19.11.07 Histoire de la grisaille

 

Je me souviens d'un jour où mon cœur apatride

Par la vallée de cendres de trois nuits sans sommeil

Suivit une jeune femme rue Félicien David.

Une noire mélancolie vint s'en prendre au soleil.

C'est une autre bien sûr que je tentais de fuir

Et la ville renouvelait ses réserves en beautés

Mes poignets sont si fins mais peuvent soutenir

Le visage insouciant de tant de nouveauté.

 

Enfant mes yeux déjà connaissaient la grisaille.

Mon cœur s'enorgueillait de ne connaître rien

De ces amours légers qui pour champ de bataille

Ont une vodka tonic et un sourire en coin.

 

Les hommes ne font jamais vraiment dans le détail

Ils aiment avec leur ventre comme s'ils frappaient du poing

Mais une fois assommés et rentrés au bercail

Souvent il font le guêt dans leur propre chagrin.

 

Je n'ai plus le courage d'aimer ni de souffrir

Le crachin méthodique de ses yeux, le combat,

Dans des bras incertains toujours se repentir

Et l'infini qui pleure d'être tombé bien bas.

 

                                                                                       Paris, rue d'Auteuil 19.11.07

 

22.11.07 Robespierre

 

Le studio de répétition est occupé avant nous par une escouade de femmes et de types genre hippies sympathiques qui trénaillent quand nous arrivons, Cyrille, Fred et moi, pour travailler sur nos nouvelles chansons. Nous n'avons que deux petites heures, de 22h à minuit, créneau en équilibre dans l'emploi du temps assez inextricable et contrariant de mes musiciens en ce moment. Donc, comme ce n'est jamais le travail qui manque et le temps qui s'enfuit, j'accueille avec une impatience muette et grondante le manque de rapidité avec lequel le groupe d'une dizaine de personnes qui a occupé le studio préalablement se décide à le quitter. Un cours de chant et de solfège, ils ont dû faire une petite fête dans les dernières minutes puisque plusieurs d'entre eux vident encore les gobelets en plastique aux effluves et relans de champagne ordinaire posés sur le piano. Le temps passe, déjà un quart d'heure qu'on nous mange. Soudain certains des retardataires s'aperçoivent de notre présence et pressent hystériquement le pas en direction de la sortie, d'autres continuent à papoter en se dirigeant mollement vers la porte - sans rien soupçonner ni de notre agacement ni de leur triste impolitesse ; alors la jeune femme qui semble être la prof de tous ces jeunes gens s'apercevant enfin de notre présence, bafouille quelques paroles en guise d'improbables excuses :

- Oh pardon d'avoir pris sur votre temps...Mais...C'est la Sainte Cécile aujourd'hui. C'est...C'est la sainte patronne des musiciens ! Donc c'est un peu votre fête à vous aussi !"

Je la regarde avec sévérité et douceur, d'une pâleur désincarnée dans ma redingote d'hiver, et lui réponds :

-       Ah très bien. Et demain c'est la fête de l'Etre Suprême, devra-t-on pour autant vous couper la tête ?"

 

23.11.07

 

Je ne me souviens pas pourquoi j'aime tant l'automne, peut-être parce que la nuit descend plus rapidement et qu'on a la sensation d'être moins exposé à la crudité et la faiblesse d'un jour interminable.

Cependant il me semble que depuis quelques années les automnes sont toujours des périodes dures et désertiques, de grande solitude jusqu'à la fin de l'hiver, comme le noël 2005 que j'avais passé seul à la maison, parce que ma mère était à l'hôpital et mon enfance finie depuis longtemps. Le noël où mon enfance me regardait bizarrement, comme une entité séparée, triste et moqueuse à côté de moi.

 

Je sors beaucoup bien que j'aille seulement aux soirées où je suis invité - rien de plus vulgaire que de se pointer à une fête où on n'a pas été convié personnellement. Je ne sais même pas pourquoi je sors autant en ce moment. Ou devrais-je dire que c'est parce que je le sais trop bien que je sors - et ce trop bien tient à l'impossibilité de dormir ou de trouver un peu de repos franc.

C'est la première fois depuis très longtemps que cela m'arrive. Ces dernières années, que ça marche ou pas avec les filles, j'avais toujours quelqu'un en tête, une personne à laquelle je pouvais penser pour m'endormir, même à l'état de promesse, même à l'état de fascination, même à l'état de spectre.

Il y avait quelqu'un dans ce monde dont l'idée de dormir avec et contre me permettait de dormir seul, je m'accrochais à chaque espoir, au désir d'elle et puis je m'accrochais (doucement) à la personne lorsque l'espoir était comblé. Cette saison, pour la première fois depuis longtemps je n'ai personne en vue, personne dans le monde que je puisse ramener dans mes rêves, pour commencer quelque chose : Une prière, une impatience, un roman... Personne.

Alors je sors peut-être pour essayer de croiser une silhouette (Une silhouette ou une somme de grâce, de paroles, et d'actes ;

une somme qui soit à la fois somme et absence du résultat de ses parties) et qui me donne un frisson rare, une émotion plus grande que l'univers qui nous tient, une douleur vive qui puisse admettre dans son expérience de la douleur, pour repartir de plus belle ou pour tenir le coup, un peu de repos.

 

Mais personne ne me plait et ma solitude est totale.

 

Solitudes du cœur et des pensées font corps en moi pour la première fois depuis plusieurs siècles années. Les gens se déversent et les fêtes se déroulent, je croise des amis comme des vagues, certains plus récurrents que d'autres, dont je me dis qu'il serait chouette de les revoir ailleurs, en journée, dans d'autres circonstances, et puis la fumée me pique vite les yeux, l'odeur froide de la clope s'attache à mes vêtements et d'un épais rideau de volutes grises et bleues apparaissent toujours les mêmes grandes filles brunes apathiques qui transitent d'une soirée à l'autre, spectrales avant l'âge, désorientées par nature, sans aucun génie qui ne dépasse l'anecdote de leur beauté.

 

Des amours qui respirent par avance le chewing-gum ou la cendre froide. Elles portent la frange obligatoire, une épaule (ou quelque chose de) nue, des codes vestimentaires marqués. Si à chaque soirée la mort en personne était cachée quelque part dans l'assistance, sûr qu'on ne risquerait pas de la confondre ou de la repérer à sa panoplie. Elle saurait y faire pour tromper son monde.

Je rentre en pleine nuit toujours, Paris à mes côtés, je traverse cette ville que je connais si bien, le froid vif qui m'enveloppe, les jambes tiennent le coup, accusent leur faiblesse et l'absorption d'alcool une fois qu'il s'agit de gravir les escaliers. Mais avec l'alcool je renonce vite, je n'aime pas la voix que ça fait, et entendre sa voix partir plus haute ou plus forte que ses intentions.

