21.10.07

 

J'ai voulu sortir mais j'ai présumé de mes forces ; beaucoup de fièvre. Endormi au matin aussitôt assailli de rêves durs et incohérents ; j'étais assis à une table avec plein de gens qui pleuraient, et face à moi X aussi stoïque et dépassionnée que les dernières fois où je l'aie vue. Après, je voulais fuir ce rêve, me réveiller, mais quand on connaît la réalité comment envisager ça comme une échappatoire ?

J'ai acheté des clémentines Mademoiselle. Dans la file d'attente j'ai trifouillé mon téléphone, fait semblant de recevoir des appels, pour laisser passer mon tour et ainsi me faire servir par une jeune femme à laquelle j'ai pu dire :

- Bonjour mademoiselle je voudrais des clémentines Mademoiselle !"

 

Beaucoup de travail, des commandes de chansons et des projets plus personnels. J'aimerais bien boucler ça avant de m'attaquer à mon prochain roman mais je sais que c'est un leurre, qu'il y aura toujours de nouveaux projets de chansons, de nouvelles sollicitations et il faut que je puisse travailler sur plusieurs fronts comme un peintre aurait plusieurs toiles en chantier. Le problème c'est qu'il faut que je sois content de chacune des directions que je prends, et des résultats, sinon mon ardeur et donc l'ensemble des projets en pâtit. Je vois toujours ce que je peux aborder comme un grand continent d'histoires et d'émotions à défricher, une étendue dans laquelle tracer une route, je me sens d'une grande liberté quand j'aborde quelque chose mais très vite je dirais que mon exigence devient ennemi de cette liberté ; tout de suite elle me fait abandonner toutes les pistes que je juge en dessous de mon goût, mon exigence répugne aux illimités vides et communes puisque je suis malheureux de m'impliquer ou de participer à quelque chose que je n'aime ou n'approuve pas. J'aborde encore le travail avec l'élan du gamin romantique des samedis soirs qui se précipite en boîte de nuit exalté par l'illimité des filles qui pourraient lui plaire et qui s'aperçoit bien vite qu'il n'y en a toujours qu'une seule qui répond à ses critères. Mon exigence ennemie de ma liberté fait donc de moi, si je puis dire, un révolutionnaire (tendance jacobine).

Pour le travail, il faut que je fasse mienne cette phrase du peintre Courbet : "Ne jamais travailler de commande qu'autant qu'il vous est laissé votre pleine et entière liberté d'expression" ce qui est quasi impossible dans la chanson française à moins d'avoir fait un énorme succès commercial, tellement les gens sont bêta et fascinés par le succès et la publicité.

 

Interview pour la radio où je me suis un peu lâché (mais j'avais tellement la tête en bouillie). La journaliste m'interroge au sujet de Gainsbourg et j'ai dit que le jour où les gens comprendront que Gainsbourg fumait aussi pour mettre un écran de volutes entre son visage et le monde, comme Francis Bacon place une vitre entre ses toiles et le spectateur, peut-être alors qu'on pourra commencer à aborder les raisons qui font son travail.

Elle me demande ensuite si je dirais que la peinture est un art supérieur à la chanson, et je réponds que dans la chanson souvent la condition physique l'emporte sur les qualités de l'oeuvre, et ce sera comme ça d'ici cinq ans dans la littérature, je m'explique en disant qu'un chanteur ou une chanteuse qui a une belle gueule peut se contenter de faire des choses médiocres ; si la publicité est bonne il aura toujours à ses trousses des hordes d'adolescentes ou de femmes décérébrées ; d'ailleurs, dis-je avec ironie, il n'y a pas à ma connaissance beaucoup de chanteurs qui essayent de se hisser à faire des choses un peu moins médiocres que l'ordinaire ; ça arrive aussi dans la littérature ; et il y a un tas de gens sympathiques qui font des choses médiocres de bon coeur ; en revanche la peinture donne un corps, une structure et un ordre supérieurs à celui qui tient le pinceau, l'oeuvre c'est le corps dévoré par l'âme et quand la musique rock deviendra de nouveau ainsi nous serons sortis de l'ère de la posture et de l'imposture.

Bon j'y suis allé un peu fort mais c'était une manière de voir si je pouvais garder un certain niveau avec quarante de fièvre.

Après, en rentrant, il faisait tellement froid que j'aurais bien voulu un appartement avec une cheminée, et aussi une fiancée qui m'aurait recueillie. J'aurais mis ses bras et les flammes en concurrence, j'aurais pu être moins triste - et des bêtises et des vérités que j'avais dites.

