03.05.04 

  

Le concert du samedi 1er mai à la Java fut simple, direct, chaleureux ; au final un des meilleurs concerts donnés depuis des lustres. On a bénéficié de la configuration du lieu, à taille humaine ; nous étions très proches du public - sans estrade imposante qui souvent rend la rencontre d'emblée plus froide, et toute une première partie du concert consiste alors à réduire l'espace, l'écart. 

Après il y a la fatigue et des jours où on se sent découragé, comme expulsé du répertoire. Il faut revenir, à la nage, vers ce qu'on est. 

  

On comprend mieux le rythme de Dostoïevski si on tient compte de l'épilepsie, même chose pour Francis Bacon dont l'asthme dont il souffrait devient partie composante de l'oeuvre ; toute proportion gardée, il faudrait comprendre ce que j'essaie de faire du point de vue de la mélancolie. Même au Paradis, je réclamerais la marge. 

  

06.05.04 

  

La rumeur insistante des autos je l'écoute 

Elle me dit qu'elle se sent dans sa vie à l'étroit 

Carré de chocolat au bord d'une soucoupe 

La paume de sa main est sûrement le F3 

- de quelqu'un. 

  

Rentré d'Enghien-les-bains en longeant la Seine 

Christian me parle encore et encore de Marie 

Le concert était bon du moins vu de la scène 

Pierre est venu me voir, et aussi Charlélie. 

  

Mayane vide son sac sur la table du Café 

Il eût été plus simple d'y plonger la main 

Mais les filles sont directes et préfèrent déballer 

D'un trait la vie qui passe et dont on ne retient 

  

Que les histoires de plume quand elles ont du ramage. 

  

Tes douleurs ne sont rien qu'une malle à double fond 

Qui débouche sur le jour quand tu t'es fait la belle. 

Et les sachets de thé envoyés du Japon 

Portent des numéros comme des chambres d'hôtel. 

  

10.05.04 

  

Les champs de brouillard au-dessus de la tête, je file dimanche dès l'aube vers la Belgique, sur l'autoroute A1. Très pâle je fends l'averse dans ma carlingue vert anglais, quasi seul de Péronne à la frontière. Les maisons de briques rouges, l'herbe très verte des prés et les arbres au loin postés comme les soldats d'une armée en sommeil ; les vaches dont les taches donnent par leurs proportions et leurs contours la réminiscence des cartes de géographie scolaires viennent s'étendre jusque dans les jardins. Des marchands de fleurs se sont improvisés sur le bord de la route, c'est le dimanche de la fête des mères de ce côté de la frontière. 

Ils ont mis des ronds-points tous les dix mètres - comme dans ma vie - depuis ma dernière visite, si bien que j'emprunte dix fois de fausses routes et quelquefois la même, je cherche la grande place d'Ath - le magasin où mon père achetait des cigarillos semble avoir disparu - je me repère au supermarché Délaize d'où enfant je rapportais toujours une ou deux bandes dessinées que je lisais la nuit tombée sur un lit d'appoint dans mon pyjama bleu près de l'horloge à fantômes. 

Ensuite je connais la route, il faut prendre la direction de Bruxelles, passer Ghislenghien, tourner à la laiterie, suivre les petits chemins. Après des lacets de campagne j'arrive devant l'église, le village est désert. Les cours ouvertes sur la rue sont boueuses et le ciel menaçant. Je sors de la voiture et pousse la grille du petit cimetière qui ceint l'église ; m'approche de la tombe de mes grands parents. Le mur du cimetière est bas et j'aperçois les rideaux onduler derrière les fenêtres des maisons attenantes, la pancarte blanche sur le fronton d'une grande bâtisse mentionne en lettres bleues Foyer d'animation. J'ai ma tête de mal dormi, le coeur tout chiffoné dans mon imper redingote noir. Rompant le silence qui régente le village depuis les champs voisins j'entends les montées en puissance d'une chanson qu'on joue très fort, par intermittences, depuis une chaîne hi-fi ; une manifestation de vie qui, sans trop de doute, m'est destinée. Quand je sors du cimetière et referme la grille derrière moi, quatre cinq fillettes furtives comme des chats viennent prendre place contre un muret. Comme pour se signaler et voir quel drôle d'oiseau je suis. Ma plaque d'immatriculation, mon accoutrement, ma silhouette peu familière ont dû les intriguer. Maigres comme des allumettes, de longs cheveux blonds et fagotées de petites chemises en dentelles, pulls tricotés, blue-jeans, bottes en caoutchouc... La plus grande s'approche en zigzaguant et me demande ce que je fais là. Je dis que je viens voir mes grands parents qui sont au cimetière. Elle veut connaître leurs noms et je les lui donne. Elle semble acquiescer comme si je venais de répondre juste, à une question de haute importance ; ou comme si après quelques épreuves cruelles mais inutiles c'était là le mot de passe crucial pour rentrer dans le groupe ; enfin comme si elle connaissait par coeur tous les noms inscrits sur chaque tombe. 