Dans les escaliers la fuite des jambes se fait sentir de manière aussi impitoyable que la fuite du temps, certaines fois, prise en flagrant délit dans un miroir. Voilà, les escaliers sont aux jambes ce que le miroir est au visage. Encore quelques marches à gravir, bientôt l'autre côté, plus que quelques marches encore, bientôt l'autre côté...

Je n'arrive plus à dormir. C'est une constante mais cette fois ce n'est plus pétrifié de chagrin comme en août et septembre derniers. C'est une insomnie désincarnée. De vraies nuits blanches sans motif. Puisqu'il n'y a personne qui me renverse au point de tomber (de sommeil).

D'aucuns disent que je suis trop exigent, trop dur avec la vie, mais après les engagements puissants de mes dernières histoires, comment redescendre ? Je ne sais plus m'emporter que pour ce qui me convoque entièrement, et cette exigence je l'applique avant tout envers moi, tout le temps, j'ai dépassé le stade de l'indulgence pour soi-même comme certains peuvent le faire, là, quasiment tous, maladivement, à bâtir des petits bouts d'histoires avec la première venue.

 

Ce sont des temps sombres pour mon cœur et je réclame ce soir le souvenir instantané, à emporter tout de suite, d'une fille qui me renverse, n'importe laquelle mais qu'elle apporte la preuve de son existence et de mon rêve, la première venue, juste pour dormir une nuit entière, et même s'il va sans dire que malheureusement, à Paris, bien des fois la première venue est la dernière des connes.

 

 24.11.07

 

Quand j'entends le mot compensation je ne peux m'empêcher de penser à X qui me traînait partout avec elle quand j'avais vingt, vingt et un an. La nuit, dans des soirées pleines d'abrutis mais le plus souvent dans des pizzerias du boulevard Saint-Michel pleines d'étudiants.

Je disais très peu de choses, m'ennuyait fermement, mais elle me tenait toujours à côté d'elle, et chacun de mes mots devait sans doute tinter et étinceler plus que n'importe quel bijou qu'aucun de ses nombreux prétendants aurait pu lui offrir, une semaine après un premier baiser, maladroits que sont les garçons qui possèdent un peu et de manière trop brusque.

J'étais son plus grand luxe à ses yeux et donc, aux yeux des autres.

Suite à ces soirées à périr pleines de types navrants qui tentaient de la charmer et se réfugiaient dans la boisson à mesure qu'ils se heurtaient au mur de son rire ou de ses attentions plus fines, plus hystériques, dirigées vers moi, et que je me retrouvais enfin seul avec elle, la compensation était mince. Elle me laissait faire quelques trucs quand même.

 

25.11.07

 

La seule forme de courage n'a jamais consisté qu'à aimer quelqu'un plus plutôt que soi-même.

J'ai perdu beaucoup d'espoir ces derniers temps. Je ne crois plus en la capacité des jeunes femmes à être de vraies amoureuses. Des amoureuses intégrales. Pourtant, pour celles que j'aperçois embrasser quelqu'un en mettant un bras fin autour de son cou, pour celles que je vois faire ainsi, ou donner un baiser en accompagnant leur geste d'une main posée contre la joue de leur amant, je propose le Paradis directement.

 

26.11.07 L’après-midi tourmentée

 

Toute la journée après l'avoir croisée, j'ai emporté avec moi le souci immense, la précaution absolue, de la pensée d'une personne que j'aurais tellement voulu aider. Immédiatement.

Elle m'a dit :

-       Là-bas, personne ne me protège." et cela m'a juste bouleversé.

 

 

27.11.07

 

Vu un film magnifique : Le temps de l'amour et le temps de la mort, de Douglas Sirk. Dans la superbe édition DVD qui vient d'être éditée, il y a l'article des Cahiers du cinéma que Jean-Luc Godard avait écrit à la sortie du film à la fin des années 50. Chronique d'une telle poésie et d'une telle intelligence qu'elle m'a mis les larmes aux yeux comme chaque fois que je suis confronté à la poésie et à l'intelligence dont le mariage éternel ou l'alliance fugace portent souvent le nom de Beauté.

 

Les entrefilets relatant le dixième anniversaire de la mort de la chanteuse Barbara dans les Journaux télévisés m'ont juste semblé inconsistants et idiots. Si j'avais plus de temps pour me rendre compte de comment les gens travaillent ou réfléchissent, j'aurais mille fois par jour honte pour mon époque. A ma connaissance, aucun magazine rock n'a eu l'idée de mettre Barbara en couverture et de proclamer qu'elle était plus rock que la majeure partie des petites chanteuses ou groupes actuels qui se contentent de l'imagerie du rock et de la répétition des motifs ou de la triste copie pour seule création.

Mais j'imagine que d'avoir pris l'habitude d'assimiler ce qu'est le rock au Pop Art par exemple, empêche la plupart des Journalistes de chercher le rock'n'roll chez Eschylle et dans la peinture de Francis Bacon, ou dans les concerts de Barbara à Pantin et au Châtelet.

 

Je suis bien content que la vie jusqu'à présent ne m'ait pas conduit à m'occuper de politique ; c'est peut-être parce qu'il y a des choses, des comportements pour lesquels je n'aurais aucune indulgence, et parce qu'aussi je n'ai pas une très vibrante et grande foi en l'être humain.

En outre, si j'aime tant la période de la Révolution Française, c'est parce que ce sont des romantiques qui ont pris le pouvoir. Ou des surréalistes qui auraient eu de l'avancement.

Mais de tout mon être je crois je ne pourrais jamais défendre ce que j'estime de l'ordre du crime ou de la barbarie, de la meute, de l'abus de puissance, je ne pourrais jamais trouver des circonstances atténuantes à ce qui m'horrifie et me glace de dégoût - Déjà, que je voie un type cracher par terre dans la rue et j'ai envie de le condamner à dix ans de travaux d'intérêt général ! (Si tant est que l'intérêt général soit d'un quelconque intérêt vu qu'il suffise toujours d'un abruti pour mettre tout par terre). Donc c'est très bien comme ça, que je ne me sois pas préoccupé de choses ouvertement politiques.

Je trouve quand même que nous vivons des temps incertains et obscurs, où la bêtise continue ponctuellement ses noces éternelles avec la barbarie, et où des actes ignominieux sont noyés dans la profusion d'informations, dans le passage d'un événement à un autre, selon des principes de mode, de peur, ou d'accumulation.

