01.07.05

 

Déplacé.

 

J'avais dix-neuf ans, âge des pouvoirs magiques à n'en savoir que foutre. Et, invité à cette soirée où j'allais revoir à n'en pas douter X - avec laquelle les fulgurances ensemble et les répercussions quand nous étions séparés - Que le reste du monde nous semblait déplacé - n'en finissaient pas de me chavirer le ventre, le coeur, et la vue maintenant qu'elles étaient dissoutes dans l'acide d'un temps personnel qui ne se remet pas de passer sans partage.

Il y avait eu - l'espérance que nous fûmes ensemble - une intimité décisive qui ne se limitait pas aux baisers que nous échangions mais qui cherchait l'affrontement avec le monde extérieur dès que celui-ci se dressait entre nous avec la brutalité, l'ignorance ou le raffinement, qu'on lui connaît.

La perspective de la revoir au beau milieu d'une fête, avant l'été, parmi l'essaim bourdonnant de jeunes gens excités, la surprendre répondre aux sollicitations et aux plaisirs du paraître avec un rire sans gêne qui semblait trancher ou poignarder chacun de nos secrets, me dévastait sur commande, moi qui adolescent ressentais toujours de l'envie autant que du mépris pour les amours faciles, fabriqués en une nuit ou qui allaient de soi, je n'en éprouvais désormais plus que de la répugnance.

La légèreté avec laquelle elle s'entichait de nouveaux visages, du premier venu, du bellâtre aux rêves clés en main ou du personnage mystère, me donnait des envies de vomir - de dégueuler l'éternité qui m'était venu jadis plein la bouche, qu'elle achète un nouveau jean ou se blesse sans mesure à l'incompréhension d'une employée de secrétariat.

Je la laissais faire et nous défaire. Jouer de sa beauté. Butiner l'éphémère.

Egérie qui s'essuie la chair des lèvres avant de sortir du fast food de la séduction. J'avais bâti ma vie, affûté mon tempérament, et conquis tous mes titres sur nos secrets et nos baisers passionnés. Une attention portée trop fine à l'oreille d'un autre, et tout ce qui me constituait disparaissait. Horde de mercenaires à la solde de l'ironie du sort.

J'admirais la facilité avec laquelle les êtres glissaient les uns des autres sans conséquences - répugnant ! - et je goûtais de tout son suc la faconde de l'oubli.

J'étais très définitif à l'époque et il était difficile de voir clair en mon coeur mais je ne savais pas demeurer bien longtemps sans le faire jaillir d'une manière ou d'une autre sur les forces en présence. Je me souviens aussi qu'on accommodait le malibu coco à toutes les sauces. Et qu'à minuit la musique l'emportait sur le reste, et les filles jusqu'ici sous contrôle, la cheville attrapée dans des bavardages agréables, se déhanchaient comme des serpents et roulaient des pelles à tout ce qui leur tombait sous la main - sans prévenir ou se porter garantes pour le venin.

Et je rentrais dans la nuit noire les poings serrés dans les poches et le coeur gros mais volontaire, incandescent, fixant mon esprit sur cette pensée dure comme une pierre : Qu'importe sa vanité et le dégoût qu'elle inspire, quand elle se retrouvera seule blessée de toute part, elle saura que quelqu'un l'aime dans ce monde, oui quand elle sera triste - car il y aura des moments de vraie tristesse plus éperdus que le temps d'une danse - elle saura que quelqu'un l'aime dans ce monde - jusqu'à démantèlement de ce quelqu'un - ou jusqu'à disparition de ce monde.

 

04.07.05

 

Bastille, Odéon en une soirée. Bastille où je rencontre Akim et ses chansons de musique arabo-andalouse - nous échangeons quelques mots et nous promettons d'aller boire un verre ensemble un jour prochain. Bastille où je parle avec Yvan le garçon qui a sorti en France le disque de Burt Bacharach et Elvis Costello il y a quelques années, beau disque mélancolique qui m'a accompagné des nuits d'affilée ; Yvan me parle de Comme elle se donne, et de Laisse-moi devenir ton homme, les deux premières chansons du disque à venir que lui a faites écouter Olivier, il loue la précision de mes textes, comment je plante le décor et fait jaillir l'émotion en très peu de mots, je le remercie vivement parce que c'est exactement dans ce sens que je souhaite aller pour mon travail ; Yvan me cite les premières paroles de Comme elle se donne : Dors ici Dolorès il n'y a plus de métro... Bastille où je me retrouve dans les cuisines du Réservoir à sandwicher sur les tambours en compagnie de Pascaline et Cyrille, Rodolphe et Olivier ; et où je confie à Olivier (qui m'a fait boire) ce que j'ai écrit par mail l'autre jour à Stéphane, à savoir que je ferais bien huit enfants à X. Et pourquoi huit ? Parce qu'un huit couché ça fait l'infini, et c'est mieux d'être couché pour faire des enfants. Bastille où je donne un verre de punch à Virginie en lui faisant croire que j'ai traversé la totalité d'une salle enfumée pour le lui apporter - alors que j'ai pris le raccourci par la cuisine (le rêve d'Ulysse).

Odéon où Arnaud me parle de destinées parallèles et où j'affirme qu'un coeur qui a été brisé une fois au moins n'est plus très endurant pour les parallèles ; Odéon où je connais toutes les artères et la cadence des rues et où je me recompose patiemment après les épreuves et les conquêtes de l'enregistrement du disque ; Odéon où je parle de Balthus avec une amie d'Arnaud et elle me demande : Mais pourquoi toujours chercher à faire le même tableau ? Et je réponds : Parce que c'est toujours le même peintre derrière.