 

Le réalisateur Sébastien Mathieu travaille sur les vidéos du dernier concert au Réservoir ; il m'envoie Les amants du petit matin et Chanson pour Zo ; il n'a toujours pas mixé le son qui sort directement d'où les bruits au début de Chanson pour Zocar la caméra principale était située près de l'entrée bar-restaurant. Mais Sébastien me dit :

- C'est pas mal quand même avec les bruits parce que ça montre que tu es tout seul dans le combat, c'est le monde extérieur qui est là, et toi tu t'avances au nom de toutes les solitudes, c'est très métaphorique !"

Dans Les amants du petit matin, il y a un truc que j'ai bien aimé faire, à la fin de la chanson je cite les deux vers d'un poème que j'ai écrit au début de ce chapitre d'octobre les attribuant à mon personnage d'Odilon Green ; c'était juste une sorte de clin d'oeil aux personnes qui me lisent, et qu'il y en ait une seule qui présente au concert ce soir-là se soit rappelée du poème d'Odilon suffit à mon plaisir.

 

22.10.07

 

A Paris la plupart des femmes confondent la noblesse avec l'élégance, c'est-à-dire une certaine idée de s'habiller ou de sourire. Quand cette propension à l'élégance s'use, harcelée par la fatigue ou la désillusion, on est aux prises avec de parfaites crétines ; elles se prennent pour des princesses mais ce ne sont que des employées du vide.

Il n'y a plus d'héroïnes. Pourtant si elles ne s'arment pas d'un caractère qui transcende l'effet que produit leur apparence, elles fanent rapidement. Mais qu'on se rassure, tant qu'elles savent se tenir à flots, il y aura toujours un homme pour vouloir les prendre. les hommes veulent prendre, posséder, mettre leur queue, c'est comme ça et c'est leur chance à elles, après trente ans, même le plus égoïste ou le plus idiot des hommes vaudra mieux que la solitude pour qui a passé sa vie à confondre noblesse et petits privilèges que donne une belle apparence.

X a un poste de directeur artistique dans une grande maison de disques. Il a gravi quelques échelons pour finir par asseoir son arrogance comme un terminale même parachuté dans un nouveau lycée jauge avec mépris les élèves de seconde. Il est odieux par nature mais aussi pour qu'on l'assimile vite fait au système, fait des choix discutables, donne des leçons méprisantes aux jeunes artistes qu'il reçoit en bâillant dans son bureau et que, de toute façon, il n'a pas seul le pouvoir de signer, il s'emballe pour des projets parfaitement quelconques qui à force d'appui marketing finissent par faire de l'argent. Auréolé du tiroir caisse il fréquente le gratin des artistes reconnus, très fier de sa position (personnage de pièce montée qui se dresse sur un gratin). Une nouvelle saison arrive, de nouveaux projets lui sont confiés qui s'avèrent être des plantades absolues, sans qu'il en soit responsable d'ailleurs comme il n'était totalement responsable des sucès d'hier. X se retrouve remercié du jour au lendemain. Dégagé, viré. Plus aucun coup de fil des gens de sa boîte, des artistes qu'il fréquentait. Seul, ignoré, au rebus. Traversée du désert d'un an durant laquelle il aurait pu réfléchir, nourrir de plus hauts buts (que d'être ce personnage de pièce montée qui repose sur du gratin)...Au bout d'un an il retrouve un poste quasi équivalent à celui qu'il occupait, mais dans une structure plus petite, et tout de suite en même temps que le poste, il retrouve son allant, son carnet d'adresse, fréquente les mêmes personnes comme s'il ne s'était rien passé, sans se poser aucune question, sans aucune amertume, reprend le même ton, rejoue le même jeu fringant et résigné du cynisme convaincu et de la bonne santé aveugle.

Avec le temps, les histoires d'amour sont comme des étendues d'eau qui se sont remplies d'actes et de déclarations, de moments de tendresse et d'incompréhension, de loisirs partagés, de moments uniques et de solitude aussi, d'amour et de laisser aller, et tout cela devient, après qu'on ait perdu de quoi le remplir, 

après qu'on ait manqué de courage, de volonté ou d'innocence pour le remplir toujours, tout cela devient comme un grand lac immobile et gelé ; un grand lac sur lequel les larmes glissent, la nuit. Glissent ou parviennent, une à une, à fissurer et rompre la surface jusqu'à aller au plus profond d'un souvenir pour soi seul qui n'était autrefois qu'un grand instant pour deux.

Pourquoi, dans ces étendues d'eau, seules les choses et les paroles blessantes remontent à la surface, quand on s'y penche ?

Les beaux moments coulent à pic et sont recouverts des vases du regret car ils n'ont pas d'éternité, pas de corps actuel, plus l'ombre d'une projection.

Ce soir je me promène le long des boulevards et que vaut mon corps fait de déclarations perdues ?

