05.04.07 Le fugitif et le merveilleux

 

 

 

La fatigue ou, plus probablement le manque de pouvoir trouver repos dans les bras de quelqu'un qui me plairait absolument - car je ne suis pas, comme le soleil, prêt à me vautrer chaque soir dans un monde qui ne me va qu'à peu-près - m'empêche d'approfondir ce que je voudrais dire ce soir sur le fugitif et le merveilleux, mais j'y reviendrais certainement, puisqu'aucune pensée n'est vraiment fugitive, elle reste en action, en sédiments, et revient, inattendue, approfondie, courir toujours au devant de nous et c'est cela peut-être qui est merveilleux.

 

Deux écrivains que j'aime d''une manière similaire ont inscrits dans leur œuvre ces thèmes du fugitif et du merveilleux, Virginia Woolf et Vladimir Nabokov ; d'une manière similaire car si certains de leurs romans malgré une écriture impénétrable et pénétrante, me font profondément bâiller, je leur reconnais pourtant deux chefs d'oeuvres définitifs et brûlants : Les vaguespour Virginia Woolf, Ada ou l'ardeur pour Vladimir Nabokov.

 

(et quelques toiles de maîtres bien sûr, même si Lolita restera toujours plus attrayante pour moi que Mrs Dalloway ; coeur perdu, rongé de désespoir, dont l'érotisme doublé de volupté est la toupie surmontée d'un phare).

 

Le caractère fugitif des sensations et des choses dans ce qu'il a d'isolé ou de tourbillonnant, dans les rues de Londres ou les jardins d'Ardis, prend la même jubilation chez Nabokov que chez Virginia Woolf, avec cependant dans l'idée (possessive) de retenir de la vie le suc (im)matériel qui dépasse le temps de l'histoire, une nostalgie vibrante et euphorique chez Nabokov (l'ironie positive vient passer une main gourmande sous les jupons du temps) et un penchant plus morbide chez Virginia Woolf dont l'impression d'ensemble, la somme et le résultat, se révèlent toujours plus noirs que le plaisant ébat des détails.

 

 

 

Pour ce qui est de cette maladie déraisonnable du fugitif (Dieu que j'aurais aimé faire des choses pour toujours) je penche plutôt du côté de Virginia Woolf que de celui de Vladimir Nabokov, et quand on penche du côté de Virginia on risque à tout moment la noyade.

 

 

 

Je meurs chaque jour de la vie diluée. Je me planque dans les couchants. Je remets à demain mon essor. 

 

 

 

Le caractère fugitif des choses et des êtres est merveilleux tant qu'il porte en lui l'espoir d'une répétition du plaisir qu'il procure.

 

Pour la plupart des êtres, le plaisir dans l'instant suffit. Pour les êtres plus subtiles, c'est l'espoir de la répétition qui donne sa matière au plaisir. Un baiser est fugitif, mais sa répétition est merveilleuse.

 

La texture du temps est une couverture à border deux êtres qui s'aiment et qui s'endorment doucement. Chaque fois que j'ai dit Je t'aime, la couverture est tombée du lit.

 

 

 

08.04.07 Les aventurières

 

 

 

Mauvaise nuit, pas fermé l'oeil, je m'en veux terriblement d'avoir partagé avec quelqu'un de proche une pensée, je veux dire un sentiment qui me bouleversait depuis quelque temps et que j'aurais dû absolument garder pour moi.

 

Je ne suis pas en bois, je peux brûler intérieurement sans que rien n'y paraisse et, si c'est trop violent, je peux toujours enfouir un secret qui me travaille dans le travail ; ça passera même plus inaperçu que dans mes silences si je choisis la bonne place. Je peux brûler intérieurement. Arrêter de prendre mes concerts pour des bûchers serait bien aussi. Aujourd'hui je m'en voulais tellement que j'ai fui toutes les sollicitations de visages, de rencontres et de rendez-vous, et j'ai même pensé faire un roman autour de quelqu'un qui brûle tellement intérieurement qu'il n'a plus d'autre choix que de disparaître. Ah, mais j'ai déjà fait ça dans L'amoureux en lambeaux.

