pas sont l'amour pour quelques oeuvres d'art, parce qu'elles continuent...La vie, après tout, est très mince excepté pour ce que l'homme en fait.

Peu de choses demeurent à travers le tamis du temps, et si peu nous est laissé. L'une des choses intéressantes est qu'aucun artiste ne saura jamais si son art est bon ou non, car il sera mort avant que le temps ait décidé.

(Francis Bacon, interviewé par Jean Clair, Maurice Eschapasse et Peter Malchus, le 25 octobre 1971.)

 

 

24.02.08

 

Samedi. Extraordinairement pâle et encore patraque, le cœur qui bat par fulgurances, à court de souffle, je réapprends doucement la ville pour accompagner David qui veut aller acheter Le rouge et le bleu dans une librairie du quartier latin et que je le dédicace pour sa fiancée.

Il y a ce truc que j'aime bien,dès la première phrase de ma chanson : L'amoureux en lambeaux : "Tu retrouves une ville qui n'a pas trop changé..." Il y a l'idée de convalescence, de retrouvailles, de renouveau qui est une idée très proche de celle d'écrire. Dès le départ je dirais, cette phrase donne la couleur de la chanson.

Au café Le Danton je lis à David le passage de l'interview de Francis Bacon que j'ai recopié hier.

- Bien entendu, c'est le genre de propos qui te plaisent totalement ! me dit David avec un sourire enthousiaste et taquin.

- Oui !

- Et bien oui c'est brillant. Il est au-dessus de la mêlée ce type ?!

- Oui.

David me parle de sa fiancée, Stéphanie.

- Tu as de la chance avec Stéphanie, lui dis-je. Tu as de la chance de l'avoir. Moi tu vois cette semaine j'ai été malade comme c'est pas possible, et je n'avais personne à appeler, personne de légitime je veux dire, personne de légitime à appeler.

- Elle me fait beaucoup réfléchir. C'est un travail et un rapport d'écoutes. Il faut trouver quelqu'un qui puisse écouter...

- Ah.

- Mais tu as des amis que tu pourrais appeler...!!!

- Non. Personne de légitime. Et c'est terrible parce que je n'ai pas su faire de rapports légitimes avec les personnes que j'aie aimées. Je n'ai pas su faire d'exception ou de famille dans le passage des filles que j'aie aimés.

- Mais parce que c'est toi qui est comme ça. Tu peux souffrir le martyr tu n'appeleras jamais personne ! Et aussi c'est parce que dans tes histoires d'amour tu as toujours vécu les choses à 300 à l'heure. Donc ça a forcément son intérêt, mais aussi ses limites. Et personne ne te connaît vraiment, tu ne te livres jamais vraiment.

- Je me livre tout entier.

- C'est bien ce que je dis : 300 à l'heure.

- Tu veux bien qu'on aille marcher un peu dans les jardins du Luxembourg ? Je crois que ça me ferait du bien."

Nous trouvons Le rouge et le bleu à la librairie Compagnie. Un seul petit exemplaire perdu et coincé entre deux gros livres. Heureusement, dans la matinée, une lectrice m'a dit l'avoir trouvé dans une librairie Virgin, qu'il était là-bas très bien exposé. Nous remontons le boulevard Saint-Michel, traversons le Luxembourg en direction de la rue de Fleurus. Soleil pâle d'un début de printemps.

- J'ai vu que ton Journal avait dix ans cette année, me dit David tandis que nous arrivons à hauteur des cours de Tennis, il faut absolument que quelqu'un le publie. Il faut qu'un éditeur s'en occupe. Tiens, l'autre jour je pensais à ton Journal, et à nous il y a dix ans...On pouvait prendre les choses à la rigolade sans que ça rende trop triste, on s'emballait plus facilement...Tu étais heureux, toi, il y a dix ans ?

- J'avais Marine. J'étais bien.

- Oui, mais déjà tu allais plus vite que tout le monde, tout était dans une grande inertie, ou une frénésie pour pas grand chose ce qui est du pareil au même, et toi tu cherchais à atteindre déjà une sorte de perfection dont tu n'es jamais satisfait. Tu faisais...comment dire...De la correction automatique...Tu sais, moi, je ne suis pas du tout nostalgique mais parfois j'aimerais bien retourner en arrière, il y a dix ans par exemple, pour pouvoir corriger certaines choses...

- Oui, je comprends.

- Pour pouvoir maîtriser mon sujet.

- C'est très juste ce que tu dis, ce qui rend malheureux c'est qu'on peut rarement maîtriser son sujet au moment où on nous le met sous le nez.

- Au travail je suis entouré par des gens qui n'ont pour intention que de satisfaire leurs besoins immédiats et leur vanité. Voilà, leurs besoins immédiats et leur vanité. C'est comme si la plupart des gens n'avaient pas conscience d'autre chose. Et tu verrais le genre de bricoles qui rend les gens vaniteux : un statut, un petit pouvoir, ou de l'esbroufe.

- Oui, que veux-tu, tout le monde n'a pas le temps ou la force d'être solide comme des petits cailloux dans le ruisseau.

- Toi tu m'as appris que les choses n'arrivent pas forcément tout de suite, tu m'as appris à attendre, tu sais être là et très présent pour la patience.

- Pourtant c'est ce qu'il y a de plus dur pour moi la patience. Quand on a été un enfant unique et un enfant tardif, choyé par ses parents, la patience est quelque chose qui se fait de manière non naturelle, qu'il faut apprivoiser et combattre, la patience c'est l'intrusion du monde, c'est accepter le temps des autres et c'est accepter la fin de l'enfance. C'est ce qu'il y a de plus difficile pour moi. Mais c'est aussi ce qui permet, ensuite, de vivre les choses intensément, et à 300 à l'heure."

 

25.02.08

 

25.02.08  Trois poèmes.

 

I

L'apercevoir servait de violente cage thoracique au néant.

Des yeux à couleur d'algues

Jamais ne se reposent

D'émettre des signaux plus vrais que la détresse.

 

II

Enfant j'aimais beaucoup les heures d'étude

à cause des grandes fenêtres du collège

Où les crépuscules tombaient en cinémascope.

Tu m'as écrit t'être sentie coupée

Coupée de moi tout le week-end.

Ne te coupe plus jamais de moi s'il te plait.

Si un jour je te raconte une histoire est-ce que

Je pourrais tenir ta main ?

Parce que les mots m'entraînent toujours ailleurs

Et j'aimerais bien m'attacher

Le plus longtemps possible

A cet instant.

 

 

De toutes mes forces avec toi, à cet instant.

Enfant j'aimais les grandes fenêtres de l'étude

Où le soleil tombait le soir

En cinémascope.

 

III

Une amie me dit que pour la Saint-Valentin

Son type l'a emmenée dans un restaurant

Et a commandé

Une bouteille de Petrus 1989 à mille quatre cents euros.

C'est lui qui dit le prix bien sûr,

Elle n'est quand même pas allée faire des investigations.

- Et tu as aimé ? je lui demande.

- Oh tu sais comment sont les garçons, me répond-t-elle. Il a presque tout bu !"