 

06.07.05

 

La plupart des gens que je connais ont souvent besoin pour leur travail de l'approbation d'un autre, et, en ce qui me concerne, je dirais que hors raisons commerciales cela n'a aucune importance. Je suis simplement heureux quand je suis compris dans mes intentions ou lorsque ma façon d'être au monde, d'écrire également, touche en plein coeur. Mais mon travail n'a pas besoin d'approbation extérieure pour exister, se faire, se défaire ou se refaire. En fait c'est exactement la même chose que dans l'amour. Rendre quelqu'un amoureux c'est le toucher, le bouleverser, sans son approbation. Je veux dire, sans demander la permission.

 

Avec Stéphane nous rejoignons Katia qui se planque sous les arbres du boulevard Saint-Germain parce qu'elle vient de chaparder une affiche de l'expo d'Ellen Von Unwerth. Nous la cherchons en vain du côté de Maubert, avant qu'elle ne me hèle timidement, accroupie, en retrait. En route Stéphane m'a dit que Katia était triste et qu'il allait falloir lui donner des ailes. Triste à cause de son travail.

- C'est difficile, dis-je, le travail, amer souvent. Mais la tristesse c'est autre chose. On est triste quand on est amoureux de quelqu'un avec qui on ne dort pas."

 

08.07.05

 

Un vendredi n'a qu'à attendre minuit pour être un samedi.

 

Le très beau texte d'Anne de Staël dans le livre qui vient de sortir, consacré aux derniers travaux de son père : "La distance à laquelle mon père nous tenait depuis qu'il était à Antibes nous exerçait à interpréter dans l'obscurité la tonalité d'un mot, d'une phrase qui venait d'une lettre, d'un appel ou bien l'écho d'un ami qui passait à la maison et l'avait vu il n'y a pas longtemps. Une chose était claire, soit il reviendrait, soit nous irions le voir et nous prendrions le train ! Mais, entre l'atelier et la gare, c'était aussi obscur qu'entre Antibes et Paris. Grandir devenait urgent ! Ce n'était pas comme un livre dont on peut sauter les pages...Ce n'était pas comme se mettre à courir...Ce "vite" était une pierre qui tombe au fond de l'eau et fait sonner à la surface une sorte d'alarme. (...)"

C'est vraiment très beau : nous exerçait à interpréter dans l'obscurité la tonalité d'un mot. J'ai profité d'une promenade avec Stéphane (Million) pour acheter le livre à la librairie L'écume des pages boulevard Saint-Germain ; je pense avoir tous les livres consacrés à Nicolas de Staël sortis depuis près de dix ans. Monomaniaque des gens que j'aime, et des monographies ou essais sur les peintres qui me travaillent : Staël, Uccello, Bacon, Balthus, Egon Schiele, Piero della Francesca, Giacometti...

Toutes proportions gardées Irina m'avait dit un jour qu'elle voulait tout connaître de moi, tout ce que je pourrais écrire, les chansons, les poèmes, le Journal, et je lui expliquais que tout ne serait jamais la totalité, qu'il faudrait aussi prendre en compte certains mails, des messages personnels, des lettres d'amour, pourquoi pas des textos, envoyés dans les périodes de création de telle chanson ou tel texte et qui, certainement, entretiennent des correspondances manifestes avec mes travaux publics si je puis dire, un réseau complexe d'écriture qui fait mes journées et dicte ce que je vais produire de plus visible.

En ces jours où j'ai l'impression qu'un ciel me passe dans le coeur, avec la fatigue de l'achèvement des enregistrements, et des batailles que cela a été parfois, batailles qui se poursuivent, ainsi que des souvenirs heureux dont le caractère irrémédiable, je veux dire qui ne reviendra pas, ou qui ne reviendra plus comme ça, blesse autant, si ce n'est plus, que la mémoire des manques, des ratés, des amertumes.

Reçu un texto très doux de Pascaline : "J'ai eu l'immense plaisir d'écouter les mix, au casque, et...comment dire ? Mais comment ne pas tomber amoureuse du chanteur ?! :-) Sincèrement je trouve tes intonations belles, touchantes, ou dégageant quelque chose de sexy, d'insolent ("Laisse-moi devenir ton homme", par exemple) selon les cas. Bref, bravo. Je trouve également que chaque musique est un bijou, mais je trouve encore moins les mots pour en parler !" Cela m'a fait plaisir, je le note ici, non par vanité - je garde généralement sous le sceau de la confidence les jolies choses qu'on m'écrit - mais c'est le premier retour d'une écoute extérieure sur un disque qui me tient vraiment à coeur, où pour la première fois je peux expliquer chaque moment et également me laisser porter par la musique sans le souci d'explications, oui, le premier disque où j'ai la sensation d'avoir réussi à plusieurs - et j'inclue toutes les personnes qui ont participé au projet - ce qui est toujours plus aisé d'atteindre tout seul (par l'écriture notamment) : quelque chose qui me plait, qui me touche, qui m'emporte et qui m'inclut.

Beaucoup d'agitation autour du disque : Cyrille m'a raconté qu'hier chez Nathalie on l'avait harcelé de questions sur le contenu, les titres des chansons, la pochette... J'ai donné la consigne du secret le plus infrangible - jusqu'au dernier moment, et ce soir chez Elise c'est la même chose, on veut tout savoir et je n'ai rien à dire. 

Finalement, un vendredi n'a qu'à attendre minuit pour être un samedi ; c'est la même fringale, la même hystérie, la même occupation des corps, des coups possibles, du hasard piégé par la lumière. 