 

Déjeuner avec ma mère, courses au Shopi d'orgeval et bénédiction du pape devant la télé. Quand je rentre dans les Yvelines je suis partagé entre mon sentiment d'indifférence que l'environnement n'ait pas vraiment bougé et cette blessure que tout passe et que finalement on n'habite que les endroits ou les coeurs où l'on laisse une empreinte, et encore je dirais qu'on ne les habite qu'à peine.

 

Les pentes de gazon n'ont pas gardé la mémoire de mes chutes, et le cœur des filles du voisinage a retenu dans ses mailles des souvenirs qui certainement ne coïncident pas avec les miens.

 

Avant de revenir à Paris en début d'après-midi je fais un tour parmi les arbres taillés, sous les cerisiers du Japon qui laissent filtrer le soleil prodigue, je tords le cou aux saules qui retenaient en captivité les larmes d'une jeune fille.

 

En parlant de jeune fille, ma grande tante qui a fêté ses quatre vingt ans en août dernier, tandis que je l'ai au téléphone depuis sa Belgique natale pour lui

 

souhaiter de bonnes fêtes de Pâques, en profite pour me faire un petit commentaire sur mon roman, L'amoureux en lambeaux. Dans un style qui n'appartient qu'à elle, et parmi de jolies choses qu'elle me dit, notamment concernant l'ironie qu'on trouve dans mon roman (et moi je trouve surtout que l'histoire d'amour est un cadre pour définir un style de vie, dans ce roman, bref, mais je suis heureux que cette femme, ancienne juriste à la chancellerie royale de Bruxelles, férue d'auteurs grecs et latins, y ait noté de l'ironie) ma tante finit par conclure :

 

- J'ai envie de dire à l'auteur que toutes les femmes ne sont pas comme-ça, que celles qu'il évoque dans ce roman sont des aventurières, mais qu'elles ne sont pas toutes comme ça !"

 

Je ne peux m'empêcher de sourire à ce mot, prononcé sur un ton de dédain aristocratique : aventurières, puis de penser (pensée que je garde pour moi) que les hommes de ce roman non plus, ne sont pas tous comme ça. On pourrait même dire qu'il y en a très peu comme ça, quasiment aucun. Et si, par hasard quand même, on viendrait à en croiser un, je ne sais pas moi, de jour comme de nuit dans les rues de Paris, hé bien il faudrait absolument lui ordonner le silence.

 

 

 

09.04.07 Ballade d’une après-midi de printemps

 

 

 

Quand revenait le printemps les arbres des forêts d'Ile de France entourés de talus, de mûriers et de ronces, retrouvaient l'appétit à perdre haleine des enfants que nous étions pour les cabanes et les planques, les batailles et les confidences qui demandent de l'ardeur au détail et parfois un certain survol de la situation.

 

Rares dans ma petite adolescence étaient les bandes mixtes, et nous disputions fermement tel territoire à cabanes avec une bande de filles qui nous effrayait autant qu'elle nous fascinait ; impossible d'être des leurs mais après les avoir aperçues, impossible à jamais d'être encore tout à fait des nôtres.

 

 

 

L'essence de nos affrontements consistait à nous faire prisonniers à tour de rôle ou à nous piquer et investir nos cabanes. 

 

Tandis que mes camarades, de vraies petites brutes peureuses, se défendaient avec acharnement 

 

- le jeu stoppait au moindre pleur ou dès qu'un bout de vêtement se trouvait déchiré dans la mêlée, 

 

au lieu de détaler comme un lapin dès que les filles étaient en surnombre - mais il en suffit d'une seule, vous savez bien - je me constituais volontiers prisonnier à la moindre escarmouche.

 

Ainsi, me laissais-je conduire dans leur antre sous l'escorte d'une petite fille aux hautes jambes plantées dans des bottes en caoutchouc ou de mignonnes converses, sous la menace d'un bâton tordu mais qui s'abattrait sur mon corps au moindre écart dans le sentier, et, au moment de ma capture, je goûtais le combat intérieur de l'amazone souple et perspicace à queue de cheval noire pour savoir s'il eût été plus judicieux que son prisonnier la précède ou bien qu'elle passe devant.

