01.10.07 Premier poème d’Odilon Green

 

On me conseille d'enterrer les lettres

Que je n'ai pas envoyées.

On me dit qu'il en poussera des fleurs en papier

Qui ne pourront être cueillies

Que par des femmes sans bras.

I like the month of october

I'ts like an unfinished cucumber.

 

Odilon Green est l'un des personnages de L'amoureux en lambeaux ; il en sera question ou il apparaîtra dans de nouvelles histoires  en attente de publication ou en cours d'écriture.

 

01.10.07 Ces amours qui ne sont qu’enfantillages avec la nuit

 

La rue détrempée, grasse, le ballet impuissant des essuies-glaces ; les voitures qui s'engagent comme des dingues, il suffit de mettre des gens dans des voitures - même les femmes, oui - pour voir à quel degré d'invincibilité et d'impunité ils se situent par rapport à la prestance ou la puissance du modèle.

 

Cette partie de la route qui n'est pas éclairée, l'inquiétude. Les gouttelettes de pluie qui s'agglutinent, et viennent illuminer un ancien dessin tracé dans la crasse du pare-brise, comme un souvenir parfois remonte à la surface dans la fatigue d'une fin de journée. Qu'est-ce que ça veut dire l'inquiétude ? Les filles qui se sont inquiétées pour moi ont un jour, même sans le désirer réellement, oublié jusqu'à leur inquiétude.

 

Ce n'est peut-être que soi-seul dont on ne désire pas la mort, lorsqu'on s'inquiète pour quelqu'un...

 

Et l'autre qu'est-ce que ça veut dire, l'autre ? On jalouse jusqu'au vent qui joue dans les cheveux de son amour, on tremble dès qu'on sent qu'elle puisse avoir des rapports avec quelqu'un d'autre, des rapports d'une intimité qui nous exclue, des rapports avec le moindre parfait inconnu, et puis, la plupart du temps, il suffit qu'un nouvel amour arrive, plus valable pour nous et même parfois plus beau, pour qu'on ne tremble plus du tout pour ce qui nous donnait envie de mourir, et que celle qui autrefois nous détruisait d'un sourire donné à un inconnu puisse dorénavant se faire sauter par la terre entière, qu'est-ce qu'on en a à foutre ?

 

La plupart du temps, bien sûr.

 

Si on m'avait envoyé ici en observateur, j'aurais fui jusqu'à la fin du monde plutôt que devoir rendre mon rapport.

 

A quoi correspond l'autre ? Qu'est-ce qu'il signifie ? Y a-t-il une valeur absolue de l'autre en dehors de nous, de l'histoire que l'on crée comme on plonge ses mains dans l'eau. Enfin, il y aurait peut-être deux façons de vivre les histoires, plonger ses mains dans l'eau et en ressortir sans avoir altéré ni accompli la forme de l'eau, juste quelques gouttelettes, quelques larmes grossières sur les mains, qui disparaîtront au bout de quelques temps (le temps badin, le temps résigné) ; soit, et c'est la deuxième façon de vivre les histoires : on plonge ses mains non pas dans l'eau mais dans le feu.

 

Ce qu'on vient chercher la nuit, jamais la connivence, mais des rapprochements, des morts debouts, des épaules, des attitudes, un souffle qui se rapproche de celui qu'on veut gober, des tentatives pour rester attachés ; à Paris les gens sortent parce qu'ils croient que c'est ainsi qu'ils agrandiront leurs réseaux mais ils ne voient pas que c'est leur vacuité et leur ennui qui augmentent et qu'un jour il faudra bien qu'ils se retournent et il n'y aura rien de consistant si ce n'est peut-être le sentiment réconfortant alimenté par la production culturelle et commerciale d'avoir appartenu à une génération. La nostalgie c'est vite commercial, seule la mélancolie est haute et irrécupérable.