Je n'ai aucune confiance je crois en la capacité des êtres humains à faire des progrès en matière d'intelligence et d'humanité, en matière de conscience je dirais, c'est toujours le moyen âge. Cette semaine entre autres il y a des types qui ont brûlé des bibliothèques. Bon, il ne faut pas demander à des gens qui travaillent à la télé de s'apitoyer réellement et de prendre la pleine mesure de ce que représente un bûcher de livres. Mais, au Moyen-âge au moins, il y avait une terreur sacrée face aux livres. Aujourd'hui, c'est d'une certaine façon plutôt pire que le moyen-âge, et le jour où on verra de jeunes types vandaliser des vitrines de librairies pour emporter les livres chez eux, peut-être qu'il y aura là une ébauche de progrès, peut-être qu'on sortira pour toujours du moyen-âge.

Pour le moment quand c'est le bordel, quand des vandales galvanisés par l'effet de meute s'en prennent connement à tout ce qui se trouve sur leur passage, on n'a encore vu personne dévaliser des librairies pour ramener un livre à la maison.

 

Ma mère m'a souvent raconté que, dans son enfance, le peintre belge Robert Crommelynck dont mon grand-père était l'élève, chaque fois qu'un enfant faisait une bêtise, ou qu'il s'agissait pour le peintre de commenter les exactions d'un groupe de jeunes gens rapportées dans les journaux, Crommelynk marmonnait invariablement :

- Il leur faudrait une bonne guerre !"

On ne sait pas, bien sûr, ce que recouvrait exactement la sentence. Si Crommelynck pensait que les excités de tout poil, s'ils tenaient vraiment à mettre le voisinage à feu et à sang, feraient mieux d'aller s'éliminer les uns les autres sur les lignes de front, loin de l'atelier du peintre ? Ou si une bonne guerre apprendrait vraiment la valeur de la vie et la dureté de l'existence à ceux qui s'amusaient à faire les idiots ou à se comporter comme si rien ni personne n'avait de valeur ? Ou bien encore, si en temps de guerre, les héros se révélaient, le comportement héroïque qui peut sommeiller au fond de chacun, trouvait en des conditions extrêmes et troublées un terrain privilégié pour s'épanouir ?

Le problème c'est que je ne pense pas que la guerre favorise uniquement l'héroïsme. 

Au contraire, ajouté au fait qu'elle interrompt des destinées, pour un comportement héroïque elle révèle et approuve aussi mille comportements lâches, fait sortir de leur tanière les pleutres avides de revanche quelle qu'elle soit, sexuelle ou sociale, qui utiliseront une puissance acquise sans conscience pour frapper, humilier et jouir, toutes ces petites mains de la barbarie qui ne demandent qu'à s'exprimer. Je trouve donc que la phrase de Crommelynck va un peu vite en besogne, que la guerre n'est jamais souhaitable, parce qu'il vaut mieux que la crapule sommeille et le véritable héroïsme de toute façon ne dépend pas des contingences dans ce monde terrifiant et sans pitié une fois qu'on a quitté l'atelier du peintre ou, si l'on a égaré sa boîte de couleurs, les bras d'un amour fou.

02.12.07

 

Samedi, journée dédicaces - dont celles de L'amoureux en lambeaux - à Sciences Po orchestrées avec grâce par Marie (Petit). Toujours un plaisir de recroiser certains visages : David (Foenkinos), Serge (Joncour), Florian (Zeller) etc. dans ces ambiances un peu collégiennes de quelques heures. La beauté anglo-saxonne mâtinée d'une héroïne flaubertienne de Camille (de Peretti). Plaisir aussi de voir le visage de lectrices et lecteurs de L'amoureux en lambeaux. Après, pendant le cocktail, je me ferai doucement chahuté de quelques réflexions comme quoi la salle où je dédicaçais était : La salle des jeunes filles, en raison des nombreuses lectrices qui de 14h à 18h sont venues sans interruption quasiment chercher un mot. Il y en a qui apportent leur livre et c'est un grand plaisir de voir un livre lu et relu, annoté parfois, aux pages cornées.

Des amis aussi sont passés au cours de l'après-midi. La présence et la douceur impeccables de la jeune étudiante de Sciences Po qui m'assistait : Elisa.

 

Ensuite, en compagnie de Stéphane, je file à la fête d'anniversaire de Jean-Charles (DC), à son domicile dans le quartier de Duroc. Il y a cette fille qui travaille avec Jean-Charles qui porte un chapeau en forme de cible ; la cible est un peu déplacée pour une flèche vénéneuse, mais j'admire l'élégance de ses membres, sa grâce et la finesse, aux traits fermes et doux, d'un visage de madone de peinture florentine - dont les yeux noirs roulent l'orage.

Vers une heure du matin, il y a une jeune fille un peu perdue qui débarque, très belle sans exubérance - ce qui me touche par dessus-tout, comme si les preuves irréfutables de la beauté n'existaient en elle que sur le mode du superflu ou de la gêne - et, ce qui nous rassemble je crois tout de suite, c'est qu'elle semble perdue de ne connaître personne, alors que moi je suis perdu de connaître presque tout le monde.

 

J'essaye de m'approcher d'elle, de montrer à son âme le rapport de notre double isolement, près du bar je pourrais lui parler, elle demande qu'on lui serve une vodka-coca, se retourne dos au bar je suis à côté d'elle, incapable de dire un mot, incapable d'aborder qui que ce soit dans cette région immense du trouble, et je me laisse souffler sa compagnie par un jeune type décidé qui fonce vers elle directement, comprenant qu'elle était : et seule et très belle, une demi-heure après que je l'ai su, immédiatement, au moment exact de son entrée.

 

Je prends congé de Maréva, Jean-Charles, Alexandra et les autres invités, vers deux heures trente du matin ; la jeune fille se tient près de la porte avec un groupe de jeunes gens dans lequel le type qui a gagné sa compagnie l'a entraîné, et juste avant de partir elle et moi échangeons enfin ce regard immense qui depuis le début s'était cherché puis perçu sans que nous ayons même à nous fixer.

 

Stéphane quitte la fête en même temps que moi, je le raccompagne à pieds vers Trocadéro où il loge pour la nuit chez Louis et son co-locataire. Nous marchons dans la nuit turbulente des samedis soirs. Je suis assailli de sentiments chahutés et contraires, le visage fermé et le cœur qui fuit comme on le dirait d'un stylo dans la poche. Le cœur qui fuit dans la nuit, qui fuit dans Paris, qui s'y propage comme sur un buvard.

 

Une tempête se lève et je traîne dehors quasiment toute la nuit, à la fois bouleversé et heureux car trois des personnages de mes livres à venir et de mes travaux en cours existent et battent à travers moi ; ne font qu'un seul en moi cette nuit.