 

Déjà malgré mes dix, douze ans, je comprenais qu'il serait ridicule de m'enfuir en avant, qui a envie de courir droit devant alors que l'instant est délicieux ; quant à filer par derrière, le passé est à ce point retors qu'il nous resaute toujours au cou à un moment ou un autre. Par contre, ce que ne comprenait pas ma geôlière, 

 

farouche et belle enfant de passage sur cette terre, fût que la prison la plus subtile, la plus sûre et peut-être la plus définitive eût été de m'embrasser.

 

Oui, quelle prison plus forte qu'un baiser sur les lèvres, dont les barreaux traîneraient encore dans le tombé du soir.

 

Et puis, on grandit, et on s'éloigne de l'odeur du gazon fraîchement coupé ; et les blessures du cœur deviennent infiniment plus proches que les égratignures aux genoux.

 

Amazones brunes, les yeux légèrement en amande, pommettes à la rougeur hautaine, je savais encore dompter mon cœur à cette époque, même prisonnier par vous dans un instant fabuleux. Ce que je ne sais plus faire. Aussi je vous dédie cette après-midi de printemps où j'avance libre comme l'air, pauvres idiotes aux bras malingres qui ont fini dans des cases où le bonheur est une civière.

 

 

 

14.04.07 Maintenant je dors en route

 

 

 

Maintenant je dors en route, dans la journée dans les sourires, la nuit dans les fêtes, car quand je rentre, seul, je sais bien que ça ne m'est pas donné. Je peux passer la nuit à écrire ou à penser que je devrais le faire, mais un bonheur trop violent comme une tristesse trop dure empêchent de passer à l'acte (je parle d'écrire). Je ne sais pas s'il faut un équilibre, un attachement ou un détachement, je sais juste qu'il faut être porté, que l'instant puisse faire tremplin. Chercher à être porté même si aucune épaule encore ne vient pour que je m'y repose.

 

J'ai passé quelques jours de la semaine dernière dans une cavalcade de grand bonheur, comme cela ne m'était pas arrivé depuis longtemps, et puis il y a eu un jour triste, et souvent il suffit d'un jour triste pour réduire en poudre l'aventure du bonheur.

 

J'espère qu'on ne m'a pas lancé dans une sorte de chasse au Trésor à travers les rencontres et les rues et, qu'au final, le secret, je veux dire le trésor, puisque je vais bien finir par le découvrir, soit celui-ci : La tristesse est un état de fait, le bonheur une vue de l'esprit.

 

Dans Basile, le roman que je termine d'écrire, ce qui est difficile c'est que je n'ai été porté par personne, par la volonté de renverser personne, ou bien même si elle a pu apparaître, de temps en temps, ou dans l'idée, sachant bien que ce n'est d'aucune valeur, bon je mets ça de côté c'est vraiment trop triste et j'en parle déjà assez dans le roman, mais comme c'est un roman qui traite d'une descente aux enfers sentimentale ponctuée de gais souvenirs d'enfance, comme je me plais à le résumer, ce qui est difficile c'est que je n'ai eu ni élan ni soutien pour les gais souvenirs d'enfance autres que les moments où j'étais heureux d'avoir pu raconter des trucs bien saisissants pour la descente aux enfers sentimentale.

 

Concernant L'amoureux en lambeaux, quand les femmes me parlent du personnage de Simon, tellement attachant, tellement craquant, j'en passe et des meilleurs, je suis très heureux et me plie de remerciements à toucher terre mais, au fond de moi, je ne peux m'empêcher de sourire et de frémir (souvent ces deux choses se confondent sur mon visage) à l'idée qu'il est bien plus simple, oui, de s'émoustiller pour le personnage de Simon que de suivre absolument le personnage de Thomas. Oui, tellement plus facile. Alors chaque fois que je remercie pour Simon, en moi le personnage de Thomas gifle.

 

Cela m'a fait du bien de parler avec X l'autre jour, en terrasse, à La Palette  même si l'imbuvable connard qui posait pour sa copine à la table d'à côté me gênait par le ton vaniteux de sa conversation et la manière dont il se répandait sur sa chaise.