Ce soir, seules les choses et les paroles qui m'ont blessé remontent à la surface.

 

23.10.07

 

Ma lecture de Tendre est la nuit de Francis Scott Fitzgerald, à ce moment précis de ma vie, m'a juste bouleversé.

Plusieurs nuits que je reste complètement absorbé par l'écriture et les réflexions mêlées ; par ce qui m'a mis les larmes aux yeux en regard des dernières années que je viens de vivre ; parfois certaines pensées, certaines phrases faisaient l'effet de dynamite à faire sauter des pans entiers de mémoire.

C'est dans cet état de grande agitation intérieure (sans parler de la fièvre hautaine liée à l'angine qui s'accroche à mes poumons comme une idée farfelue à la racine de la certitude) que je me rends à la soirée d'anniversaire de X dans le Marais.

Dans le Marais ? Super, mes tendances actuelles à faire le saule se fondront dans le décor.

D'abord le métro jusqu'à Cluny - je traverse ensuite à pieds par l'île Saint Louis - et les usagers qui s'enferment dans deux options : soit ils hurlent dans un téléphone, soit c'est de la musique qui leur hurle dans les oreilles.

Le Christ hurlait dans le désert ? Qu'il ne revienne pas tout de suite parce que maintenant c'est le désert qui hurle de partout !

Chez X, des tas de gens adorables, du genre à chanter "Joyeux anniversaire" au moment où il faut le faire, filles et garçons, qui pour la plupart me sautent dessus en me disant qu'ils m'adorent, qu'ils m'ont entendu ici, ou lu là etc.

Bref j'oppose à ces assauts chaleureux la muraille impeccable et légère du sourire de bon cœur ; et puis je suis vraiment crevé - l'angine, les réflexions amères dès que je me trouve seul, définitives et sans pitié dès qu'on me plonge dans la nuit parisienne ;  alors j'accueille ces marques d'affection avec tendresse, d'autant que j'ai la prétention de croire que je ne fais pas un travail neutre ou neutralisant et que si les gens sont touchés ce sont pour des raisons valables. Peut-être que je trouverai que je fais preuve de beaucoup d''orgueil dans ces propos si je relis demain ou plus tard cette dernière ligne, mais c'est cet orgueil aussi qui inscrit mon travail dans une permanence, qui en fait un lieu où le doute, l'inconséquence et la futilité, n'ont pas la main mise comme souvent sur la vie.

 

Et puis il se passe quelque chose d'incroyable, à un moment, parmi la trentaine d'invités qui occupe l'appartement, il y a une jeune femme très belle qui arrive, de longs cheveux qui s'échappent d'un bonnet rigolo fixé sur une tête charmante, une taille mince, fluide, des bras à se pendre à votre cou ; elle arrive comme double, elle et sa beauté, presque deux personnes jumelles ; et c'est pour ça d'ailleurs qu'on ne peut s'adresser à elle sans ressentir de petites imprécisions, un sentiment de flou.

Elle pénètre dans l'appartement et tout de suite c'est comme si la trentaine de personnes qui s'y trouve nous avait destiné l'un à l'autre. C'est-à-dire que ça marche par castes et par à-priori. Je suis ici pour faire plaisir à X - parce que ça fait huit invitations que je repousse, et ce soir il y a principalement des gens issus de ses tâtonnements en fac et écoles (Droit, commerce) et cette fille arrive, très belle, mannequin et plus ou moins actrice, donc d'office c'est comme s'il y avait une entente par la fonction médiatique, comme si les garçons mêmes les plus savoureusement plats renonçaient à lui faire du gringue et la dirigeaient naturellement vers la place où je me trouve. 

Tout le monde chuchote qu'on la voit en ce moment dans une publicité qui passe beaucoup à la télévision.

Les gens disent : "Ô je vous ai vu dans cette publicité..."; et elle, elle reprend timidement : "Oui, je joue dans cette publicité..." Mais personne ne fait attention à ça, les garçons hochent la tête, et dans ce hochement on n'est pas trop loin du bonheur, du moins de passer une soirée très intéressante et divertissante.

A mon grand désarroi je regarde très peu la télévision en ce moment - je n'ai pas d'enfants et j'ai toujours l'impression que la télévision s'adresse à des gens qui ont des enfants, ou aborde tout sujet comme si elle s'adressait à des enfants.

Mais je trouve cette fille très jolie, sa beauté et sa proximité apaisent mes idées sombres cependant je n'ai juste aucune envie d'enclencher la grande mécanique de la vie et de la mort - mais parlons d'amour - pour venir frissonner de tout mon être à ses jambes.