Une fois rentré à la maison je n'ai qu'une phrase en bouche : Une muse ou un flingue.

 

02.12.07

 

Les heureux et les damnés, de Fitzgerald. Supérieur à la plupart des romans qui existent, bien qu'un peu gonflant par moments. Mais tout le temps du livre doit se goûter je suppose pour qu'arrive un chapitre aussi prodigieux que celui intitulé : Dans les ténèbres. Dans Les heureux et les damnés, mon personnage préféré est Tudor Baird.

Je suis définitivement POUR les hommes doux. Une paire de claques administrée à Zelda Sayre eut dès le départ privé la littérature de quelques uns de ses plus grands chefs-d'oeuvres.

 

David me cueille dans le quartier de Sèvres-Babylone alors que j'ai les yeux remplis de larmes et suis toujours depuis hier nuit dans un grand état d'agitation, à cause de la pluie et du temps merveilleux de tempête, à cause de mon cœur qui déborde sans but et de Hurlevent dans Paris.

Nous allons boire un chocolat chaud au café de Flore. Passons par les librairies où j'achète quelques livres : le seul Fitzgerald qu'il me reste à lire, L'amour de Pierre Neuhart d'Emmanuel Bove, des Cahiers secrets d'Anaïs Nin (J'ai l'impression que tous les ans les éditeurs nous font le coup des journaux inédits d'Anaïs Nin, comme les filles nous (et se) font croire qu'elles choisissent toujours de se donner aux types les plus intelligents - mais dans le deuxième cas, ça ne prend plus), et le Journal (1935-1944) de Mihail Sebastian.

 

- Toi, me dit David, tu es très proche de la jeunesse d'aujourd'hui. Beaucoup de jeunes gens te fréquentent ou se réfèrent à toi. Moi je trouve que les gens de vingt ans sont décérébrés et pleins de certitudes ! Que tout ce qu'ils font se donne l'air très important, alors que la vie leur apprendra que ça ne se passe pas comme ça...

- Je ne comprends pas ton point de vue, dis-je à David, car il y a une sorte de contradiction entre être décérébré et plein de...

- Non, parce qu'ils ne relativisent rien. Ils sont décérébrés parce qu'ils ne relativisent rien, s'excitent pour rien, s'engagent à fond pour des conneries, s'énervent vite...

- Moi non plus, je ne relativise rien.

- Tu aimes vivre fortement, c'est différent. Mais tu relativises, par exemple le fait de juger ignoble l'attitude des connes...Et, au fond, ça te fait rire.

- ça me fait rire ? Comme c'est triste, dis-je.

- Dès le départ tu as conscience de leur attitude déplorable, parce que dès le départ rien ne t'échappe. Après, si tu plonges, ce n'est pas parce que tu es décérébré.

- Mais parce que je tombe amoureux...Je te vois venir. Mais pour parler plus sérieusement, je suis toujours plus attentif aux tempéraments des gens, à leurs actes et à leurs choix, plutôt qu'à l'âge qu'ils portent. Mon tempérament n'a pas beaucoup changé depuis que j'ai dix-neuf ou vingt ans.

- Oui, tu es toujours très à vif mais de manière plus réfléchie, plus sombre je dirais. Moi je préfère finalement quand la jeunesse passe, je préfère ma vie de trentenaire parce qu'au moins ça fait le tri entre les cons, les salauds, et les gens qui ont du contenu. Et même pour les crétins qui ne pensent qu'à la thune, après trente ans ils sont très seuls parce qu'ils se sont crées un entourage abject peuplé de gens encore plus avide qu'eux.

- Tu connais un peu Fitzgerald ? Est-ce que tu dirais que les jeunes femmes russes, chez Dostoïevski, ont le souci de l'amour comme les jeunes femmes américaines chez Fitzgerald ont le souci de l'argent ?

- Les femmes sont passionnées par l'argent, énonce David. Enfin, par le pouvoir.

- Je trouve ça vraiment triste.

- Tu sais je crois aussi que les filles qui se comportent mal, qui agissent connement, finissent un jour par le payer. Et au fond les êtres égoïstes finissent par épouser, ou vivre avec, des êtres encore plus égoïstes qu'eux. C'est pour ça que tu n'as aucun regret à avoir, sur personne.

- Je n'ai pas de regret sur quiconque. Des sentiments plus profonds seuls m'agitent, dis-je. Un regret c'est léger, ça vous prend de temps à autre, dans des situations et des moments précis où on se sent plus vulnérable, et je hais cette manière. Les regrets sont les vanités de la tristesse, et je n'ai pas besoin de signes extérieurs pour être blessé en dedans. A vingt ans déjà j'étais vulnérable pour toujours, les êtres croisés et les choses observées n'ont fait que confirmer ce point de vue.

 

 

03.12.07 Baudelaire

 

Notes jetées pour un roman : Thomas était là. Odilon consulta sa montre. Minuit passée. Horaire inhabituel. Odilon le regarda avec inquiétude, puis il fut entraîné dans le salon ou bien poussé par les coups de sonnette impératifs et suivants alors qu'il lui semblât que la porte d'entrée fût encore ouverte. De nouvelles personnes s'agglutinaient sur le pallier, des filles dont un imperméable recouvrait négligemment une robe de soirée de la même façon qu'un sourire se jette sur la sourde impression de la nudité. Et, quand il s'accrocha une dernière fois à l'idée de Thomas, à la surprise un peu douloureuse qui s'était emparée de lui dès que son regard avait croisé le sien, il se dit que Thomas devait se trouver en ce lieu parce que quelqu'un lui plaisait, c'était la seule possibilité, quelqu'un dont l'idée lui donnait à ressentir de manière violente qu'il se trouverait à côté d'elle bien mieux que partout ailleurs.

Et déjà, comment dire, il souffrait pour Thomas. Thomas qui comprenait tout souffrait maintenant pour trois. Et Odilon, maintenant, fiévreusement, cherchait à savoir pour qui Thomas était là.

Dans l'idéal il faudrait que je puisse effacer les trois dernières phrases, à partir de : Et déjà. Il faudrait que je puisse ré-écrire ce paragraphe sans que les trois dernières phrases aient besoin d'être écrites pour qu'elles existent à l'esprit du lecteur et que le lecteur les entende. C'est ça qu'il faut que j'arrive à faire.