 

X me parlant d'une fille très jeune avec laquelle il sort et dont il est très amoureux me confie :

 

- Ce qui est pénible c'est les petits minets qu'elle fréquente ou qu'elle rencontre parfois en boîte. Ce qui est atroce c'est comment elle peut avoir de l'affection pour ces petits minets alors qu'elle me connaît moi ?

 

- C'est atroce, c'est juste atroce !" Dis-je extrèmement pâle et comme si je donnais la messe.

 

- Ô non, cherche-t-il à atténuer voyant que je prends les choses très à cœur (je veux dire : très avec ce qu'il me reste de coeur), ce qui est beau en fin de compte c'est le sentiment qu'elle a pour moi.

 

- C'est atroce, juste atroce !" ne puis-je que continuer d'émettre dans une transe que n'aurait pas renié la petite Franny à la fin de la nouvelle de J.D. Salinger qui lui est consacrée, cette chère enfant introuvable à qui une autre encore plus introuvable et mille fois plus désirable, la petite Ada de Vladimir Nabokov, aurait pu en apprendre de jolies en matière de messes basses.

 

Petit passage en marge de Basile qu'au final je ne pense pas garder pour le roman, l'inscription gravée sur la tombe d'Odessa Green à la demande expresse de la défunte : "Rien ni personne ne m'ayant réellement convaincue, je n'ai fait que passer."

 

En amour je ne suis pas nostalgique et, d'ailleurs, j'ai toujours beaucoup de retenue et de méfiance envers ces êtres nostalgiques qui vont repêcher dans le passé quelqu'un qu'ils ont délaissé 

 

au moment où il aurait fallu être là, en entier ; un repêchage destiné à atténuer un présent qui les désole ou les déçoit.

 

Je pourrais éprouver de la nostalgie quand j'aurai un territoire, un corps et l'univers d'une autre, avec aussi la précaution en parallèle, où fixer mes tourments et mes peines, mais alors mes pensées nostalgiques seront pour elle des piqûres inutiles, et, de toute façon, mon errance et ma douleur témoignent de l'inefficacité de souvenirs qui n'ont mené encore à rien. Il n'y a pas de sens, la plupart des gens n'ont pas de prise, pas de tenue ; oui, la plupart des gens n'ont aucune tenue ; et les portes ouvertes du passé, de n'y être pas passé à deux, justement, fait que ces portes quand bien même ouvertes fussent déjà en leur temps condamnées.

 

 

 

En amour j'aime l'idée qu'on ne se quitte jamais et pourtant qu'on se retrouve tout le temps.

 

 

 

Quand, un jour, elle m'a dit que j'avais une auréole au-dessus de la tête, je lui ai répondu que c'était le seul truc que j'avais trouvé pour dissimuler le poignard de n'être pas ensemble qu'elle m'avait planté dans le coeur.

 

 

 

Nuit difficile. Je brûle de l'intérieur. Impossible de me mettre au courrier que j'ai en retard alors que je voulais profiter de la nuit pour y répondre. C'est bien simple (et c'est très con) je n'arrive plus à m'endormir si je ne m'imagine pas dans les bras d'une personne avec qui je rêverais plus que ma vie - mais n'est-ce pas l'essence du rêve ? de dormir. Mes yeux sont foutus. Mon cœur un renard sans tanière. Il va falloir tenir jusqu'au concert de mercredi.

 

 

 

15.04.07 Prendre part

 

 

 

Courte nuit. Je suis en train de somnoler et de...somrêver ? et dans mon rêve voilà que j'ai trois désirs, trois désirs qui m'obsèdent et que je peux nommer, identifier et que je peux définir ; trois désirs forts qui sont les trois choses que je voudrais se voir réaliser et en même temps je sais que c'est impossible et que je vais beaucoup souffrir, oui notez scribe puisque comme il est prescrit à ceux qui méditent dans le récit de la très sainte vie du sage tibétain Milarepa : "Ainsi l'écoulement du temps doit être enregistré pour lui par une autre personne", je vais beaucoup souffrir - tu ne sauras jamais, jamais à quel point...- si je poursuis ces trois désirs, aussi, dans mon rêve où je les vois clairement s'exprimer, je cherche en vain un stylo pour noter sur de grands panneaux le mot "IMPOSSIBLE" à me mettre sous les yeux chaque fois que je penserais de manière trop violente à un seul de ses désirs. Donc je cherche, comme ça peut m'arriver parfois, un stylo, absolument un stylo pour noter que c'est impossible, rappelle-toi que c'est impossible, mais heureusement la recherche très énervante du stylo devient tout à coup superflue puisque le jour arrive et la réalité se pointe.