 

J'aimais beaucoup cette fille l'autre soir qui se tordait sur ces canapés dans l'atmosphère ouatée d'une boîte de nuit, nos corps se pliaient l'un vers l'autre (je ne me plie jamais aux circonstances mais toujours volontiers vers le corps de celle qui me plait à en dépasser les circonstances) ; je détestais le monde ou un seul qui serait venu s'asseoir entre nous, j'aurais voulu enfouir ma tête entre ses bras ; et que ses mains me parcourent, m'englobent, que tout

 

soit consolé ; sur l'instant. Mais je savais aussi que je n'avais qu'à tourner la tête d'un côté ou de l'autre pour voir tant de personnes éprouver de semblables désirs et y céder sans aucune retenue, comme si tout était faisable avec l'autre et avec soi, interchangeables, comme si l'aube était une sorte d'éponge plausible, et que je les retrouverai demain, ici même ou ailleurs, dans la même chasse éperdue, sans que rien - pas même un corps, une émotion, une faille livrée comme un trésor - ne put les consoler tout à fait.

 

Je sens que j'ai le coeur plus profond que la nuit ; pardon si le désir qui est le nôtre n'est à mon cœur qu'enfantillages.

 

02.10.07 Un roman en attente, des romans en cours

 

Apéritif à Auteuil avec Marion (Pastor) dont j'admire la sagacité d'esprit en affaires amoureuses. Elle me dit que je suis comme une fille, difficile, et quand j'ai décidé que je ne pourrais pas avoir de sentiments amoureux envers une personne, et bien je resterai inflexible, malgré les stratagèmes, les ruses, et en dépit d'un sentiment de solitude plutôt vif, rien ne pourra me faire changer d'avis.

 

Hum. Oui, mais dans ce cas alors, je crois être pire qu'une fille !

 

Très belle phrase de Marion qui rejoint ce que j'ai toujours pensé :

- Dans un couple il y en a toujours un qui aime davantage que l'autre ; et moi je préfère être celle qui aime davantage."

 

Je reçois de très belles lettres encore au sujet de L'amoureux en lambeaux. Le temps de vie superbe et infini des livres, on l'offre, on le découvre, il est lu lentement ou d'un trait. Ces lettres très intenses me donnent du courage chaque jour, et en même temps accentuent mon désarroi vis-à-vis de Basile, mon deuxième roman qui est fini et en attente d'une sortie.

 

On me demande : "Est-ce que ça sortira pour Noël ?" et à moins d'un miracle rien ne sortira pour Noël.

 

Le problème est que Stéphane vient de quitter Scali, et j'ai très envie de faire Basile avec Stéphane, ça aurait du sens et je me sentirai en totale sécurité, alors je suis partagé entre l'attente de ce que va faire Stéphane (aller dans une autre maison d'éditions, ou monter sa propre boîte) et les sollicitations que je pourrais initier, ou la motivation suffisante pour l'envoyer à d'autres éditeurs. Et puis, vu les plannings, ça n'est même pas certain que mon deuxième roman sortira tout de suite, ou dans un temps raisonnable, s'il est pris par une grande maison d'édition.

 

Alors je suis dans une situation un peu biscornue, délicate, hasardeuse, en stand-by, dans l'attente que quelque chose se produise.

 

Bien sûr ce n'est pas une attente passive, je travaille à deux idées de roman dont l'un autour d'Odilon Green (mais il faudrait que l'histoire de Basile sorte préalablement quand même), j'ai tellement de mal à quitter les personnages de L'amoureux en lambeaux, ils n'arrêtent pas de frapper aux portes de mon imagination aux quatre coins de la journée pour dire telle ou telle chose, pour retourner cette réalité asphyxiante en un sens neuf et tolérable, je veux dire totalement fulgurant.

 

Et puis ce que j'aime avec le personnage d'Odilon c'est qu'il correspond exactement à l'état d'esprit dans lequel je me trouve aujourd'hui : D'un côté ironique, avec ce regard détaché et spirituel sur la manière dont les choses se déroulent ; et de l'autre côté complètement blessé, dévasté. En tout cas jamais dans le déroulement des choses. Soit en dessous, écrabouillé par la réalité, soit au-dessus, au-delà, inatteignable mais pas inatteignable comme Thomas (dont la moindre parole est un jugement, le moindre souffle une déclaration) inatteignable par ironie et parce qu'aussi Odilon a une capacité, mais parlons de force, à poursuivre naïvement toujours de nouveaux buts.