David m'entraîne par la manche :

- Je surveille la porte d'entrée mon vieux, ça fait neuf fois consécutives que ce sont des garçons qui déboulent, avec leurs bouteilles à la main comme s'ils tenaient leur sexe, ils sont ridicules. Neuf fois de suite mon vieux, ça devient franchement irrespirable."

Nous cherchons une pièce pour nous isoler - et une télé pour jeter un oeil à Koh-Lanta. Bonne idée. Quand nous allumons la télé, nous tombons sur une séquence reportage et une voix off qui instruit : Caroline cherche l'amour avec un grand A...

- Caroline avec un petit cul cherche l'amour avec un grand A ! rectifie Damien (F).

- On cherche tous l'amour avec un grand A, dis-je.

- Je ne comprends pas pourquoi ça s'appelle toujours Koh-Lanta, se lamente David, alors que ça fait des plombes qu'ils ne sont plus sur l'île de Koh-Lanta. Ils se foutent vraiment de notre gueule !"

Quand je reviens dans le salon une grande fille aux cheveux noirs qui a une voix de râpe à fromage, mais une belle râpe à fromage, Conran Shop au minimum, vient à ma rencontre, me dit quelques mots et pour me présenter à l'une de ses amies me situe en prétendant que je suis le plus grand poète vivant, avec Baudelaire évidemment (sic). Comme Baudelaire n'est pas convié chez Elise (trop retors ?) pour se défendre, je prends l'avantage de manière vraiment honteuse (je l'admets) en demandant sur le ton de la candeur la plus mordante :

- Baudelaire ? C'est le type qui fait rimer "illustre" avec "lustre" c'est bien ça ? *

Deux garçons connaissances d'Elise parlent bruyamment et au départ je crois qu'il s'agit des attentats dans le métro de Londres, "Cette année on a été obligé de se préparer à ça, ça devenait inévitable !" puis je comprends qu'ils commentent leurs oraux, les sujets d'examens.

Ce matin, dans Paris, j'ai été surpris par la quantité incroyable de vélos qui circulaient ; répercussions du choc ressenti et du climat londonien ? Damien lorgne une amie d'Elise, une de ses filles exquises qui ne paraissent jamais autant bigleuses que lorsqu'elles portent des lunettes - comme un accessoire définitif. Elle est collée à un type que David qualifiera plus tard du "Genre de parfait crétin qu'on ne rencontre qu'en soirée !", et, comme une jeune lionne, elle cherche par des gestes querelleurs et récurrents à caresser son visage. Il la repousse mollement pour se servir à boire, se préparer une assiette de quiches (faites maison).

- Si elle te touchait le visage, tu la laisserais faire, toi ! me dit Damien.

- Elle ne me touche pas, dis-je." 

Elise me réclame un "moment cuisine", elle me prend par le bras et me dit doucement : je sais que la cuisine est ta pièce préférée, je réclame un moment cuisine." Pendant que je m'assois face à la petite table verte, elle attrape la bouilloire qu'elle remplit d'eau minérale. Un ciel encore me passe dans le coeur. Le thé La route du Temps, s'exclame-t-elle en parcourant plusieurs boites colorées, perchée sur un escabeau qui me laisse voir le trait bouleversant de ses jambes - branches que je pourrais saisir de la main, refermer ma main sur l'une d'elles, et qu'elle vienne à sourire, à se pencher sur moi laissant dégringoler la masse de ses longs cheveux pour me dire : voici pourquoi j'ai acheté un verrou pour la porte de la cuisine !" mais je ne bouge pas de ma place et elle dit : Du thé vert relevé au gingembre ! Il faut absolument que tu goûtes ça, c'est fait pour toi ! Tout d'un coup j'ai le souvenir de Katia qui mercredi a rapporté de ses vacances en Turquie du thé pour Stéphane, et lui a donné en précisant : Stéphane j'étais certaine que tu adorais le thé, je ne pouvais pas me tromper, tous les gens qui aiment lire et tous les écrivains adorent le thé !" et sur de telles définitions, Stéphane n'a pas osé lui dire qu'il préférait largement le coca-light ou le diabolo grenadine.

- Je suis craintive à aimer, me confie Elise. Craintive à tomber amoureuse. Chaque fois, maintenant, j'ai comme l'impression de me nier.

- Que tu nies ton passé ?

- Oui, c'est exactement ça, chaque fois j'ai l'impression que je nie mon passé. L'autre jour j'ai revu X que j'ai aimé, longtemps tu sais, c'était déraisonnable, je l'ai aimé de façon déraisonnable, et ça résonne encore parfois, et, maintenant quand il me parle il me sermonne d'un ton très détaché c'est insupportable, avec des idées sur la vie vraiment dégueulasses, de la philosophie où tu ne te mouilles pas tu comprends, il me demande d'aller de l'avant mais c'est toujours quand les gens ne vous aiment plus qu'ils vous demandent d'aller de l'avant."

 

Dans le salon, les types ont décimé toutes les bouteilles de vin et commencent à se rabattre sur les pacs de bière qu'ils ont rapporté au cas où, qu'ils ont laissé sur le pallier, et maintenant qu'il y a de la place dans le frigo...C'est l'heure décimée pour les types qui font les cendriers et les fonds de bouteille de leur conversation, à cette heure-là on est jamais à l'abri que la proie ferrée depuis onze heures du soir vous glisse entre les doigts, s'excuse en un bâillement. Et les couples eux ont déjà foutu le camp depuis longtemps, à la grâce de l'une ou de l'un à la fatigue tyrannique, ou sous l'impulsion de l'autre qui espère qu'en rentrant dans des délais raisonnables quelque chose de sexuel se présentera à la maison, que le sommeil ne gagnera pas la partie. Damien a trouvé une proie souple, élastique, perméable à l'alcool. Il la galoche dans tous les coins de l'appartement - idéalement conçu pour ça. David prétextant un coup de barre et l'attraction moelleuse du canapé se plante juste sous les fesses d'une grande blonde à son goût.