 

Reçu un très beau mail du Japon d'une amie de Vincent Lemonnier, Marie-Agnès Boquien qui, au hasard de vagabondages sur le net, a appris par mon Journal que Vincent avait été emporté par la maladie, il y a déjà de ça quelques mois. Chaque fois que je parle de Vincent, j'inscris son nom en entier, Vincent Lemonnier, pour que sa présence continue à bruire et scintiller parmi la rotative épuisante et vaine des moteurs de recherche, mais aujourd'hui de Tokyo à Paris il y avait comme une passerelle de pensées vers lui, et je trouve un peu de lui, des ailes qu'il déploya pour nous encadrer, mon groupe et moi, nos meilleurs souvenirs de concerts à ce jour, dans la photo que son amie, Marie-Agnès, a prise au Japon et qu'elle m'a envoyé en attachement avec son mail (photo que je laisse ici avec sa permission) :

 

 

 

 

 

H m'entretient de la manière dont X et Y se sont séparés, la façon un peu abjecte dont cela s'est déroulé - bon, après, il n'y a pas de jolies façons de se quitter je suppose, il y a déjà très peu de jolies façons de se rencontrer alors... - mais ça me fait quand même assez rire parce que l'année dernière X était de ceux qui me faisaient la morale pour certaines choses, je veux dire qui me parlait sur un ton moraliste et après il va se comporter comme une pourriture, enfin, ce qui se passe...on ne peut pas mettre sa tête dans chaque histoire, même le Christ il se contente de faire un petit tour (je déconne) (hum), en fait l'année dernière j'ai passé mon temps à me faire faire la morale par des gens qui rentraient dormir chez quelqu’un, je veux dire qui avaient les bras de quelqu’un dans lesquels dormir le soir, et qui pouvaient facilement y dissoudre, ou y oublier momentanément, les conneries qu’ils m’avaient servi, et rien que ça, si on me demande mon avis là-dessus, ça me dégoûte profondément . Enfin, ce n'est pas le sujet de ce texte. Donc H me parle de l'histoire de X et Y, comment c'est parti en déconfiture alors que ça envoyait du "chérie" par-ci et du "mon amour" par là, et H ajoute :

 

- Oui, ça va être dur de se voir maintenant, avec X et Y, dans les soirées, les fêtes, les concerts, après ce qui s'est passé...De toute façon, ajoute-t-il après une courte réflexion, moi je m'en fous, je ne prends pas parti dans ces cas-là."

 

Évidemment le lecteur fidèle et avisé comprendra que ça m'amuse moyen cette histoire de ne pas prendre parti, du genre on peut continuer à voir tout le monde, à la cool, c'est pas nos histoires...Hé bien oui, peut-être. Mais justement je crois que ce qui est bien, c'est de prendre parti.

 

Moi j'ai toujours tendance à prendre parti parce que je crois que pour moi j'aimerais qu'on prenne parti tout le temps. Voilà !

 

Alors ces trucs-là, je peux continuer à voir l'un et l'autre, bien sûr oui, tout le monde s'absout, ça rigole dans tous les coins, aucune tenue ; et H fait partie de ces gens qui passent leur temps à fréquenter tout le monde et à ne connaître personne.

 

Et tous les soirs ils en ont fait une ville qui s'appelle Paris.

 

 

 

17.04.07 Journée d’avant concert

 

 

 

Maintenant j'arrive à peu près à créer quelque chose, à donner un message, ou plus sobrement : une situation, rien qu'avec une set-list. J'ai assez de chansons assez fortes et qui signifient quelque chose d'intense et d'irréductible pour moi, pour donner au programme, au déroulement des chansons et à leur place, un sens. Demain nous jouons de nouveau La prémonition, et je suis très heureux de ça ; ces derniers temps je l'avais écarté du programme car c'est vraiment quelque chose de très dur et il faut de la vigueur, du courage je crois pour y aller, dans cette chanson ; après : "Un jour à mon égard tu te comporteras comme un caillou", qu'est-ce que je peux dire de plus ? 