Les gens ne se rendent pas compte comme c'est épuisant d'aimer quelqu'un. La plupart croit qu'on peut se contenter d'aimer comme sur un court de tennis on sert à la petite cuillère. D'où le malentendu cuisant qu'il y a eu, parfois, entre moi et quelques unes.

 

Je pense que j'aurais bien aimé qu'il y ait quelqu'un d'un cran plus médiatique à cet anniversaire, ou une sorte de beau gosse à (plus ou moins) perpétuité qui chante des inepties sur le sentiment amoureux et joue de la guitare comme un adolescent. On aurait aiguillé la jeune femme directement vers lui, et j'aurais pu rester dans mes histoires et mes pensées à propos de Fitzgerald. C'est vrai, aujourd'hui c'est très facile, une fille jolie et même sensiblement intelligente n'a plus aucune ambition. Je ne parle ni de vanité ni d'ambition matérialiste, ça elles en ont toutes à revendre. Je parle d'ambition pour elle-même. Autrefois il y avait de vraies héroïnes, des filles superbes qui pouvaient avoir tous les types qu'elles voulaient, n'importe quel type, et qui choisissaient-elles ? Hé bien Marilyn Monroe choisissait Arthur Miller ; et Jean Seberg qui vendait le New York Herald tribune dans le film de Godard choisissait Romain. Ah, Romain Gary...!

C'étaient de vraies héroïnes. La profondeur des starlettes que le monde entier cantonnait à la surface et la légèreté des temps, trouvait un terrain d'entente, un refuge et un amour, avec les grands écrivains - comme on parle de grands fauves, et dont le métier consiste justement à s'affranchir et affranchir toutes celles qu'ils aiment de la médiocrité des temps.

 

Aujourd'hui, les pin-up sortent avec tout ce qui passe à la télé, tout ce qui fait le vide ambiant. Non seulement il n'y a plus d'héroïnes, mais il n'y a plus de circonstances atténuantes au comportement superficiel des femmes. Tant que Jean Seberg choisissait Romain, tant que Marilyn préférait Arthur Miller à tous les petits minets de l'actor's studio, la beauté pouvait encore sauver le monde.

 

J'ai assisté tant de fois, pour quelque fille trouvée, dans la pénombre ou l'énigme, ambitieuse, un quart d'heure plus tôt, à la fin totale d'un destin d'héroïne le soir dans les appartements.

 

Bon mais de mon côté je suis assez souple comme garçon, comme dit Wikipedia à mon sujet : écrivain et chanteur = deux fois plus sexy.

Alors si c'est mon destin, je veux bien finir avec cette fille qu'on voit dans une publicité, si c'est ce que tout le Marais souhaite. Mais quand même, au bout d'une heure je regrettais qu'il n'y ait pas à cette soirée un chanteur un peu connu, parce que le chanteur un peu connu ne rechigne jamais à finir avec la fille des magazines ou de la publicité ; 

Par exemple je connais dix chanteurs un peu connus qui seraient partis avec la fille de la publicité. Je devrais être plus souple peut-être. Je manque de simplicité quand mon cœur ne hurle pas à l'évidence

 - et il faut que je vois les choses autrement si je veux m'en sortir.

L'autre soir X qui est un chanteur un peu connu et qui est toujours à mon égard d'une exquise bienveillance, voyant que je ne bougeais pas le petit doigt pour prendre le numéro

de téléphone d'une fille plutôt incroyable avec laquelle nous avions dîné parmi tout un petit groupe, et il y avait eu entre elle et moi une sorte de rapprochement comme on dit, voyant que je ne faisais rien pour décider d'une suite, X me sermonnait tendrement :

- Voyons Jérôme, il faut que tu la poursuives. Tu ne peux pas la laisser filer comme ça, on n'a qu'une vie !'

- Oui, oui, lui répondais-je avec un fin sourire, c'est toujours ce qu'on dit à la première."

 

24.10.07

 

La vérité et la tendresse dans le travail.

 

Le travail encore. Énormément de sollicitations. J'essaye à chaque fois d'aller vers là où je me sens le plus en confiance et suffisamment en liberté. Ce n'est pas toujours le cas pour les commandes de textes de chansons pour d'autres artistes, il y a des fois où des paramètres me mettent les nerfs en pelote. Mais c'est comme un défi à moi-même, à chaque fois, trouver la fulgurance, et la cohérence tant que possible.

J'ai commencé à jeter quelques idées sur le papier pour le nouveau numéro de la revue Nuke, tourné quelques idées et phrases pour ma prochaine nouvelle dans la revue Bordel, dont le thème est La jeune fille (ça promet). J'envoie un mot marrant à Stéphane, très nabokovien : "C'est quand la dead-line pour la jeune fille ?".