 

Donc la situation est la suivante : mon deuxième roman est en suspens d'une sortie (chez qui ? où ? quand ?) et en attendant je travaille à la suite. C'est difficile d'avoir quelque chose de prêt et qu'on pense abouti (j'allais dire définitif dans le cas de Basile) et qu'il soit, si je puis dire, en souffrance, mais j'aurais bien le temps d'être irrésistible et complètement à la mode plus tard ; et quand ce plus tard arrivera, tout sera prêt. Il n'y aura pas à travailler sous les feux de trop vifs projecteurs, ce qui est toujours d'une vulgarité cramoisie.

 

Je viens aussi de rendre un texte que m'ont demandé les éditions Le mot et le reste, pour une collection qu'ils lancent au premier trimestre 2008. J'ai adoré faire ce texte car je l'ai conçu en petits chapitres qui ne désorienteront pas les lecteurs de mon Journal, avec également à l'esprit l'idée de retrouver la forme (il fallait en cette fin d'été 2007 que j'aie vraiment l'idée, voire la nécessité, de retrouver la forme) des célèbres récits de Richard Brautigan notamment La pêche à la truite en Amérique...(en espérant que ça aura une once du même succès...)

 

Et j'ai fait des chapitres dont je suis très heureux, en concluant le livre par une grande nouvelle qui reprend les personnages de L'amoureux en lambeaux, quelques années avant que ne débute le temps du roman. Et j'ai adoré faire ça. Je parlerai plus abondamment de ce travail quand il y aura une date de sortie fixée, mais en quelques mots je peux dire qu'il s'agit de textes très personnels mis en relation avec des chansons des Beatles, pour des raisons intimes et ne serait-ce que pour celle-là :

 

03.10.07

 

Mardi 19 heures, sur la route du Palais de Tokyo, depuis Auteuil. Une quantité rare de filles et femmes d'une grande beauté et qui ont l'air, toutes à leur manière, volontaires et décidées. Mais la rue est en pente il faut dire. Une pente qui leur est favorable.

 

Concert du Satanicpornocultshop. Lisa trône dans un kimono traditionnel fermé d'un gros nœud en bouche de coquillage, entourée de trois garçons qui s'animent éperdument dans une musique électronique débridée comme si on avait envoyé leurs coffres à jouets de chambre d'enfants quelque part dans le cosmos, et qu'ils fabriquaient des fusées pour filer les récupérer. Il y a dans cet alliage déconcertant quelque chose que je trouve typiquement japonais, une coexistence d'une avant garde futuriste et d'un passé traditionnel intact, emblématique, sans que le présent soit réellement une tâche, un souci, tandis qu'en Occident j'ai souvent l'impression qu'on se contente de vouloir habiter un présent anxieux, informe et mou ; les occidentaux ne sont pas assez fascinés par leur passé pour en faire un matériau pérenne (passé qui respire la deconstruction) et ils sont obsédés par la matérialité du temps qui les empêchent d'appréhender le futur avec leur imagination. Ou s'ils l'appréhendent, il me semble qu'ils sont toujours en train de spéculer sur le futur, tandis que les japonais l'attirent à eux, le mettent sur le même plan que le passé, donnent à ce qu'ils imaginent tout de suite une fonction traditionnelle et mythologique.

 

Après le concert, j'attends Lisa dans le hall du palais de Tokyo. Elle arrive à la manière de Sanae, avec mille cadeaux pour moi, son disque de bossa qui est sortie sur une major au Japon, des bourgeons de thé vert délicieux - de ceux qui s'ouvrent dans un bol comme un nénuphar odorant et merveilleux, des bonbons pour la gorge...

 

Nous avons très peu de temps, elle part demain dès l'aube pour Barcelone. Je voudrais lui dire quelque chose à propos de sa sœur récemment disparue, j'ai très peu de marge de temps, j'essaye de dire quelque chose qui soit comme une compresse instantanée, je l'embrasse beaucoup.