 

Pourtant, il faut la chanter comme si on pouvait dire quelque chose de plus. Voilà.

 

La journée d'avant concert est souvent une journée blanche de temps invalide, où je ronge mon impatience, où je tente par des litres de thé brûlant de calmer un début d'angine, où je passe beaucoup de coups de fils pour ne strictement rien raconter, et si je sors pour un aller-retour dans la ville, l'après-midi trop claire, les façades des immeubles et les péripéties des visages, me font l'effet d'un décor en papier crépon.

 

Il faudrait, pour les jours d'avant concerts, avoir un amour absolu sur lequel veiller, une phrase importante à dire dans la vie de quelqu'un, des bras si fins qu'ils se confondaient presque avec les hautes cuillères à touiller les citrons dans des verres à soda(L'amoureux en lambeaux, page 159) entre lesquels pouvoir se reposer et se calmer un peu ; trouver dans la fascination à comprendre et guérir les petits accidents d'une journée de quelqu'un une consolation à l'incompréhension violente du monde et de la vie dans leur étrange publicité ; une lumière plus intense et intime que la blessure exacte du soleil ; une épaule pour soi seul où venir reposer sa tête après un trajet en ville ; et connaître aussi, même au travers les failles heureuses d'un épais

 

rideau, la petite impatience et la grande tendresse des gens qui vont venir. 

 

La nuit d'avant concert est une nuit impossible où la solitude est la dernière lampe éclairée, à la volonté d'extinction sans cesse maîtrisée par l'impatience du lendemain. 

 

La journée d'après-concert, il faudrait que les bras fins soient encore plus fins et resserrés autour de soi ; que l'impatience soit rechargée à bloc dans la journée à blanc ; que le trajet soit un peu plus court pour trouver une épaule où pouvoir se reposer sans aucune dispersion ni regret ; et que le sens de ce que l'on a fait jusqu'ici tombe en une pluie violente dans le cœur apaisé.

 

Violentes et irrécupérables sont les journées d'après-concerts.

 

 

 

17.04.07

 

 

 

Deux automnes.

 

 

 

Peut-être que d'ici quelque temps

 

L'année ne sera qu'un long soleil déroulé

 

Un temps tiède

 

Doux, prompt à l'insouciance, et à prendre les choses à la légère,

 

Une nuit parisienne jamais tout à fait nuit,

 

Avec ses séductions qui courent à toutes jambes,

 

Et l'envie de rentrer toujours remise au quart d'heure suivant.

 

Peut-être.

 

 

 

Et l'automne tu sais

 

Celui de ne pas te connaître

 

Celui longtemps en moi de marcher parmi les intolérantes statues des jardins,

 

Les rafales de vent, et les courtes pluies à saisir de la main,

 

L'automne, il faudra s'en souvenir ou l'inventer.

 

 

 

Pour l'automne je n'ai qu'à me souvenir

 

Du baiser que tu ne m'as pas donné

 

Et des chemins inverses que nous avons pris.

 

 

 

20.04.07 Michel Foucault et le koan zen

 

 

 

Les concerts sont toujours des moments périlleux, où il faut passer par-dessus les petites erreurs et les angoisses, souvent j'ai dit que j'aimerais que les spectateurs puissent sortir d'un concert, de la durée d'un concert, dans le même état que s'ils avaient passé quelques secondes devant le panneau central de la toile de Paolo Uccello conservée au Louvre et qui a pour sujet la bataille de San Romano. Les guitares figurant les lances, la batterie le cheval retourné dans le roulis de la bataille. Mais peut-être, avec plus de raison, il est probable que c'est moi qui durant un concert me sente comme le Condottiere représenté par Uccello, mis à l'épreuve de dépasser les angoisses et les fracas du temps qui a précédé, devant percer l'écorce des gens rassemblés pour s'adresser à chacun, mis au devoir de sentir et d'appuyer la rumeur grondante de ce qui devient face à moi un corps sensible, une sorte de dragon à la fragilité neuve.