Et puis elle me demande, d'un air soucieux : Vous aussi vous avez votre gang n'est-ce pas ? Je marque un temps d'arrêt, de réflexion. Ses sourcils froncés, qui traduisent l'inquiétude me font penser aux deux barres du passage à niveau de la route d'Ath. Je hoche la tête à l'affirmative, en souriant. 

Il y a comme des ronces qui entourent mes chevilles. Comme ce sont des ronces imaginaires j'arrive vaguement à m'en défaire. Et je reprends mon chemin, laissant ma petite sphinge et son gang derrière moi. 

  

11.05.04 

  

Le château fort. 

  

Besoin de grande solitude. Je dîne d'oeufs frais de Belgique cuits à la coque, d'une pomme Pink Lady et de chocolat. Beaucoup de travail. De plus en plus d'artistes souhaitent des textes ou travailler avec moi et je suis obligé de faire des choix ; à la sympathie qu'on m'inspire ou à la liberté qu'on me laisse ; et il faut, dans ma vie de tous les jours, que je crée les conditions nécessaires à l'apparition d'idées, de tournures à la fois élégantes et profondes, c'est parfois épuisant, jamais satisfaisant. 

Il y a cette préoccupation commune avec la peinture où il y a un premier travail qui consiste à préparer une structure, un cadre ou plutôt un état d'où vont émerger des idées qui, une fois travaillées, produiront des sensations, un écho sensible. Sauf que le terrain est mental, permanent. Et quand ce sont des chansons ou des textes pour ma pomme - et mon dîner de ce soir - j'ai à prendre en considération la valeur et l'orientation du répertoire existant, c'est comme ces jeux pour enfants où on doit accumuler des pièces de bois en hauteur et trouver le juste équilibre pour ne pas que l'édifice entier s'écroule. Puisque le monde tel qu'il est permet si peu dans une journée d'être soi, il reste à créer les conditions assez sensibles et valables pour être soi, ou être un autre dans la limite des soi disponibles. 

 

 

13.05.04 

  

Avec David, avenue des Champs-Élysées. 

- Ce qui est dur, me dit David, c'est de se faire trahir par des gens qu'on aime bien. Se faire des films tout seul ce n'est pas grave, on en revient. Mais se faire trahir par des gens qu'on aime bien, qu'il y ait du vécu avec une fille et se faire trahir par elle, c'est ça qui est dur. 

- Mais c'est quoi, au juste, se faire trahir ? 

- C'est ne pas tenir la route, flancher. 

- Mais ne pas tenir la route ça veut dire quoi ? C'est prendre une autre route ? 

- C'est ne pas être à la hauteur. La trahison c'est la retombée dans l'ordinaire. Quand une fille est amoureuse elle se dit : par mon état d'amoureuse je suis meilleure que la fille que je suis d'ordinaire, et le type aussi il se sent meilleur que ce qu'il est couramment, et après quand quelqu'un trahit c'est une retombée des deux dans l'ordinaire. 

- Ton amoureux c'est Gene Kelly, le succès populaire de Gene Kelly s'explique parce qu'il a su transformer des gestes ordinaires, de tous les jours, en un spectacle extraordinaire. Mais pour le reste je ne sais pas. Tu sais on peut parler de déception, immense, mais de trahison vraiment ? On se pardonne toujours la faiblesse d'avoir cru en quelqu'un parce que le temps que ça durât, ce fut une faiblesse délicieuse ou pleine d'espoir, et les vraies trahisons ne se font que de soi-même à soi-même je crois. Alors ce n'est pas grave, ça n'a pas d'importance si elle prend d'autres routes. 