 

Pendant le concert j'ai pensé à ça, Lisa chantait une chanson traditionnelle soutenue par la pureté et le minimalisme des synthés de son groupe (qui avait pour un temps délaissé son réjouissant chahut), et je pensais à ça, sa voix montait très haut, sereine et posée, et je me disais : Où va se percher la douleur, y a-t-il un perchoir quelque part dans les chansons, Qui fait encore des chansons avec perchoir ? Mes chansons sont-elles un perchoir pour moi (I don't think so) ?

 

J'ai aussi pensé à autre chose ; très fort sur le moment et c'est drôle parce qu'évoquant à peine à Stéphane la douleur de Lisa, il m'a dit exactement ce à quoi j'avais pensé sur le moment, hier soir, mais c'était une chose impossible à faire bien sûr, impossible pour moi, et je la garde pour la fiction.

 

Il y a quelque chose qui m'a frappé à la télévision, aux actualités. Un reportage sur le voyage du Président de la République, en Bulgarie. Il est entouré des infirmières sauvées des geôles lybiennes, et l'une se met à fondre en larmes, à ses côtés. Le président français, désarçonné, lui dit tout haut : "Allons, il ne faut pas pleurer, vous êtes libérée". Et c'est cela qui m'a frappé, tout humain et spontané qu'il soit, le discours du libérateur ne peut apaiser voire comprendre les larmes de l'offensé. Encore moins les récupérer si l'on veut jouer sur les sens du mot. C'est que le temps du libérateur est un temps victorieux, et son temps d'attente si je puis dire est un temps où il prépare la victoire, tandis que le temps de l'offensé est un temps monstrueux, c'est l'horreur absolue des humiliations, des sévices + l'horreur d'un temps harcelé et désarticulé.

 

Négation de la liberté du temps et du corps de la victime. Négation de la conquête du temps par sa propre volonté, ce qui est toujours à la portée et dans les plans du libérateur.

 

Alors j'ai trouvé ça cocasse ce "Il ne faut pas pleurer, vous êtes libérée" ; bien sûr que la libération est ce qu'il y a de plus important, de crucial, mais il n'y aurait pas de larmes en quantité sans doute pour noyer les atrocités vécues et qui n'en finiront pas de revenir agiter la surface de l'instant. Je me suis demandé sur quoi pleurait cette femme, quel moment en particulier quand le président de la République s'est approché d'elle doucement, lui offrant comme présent un peu maladroit, insensé mais vital, inespéré, l'explosion jubilatoire de son temps à lui ; le temps de la délivrance et de la victoire. 

 

05.10.07

 

Au rez-de-chaussée du carrousel du Louvre, dans la file d'attente avant de pouvoir entrer dans l'espace où se tient le défilé de Jean-Charles, cette fille superbe, frange et petite veste en cuir, sac rose en bandoulière, baskets jaunes et slim violet.

 

Ce n'est pas que tout en elle me conquiert, c'est qu'il suffit d'un seul indice peut-être pour me bouleverser.

 

Je fais part de mon trouble au petit groupe qui m'accompagne, discrètement, et tous jaugent la fille et me lancent :

 

- Mais non, cette autre-là est pour toi, la plus grande, là !"

 

Je me fous de la plus grande, je reste complètement bouleversé par cette fille qui porte des baskets jaunes et des pantalons violet.

 

Je pense à mon Journal, Marguerite (Duras) a écrit Les yeux bleus cheveux noirs ; objet roman d'amour ; moi j'écrirais dans mon Journal : Les baskets jaunes slim violet.

 

Je voudrais m'approcher d'elle et lui dire des choses indécentes de beauté. Je m'aperçois que je peux faire ça, que le désir de ça peut revenir : Aller vers quelqu'un qui me trouble et lui dire des choses indécentes de beauté.