 

Hier, pour connaître l'état du public, j'ai parlé d'un Koan zen. Le plus connu, celui qu'on trouve pour incipit des Nine stories de J.D.Salinger, à savoir :

 

"On connait le bruit de deux mains qui applaudissent

 

Mais quel est le bruit d'une main qui applaudit."

 

J'ai donc dit, m'adressant au public : Ce soir nous allons essayer de dépasser ce Koan Zen en le résolvant. Et je comptais fermement sur le public de ce soir-là pour le résoudre. Je me disais que les gens seraient contents de rentrer chez eux sachant qu'ils avaient résolu un Koan Zen. C'eût été une première. Donc je m'adresse aux gens et je leur demande de me montrer ce que produit le son d'une seule main qui applaudit.

 

Et là, un excellent public, je veux dire : excellent dans mes plans, dans ce que je présageais, un excellent public aurait applaudi deux fois plus fort.

 

 

 

Il faudrait ajouter pour la défense du bon public de ce soir-là, un peu froid à mon goût mais certainement très attentif dans son ensemble, qu'il y a quelques personnes que j'aie entendus continuer d'applaudir à tout rompre.

 

J'ai débuté le concert par le texte de Michel Foucault que j'aime bien dire, ce texte qu'il avait lu à la radio et qui parle du cadavre et du miroir. Un texte qui dans sa puissance, sa force, son écriture et sa diction continue d'exercer une grande influence sur moi, même si je n'en partage pas forcément le conclusion. Pour moi le corps n'est pas suffisant. Aimer, faire l'amour, ne concerne pas seulement l'ici. Mais l'ici et l'ailleurs. Je reviendrai sur cette idée. J'en parle un peu, en passant, dans l'histoire de Basile Green.

 

Ce texte de Michel Foucault, il faudrait que je parle aussi des réactions disproportionnées de certaines des personnes qui ont travaillé avec moi ces deux dernières années, comment ils m'affichaient leur réprobation soit avant soit après le concert, au seul motif que j'avais décidé de lire un texte.

 

Alors je suis content que Sébastien ait pu filmer ce moment. Même si ce n'est pas une de mes meilleures lectures de ce texte. Je crois qu'il y a eu des moments plus forts, là je l'ai dit au tout début, comme une précaution inutile avant que le concert ne commence, alors il y a encore des gens qui parlent, il y a un côté un peu bateleur pour réunir les gens dans l'écoute de ce qui va suivre qui pervertit la lecture et l'impact du texte, et dont j'aurais pu me passer. C'est un texte qui comme tous les textes forts n'a pas besoin qu'on batte le tambour. Pas une excellente lecture donc, mais une bonne lecture quand même. Voilà.

 

 

 

24.04.07

 

 

 

Il y a eu entre Z. et moi une complicité immédiate, limpide et mutine, tendre et éveillée, qui a supplanté la protection un peu bêta du non-attachement, je pourrais dire aussi bien que l'amour a assassiné la prudence, et, très vite, en quelques semaines, Paris ne s'est plus organisé autour de nous que comme, pour reprendre le mot de Borges, un labyrinthe en ligne droite où nous sommes entrés ensemble, ne nous cachant de rien et n'évitant personne, elle de quelques pouces plus haute que moi laissant pendre ses bras autour de mon cou quand nous marchons dans notre ville qui n'est encore pour moi qu'un hologramme irisé de blessures et qui reprend aujourd'hui une activité légère avec ses bus, ses parcs et ses cafés, qui n'existent sur notre passage que pour s'y embrasser.

 

L'inquiétude de ne pas se plaire pour de bon fût ces derniers jours sans cesse désamorcée par la fragilité neuve de se retrouver.

 

L'exacte phrase de Borges est : "Il n'y a pas pire labyrinthe que la ligne droite". Phrase à laquelle je donne une tournure heureuse, au coin du labyrinthe d'un baiser sans issue.

 

C'est d'ailleurs mon souci avec Borges dont cette seule phrase droite m'interpelle davantage que la plupart de ses textes, et auquel j'ai toujours envie de dire que le chemin le plus court pour atteindre les rayons d'une bibliothèque, c'est l'escabeau.