- Tu dis ça mais toi plus que quiconque tu es sensible à la trahison ; le moindre acte ou la plus petite parole déplacée prend chez toi des proportions gigantesques et en ton coeur des verdicts de cour martiale. Et après c'est irrécupérable. Je pourrais te citer des prénoms. Tu ne revois aucun des types dont tu estimes qu'ils ont commis des fautes irréparables. Tu les as rayé de la carte. 

- Oui mais ce sont des types. Pour les histoires d'amour c'est autre chose voyons, il n'y a pas de répit. Laisse la prendre une autre route ta Lee Miller. C'est insupportable au début et puis. Il y a des fidélités et des connivences qui dépassent la simple anecdote des itinéraires, et nous aussi de toute façon, combien de fois dans cette vie aurons nous le coeur aussi changeant qu'un ciel de mars ? 

  

14.05.04

La chanson de l'amante démentie. 

  

Je n'ai plus d'impatience à venir vous chercher
A la sortie du travail.
Plus d'urgence à défaire les agrafes. 


Votre corps me travaille
Comme un terrain conquis
Dont j'aurais pris le pli. 

  

La ville n'est plus ce décor de théâtre qui changeait sous mes pas. 
Les passants ne jouent plus les figurants, les amis se sont émancipés de leur condition 

D'éternels seconds rôles.
Ils ont plus de présence
Que nos deux coeurs battants n'ont maintenant d'impatience. 

  

Les agrafes de l'amour se détachent chaque jour. 

  

  

22.05.04 

  

L'arbre frissonne dans la cour, assis en tailleur sur mon lit je mange des tartines de pain nordique accompagné de plusieurs tasses de thé Pu-erh. 

Atermoiements et soucis nombreux concernant la sortie du disque, dans le climat actuel, désastreux et toujours aussi exaspérant - crise ou pas crise - de l'industrie. La distrib' initiale a rompu ses activités avec le label qui devait nous sortir, du coup nous voilà sur la touche et c'est Rodolphe, avec trois bouts de ficelle, qui va s'occuper de la sortie (repoussée au 25 juin) via Nocturne. Il a emprunté de l'argent à droite et à gauche, a même donné des points sur le disque à son banquier. Pour rentrer dans ses frais il faudrait qu'on en vende 2000 environ ce qui paraît invraisemblable, vu le degré d'exposition médiatique dont nous bénéficions, et sachant qu'aujourd'hui un indépendant ou même un nouvel artiste supporté par une grosse structure et boxant dans notre catégorie en vend 1000-1500 tout au plus. Reste à compter sur le bouche à oreilles. 

Notre concert au Réservoir le 08 juin approche. Première fois que nous jouons dans une salle aussi grande et agréable en même temps - c'est du moins l'idée que j'en aie. On a bouclé en très peu de temps une nouvelle chanson. J'avais une première version du texte et après m'être rendu compte de la manière dont la chanson sonnait, avec tout le monde, en répétition, je vais réajuster certains passages, abandonner certaines idées ou lignes que j'aimais bien, au profit de l'ensemble cependant. La chanson amorce un tournant plus rock, Frédéric se met à la basse et Mathieu à la guitare. Il nous faut encore un ou deux morceaux dans cet esprit, pour que soient davantage mises en valeur des ambiances plus douces comme celles d'A côté d'aujourd'hui ou La convalescence d'un baiser. C'est un travail perpétuel d'ajustement et d'anticipation sur ce que serait le set idéal ; rien d'autre aussi parfois que de creuser avec beaucoup de fureur et d'impatience comme le font les enfants sur la plage, dans le sable mouillé et craquelant à deux pas du bonheur. 

  

23.05.04 

  

Clémence. 

  

D'un doigt planté dans une touffe 

De cheveux, 

Elle fait une boucle une suite à l'Orestie. 

On ne peut pas dire que ce soit la modestie 

Qui l'étouffe. 

  

24.05.04 

  

Le destin des fleuves. 