 

J'ai un rapport spécial avec la beauté. Elle m'appelle et attire la part créative en moi (je veux dire m'attire entièrement) mais une fois que j'ai choisi quelqu'un parmi les beautés subjectives que Paris et les circonstances chaque jour proposent ou isolent, 

 

hé bien contrairement à la plupart des garçons que je connais la beauté anonyme me laisse froid ensuite, ne m'atteint plus. Aux histoires de la beauté je préférerai toujours la beauté d'une histoire.

 

D'ailleurs quand Alexandra (D) nous installe au premier rang parmi des jeunes actrices pomponnées par les flashs des paparazzis ,et à la distance d'à peu près un croche-pattes des mannequins qui défilent, je n'arrête pas de penser à cette fille aux baskets jaunes et au slim violet, perdue à jamais (peut-être) dans les rangées et la foule indistincte, et dont la disparition me rend triste autant que son apparition, inconsolable pour la journée - mais vous comprenez ça exactement comme je l'écris.

 

J'étais l'autre jour à Saint-Germain des Prés, je veux dire : l'autre jour comme toujours ; j'attendais quelqu'un, assis face à l'église, et je voyais passer beaucoup de filles jolies - c'est la meilleure saison, il fait encore beau donc les filles sont légèrement vêtues pour le haut et, en revanche, automne oblige, les parisiennes portent des bottes. La meilleure saison, disais-je. Il y avait tant de beautés dissemblables, de genres de filles si différents les uns des autres ou dont les variations subtiles peuvent transpercer le cœur ou le recouvrir d'un léger givre de mélancolie ; tant d'histoires possibles ; de directions à suivre ou à prendre ; et un seul choix à faire (pour les âmes valeureuses) ; et je me disais : voilà, qu'est-ce qui fait que tout d'un coup une histoire s'impose (bon, je peux toujours l'expliquer quant aux histoires que j'aie eues), mais pourquoi une destinée à ce point se scelle irrésistiblement avec l'une plutôt que l'autre de ces beautés innombrables et passagères ? Les circonstances prétendent les paresseux, les faibles, les fatalistes ; mais qu'est-ce qui préside vraiment à la décision d'un grand amour ? Que faut-il ? Etre deux oui mais. Une volonté, un abandon ? Souvent. Deux volontés ? C'est plus rare, très beau et peut-être destiné à durer un temps infime, la volonté de l'un s'épuisant plus vite que celle de l'autre. Et dans la rupture, est-ce la même dynamique ? Deux volontés ? Rare et souvent cela cache des choses pas terribles...Une volonté, un abandon ? Oui, s'il faut jouer dans ce cas sur le deuxième sens du terme abandon. Tiens, l'autre jour, une jeune femme qui buvait beaucoup d'alcool et qui, devant son état un peu merdeux, essayait de me provoquer pour atténuer ce qu'elle pensait être dans mon attitude impénétrable et distante rien d'autre que du mépris à son égard, m'interpellait en ces termes :

 

- Sois plus détendu ! Tu ne t'abandonnes jamais ?

 

Et je lui répondais :

 

- M'abandonner ? Je laisse ce privilège à celles qui m'ont juré leur amour."

 

Qu'est-ce qui fait que demain j'aurais de l'absolu plein la bouche avec celle-là alors que je trouve celle-ci qui passe tout aussi séduisante sur l'instant, jolie ou émouvante dans un sens différent...

 

Pour quel génie qui transcende et exalte la beauté n'aurais-je plus qu'une seule femme en tête et en plein cœur ? Une (fois) pour toutes ?

 

Je vais rejoindre Stéphane dans un grand état d'agitation, tourmenté par ces pensées, parce qu'en même temps je crois que personne en ce moment ne peut me plaire pour de bon, mon cœur est au gibet, oscillant de son immensité préoccupante de la tristesse à l'ironie, je ne suis pas capable encore d'envisager sérieusement que quelqu'un puisse me plaire pour de bon, et à ma question :

 

- Qu'est-ce qui fait que tout d'un coup on projette sa vie entière pour une fille plutôt que pour une autre ? Qu'est-ce qui fait selon toi le déclic ?"

 

Stéphane, haussant les épaules, me répond très prosaïquement :

 

- Qu'elle dise oui ou qu'elle dise non !"