- C'est une fille comme ça qu'il me faudrait ! soupire-t-il, rêveur assommé par la réalité.

- Tu sais ce que dit Roberto Begnigni ?

Sa tête et son faciès expriment d'abord l'étonnement, me scrutent avec une intensité désarmante, puis répondent par la négative.

- Hé bien Roberto Begnigni prétend que : "si tu es vraiment amoureux de quelqu'un, cette personne finira par dire oui" ! Oui, elle finira par succomber. Par succomber à ta blessure.

David me fixe avec beaucoup d'anxiété...

- Tu n'y crois pas...Ce sont des...conneries.

- Oui ce sont des conneries. Il devrait aller travailler chez Disney ce type."

 

David propose d'aller chercher deux verres de punch, qui sur le chemin deviennent deux verres de vin, qui finissent en une bière - pour lui. Une impatience brouillonne bat en moi, agite mon coeur, mes idées, et tourmente mon sang. Avec la fin de l'enregistrement du disque et les concerts qui ne sont prévus que dans trois mois, ô sympathie vibrante et partage éclairé des concerts où êtes vous ? seul un retour à Thèbes va pouvoir me maintenir. J'écris un mot pour Elise et le fixe sur son frigidaire au moyen d'un aimant fraise parmi les papiers et les photos pèle-mêle. J'aime bien laisser des trucs pour après. J'ai fait ça chez Bertrand l'autre jour, je lui avais apporté pour le lui montrer ce petit journal des Beatles, quelque chose d'absolument collector avec le détail des instruments pistes par pistes pour Abbey Road et des photos jamais publiées ailleurs, et que j'avais soigneusement gardé depuis mes treize-quatorze ans, comme un trésor d'adolescence, du temps où j'étais inscrit au fan-club des quatre de Liverpool, et puis je l'ai laissé délibérément là-bas, au Studio Juno, je l'ai glissé entre deux livres sur la petite étagère, et plus tard j'ai écrit à Bertrand que je ne pouvais pas faire autrement, que les pièces de collection se devaient de résider dans les musées, et chez Bertrand, c'est une sorte de musée, avec les jouets Goldorak d'époque et le chamberlin sur lequel a joué David Bowie pour l'album Low.

Et puis j'aime bien l'idée d'avoir gardé ce petit livre tout au long de ces années pour finir par le laisser dans le studio de Bertrand - fan absolu des Beatles, et qui nous a accueilli avec tant de bienveillance et de confort pour l'enregistrement du disque. Et puis les choses matérielles sont faites pour faire plaisir autant que le soleil est prévu pour briller. Elles prennent une valeur quand on les reçoit, et du sens quand on les donne.

Je passe des portes successives pour dire au-revoir à Elise que je trouve endormie dans les bras d'une amie. Chut sur le reste. Elle met son bras autour de mon cou et veut m'embrasser en me mordant la bouche mais ce n'est ni elle ni moi, juste l'heure malade, la sensation de froid, tout ce qui nous éprouve, ce qui ne vient pas. Damien aura des choses à se reprocher demain matin, ou une histoire à mettre en marche. Il fait partie de ces chanceux qui ne font pas grand cas de la légèreté. Mais j'exagère. La légèreté parfois il faut se la permettre. Quand on est assez solide pour ça. Quand on a pas le ciel qui vous passe dans le coeur. Se la permettre sinon il n'y aurait pas de nuit, qu'un jour total. David attrape un taxi, je rentre à pieds à Auteuil, rapidement, pour écrire.  

 

 * "Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
Décors frais et légers éclairés par des lustres
Qui versent la folie à ce bal tournoyant;"

(Baudelaire, Les phares)

11.07.05

 

Choisir son camp.

 

Au téléphone, la voix douce et enveloppante de l'assistante du dentiste qui me demande :

- Alors, qu'est-ce qui vous arrive ? Vous avez une sensation de froid ou de chaud ?

Sans hésitation je réponds :

- De froid."

 

12.07.05

 

Terriblement éprouvé par le visionnage de Thirteen, de Catherine Hardwicke, avec Evan Rachel Wood.

Pendant tout le film je ne savais pas quoi faire.

 

13.07.05

 

Dialogue avec l'assistante du dentiste.

 

- Le docteur va arriver dans quelques minutes, il est en retard.

- S'il y a bien une profession où j'aurais pensé qu'il faille être toujours en avance, c'est la médecine ! dis-je.

- Installez-vous. Cette sensation de froid dans votre bouche, c'est peut-être parce qu'on ne vous embrasse pas assez en ce moment ?"

Je reste bouche-bée devant la pertinence du diagnostic.

- A force d'assister, vous devriez peut-être songer à opérer ! dis-je.

Elle a l'air très heureuse. Me propose de boire quelque chose dans le gobelet de rinçage. Nous prépare un kir.

- Je peux me permettre de regarder ? De regarder dans votre bouche. C'est peut-être cet amalgame, là, à droite, qui vous pèse et vous opprime.

- Oui, dis-je. Je ne supporte pas l'amalgame. Je le fuis autant qu'il me pèse et m'opprime.

- Le docteur va certainement vous parler de dévitaliser votre dent...