 

Il y a deux catégories de gens qui sortent. Ceux qui sortent pour fuir leur maison, le lieu où ils se trouvent, et ceux qui sortent parce qu'ils n'ont pas de maison et espèrent toujours la faire dans un lieu qu'ils vont trouver. Il y a aussi des gens qui sortent pour s'amuser - les filles, principalement, dont la plus grande majorité se contente d'avoir des problèmes légers jusqu'à ce qu'au mieux elles se blessent ou qu'au pire quelqu'un les humilie - les hommes qui identifient le problème de l'amusement (et y noient tous les autres problèmes) avec l'alcool.

Il y a aussi Baudelaire qui règle le problème de l'amusement, en notant dans ses Carnets :

"Il faut travailler, sinon par goût, au moins par désespoir, puisque, tout bien vérifié, travailler est moins ennuyeux que s'amuser." Baudelaire, Mon coeur mis a nu (Journaux intimes).

 

04.12.07

 

04.12.07

Je travaille beaucoup ; des idées plus que je n'ai de courage et de temps pour les réaliser et les accomplir, la plupart du temps. Au final je me plonge dans le travail comme je peux me plonger dans une histoire d'amour ou dans la solitude, avec une espèce de dédain pour la surface des choses. Peut-être que j'aurais moins de temps pour le travail si j'avais quelqu'un à aimer, quelqu'un près de moi, mais, du moins, ça me donnerait davantage de courage pour la vie.

Je voudrais pouvoir donner des choses : des textes, des nouvelles, aux personnes qui me sollicitent et m'intéressent mais il y a tant de demandes que je ne peux mettre qu'en suspens certains projets, parce que je voudrais être égal et au plus haut dans mon travail, à chaque fois. Même si je travaille assez vite, notamment pour les textes de chansons, il faut que chaque texte puisse se lire à côté d'un autre sans pâlir ou souffrir d'un quelconque empressement ; Je n'ai jamais confondu le à la va-vite et la vitesse, l'empressement et la grâce. Je voudrais faire les chansons les plus magnifiques possibles, cohérentes aussi avec ce que je pense, et atteindre toujours un niveau de grâce ; et les fois où je suis malheureux pour les travaux où je suis seul en cause sont les fois où je peine à atteindre cette grâce ou ne comprend pas comment je ne puis pas l'atteindre par ma force, ma volonté, et ma perception, idéalement.

J'ai écrit deux textes pour William (Rousseau) sur deux musiques qu'il m'a envoyées : Les nuits sans sommeil, et, Comme un soviet. Au final ce sont deux chansons qui me plaisent beaucoup. Pour la première elle correspond vraiment à mon état du moment : impossible de dormir convenablement ces temps-ci, et, par ailleurs, je voulais faire un poème il y a quelques jours déjà dans lequel j'aurais dressé toute une liste de choses un peu bucoliques comme : "Un papillon blanc est annonciateur de beau temps"... Tout un catalogue de niaiseries charmantes que j'aurais conclu par : "Mais il faudra bien qu'il y ait quelqu'un qui paye pour les nuits sans sommeil. Et s'il y a des complices, il faudra qu'ils payent aussi. " Bon, j'ai fini par ne pas faire ce poème, je le trouve trop dur, et si c'est moi qui l'endosse (si je puis dire), ça prend une valeur encore plus impitoyable...c'est l'idée que j'ai. Alors cette belle atrocité je l'ai donnée à William parce que je savais qu'elle serait adoucie, avec le côté Pop, McCartney français qu'a incontestablement William. Cette chose horrible : qu'il faudra bien à un moment que quelqu'un paye pour les nuits sans sommeil, elle passerait de manière plus subtile dans le répertoire de William. Moi j'en aurais fait une sentence définitive, sans pitié. Peut-être même surjouée malgré moi parce que trop dure.

Deux chansons en cours avec mon groupe, qui m'intéressent vraiment. J'ai hâte qu'on puisse les réaliser, trouver du temps compatible pour cela. Les emplois du temps et les prérogatives de chacun des membres du groupe a tendance à ralentir la charge, mais là encore, tant que tout le monde répond présent quand il faut agir, au moment précis où il faut agir, c'est l'essentiel.

En attendant, tel un Damon Albarn from Paris j'ai un peu de latitude pour participer à d'autres projets. Le groupe Mondriansouhaitait travailler avec moi, j'ai proposé qu'on fasse un exercice de style dans lequel je pourrais écrire et chanter en anglais, et aussi, que bien que j'écrirais tous les textes je ne les chanterais pas toujours. Marco (de Mondrian) a proposé à Margot (du groupe Twice) de se joindre à l'histoire et c'était un beau hasard parce que je connaissais Margot par ailleurs. Du coup il y avait cette chanson que j'avais écrite sur une musique de Marco, Pour une aventure avec Françoise, et dès le départ je trouvais plus intéressant que ce soit une fille qui chante ce genre de textes. Pour les chansons en anglais, écrire en anglais et chanter avec mon accent pas possible me plait beaucoup, parce que ça me donne un autre champ d'exploration poétique, par exemple dans The sun is bleeding, je crois qu'en français je n'aurais jamais trouvé cette idée de la forêt d'arbres plantés un par un, je veux dire en anglais c'est venu tout seul : You left me in the wood I planted every fucking tree one by one, je vois bien le petit bois derrière la maison et le type qui a planté les arbres un à un pour sa chérie, et c'est le genre de trucs que je n'aurais peut-être pas trouvé à partir du français.

Évidemment la chanson est écrite dans les parages de la période difficile pour moi, d'août, septembre derniers, alors c'est une chanson assez triste et désespérée.

Quand il a fallu donner un nom au projet, j'ai dit à Tristan (de Mondrian) que j'aurais toujours rêvé de chanter dans un groupe de rock qui se serait appelé Stavroguine, comme le héros de Dostoïevski dans ce roman exceptionnel qu'est : Les démons. C'était boulevard Saint-Germain, à la hauteur de la rue de Seine, et je me souviens bien de la moue que m'a opposé Tristan. Il a réfléchit et puis a déclaré : Quitte à prendre le nom d'un personnage de roman, je préférerais Werther. Alors, loin d'abdiquer, j'ai proposé : Werther or Stavroguine.

Ce qui m'intéresse dans ce titre : Werther or Stavroguine, c'est qu'il soit à plusieurs niveaux de lecture. Il ne s'agit pas tant de proposer un choix entre deux façons romanesques de ressentir et se comporter dans la vie, encore que, mais choisir entre Werther ou Stavroguine revient à choisir (en quelque sorte) entre le revolver ou la corde, c'est-à-dire que se pose la possibilité d'un choix qui n'en laisse pas vraiment.