 

 

 

07.10.07

 

L'épure électrique et soyeuse des tuniques romaines de la collection printemps été 2008, signée JC/DC. Une robe paillettes bleu et or, tagée de l'inscription : "Protect me from what I am" ; les t-shirt-toges, les escarpins bicolores Charles Jourdan.

 

J'apporte à toute cette beauté ma modeste contribution en ajoutant à l'impérial inventaire : des baskets jaunes et un slim violet.

 

Dans la nuit à l'after show pendant que Frédéric légèrement imbibé esquisse quelques mouvements de Technotic, Alexandra (B) me dit :

 

- Je suis comme tous les animaux de cette planète, je cherche quelque chose qui s'apparente au bonheur."

 

Dans le rapprochement irraisonné et festif des corps, à mesure que la nuit avance et se réduit, l'alcool pissant de partout, le carré VIP comme un radeau brinquebalant sur les flots auquel se rattache de plus en plus de monde, après le DJ set inspiré des Putafranges, et le suivant qui ressemble à s'y méprendre à la musique des attractions foraines qui prédisent l'imminence du prochain tour de manège, je remarque cette fille superbe aux membres fins vêtue d'un long t-shirt toge de couleur rouge, de ceux présentés pendant le défilé, cheveux courts ceints d'un fil d'or qui laissent apparaître sa nuque gracile, et s'il eût fallu en ce monde trouver une dernière source de fraîcheur, ou un dernier endroit pour mourir, comme cet insecte vert qu'on appelle éphémère et qui venait se poser doucement sur mon bras nu, l'autre jour dans les jardins du Luxembourg, je crois que j'aurais choisi cette nuque gracile pour venir y poser mes lèvres.

 

Manon m'appelle à une heure pas possible, suppliant :

- Jérôme, ça ne va pas du tout, j'ai envie d'un amoureux !"

Avant de passer à un registre plus sérieux, je lui réponds, pour dédramatiser :

-  Toutes les filles ont envie d'un amoureux. Et quand elles en ont un, elles en veulent un autre. Voilà l'idée !"

 

 

08.10.07

 

Article consacré à la jeune garde littéraire et photo dans le magazine : Dandy (octobre, novembre 2007), en kiosques.

 

Autrefois les filles s'habillaient pour le samedi soir. Aujourd'hui elles s'habillent aussi pour le samedi après-midi (mais elles parlent toujours aussi mal, elles n'ont toujours aucun courage).

 

Cette après-midi, interview dans un café d'Odéon pour Radio Campus, émission dans le cadre de mon prochain concert, jeudi soir à Paris. Le journaliste qui semble parfaitement connaître mon travail, y être attaché - et pour de bonnes raisons - me dit tout d'un coup :

 

- Tu te rends compte le nombre de garçons que tu as aidés ? Oui, avec tes chansons pleines de choses à dire aux filles en discothèque..."

 

Je pense à part que ça ferait un très bon titre d'album : Chansons pleines de choses à dire aux filles en discothèque.

 

- Par exemple, poursuit le Journaliste, on peut aller voir des filles en discothèque et leur dire : Ton visage c'est mon pays. Moi quand j'ai rencontré ma copine au bout d'un quart d'heure je lui déclarais : Ton rire est un incendie, qui m'a bien décidé à me cacher parmi les flammes.

- Et ça a marché ?" Je demande.

- Oui, on emménage ensemble aujourd'hui !"

 

Comme quoi, demain n'est pas sans importance. Je le félicite et lui dis que de toute évidence les filles ne devraient pouvoir accepter de sortir avec des garçons qu'au cas où ceux-ci leur serviraient des compliments sortis tout droit de mes chansons. Ce serait un signe de nette avancée pour la civilisation.

 

En même temps, je ne suis pas certain qu'il n'y ait que des compliments à dire aux filles dans mes chansons...