- On m'a déjà dévitalisé le coeur, vous savez. Quelques fois. Cela fait très mal. Et puis, un jour, on ne sent plus rien.

- C'est trop triste Jérôme. Et qu'est-ce qu'on vous a mis à la place ?

- Un miroir. Une bouilloire. Un jeu de Jokari. L'intégrale de Marguerite Duras. Franny and Zooey de J.D. Salinger. The long and winding road des Beatles. Bref, un beau foutoire.

- Vous organisez des visites guidées ?

- La nuit quand les secrets rôdent comme des bestioles autour d'une lampe tempête.

- Si je perds ma place à vous embrasser, je veux dire si je vous embrasse, qu'on nous surprenne et que je perde ma place, est-ce que vous auriez besoin d'une assistante ?

- Oui si le but est le chemin qui y mène.

- Ou d'une patiente ?

- J'ai plutôt connu des impatientes.

- Le docteur va peut-être vous proposer une couronne.

- Cela me fait penser à Polynice.

- Cela se trouve sur les hauteurs de Nice ?

- Non, c'est le frère d'Eteocle, d'Antigone et d'Ismène.

- Pourquoi dix semaines ? Pourquoi attendre ?

- C'est dans la Thébaïde. Henry Bauchau qui a écrit là-dessus a une très belle phrase sur Polynice, dans Oedipe sur la route, ils sont arrivés à Colone, Oedipe parle à Polynice et lui dit : "Un vrai roi, comme tu l'es, n'a pas besoin de trône pour régner". C'est très beau. Très fort bien sûr. Je vois une ligne directe entre ce commentaire sur Polynice et les personnages de Marguerite Duras par exemple, du Vice Consul, ou de Détruire dit-elle.

- Je n'ai pas beaucoup le temps de lire, ici, vous savez. Le docteur m'oblige toujours à faire des va-et-vient en apportant des ustensiles pointus. Je me prends souvent pour Judith. Judith de Judith et Holopherne. Ou Charlotte Corday. Enfin bon toutes ces filles qui font des va-et-vient avec des objets contondants dans les mains.

- Il n'y a que vous qui soignez la douleur, pourtant. Vous la faites apparaître d'un côté, et de l'autre vous seules êtes qualifiées pour la guérir. C'est usant votre pouvoir. Et les types comme moi ça ne sait que rester la bouche ouverte comme chez le dentiste devant ce pouvoir que nous appelons beauté, ou, protection, quand nous sommes de bonne composition.

- Je peux venir sur vos genoux ? Prenez-moi dans vos bras.

- Eteignez le soleil, allons où il nous plait."

 

14.07.05

 

14 juillet.

 

J'ai vécu des volcans

Et le ciel pourchassé

J'aspire au calme maintenant,

à la tranquillité.

Au linge qu'on accroche,

Au linge qu'on dépend,

Aux arbres qui bordent la route

D'un retour.

Mais rien ne vient.

La solitude n'est pas encombrante.

Mal aimer l'est davantage.

Il y a derrière la brèche

Une faille.

Et encore une faille derrière.

Cela m'était caché autrefois

Par le bandeau de ses mains sur mes yeux.

Mes bras ou des rubans

Arrangeaient ses cheveux.

C'étaient les mêmes attaches,

Pour le temps si fragile

Qui passait.

Dans les soirées où nous allions,

Des types la désiraient

Des filles tout aussi bien

Mais c'est toujours pour moi

Qu'elle tremblait.

Il y a derrière la brèche,

Une faille.

Et encore une faille derrière.

Pas besoin de diamants

Les yeux verts de mon homme

Suffisent à mon bonheur

Disait-elle.

Et le 14 juillet

Nous n'allons pas danser

Car il y a mieux à faire

Comme tous les autres jours.

 

17.07.05

 

Eclairages :

 

Reçu un mail de Christophe (Durand - Le Menn) qui prend avec juste raison la défense de Charles (Baudelaire) suite à mon torpillage déloyal, et que je retranscris ici avec sa permission :

 

"Bonjour Jérôme,

J'espère que tu vas bien !

Certains passages de ton journal m'ont bien fait rire, ces derniers temps, comme la séquence avec l'assistante dentaire ou ce passage où une fille te complimente en disant que tu es le plus grand poète vivant, avec Baudelaire (sic).

Au sujet de la rime "lustre / illustre" : je voulais juste rappeler que Baudelaire aimait à remotiver les sens étymologiques des mots.

En l'occurrence, le mot "lustre" : empreinté à l'italien "lustro" ("gloire, renommée" mais aussi "éclat, luminosité"), déverbal de "lustrare" ("rendre fameux, illustre" mais aussi "illuminer, éclairer"), du latin "lustrare" ("éclairer", proprement "purifier par un sacrifice expiatoire").

Le mot "illustre" vient du latin "illustris" ("clair, éclairé, bien en lumière, éclatant, manifeste, brillant, en vue").

On assiste donc, dans cette rime, et si l'on considère les étymologies, à un échange de sens où le mot "lustre" ne désigne plus seulement l'éclairage, mais aussi la renommée, et où le mot "illustre" ne désigne plus seulement la renommée mais également l'éclairage...

Ainsi, même si le choix des rimes peut surprendre de prime abord, il était bien motivé et fortement connoté.

Je rajouterai que le lustre renvoie aussi au luxe, c'est-à-dire à la splendeur, et à l'éclatant.

On pourrait broder aussi autour du rapport entre la peinture et la lumière, et le rôle de l'ekphrasis chez Baudelaire, mais tu maîtrises mieux le sujet que moi, et je ne m'y ridiculiserai pas.