Bon, tout ça me plait bien sûr, et j'aime beaucoup les quatre premières chansons que nous avons faites ensemble (en écoute ici), comme le clip qu'a réalisé Mondrian de l'une d'entre elles :

 

 

05.12.07

 

Je persiste à trouver très con de dormir tout seul. Alors, en réaction, je ne dors pas. X avec laquelle je pourrais joliment faire n'importe quoi me dit assez justement :

- Tu es solitaire parce que tu le veux bien. Tu pourrais très bien sortir avec des filles mais tu as trop de mépris pour les types qui font n'importe quoi et vont vers des amours faciles par peur de la solitude. Toi tu fuis la compromission, et tu veux voir comment marche la vie, tu veux savoir si c'est en restant droit que la vie va te donner celle que tu attends vraiment. Tu veux voir si ça marche comme ça. Mais y a des tas de types qui, en attendant, iraient coucher avec des filles qu'ils n'aiment pas vraiment, en attendant de tomber sur celle qui les éblouit entièrement et qui leur correspond, toi tu te bases sur l'hypothèse que ça ne marche pas comme ça, et tu veux voir si tu as raison, tu mets l'existence au défi, tu veux voir ce que la vie a dans le ventre !"

Bien sûr l'hypothèse de X est séduisante (X et sont hypothèses sont toutes deux séduisantes) mais il y a aussi qu'après les brûlures du passé je n'ai pas spécialement le goût d'aller vers des amours de simples circonstances, des amours de connivences ou de passages, j'ai tellement aimé ces dernières années, à m'en fracasser le cœur au soleil de dix réalités, que j'ai pris l'habitude des cimes et ne peux plus redescendre dans les petites compromissions de la nuit.

 

J'aime l'idée tendre que des amies, au gré de leurs rencontres et de leurs péripéties dans la ville, pensent à moi, et cherchent pour moi la fille qui me conviendrait parfaitement. Caroline (B) fait ça ; elle me dit : je la cherche, je l'imagine parfaitement, de longs cheveux bruns, des petits seins, je la vois déjà avant qu'elle n'apparaisse... Manon (P), également de son côté, me dit qu'elle a intégré parfaitement la grille de lecture attalienne

(l'expression est de David) et qu'elle cherche aussi au gré des soirées parisiennes, celle qui deviendra ma parfaite muse.

Il y a comme ça, des filles qui ne se connaissent pas et qui pensent à moi quand elles croisent quelqu'un que je pourrais - d'après elles - aimer absolument, et même si elles se gourrent dix fois par jour je trouve cette idée absolument poétique.

 

L'autre jour d'ailleurs, Manon me voyait comme un chasseur de muses. Je m'insurgeais de tout mon être.

- Je ne suis pas vraiment un chasseur, comme ils font tous, la nuit, dans les fêtes. Ils ne savent faire que ça.

- Oh je sais bien, rectifie Manon, quand tu vois faire les autres garçons tu trouves ça tellement vulgaire que toi tu voudrais être assis sur le tronc d'arbre et attendre que la muse vienne d'elle-même poser sa tête contre ton cou.

- Oui. Poursuivie par la meute, elle ne trouvera que moi. Et puis tu sais je suis trop blessé pour aller à la charge, et bien sûr, il y a une grande vulgarité à faire de ses yeux des pièges, une grande vulgarité à poser des pièges, je ne suis pas un braconnier !

- Tu es plus fort que les braconniers.

- Je suis le chasseur de muses plus fragile que sa proie.

- Dans cette vie horrible.

- Oui, la vie est horrible, évidemment !"

 

06.12.07

 

Parfois je peux rester brûlé, de longs moments entiers, par une seule photo de quelqu'un qui me plait. Il n'y a pas une absorption de l'âme comme avec la peinture pour ce qui se passe dans le cadre de l'image je dirais, mais une photographie représentant une fille qui me plait me brûle de tous les moments hors cet instant photographique, le feu mis à tous les instants qui ont conduit à l'instant quasi idéal de la photo, et toutes les imperfections à protéger, le désir de protection immense et de sauver comme seul l'amour pourrait le faire, la personne en question, de l'irrémédiable passage du temps. C'est la question d'un duel entre l'amour et l'instant photographique. L'autre jour, je suis resté longtemps absorbé et dévasté à la fois par la photo de quelqu'un qui me plaisait. Je ne savais rien de son histoire, nous avions peut-être deux trois amis en commun mais perdus sous l'effondrement de liens et de pailles qu'est le passage des jours, et je n'en saurais peut-être jamais plus que ces moments de ma vie où j'ai souffert en silence d'un désir de protection infinie pour un corps pris dans le piège splendide d'un instant photographique.

L'ironie muette de la photographie c'est qu'elle absorbe et se nourrit d'un temps secret qui lui est supérieur en durée.

 

Comme je trouve, dans les histoires des personnes que je rencontre ou qui souhaitent me rencontrer, et me parlent et partagent quelques secrets ou impressions bien à elles, que la vie a tendance à se comporter souvent, avec les autres comme avec moi, tel un collégien de sixième, je peux bien de temps en temps écrire un poème niveau cinquième. En voici un :

 

L'homme plus que parfait

Aimait son passé composé

De manière si conditionnelle

Que le présent n'était pour lui

Jamais impératif.

 

07.12.07 Le désarroi de l’autre jour.

 