 

Le journaliste de Radio Campus pose des questions très pertinentes sur la création, l'écriture des chansons, comment cela existe, le temps que ça prend, il me permet d'affiner mes pensées, me parle en des termes très sensibles de L'amoureux en lambeaux, et puis tout d'un coup me surprend en me disant :

- Je n'ai pas réussi à le trouver en librairies mais j'ai lu que tu avais aussi écrit un polar pour la série noire...

- Non, pas du tout..." réponds-je avec étonnement. Et puis je réfléchis quelques secondes et lui dis :

- En même temps je devrais écrire un polar. Il arrive un moment dans la vie où on a rencontré suffisamment de salopards et de filles légères pour n'avoir aucun souci de personnages !"

 

09.10.07

 

Je suis bien désarçonné quant à la promotion des concerts, maintenant que je n'ai plus de structure pour s'occuper de moi, et que j'ai repris une sorte de chemin de solitude et d'attente, de marge périlleuse. Mais le désarroi est peut-être préférable à l'agacement. Vers la fin, rien n'avait valeur de pertinence. Je sais que dans mon ancien label certains ont trouvé soudaine et déraisonnée mon envie de claquer la porte, et tant mieux si après tout ils ont réussi à se convaincre, eux comme d'autres, de ce point de vue, or cela faisait plus de six mois que je n'avais aucun encouragement ni aucune perspective de travail ou d'élan pour mon groupe et moi, aucun vrai signe, sans parler des réunions déprimantes et des choix contestables qui ont été fait en 2006 ; et je m'en veux aussi beaucoup pour des moments où j'aurais dû être plus présent, précis, offensif et vigilant. En somme il est monnaie courante (pour une fois l'expression prend toute sa valeur) que le temps des maisons de disques ne soit pas le même que le temps des "artistes", mais ce qu'on retient au bout du compte c'est la façon de se comporter des gens entre les mains desquels on met son travail (ou son coeur, mais là je parle d'autre chose), et au final j'ai beaucoup d'amertume et de pensées tranchantes vis-à-vis de l'année 2006, et même si aujourd'hui c'est pratiquement comme repartir à zéro quant il s'agit de promouvoir un concert par exemple, aucune affiche, et pas de publicité autre que le dévouement crucial d'individualités fidèles, hé bien au moins je préfère le désarroi à l'agacement.

 

Je suis souvent très dur sur le milieu de la musique quand on m'interroge à ce sujet. C'est que je n'ai pas un caractère je crois à me laisser attendrir pour de mauvaises raisons. Pourtant je gagnerais certainement du temps à être plus souple. Je donnerais même comme principal conseil à un jeune groupe...Hé bien oui, Rilke a bien fait les lettres à un jeune poète, je peux bien donner un conseil à un jeune groupe, hé bien je dirais à ce jeune groupe s'il n'est pas trop sensible, et déjà je lui conseillerais de n'être pas trop sensible (mais de fréquenter les fêtes et les soirées - ce qui est à la portée de la moindre et quelconque gamine - et de se jeter sur le premier puissant venu comme je les vois tous faire, tant que j'ai toujours l'impression d'avoir oublié mon sourire la fois précédente), n'être pas trop sensible et donc de ne pas hésiter à s'entourer de personnes qui ne comprennent rien à votre travail. Qui n'en comprennent ni l'urgence, ni la viscéralité, ni l'étendue ou les qualités intrinsèques et de permanence.

 

Oui - et voici l'aphorisme du jour pour ceux qui m'attendaient au tournant, je veux dire à la virgule : Dans les milieux artistiques, s'entourer de personnes qui ne comprennent rien à votre travail est déjà une manière très probante de viser l'ouverture grand public.

 

(Une petite parenthèse sur Rainer Maria Rilke. Je me souviens de cette fille qui en était dingue, et, pour l'emmerder - j'aurais peut-être préféré qu'elle ne fût dingue que de moi mais ce n'est pas certain ; la plupart des filles sont dingues, mais comme elles ont besoin d'un peu d'entrain (j'allais dire romantisme mais plutôt crever) elles s'inventent toujours une suite, un complément d'objet direct, bref ; cette fille, donc, très belle, yeux gris, longs cheveux blonds torsadés ; chambre de bonne boulevard Raspail, j'habitais rue du Regard, quand elle appelait au beau milieu de la nuit je n'avais qu'une rue à traverser, c'est ça la poésie, pas la peine d'aller plus loin, elle était dingue des Lettres à un jeune poète, et moi ça commençait à me saouler alors je déclarais que ce qu'il y a de plus poétique dans Rainer Maria Rilke, c'est le nom.