Voilà, c'était un peu long... tout ça pour dire qu'une rime n'est jamais innocente chez Baudelaire...

Il y a souvent de l'ironie et de l'auto-ironie ces derniers temps dans ton journal, et je ne savais pas si tu savais pour "lustre/illustre".

Si tu savais, je m'excuse d'avance de ce long message...

Bon, je retourne à la chaleur étouffante de ma mezzanine,

Te souhaitant une bonne fin de week-end,

Christophe."

 

18.07.05

 

L'année du Brésil.

 

- J'ai beaucoup parlé avec mon beau-frère, me dit David, durant cette semaine de vacances en Bretagne. Il a une bonne expérience des meufs. Comme il écrit aussi, il a dû bien baiser !

- Certainement, interviens-je, certainement...

- Selon mon beau-frère y a plus que les brésiliennes ! Y a plus que les brésiliennes qui soient de vraies meufs ! Les européennes et les américaines elles sont complètement névrosées mon vieux ; le sexe c'est devenu très compliqué pour elles, tandis que pour les brésiliennes c'est naturel. Y a plus aucun problème, quand elles aiment bien un mec, quand elles sont amies avec un type, hé bien c'est complètement naturel pour elles de baiser avec lui à la fin de la soirée, ou même je vais te dire en plein milieu de l'après-midi ! 

- J'ai toujours pensé qu'on ne pouvait pas donner son amitié à tout le monde, dis-je. 

- La brésilienne c'est l'avenir de l'homme ! Ca ne te dit pas de partir au Brésil cette année ? En plus les brésiliennes selon mon beau-frère elles font merveilleusement bien l'amour. Elles sont sensuelles. En maillot de bains toute l'année.

- Mais tu sais je ne souhaite pas vraiment que la fille avec qui je sors soit en maillot de bains toute l'année...

- C'est pas des maillots de bains comme ici ! Là-bas ce sont des maillots de bains sur mesure ! C'est l'élégance même ! Ici les filles elles ont l'air de sacs avec leurs maillots de bains, ça n'a rien à voir !

- Au Brésil il y a Roberto Carlos.

- Le footballer ?

- Non je veux parler du crooner de variétés Roberto Carlos. Roberto Carlos est la réponse brésilienne à Julio Iglesias. Mais tu n'as pas tout à fait tort dans ta bêtise mon vieux parce que les parents du footballer Roberto Carlos ont prénommé leur fils en hommage au chanteur.

- Au chanteur Carlos ?

- Non, en hommage au chanteur Roberto Carlos.

- Et comment tu sais ça ?

- La culture mon vieux. Et puis je m'intéresse. Je suis chanteur aussi. Il faut que j'en sache un peu sur les collègues. C'est comme les footballers. Le footballer Roberto Carlos il doit savoir qui est Platini ou Thierry Henry par exemple.

- Si ça se trouve au Brésil ils ont des vignettes Panini sur les chanteurs français. Si ça se trouve Roberto Carlos il a ta photo en vignette Panini.

- Probablement, mais je ne fais pas encore partie de l'équipe. Je suis sur le banc de touche quoi. J'ai de fervents supporters cela dit, alors sous la pression des fervents supporters on commence par ci par là à s'intéresser au banc de touche, mais pour le moment ils sont pas très pressés de me faire jouer dans l'équipe.

- En tout cas tu devrais jouer dans l'équipe du Brésil ! Pour les filles ! Ici franchement je trouve que l'amour c'est toujours conflictuel. Regarde la dernière fille avec laquelle je suis sorti, c'était l'archétype de la parisienne névrosée. Discute avec Stéphane tu vas voir ! Je suis certain que Stéphane il a des copines brésiliennes ! Stéphane on devrait lui donner le ballon d'or. Comme nous. On est des mecs en or. Des garçons à la cool. On est peut-être exigeant d'accord mais on est des mecs à la cool. 

- Pas si exigeant que ça puisqu'il suffit qu'elles se baladent en maillot de bains toute l'année...

- Même toi je vais te dire, même toi dans tes difficultés tu es un mec à la cool. Et les filles elles le savent ça. Que dans ta difficulté t'es un mec à la cool.

- Si elles pensent ça, elles ne sont pas au bout de leurs peines, dis-je.

- Tiens ce qu'il te faudrait c'est une meuf qui ait une fibre artistique et en même temps les pieds sur terre. Une décoratrice d'intérieur ! Je te vois bien avec une décoratrice d'intérieur !

- Oui, vu de l'extérieur. En même temps s'il y a un domaine sur lequel je ne suis pas très enclin aux compromis c'est peut-être celui-là...

- Hé bien justement, c'est pour ça qu'elle ira décorer chez les autres !

- J'admire la profondeur du propos.

- Il te faut une fille qui puisse s'occuper de toi. Une fille qui puisse s'occuper pour toi des choses matérielles, puisque toi toute la journée tu es aux prises avec l'immatériel. Tiens, c'est ton anniversaire aujourd'hui ?

- Oui, ça me rend triste. Je suis bien désemparé. Mon âge s'éloigne de moi.

- Tu rigoles, on arrive dans les plus belles années. Je vais te dire, pour les dix ans à venir, on va vivre nos plus belles années. Tu regrettes pas tes seize ans quand même ? Ni tes vingt ans faut pas déconner ! Pour la baise on arrive à l'âge le meilleur qui existe. C'est comme une science les meufs, et maintenant tu maitrises complètement ton sujet. Y a de la réflexion, des rencontres, des lectures. De la baise, et de la souffrance aussi. Et pas encore le Brésil, on est pas encore parti au Brésil ! J'ai une copine qui vit au Brésil, je vais peut-être lui envoyer un mail..." Conclue David, de retour de Bretagne.