 

Maintenir aussi le rythme, la tension, l'urgence, le feu de ce Journal. En ce moment il atteint des pics de fréquentation - mais cela est lié à l'ancienneté aussi, bientôt dix ans sans relâche ; presque une oeuvre. J'ai hâte de pouvoir commencer l'écriture de mon troisième roman. Dans l'idéal je travaillerai au troisième et quatrième à la fois. Pour ces deux-là j'ai déjà les titres (contrairement aux deux premiers) et une idée très avancée de ce à quoi j'aimerais que ça ressemble une fois en main.

Le roman 3 devrait donner la sensation d'adieux légers  ; le roman 4 d'une insurmontable difficulté d'être. Le travail, quand je pense aux romans que j'ai envie d'écrire, est vraiment un espace valide, où il y a la possibilité d'une vérité plus tendre entre les êtres. Je dirais ça, d'une vérité plus tendre. On peut aller à l'essentiel, et au-delà de la pudeur, très rapidement, sans que ce soit balourd ou décourageant, mais toujours significatif. Et je peux amorcer la vision de véritables héroïnes, si la vie ne leur donne pas de netteté, si dans la vie elles fuient la vérité par badinage, égoïsme, parce qu'elles ne sont pas concernées par la vérité qu'on leur propose ou qu'on leur invente, dans un roman je peux toujours faire comme s'il n'y avait plus qu'une seule femme et qu'un seul homme, dans une pièce comme dans le monde c'est la même chose, dans un roman tout le monde peut avoir le courage d'une vérité pure et moins fuyante que la vérité morcelée et disjointe qui dépend des corps, des fonctions et des ambitions, dans la réalité.

Comme je n'ai personne à aimer, et peut-être momentanément plus de quoi aimer, je me jette entièrement dans le travail. A corps perdu - et corps retrouvé. Mais quand on a la chance et le pouvoir de travailler à ce genre de choses il faut s'y jeter tout entier, comme un peintre tout entier, comme Nicolas de Staël, parce que de toute façon les êtres sont versatiles et fuyants, ni leurs goûts ni leurs serments ne tiennent en place (ou dans de très rares exceptions), ils se croient invincibles dès qu'un petit succès vient les soulever, singuliers et capables d'affronter la crête des saisons, d'aller vers des clartés enviables, mais pour combien de temps ? Et finalement ils passent, et rien ne reste d'eux, rien ne reste des gens que ce qui a été mis de leur clarté ou de leur solitude, 

de leur tendresse et de leur folie, de l'amour intact et maladroit qu'on éprouvait pour eux ; rien ne reste des êtres que ce qui a été mis une fois pour toutes dans le travail.

 

Une nouvelle nuit sans amour.

 

Certaines boîtes de nuit me font penser à des caveaux de l'Egypte antique où toute une population affamée vient s'enterrer de sa propre volonté dans l'attente d'un frisson, le frisson de l'éternité, mais c'est si souvent un bâillement qui vous explose à la tête que vous n'avez même plus l'intention de quitter les lieux à toute jambes - à toutes jambes dans la nuit, comme un héros romantique - et vous vous endormez ici, soldé de tout conte, sur une banquette suintante et sombre, dans la douceur d'une épaule savonneuse qui ne propose comme frisson que celui bien connu de l'inconnu et la satisfaction douloureuse d'un repos équivalent à une mort à peu-près.

 

25.10.07

2 nuits que je ne dors pas, tiraillé par des douleurs, pointes ou palpitations au coeur. Grande fatigue physique.

Je bataille avec différents projets de chansons, essayant à chaque fois de trouver la lumière imparable. Écrit quelques textes encore, dont celui-ci pour William Rousseau : Ton homme en passant, déjà en écoute ici.

Je passe en fin d'après-midi chez Claire (Fercak) en bas du boulevard de Port Royal parce qu'elle m'a demandé si je voulais bien lire avec elle des pages de son roman, le vendredi 02 novembre, lors d'une soirée organisée par Chloé Delaume à la galerie Mycroft. Au départ, j'ai eu un peu la trouille parce que j'ai le souvenir très vif d'avoir déjà donné la réplique à des amies pour l'entrée au Conservatoire de théâtre de la rue Blanche, et comme elles ne l'avaient pas obtenue, j'avais eu tendance à m'accuser un peu (par romantisme je l'avoue) mais Claire me dit qu'on ne va pas lui décerner un prix du Conservatoire ou quelque chose comme ça à l'issue de la soirée, alors je dis d'accord et nous lisons deux fois le passage choisi de Rideau de Verre, en guise de répétition.