 

Non content de le déclarer, je le pensais. J'étais vraiment un exalté.

 

Et puis un jour qu'elle me tartinait encore du temps avec Rilke et ses lettres d'un jeune poète, je lui disais, pour clore à jamais le sujet :

 

- Le poète pour qui il a écrit les fameuses lettres ? Il est connu ? Il a écrit des poèmes transcendants ? Non ! Hé bien ça veut dire que ces lettres c'était de la connerie ; ça n'a rien donné !"

 

Bon, elle s'est fâchée toute rouge. On aurait dit une toile d'Egon Schiele, c'était très beau.

 

Il faudrait juste mettre un peu en colère les filles pour voir à quelle peinture elles ressemblent.

 

Si c'est un Watteau, laisser tomber ! Si c'est un Degas, les épouser.

 

Après ma petite fantaisie sur Rainer Maria Rilke, je n'ai plus jamais revu la fille ; ça n'a rien donné.

 

Fin de ce grand moment et de ma petite parenthèse.)

 

En 2003 la série de trois concerts qui a suivi la mort de mon père a été un refuge à la fois absorbant et abrupt, et à l'époque, j'avais comparé cette expérience des chansons - cette matière qui me composait - à une forêt. Aujourd'hui je dirais que j'aborde un concert comme une clairière de temps. Au final, les concerts sont rares et ponctuent l'année de moments forts et pénétrants, j'ai toujours l'impression, aussi parce que je fais des chansons à un niveau d'autobiographie telle que je ne m'y réserve aucune issue, l'impression qu'il va y avoir un avant et un après, un bilan une nouvelle voie, un peu comme parfois je tourne des chapitres dans ce Journal...Le jour où cette mécanique fonctionnera aussi pour les personnes qui viennent me voir, j'aurais atteint quelque chose de réellement valable.

 

J'appréhende un peu le concert de jeudi, c'est un concert difficile pour moi, avec les nouvelles chansons très personnelles, pleines de leurs fraîches meurtrissures, et qui ne reposent toutes que sur des moments enfuis aujourd'hui, et que je dois saisir par la gorge pour en tirer encore une lumière par-delà, tout en refusant trop de distance comme trop de proximité indécente. 

 

Mais j'aime bien mon répertoire aujourd'hui, je pense que longtemps j'ai couru après un répertoire valide, qui me tienne et me compose, avec lequel je puisse me sentir solide (n'ayant pas d'instrument derrière lequel me cacher ; bon l'instrument est le public quand il est bon et qu'il se passe quelque chose) ; et avec le répertoire, l'ordre des chansons, je peux rajouter une intention, du sens ; je peux dire quelque chose subtilement, comme si chaque chanson était un mot et si en quittant la salle les spectateurs avaient eu l'impression que je leur ai juste dit une phrase à l'oreille, à peine un haïku, mais une phrase immense, musicale et lumineuse. Par exemple si derrière Lysa ou Chanson pour Zo on joue La colère, hé bien ce n'est pas la même chose, ce n'est pas la même intention que si on jouait La prémonition ou Demain sans importance. Et cela variera sans doute avec l'humeur reflétée des jours, avec ce qui arrive le temps d'avant le concert, comment la vie me donne à la ressentir et à la recracher, à éprouver de l'amour, de l'indulgence, de la dureté, de la solitude, de la connivence, de l'abandon, de l'ironie, tout ça devrait être noué et dénoué le temps clairière d'un concert, mais je voudrais faire surtout des concerts refuges, et rituels autant que l'est ce journal pour des personnes de plus en plus nombreuses, chaque jour, chaque semaine, chaque mois peu importe, y revenir, et y être revenu une fois suffi pour être lié.