 

Des remous avec mon ex-label. J'espère juste qu'ils vont me laisser travailler et me déployer sereinement, même si ces nouvelles manigances (de leur fait) sont un pèse-nerfs et une perspective d'entraves dont je me serais bien passé.

 

Je suis surtout en colère contre moi-même quand je vois la part importante de candeur qu'il me reste. C'est dingue combien je peux être candide encore.

 

Je lis, au moment où je suis dans mes recherches épiques et navrantes de production pour mon prochain disque, les propos que tient Francis Bacon dans un entretien à Michel Archimbaud au sujet du cinéma en général et d'Eisenstein en particulier :

 

 

"Ses ennuis ont été considérables et c'est ça, au cinéma, que je n'aurais pas pu faire : être obligé de dépenser tant d'énergie seulement pour parvenir à réunir les conditions matérielles de la création. Il faut déjà tellement se bagarrer avec ce que l'on fait, alors chercher de l'argent, lutter pour cela..."

 

 

Bien entendu, je me reconnais pleinement dans ces propos même si la partie la plus intéressante au final est dans cette idée : Qu'il faille déjà tellement se bagarrer avec ce que l'on fait. C'est tellement exact. C'est une bataille pour arriver à tirer des autres, de soi, et de ce qu'on émet (de ce qu'on aimait ?), quelque chose qui nous convienne, de plus haut chaque fois.

 

Le combat pour l'argent, à côté du combat principal de la création, est autant nécessaire que superflu ; d'où le côté rageant / argent.

 

Mais je n'oublie jamais que derrière les systèmes et les réalités il y a quand même des individus dont les choix et la façon de se comporter me laissent souvent pantois et, au pire, désarmé.

 

 

 

30.04.07 Le jeune homme qui se tire une balle

 

 

 

Lisant des entretiens de Cioran, je suis touché par l'aveu qu'il dise qu'il pense beaucoup à Baudelaire. Je trouve ça très beau de dire qu'on pense beaucoup à quelqu'un qui fait corps avec une œuvre. Ou, peut-être qu'écrire, c'est justement donner un territoire immuable, un pays, à des personnes qui momentanément ou plus viscéralement perdues, souhaiteraient beaucoup penser et habiter quelque part aux frontières stables et constellées en soi.

 

Penser à quelqu'un c'est penser à son univers, à la possibilité de s'y inscrire, de s'y inclure, d'y trouver sinon des solutions du moins un champ d'action 

 

et de consolation à ce qui nous préoccupe, et de s'y laisser porter. Je trouve ça très beau.

 

Il y a cet autre texte de Cioran qui parle du quartier latin, et qui dit, si ma mémoire est bonne, que la vue du boulevard Saint-Germain au crépuscule ou au petit matin, dans sa brume et son atmosphère particulières, donne

 

à croire que les lèvres d'un boucher murmurent un vers de Baudelaire. 

 

Je m'insurge toujours quand j'entends pérorer que Cioran est essentiellement une lecture de midinettes. A cela on pourrait tout aussi bien dire que Lynch dans sa trame hitchcokienne saupoudrée de symboles et de petits éléments mystérieux et sensationnels est un cinéma pour midinettes ; et Salinger le grand manitou de cette adolescence en prise avec de grands secrets qui la dépasse. (Je ne l'ai pas mis dans mon deuxième roman mais j'avais l'idée de faire dire à Odilon Green au cours d'une discussion sur la littérature que, pour lui, J.D.Salinger : c'est du Fitzgerald casher).

 

 

 

La dernière fois que j'ai parlé de Salinger c'est avec Z. Je lui demande :

 

- Dans l'histoire du poisson banane, tu es plutôt la petite fille ou le poisson banane ?

 

Elle s'insurge :

 

- Je ne suis pas une petite fille !

 

- Tu n'es pas non plus un poisson banane, réponds-je.

 

- Oui, heureusement ! dit-elle.

 

- Ô pas si vite ! Je connais plein de poissons bananes qui s'ignorent.

 

- Et toi alors, me demande-t-elle, tu es qui ? Le jeune homme qui se tire une balle ?

 

- Moi je suis dans mes romans et mes textes, mes chansons et notre échange de ce soir. Je ne peux pas être partout, lui réponds-je raisonnablement. Et c'est déjà beaucoup comme ça."