J'étais complètement perdu sous la pluie - fin d'après-midi. Frigorifié, perdu. Comme la petite fille aux allumettes du conte d'Andersen. Je grelottais d'avoir pris la douche, trois averses de suite, je n'avais même pas pensé à me protéger. A aucun moment me protéger. Personne me protéger. Une averse folle tombait par hachures et les gens filaient méthodiquement en tout sens comme des autos-tamponneuses reliées à leur soirée sous un ciel bleu noir électrique. La pluie était glaciale, je suis rentré quelques minutes dans une librairie, j'ai pris un livre au hasard au dos duquel il était écrit : "Tout cela serait plus respectable si les hommes étaient des géants du désespoir, et non des pygmées désespérés." Je suis sorti, malmené où que mon esprit se porte, chassé d'un souvenir ou d'une impression l'autre ; les bribes de conversations que je surprenais des passants s'abritant sous des auvents m'épuisaient, des rengaines et des idioties, des résumés macabres de mes espoirs. J'étais foutu, seul et sans recours, sous une pluie glaciale. Pas de planque ici-bas. Pas de planque ici-bas. Le téléphone a sonné. L'adresse du dîner où je devais me rendre. Un restaurant boulevard saint-Germain qui s'appelle : Les fins gourmets. J'ai dit à mon interlocuteur, c'est impossible je suis malade, frigorifié, je me noie, je ne peux juste pas dîner ce soir dans un restaurant qui s'appelle : Les fins gourmets, ça ne rime à rien ! Mon interlocuteur m'a dit sur le ton de la rigolade qui rigole moyen : Allons Jérôme ne fais pas l'enfant, il n'y a pas blvd St-Germain de restaurant qui s'appelle : L'insoutenable légèreté de l'être ou Le navire night !" J'en ai convenu mais n'ai pu m'empêcher de penser que ce serait chouette un lieu qui s'appelle Le navire night. Quant à l'histoire de l'enfant, je n'y ai pas fait attention, j'ai toujours eu l'impression d'être beaucoup moins un enfant que mon interlocuteur ; d'ailleurs je savais que même enfant il fût impossible que ce fût moi l'enfant. J'étais sous la pluie avec cette adresse de restaurant à retenir ou pas, atone et bouleversé à la fois, transparent aux abris, sans aucune force, et s'il m'était resté un semblant de force je l'aurais concentré dans mes poignets pour casser la figure au garçon qui avait volé une des pantoufles à la petite fille aux allumettes dans le conte d'Andersen, je lui aurais cassé la figure comme s'il avait fallu se battre contre toute une armée, ou à mains nues contre la splendeur décharnée des souvenirs heureux qui réchauffe de manière aussi fugace que la durée de vie d'une allumette qui flambe. J'étais juste découragé. Une grande envie de pleurer. Comment veux-tu que j'aille dîner dans un restaurant qui s'appelle Les fins gourmets, m'entendais-je implorer encore, bien après que la conversation téléphonique se fut perdue dans la nuit. J'étais juste prêt à tout laisser tomber, à m'effondrer sous la pluie, en plein désarroi. Rien ne valait le coup. J'avais pris toutes les averses successives, j'étais trempé, aucun abri fiable, aucun rempart.

Enfin, bien sûr, tout cela est déjà un autre jour puisque ça s'est passé hier, en fin d'après-midi.

 

08.12.07 La littérature à genoux.

 

D'après les commentateurs, ce jeune type qui a tiré sur tout ce qui bouge dans un centre commercial du Nebraska l'a fait parce qu'il voulait fuir la médiocrité et devenir célèbre. On aurait dû lui filer des invitations pour une semaine de soirées parisiennes, peut-être se serait-il contenter de retourner l'arme sur lui en premier. A moins qu'il ait vite compris, dès le premier soir à l'usure, que c'est justement le paroxysme de la médiocrité que de devenir célèbre par les temps qui courent.

En outre pointant l'arme sur lui il devient célèbre (une semaine au plus) à titre posthume, ce qui est plutôt bien vu parce qu'ainsi il partage le sort des hommes d'exception, dont c'est le lot souvent d'être célèbres post-mortem, jugés hors les modes commerciales, les valeurs clinquantes et immédiates de leurs contemporains.

Quand Fitzgerald meurt, la plupart de ses livres ne se trouve plus en librairie, il fait figure non pas d'écrivain maudit, mais passé à la trappe, complètement mésestimé de ses contemporains. Pourtant son premier livre a été un succès incroyable, qui l'a rendu célèbre du jour au lendemain. Il a écrit ce livre motivé par l'espoir de reconquérir Zelda qui venait de rompre leurs fiançailles (ne le trouvant sans doute pas assez successful à ses yeux). Du jour au lendemain Zelda rapplique. Pour des questions d'ardeur et de littérature ? Parce qu'elle s'est rendu compte de la grande intelligence et de la grande beauté du livre ?

I don't think so. Elle rapplique parce Francis Scott devient en un jour la coqueluche du gratin et des soirées mondaines. Une dinde, c'est tout.

Je suis en train de terminer la lecture des Carnets inédits d'Anaïs Nin. Et le problème avec Anaïs Nin c'est qu'elle fait croire que les filles intéressantes se donnent aux types qui ont un incomparable mélange d'émotion et d'intellect. Alors que les filles qui font leur intéressante se donnent toujours aux types les plus demeurés ; c'est leur façon de faire durer certaines choses inévitablement condamnées à l'usure. Il est plus facile à un crétin d'être égal à lui-même qu'à un type intelligent d'être adroit avec l'idée qu'on se fait de lui.

Il y a des choses admirables dans ce bouquin d'Anaïs Nin. Le problème c'est qu'on rencontre dans une vie mille Zelda Sayre pour une demi Anaïs Nin. Elle relate quelque chose d'absolument superbe aux débuts de sa liaison subjuguée avec June, la femme d'Henry Miller. Elle dit à June :

- Quand les gens sont méchants avec vous, j'ai envie de me mettre à genoux devant vous !"

Je suis resté estomaqué par cette phrase d'une immense beauté. Cette phrase absolument durassienne. Estomaqué aux larmes. Qui fait plus fort que ça ? Et puis, bien sûr, dans mon esprit il n'y a pas que les phrases qui soient d'une immense beauté quand June Miller et Anaïs Nin ont dorénavant et pour toujours, grâce au film de Philipp Kauffman, les traits d'Uma Thurman et de Maria de Medeiros.

C'est saisissant comme à une même époque, les années trente, la littérature américaine me semble mille fois plus libre, fascinante et savoureuse que la littérature française. Même des livres que j'aime beaucoup comme Le feu follet de Drieu ou les romans d'Emmanuel Bove semblent à côté de Fitzgerald ou d'Henry Miller comme étouffés de grammaire, prisonniers du carcan d'une langue pénible.

Bon, je mettrai Georges Bataille à part, évidemment.

Quelque chose de marrant : Je suis en train de lire un passage dans lequel Anaïs Nin raconte : "En ce moment, je hais la banque et tout ce qui s'y rattache. Je déteste également les peintures hollandaises, sucer les pénis, les parties mondaines, et le temps froid et pluvieux. Mais je suis bien plus préoccupée par l'amour."  et à ce moment Manon me téléphone pour me dire :

- Jérôme c'est horrible, on va me mettre un appareil dentaire !

- Et alors, dis-je, c'est mignon un visage d'époque Pompidou.

- Mais non c'est horrible ! Je ne vais plus pouvoir faire de fellations !

- Ah ! Parce que tu conçois l'appareil dentaire comme une sorte d'Alcatraz pour les bouches qui aiment la fellation ?

- Mais oui ! C'est horrible !

- Anaïs Nin n'aimait pas sucer les pénis, dis-je pensant que la culture console toujours un peu.

- Il faut que je te raconte un truc, n'en démord pas - si je puis dire - Manon, l'autre jour avec un garçon...Tu sais je t'ai raconté ce garçon que j'ai rencontré dont le fantasme était la fellation...

- Oui, réponds-je, en même temps il y a des filles si particulières de nos jours que je connais des garçons pour qui le smack sans relan d'alcool est un fantasme !