Je demanderai à Sébastien (Mathieu) s'il est disponible pour venir filmer ce soir-là. Sébastien m'appelle l'autre jour pour me parler d'un projet, il aurait souhaité trouver un équivalent vidéo à mon Journal écrit ; évidemment ce n'est pas du tout la même démarche ni les mêmes enjeux, et je dois dire que j'ai laissé traîner l'idée ne voyant pas ce qui pourrait être intéressant en terme de création, d'autant que je ne trouve rien de plus pénible et d'impudique, voire indécent (contrairement à l'écriture) que l'image dans le cadre de l'intime. Et j'ai toujours trouvé barbant et sans génie ce genre d'exhibitions, les travaux de La factory compris, à une époque où la moindre parcelle d'étudiante en arts s'extasiait pour la plus neutre ou primitive forme d'exhibition post-warholienne, et où j'étais vraiment passé pour un original en zappant la reformation exclusive du Velvet Underground à la fondation Cartier pour préférer rouler des pelles à une fille dont j'étais amoureux dans les jardins attenants.

Mais peut-être, comme l'a également induit Sébastien, que si l'on filmait mes activités parallèles à l'écriture on pourrait trouver un angle spécifique, qui ne déborde pas le terrain et le champ de l'écriture (l'écriture déborde sur tout) et la lecture que je fais avec Claire, d'autant plus qu'il s'agit d'un texte qui n'est pas de moi, pourrait être une première piste pour ce projet.

 

Je descends à Sèvres-Babylone, remonte la rue de Rennes, et descends les boulevards de Montparnasse et Port-Royal jusque chez Claire. J'aime tellement ce quartier, le boulevard plus solitaire entre Raspail et La closerie, après le tohu-bohu des cinémas et brasseries de Montparnasse, le haut de la rue Notre-dame-Des Champs, l'immuable magasin Agnès B pour filles de la rue d'Assas (où étaient apparus au siècle dernier les premier gilets à pression), la fac d'Histoire de l'art où j'ai passé deux ans, les jardins de l'Observatoire où je n'observais que les filles (On a l'éternité pour les étoiles, n'est-ce pas ?).

Avec ce temps d'automne perçant, quel besoin de partir à Londres quand on arpente le quartier ? Je change un peu d'itinéraire pour suivre une fille à la fine silhouette et aux longs cheveux soyeux qui s'échappent d'un bonnet vert, elle pénètre dans le magasin de Farces et attrapes à l'angle du boulevard Montparnasse et de la rue de Chevreuse.

- Voilà ce qu'est l'amour !" me dis-je en lisant les spécificités sur la porte du magasin où cette jeune beauté fugace est entrée :

"Farces et Attrapes, Goûter d'enfants, Maquillage, Artifices, Loups". Voilà ce qu'est l'amour.

 

En sortant de chez Claire je me laisse happer pareillement par un autre quartier, à la tombée de la nuit, celui de la rue Broca, du bas de la rue Mouffetard, où j'ai vécu un an dans un petit studio, et fréquenté trois ans quand j'allais (plus ou moins) à Censier. Tous les étudiants se cantonnaient aux cafés autour du métro, en bas de la rue Monge, et pour les gens qui s'étaient soudés autour de moi j'avais inventé la rue Mouffetard, et les QG dans tel ou tel café. Voilà, pour des tas de gens qui débarquaient à Paris des quatre coins de la France et du Monde francophone, j'avais inventé la rue Mouffetard.

C'est drôle il m'a semblé à différentes périodes de ma vie créer des petits groupes et des rites fondateurs à partir de mes élans ou de mes intentions, et puis une fois que le groupe était au point, opérationnel et vibrant, je m'enfuyais, je me réfugiais dans une solitude imprenable ; et le groupe se disloquait très vite, ne tenait plus ; ça a été comme ça du moins les premières années de fac. En fait, c'est exactement ce que je prête à mon personnage de Thomas dans L'amoureux en lambeaux, page 41, tout ce que dit Simon sur l'absence en profondeur, et le groupe effacé, et le souvenir terrible, tout cela c'est parfaitement moi de dix-neuf à vingt-cinq ans.

Ce soir, je suis vraiment troublé de revenir dans le quartier, je m'y attarde un peu, je suis comme un enfant perdu (qui n'a pas fini d'être un enfant et qui n'a pas fini d'être perdu).

 

L'abondance de ce Journal me blesse au fond. On me parle ici et là d'en tirer quelque chose pour 2008, pour les dix ans, une somme, un recueil, un livre, mais le relire me blesse tellement, piocher dans toutes ces choses qui n'ont pas résisté au vent, ces mots qui ont si peu comaté les brèches ; les amours qui n'ont pas tenu, ont menti sur leurs clairières ; tous ces combats pour pas grand chose...Les poésies bancales de la vie.