 

19.07.05

 

Parfois il y a un robinet à chansons tristes qui arrive directement chez moi. Des gens, des amis ou des étrangers, qui veulent un texte de moi, qui m'envoient leurs musiques tristes, qui arrivent sans crier gare, toujours pour créer, accompagner une nuit.

En pleine nuit je traîne parmi mes fantômes et mes désirs, mes solitudes, mes dérisions et mes dégoûts, et je finis par me mettre au travail,et je ne sais pas où je trouve ces ressources, mais je m'immerge complètement dans les mots qui me viennent, comme enfant peut-être à la piscine je mettais la tête sous l'eau, bien conscient de l'inefficience du monde autour, la bigleuse solitaire qui s'obstine à aller toucher la grille du fond, le maître nageur et ses allers venues placides, la star du voisinage étendue sur sa serviette chahutée par le beau gosse local, les jeux intempestifs et inconséquents du reste du bassin, et moi qui finis par mettre la tête sous l'eau, à compter les secondes, et à remonter à la surface au tout dernier moment.

C'est pareil avec la nuit. Pareil avec les chansons tristes. Pareil avec les bras de quelqu'un qu'on aime, ou d'un refuge de passage, une passion filante.

Toutes les chansons tristes me passent dans le corps. Je ne sais jamais où je trouve la ressource pour écrire, écrire encore des chansons tristes, et m'en sortir après, revenir à la surface.

Un jour il y aura une dernière chanson triste, de laquelle je ne remonterai pas, elle aura le goût du chlore et de l'eau mouvementée du temps qui a passé.

23.07.05

 

Cette nuit je tombe sur la chanson de Blossom Dearie : Now at last, qui me touche toujours autant et me fait penser à notre tournée de l'automne dernier. La version de Feist que j'avais emporté avec nous, dans le camion en Suisse, et que nous écoutions en boucle, dans un silence religieux, longeant le lac, de Vevey à Lausanne. Peu de temps après notre retour à Paris, tard dans la nuit, vers quatre heures du matin, j'avais reçu un courrier de Frédéric. Je le recopie ici aujourd'hui, pour ne pas que les belles choses se perdent :

 

"Salut, voilà 20 jours que notre petite virée des Fnac est terminée. C'était super.

J'veux dire, d'être tous ensemble, sur les routes...Les restos où vous nous invitiez toi et Mathieu, ce petit dèj en terrasse  dans une rue piétonne à Bordeaux, les gens, souvent sympathiques, qui nous ont accueillis, , ton best-of et les chansons de Barbara pour qui l'i-pod s'époumonait à jouer par dessus le bruit du camion, la promenade dans le parc d'amiens, les formule 1 (baaah !), tous ligués pour que j'aille chez le coiffeur à Bordeaux, cette route impossible pour aller à Belfort (mais la fille de Max Mara aussi, comme une récompense à l'arrivée, et de loin, ce qu'il y avait de plus beau à Belfort), les yeux des gens qui découvraient nos chansons, le blouson de cuir que Cyrille s'est offert à Pau, le jardin et la rivière sous la brume chez Agnès à Montmorillon, la bossa de Lisa, les machines à sous des station services (oups ! pardon, les distributeurs de café Selecta), passer par dessus tous les fleuves de France (je crois ou presque), la Suisse : MacDo à Bulle, chocolat à Gruyère, H&M à Lausanne, Maude à l'EG, Ebullition pour bientôt ; quand tu disais : "Bonsoir mon amour" aux péages...

Finalement pas de grosses galères (ah si le Formule 1). Notre chanson de noël aussi fait partie de tout ça comme pour clôturer le chapitre.

Je me sentais en sécurité avec vous. La bienveillance les uns pour les autres, même si la proximité peut heurter parfois et révéler les maladresses de chacun. Mais c'est aussi valable et même pire à d'autres moments de la vie. Et voilà, j'ai repris l'usine régulièrement, ça m'aspire d'un coup et veut balayer tout ça comme si ça n'avait jamais existé. La monotonie quoi ! Ce truc qui m'empêche de trouver de nouvelles chansons, comme si j'avais perdu tous mes moyens dès que je pose les mains sur un instrument et que la chanson de noël avait été mon ultime chanson. La tristesse de l'après-noël mais avant noël. C'est trop nul ! Je veux pas de ça !

Et si on allait au Louvre pour que tu me montres la Bataille d'Uccello ?

...à l'attaque !

à bientôt,

 

Fred." (envoyé le 23/11/04 à 04h36 du matin)

24.07.05

Dialogue avec l'assistante du dentiste.

 

- Le docteur est de nouveau en retard mais cette fois c'est délibéré, me dit-elle, je l'ai foutu à la porte pour éviter qu’il ramène sa fraise.

- Pour que nous puissions nous embrasser ?

Tandis qu'elle manipule quelques ustensiles dans mon dos, je me risque à cette phrase car l'habitude enhardit jusqu'aux garçons les plus timorés.

- Non, pour que nous puissions discuter, répond-elle.

- Aïe, me voici de retour dans l'adolescence !

- C'est que je rencontre rarement dans ma profession des garçons aussi profonds que vous...

- Je ne voudrais pas défendre mon genre, parce que mon genre n'est pas du tout mon genre...et, la plupart du temps, je le trouve indéfendable...mais vous reconnaîtrez que c'est difficile d'être profond la bouche ouverte, pris au piège sur une chaise de dentiste, avec tous ces instruments barbares qui pendent et sont prêts à déferler sur vous !