- Bon hé bien figure-toi que pendant que j'étais à l'ouvrage...

- Parle d'oeuvre, ne te sous-estime pas. Parle d'oeuvre.

- Pendant que j'étais à l'oeuvre si tu préfères, il a fait un truc que j'aurais pensé horrible...mais c'est très perso...

- Ne t'en fais, personne n'écoute tout le monde me lit.

- Hé bien il a pris ma tête entre ses mains et il a accéléré le mouvement à son rythme ! Et...Et j'ai bien aimé !

- ????

- Mais oui dans tous les magazines féminins on va te dire que c'est juste horrible, qu'il ne faut pas laisser un garçon faire ça, que ça rabaisse ou j'en sais rien mais que sous aucun prétexte il ne faut laisser un garçon te prendre la tête entre ses mains pour accélérer le mouvement...Et j'ai bien aimé. J'ai juste bien aimé ça. Je te choque ?

- Non pas du tout. Peut-être qu'il cherchait un appui. Le problème des garçons

c'est qu'ils savent toujours où mettre leur queue mais jamais où mettre leurs mains. Je pense d'ailleurs, si tu me permets de déborder du sujet, que je crois que la vie n'est qu'une entreprise désespérée pour savoir où mettre ses mains. Tout glisse. Il y a ça dans un roman de Drieu. Le personnage du Feu follet, son leitmotiv c'est qu'il n'a d'emprise sur rien, tout lui échappe, tout est insaisissable. La nature de l'amour et le désir, la volonté des femmes. Les caresses du corps et les consolations de l'esprit. Est-ce qu'il a lu Drieu ton type ?"

Pour terminer et revenir sur ce grand penseur envieux qu'est le tueur sordide du Nebraska, et sur les questions du succès et de la médiocrité. Et bien le succès n'attire que les mouches, il suffit de voir ce qui se trimballe aux bras des gens qui ont du succès - quant à la question de la médiocrité il faudrait à titre préventif faire lire l'intégrale de Cioran aux apprentis bourreaux. Ils pourraient y trouver des phrases aussi belles et aussi justes que celle-ci :

"Il y a tant de renoncements dans la sainteté qu'un jeune homme, aussi triste qu'ait été jusqu'alors son existence, ne peut se résoudre à vivre sans les surprises agréables de la médiocrité" (Cioran, Le livre des Leurres).

 

Les baisers dispersés.

 

Jusqu'à la toute fin de sa vie le peintre Balthus est resté focalisé et ému sur ce qu'il considérait être la beauté - pas plus qu'une poignée de thèmes dans ses tableaux dominés par le dialogue sans cesse renouvelé avec ce qu'il considère être beau. Il faut une patience de chat pour atteindre et comprendre la beauté. Pour rivaliser avec. Le B de Beauté est le B de Baudelaire et le B de Balthus.

La beauté ce n'est que l'importance qu'on donne à l'émotion qui nous est procurée, je crois.

Finalement il faudrait travailler un roman comme un tableau, ou plutôt un chapitre devrait être travaillé comme un tableau, y revenir par petites touches, s'en éloigner et y revenir, et un roman comme une suite de tableaux, une exposition où entrerait alors en compte d'autres problèmes comme celui du rythme par exemple.

Je commence à me faire une idée bien étoffée de que pourrait devenir le roman que j'écris. J'ai aussi retouché cette semaine le début de Basile, pour rendre le personnage encore plus proche de moi dans certaines réactions. Pour le prochain numéro de la revue Bordel dont le thème est La jeune fille, plutôt qu'une longue nouvelle je vais rendre deux petits textes. 

Un court récit que j'espère léger sur mon histoire d'amour avec Z. (les choses plus dures, qui me crèvent le coeur, je les ai mises dans Basile et un peu, évidemment, dans Le rouge et le bleu) et un chapitre entier du nouveau roman qui m'accapare et où le personnage d'Odilon Green est confronté, à un moment de l'histoire, à une

jeune fille. Même si, évidemment, l'intrigue et ce qui s'y racontera seront entièrement différents je ne peux m'empêcher de penser pour cette scène de mon roman à cette nouvelle de Salinger que j'aime tellement : Just before the war with the Eskimos.

C'est plutôt motivant d'avoir la possibilité de rendre pour la revue Bordel un extrait d'un roman qui sortira plus tard, ça m'aide à me concentrer sur le roman, à bien y penser tous les jours, à ne pas lâcher prise.

J'ai dormi d'un trait pour la première fois depuis six mois dans la nuit de vendredi à samedi. Enfin je me suis couché vers quatre heures du matin mais me suis réveillé à treize heures, et j'ai rêvé que je dormais avec X. Parfois j'avais la tentation de me réveiller, mais l'idée d'avoir X dans les bras faisait que je restais accroché à la douceur du repos. Quelque chose d'elle m'a bouleversé mais je ne la connais pas du tout. Je ne la connais que dans l'émotion de penser à elle, et maintenant : de rêver à elle. Je pourrais me renseigner sur elle auprès de deux, trois personnes, mais cette idée m'apparait impraticable parce que, me connaissant, la moindre question que je pose sur quelqu'un est toujours prise comme un aveu ou une déclaration. Alors, à moins que le destin s'en mêle (oui car j'ai décidé de ne plus croire au hasard qui n'est qu'une bille, 

mais au destin - qui est une rigole ?) il faut que j'oublie X comme quelqu'un de possible pour moi - car, si ça se trouve, c'est juste une fille pas possible de plus - et, la meilleure façon de l'oublier pour moi, est de la donner, je veux dire la rendre obsessionnelle, à un de mes personnages. J'ai quand même une sorte de moralité, un vieux fond de noblesse, je ne vais pas courir après une fille dont un de mes personnages est tombé amoureux.

Ainsi les romans que j'écris sont pleins de baisers dispersés, pleins de baisers que j'aurais pu donner, et je poursuis avec des filles qui me bouleversent un jour, qui me procurent une émotion qui pourrait être décisive, un dialogue et une histoire dans les moments pour toujours que je fixe dans les chansons ou dans les livres. 

Le problème c'est que le roman en cours est celui d'Odilon Green. Odilon va tomber gravement amoureux de X - Oui, gravement - et s'il apprend qu'elle a dormi toute une nuit dans mes bras, rêve ou pas rêve, il ne va pas faire la différence, il pourrait même aller jusqu'à dire que pour lui c'est plus grave encore s'il s'est passé un truc en rêve.

- Tu n'avais qu'à te réveiller ! Tu pouvais très bien te réveiller !" ne manquera-t-il pas de m'opposer.