La douleur encore : Sur le moment l'impression de faire des choses imparables, de réduire en poudre toute tentative de concurrence, de montrer qui est le patron comme me le rappellent tendrement souvent certaines lectrices et lecteurs, mais quand je relis tel ou tel passage je le trouve juste passable, convenable. Il y a quand même des choses que j'aime bien de temps en temps. Pour les poèmes j'aime beaucoup celui-ci cette année, c'est un de mes préférés je crois, celui-là aussi qui me rend bien triste, cet autre ici en novembre 2005cet autre-là d'un 14 juillet, ou encore ceci qui n'est pas vraiment un poème mais quasiment.

Mais il y a d'autres formes de poésies que j'ai gagnées sur les journées, des poésies non écrites mais qui, dans le trajet et l'intention, participaient de la même forme ; les journées que j'ai passées à aller chercher un cadeau ou une surprise, ou à faire plaisir à quelqu'un que j'aimais, une journée passée rien qu'à ça, qui nécessitait un trajet, et comme pour la poésie un exploit et une victoire sur le temps chronologique.

Ces journées de ma vie ce sont comme des poèmes personnels que j'emporte avec moi, que je retiens et qui me reviennent quand je passe dans telle ou telle rue. Pour moi ce temps-là, c'était la même chose qu'écrire.

 

28.10.07

 

Samedi. Une fille sortant du Palais du Luxembourg où se tient une rétrospective Archimboldo, dit à son type :

- C'était pas mal, mais ça fait cher la plaisanterie !"

 

Métro (ligne 10) jeune asiatique très belle, longs cheveux noirs, coiffée en frange sur le front. Elle tient un horrible petit toutou sur les genoux mais porte les bottes admirablement.

J'aime son visage à la fois impassible et malicieux, de jeune statue égarée parmi le commun des mortels, osseux et lunaire, un petit nez retroussé comme la virgule que je vais mettre à ma phrase attention la voilà, des yeux noirs fiévreux  qui respirent l'intelligence et la fatigue, et, pour faire court, le mystère.

 

Habillée de noir elle porte une parka à motifs militaires et descend à la Motte Piquet Grenouille.

 

L'autre jour j'ai eu une courte conversation avec X. J'avais juste envie de mettre ma main dans ses cheveux et de ramener sa tête contre mon épaule, la blottir contre moi. Mais, si je n'ai jamais eu le goût de l'offensive, en ce moment et depuis quelques mois je n'en ai simplement pas la force. Je n'ai rien de dit de délibéré qui eut pu trahir mon envie passionnée de ramener son corps - ou l'idée que j'en ai - contre moi. J'ai caché mon émoi dans des considérations qui sans être innocentes ou banales ne trahissaient pas non plus totalement la fièvre haute de mes pensées.

Après, j'ai pensé que j'aurais aussi passé ma vie sans doute en frôlant quelques (rares) personnes avec lesquelles j'aurais adoré vivre, ou tenter une histoire, d'une nuit parfois mais la plupart du temps au long cours, sans jamais qu'il me soit permis dans cette vie de voir comment une telle ou une autre aurait pu se donner entièrement (et dans mes bras, et dans cette histoire).

J'ai pensé à ça sans savoir s'il fallait que j'en rie ou que j'en tremble.

 

Quand je repense à certaines histoires, à certaines attentes et nuits à me morfondre, gâcher du temps, croire en des fictions, des décisions, des renversements de situation, pour des sourires ou des mots prononcés comme s'ils n'étaient faits que pour moi, des journées passées dans l'attente de quelque chose où il eut fallu une accélération du temps aussi vive qu'une paire de claques pour me ramener à la réalité (à l'ironie ou la trivialité de la réalité), quand je rejuge certaines scènes de mon passé,

toujours trop nombreuses, à la dure lumière du présent, je me dis que j'ai été bien stupide, bien ridicule.

Mais ce qui me sauve (à peu près) à mes propres yeux, c'est que chaque fois que j'ai été ridicule, je l'ai été de bonne foi.

 

29.10.07

 

Mauvaises journées, le coeur dans des cataclysmes et de rampe nulle part.

Je traverse le pont d'Austerlitz sous la pluie, mis mon grand imper bleu-marine sur mon blouson de cuir ; seule consolation de l'automne, enfin un temps pour que nous autres garçons puissions ressembler à quelque chose, à errer ainsi, à chercher dieu sait quoi, dans les rues.

 

Je mets toujours beaucoup d'espoir dans mes fins de chapitres, je les attends avec impatience, toute l'écriture jetée des jours passés qui commence à s'accumuler me fait l'effet d'un tas de feuilles mortes, je n'en peux juste plus, l'abondance m'afflige.

J'ai toujours l'impression que quelque chose de beau et de meilleur va arriver, dans l'illusion de prendre un nouveau chapitre. Qu'écrire servira à quelque chose, demain.