- Mais dans la vie aussi, je veux dire je rencontre rarement dans la vie des garçons aussi profonds que vous.

- Ô, vous savez, mademoiselle, la profondeur c'est surtout l'affaire des noyés.

- Vous n'allez pas très bien en ce moment n'est-ce pas ? Faites-moi voir ça, ouvrez grand la bouche...

- Il faut dire que si j'ouvre la bouche, vous aurez une vue imprenable sur le coeur c'est ça ?

- C'est parce que vous réfléchissez trop sur les gens, ce n'est pas bon. Vous réfléchissez trop sur les gens alors vous vous rendez compte de leurs limites, de leurs...de leur insuffisance. J'étais un peu comme vous autrefois, et puis je suis passée de l'autre côté.

- De l'autre côté d'où ça ?

- Mais vous, vous ne pouvez pas passer de l'autre côté. C'est impossible. Vous devez absolument rester de ce côté. Voulez-vous boire quelque chose ? Le patient qui vous a précédé est un fétard invétéré, il a passé la nuit à écumer les boîtes, il est venu pour un détartrage rapide et en a profité pour recracher plusieurs gobelets d'un Bollinger 1995 !

- 95, grande année pour le Bollinger, dis-je. Mais j'ai tellement l'impression d'avoir les gencives qui saignent que je ne sais pas si le champagne est très recommandé...

- Ce ne sont pas les gencives qui saignent, voyons. C'est le coeur. Les gencives compatissent.Tenez, à mon avis, ce sont les affleurements et les accidents de terrain où le roc, ayant percé l'humus protecteur, fait apparaître des structures primaires sur lesquelles toutes les créatures vivantes mènent leur précaire existence.

- Bravo mademoiselle, c'est du Kenneth Clark, son étude sur les paysages et les roches dans les dessins et la peinture de Léonard de Vinci. Cela me fait penser à Francis Bacon qui racontait avec beaucoup de malice qu'il souhaitait donner aux bouches de ses figures qui hurlent sur leurs structures métalliques l'intensité d'un coucher de soleil de Monet. Compareriez-vous ma bouche à un Léonard ? C'est très gentil. Mais on ne peut parler de chef d'oeuvre que si deux bouches sont mêlées.

- C'est pour cette raison que je vais vous embrasser.

- J'aime beaucoup votre blouse, elle vous va à ravir. Et on devine vos seins légers en-dessous, c'est terrible.  

- Ô pour la blouse ça remonte à loin, j'adorais les histoires de Fantomette.

- Quand vous vous penchez sur les patients, comment font-ils pour ne pas défaillir ?

- Hé bien c'est là que l'anesthésie intervient. Le docteur file une bonne rasade d'anesthésie, le patient est dans les vappes, sinon il n'y aurait pas assez de ce tuyau qui récupère la salive...

- Je comprends. C'est très étudié. 

- Je peux vous embrasser maintenant ?

- Pour que nous sortions de l'adolescence de notre rencontre ?

- Non. Pour vous soigner le coeur. Jusqu'à votre prochain rendez-vous."

 

27.07.05

 

Attente austère et difficile avant la sortie du disque. Prison d'impatience. Quelques films sur le câble distraient les soirées.  

Autrefois j'aimais beaucoup regarder des films, des DVD à la maison, avec Marine, elle posait toujours des tas de questions pendant le film, alors j'étais partagé entre le léger agacement qu'elle ne rate quelque chose d'important, et le plaisir de lui expliquer l'insaisissable (définition correcte de l'amour).

Parfois je pouvais aussi bien l'entraîner sur de fausses pistes, pour la perdre d'un degré encore, et la récupérer dans mes bras de lumière soudaine. Le film pendant ce temps trottait à son aise. Aujourd'hui, les films n'ont plus besoin de mes explications, de mes relectures ou du temps différent que je leur imprimais (pour quelques films austères il fallait de soi ajouter les scènes d'amour ; d'ailleurs pour les metteurs en scène en mal d'inspiration face à ce passage obligé, je recommanderais d'inscrire sur la jaquette du DVD : Pour les scènes de baise, franchement, les acteurs ne s'entendaient pas, alors recevez quelqu'un chez vous, et vous les ferez vous-même en appuyant sur le bouton pause de la télécommande quand un petit carré blanc s'incrustera au bas de l'écran. C'est une idée). Donc, aujourd'hui, les films d'une heure quarante durent une heure quarante et c'est bien déprimant.

David voulait absolument m'emmener boire un verre dans ce bar de la rue des Dames, côté Villiers, le 3 pièces cuisine. Me jurant qu'il y aurait des tas de filles incroyables à mon goût. Ou peut-être ce qui lui semblait incroyable c'est qu'il y avait des chances que j'en eusse trouvé une à mon goût, je ne sais plus bien. Bref, une fois arrivé dans ce bar on se serait crû dans un vestiaire de foot. Le lendemain, flottant dans mes pensées à St-Germain (des Prés), je croise Pauline en haut de la rue Guisarde, et on en vient justement à parler de ce bar, le 3 pièces cuisine, quand elle me dit : Oui ! Il paraît que c'est un haut lieu de drague ! Certainement, réponds-je, hier soir tous les garçons du voisinage s'y étaient donnés rendez-vous. Déprimé par l'état masculin du monde je passe ma fin de soirée à errer délibérément seul le long du boulevard Saint-Germain, petit luxe de prendre son temps pour acheter quelques livres à la librairie L'écume des pages.

Une passante me regarde et sourit. Naufrage de ses épaules nues.