 

Je longe la mélancolique rue Cujas. Il n'y passe jamais grand monde. Les filles du quartier Jussieu m'ont glorifié d'un certain succès, à l'aveuglette. Puis le pont d'Austerlitz et la gare de Lyon.

 

Les dernières fois où je me suis frotté à l'amour m'ont juste cassé ; je ne sais pas comment font les gens pour se jeter dans de nouvelles histoires sans éprouver de la pitié pour eux-mêmes.

X qui parade avec sa nouvelle amie à peine a-t-il rompu avec la précédente, et le voilà qu'il fréquente les mêmes soirées parisiennes, qu'il poursuit sa vie comme si l'autre n'avait qu'une influence bénigne qui glisse sur lui et sur un mode de vie qu'il a toujours recherché et dont l'amour n'est qu'une composante.

Il pense que je le méprise parce qu'il est passé si vite d'une fille à l'autre, et il descend toujours la démonstration de son bonheur de plusieurs crans en ma présence. Chacun a sa manière de s'en sortir. Il y a des gens qui ne savent pas être seuls, qui ont toujours besoin d'un appui, d'un renfort ou d'une persécution joignables à tout bout de champ pour traverser les journées. Je ne suis pas de ceux-là, c'est tout.

La certitude du travail pour me servir de rampe s'estompe ; j'ai l'impression que plus je travaille et plus je disparais.

J'aimerais pouvoir commencer dès ce week-end l'écriture de mon troisième roman, je voulais quelque chose de plus léger - Basile est flingué par le milieu de la musique et par une femme,

mais c'est lui qui tient l'arme parce que ceux qui ont prononcé la sentence n'ont même

pas l'idée de la mettre à exécution - quelque chose de plus léger pour le roman suivant, mais comment envisager les choses légèrement sur la durée d'un temps de travail  ? (compatible avec et coupable du temps qui passe).

J'aimerais également trouver des moyens pour produire mon prochain disque ; l'attentisme des gens de la musique ou leur incompétence, leurs passions molles pour la plupart, est juste une insulte et une grande farce épuisante (qui d'ailleurs s'épuise), et j'alterne les jours d'enthousiasme avec ceux d'ironie et d'effroyable détresse voyant que de semaine en semaine l'éventualité de sortir ce disque est remise aux calendes grecques.

Seule la certitude de faire des choses valides me tient, de gagner quelque chose de meilleur sur la réalité, de ne pas me laisser faire.

Je crois qu'on écrit pour se battre contre l'absurdité de l'existence, et on recommence toujours parce qu'on ne gagne jamais.

 

 31.10.07

 

Écrit deux chansons pour et avec Pierre (Guimard).

 

Rue Tiquetonne, Laura me dit qu'il faut que je parte en Chine, que là-bas les filles sont romantiques, intelligentes et fines. Qu'il faut que je demande une place de prince de Shangaï et que je l'obtiendrai rien qu'avec ma bouille de type qui en a bavé pour des histoires de tendresse et d'absolu.

 

Déjeuner avec Laurent au Chai de l'abbaye. Je lui dis que cette vie mollassonne et mesquine me prépare un bon destin à la Ian Curtis, et Laurent me répond :

- Tu es beaucoup trop pour vieux pour ça et en plus tu as d'autres projets pour changer l'histoire du rock'n roll."

 

C'est drôle, parmi les femmes comme ça, qui déambulent rue de Sèvres, ou bien au cours des journées à penser à celles qui nous plaisent avec une petite idée d'effraction pour le coeur, on se dit qu'on a le choix, le choix parmi toutes ces femmes qui existent, et pourtant, qu'une seule se loge dans notre cœur et amorce la sensation d'une histoire, et plus jamais il paraîtra qu'elle nous ait donné la possibilité d'avoir le choix.

 

"Anthony sur le moment, eut une envie furieuse de la peindre, de fixer son image sur-le-champ, telle qu'elle était, telle qu'elle ne pourrait jamais plus être, à mesure que passait chaque inexorable seconde.

- A quoi pensez-vous ? demanda-t-elle.

- Simplement que je ne suis pas un réaliste, dit-il.

Et il ajouta :

- Non, seul le romantique préserve les choses dignes d'être préservées."

(Francis Scott Fitzgerald, Les heureux et les damnés)

 

Deux jeunes filles sublimes qui sortent du magasin Gap rue de Rennes. Elles me regardent avec insistance, tendresse et malice, stupeur et défi - il faut dire qu'aujourd'hui j'ai les yeux verts de fin octobre, à redonner confiance aux aveugles, on ne voit que ça, ce vert éperdu - et j'ai juste envie de leur dire :

-       Hé bien quoi ? Allez épouser des cons et puis voilà !"