  

C'était dans un bar miteux à côté de l'école, après le spectacle ; un des seuls bars ouverts à proximité et qui vivait sans doute sur les envies de prolonger les impressions d'après spectacle, boire un dernier verre. Il paraît que je suis peu liant. J'entends souvent dire ça, comme un signe distinctif plutôt que comme un reproche d'ailleurs. C'est juste que je n'accorde pas ma confiance à tout le monde, je déteste la facilité, les gens qui se la racontent et ne racontent rien ; et même la plupart du temps des types dont je reconnais au détour d'une réplique, d'une opinion, qu'ils ont de l'intelligence ou de la sensibilité il y a un moment où c'est fini, ils se laissent emporter, n'ont pas conscience de l'écho ou des répercussions qu'ils provoquent, ne savent pas évaluer les limites de l'autre ; c'est très important cette conception des limites ; il y a toujours un moment où on se laisse griser par son propre récit, sa propre vanité, sa petite gloriole à trop vouloir planter ses bottes et son drapeau dans l'éphémère et on dit des choses sans faire attention à la sensibilité de l'autre, à ce qu'il est capable d'encaisser ; je ne connais pas grand monde capable de préserver au cours d'une conversation les limites de l'autre. Mais ce n'est pas tout à fait vrai que je suis peu liant, il y a juste des fois où ce n'est pas nécessaire d'en rajouter. 

Donc j'ai suivi l'attroupement dans ce petit bar miteux, après le spectacle. Elle est là, parle à des tas de gens que je ne connais pas, elle est accaparée par des sourires. Je reste sur le bas côté des choses. Elle n'a pas la voix des mots qu'elle me murmurait. J'attends qu'elle daigne m'accorder de l'attention, qu'elle me dise : "C'est fini mon grand amour, on rentre à la maison", mais quand ça arrive c'est pour me faire engueuler parce que finalement, j'étais un peu bord cadre, ressenti comme une menace, une présence embarrassante de ce qu'on la suppose ironique, traversée de jugements, enfin vous comprenez. Mais là dans ce courant régulier d'échanges de paroles, d'anecdotes, de blagues que je ne perçois pas et de sourires qui me passent dessus, je m'aperçois qu'elle ne m'aime plus. Pour de bon. Je veux dire qu'elle ne cherche même plus à nous exclure tous les deux du reste du monde. Qu'elle y est elle, pièce maîtresse enfin, détachée de mon emprise, incluse dans ce qu'elle a bâti loin de moi, à force d'avances, de volonté, brutales et sans retour, et qu'elle ne cherche même plus à m'inclure à elle, à me crever de frissons. Je suis le compagnon de la lune à tout casser. La lune qui m'attend dans le ciel jamais tout à fait opaque de Paris, à la porte du bar miteux, à côté de la salle de spectacle. Et je me demande alors comment quelqu'un que j'ai tenu - dans l'amour - si fort et porté si haut, aux larmes et si longtemps, puisse ne plus être concerné par mes attentes, mes tourments mon impatience. Et comment pourrais-je croire en quelqu'un, encore après cette chute, ce savoir ? Il en faudra de la force. Et de l'oubli moi qui n'oublie jamais rien. En amour nous connaîtrons le destin des fleuves. Oui, c'est sans doute le destin des fleuves de s'éloigner comme ça, bravement, sans retour ; mais sommes-nous assez réguliers, ardents et sombres, pour avancer ainsi et à jamais de plus en plus loin de nos sources ? 

  

27.05.04 

  

Beaucoup de travail, encore deux nouvelles chansons en cours de finition. Au travail il ne faut pas refuser la facilité quand elle est l'expression d'une évidence, mais à chaque fois que la difficulté semble séduisante, à portée de main, et plus enviable, alors il faut la poursuivre. Jusqu'à l'intégrer et lui donner l'apparence de la facilité. 

Avec ces deux nouvelles chansons je pense qu'on va arriver à quelque chose de vraiment intéressant en terme de répertoire et d'intention pour le concert du Réservoir. 

Rue d'Auteuil je contrarie mon chemin pour traverser dans les clous et croiser la route de deux filles dont l'une m'a paru d'une grande beauté, envoûtante, comme on estime déjà de loin une toile dont le pouvoir va nous happer avant de nous hanter un long séjour et, comme mon crochet soudain n'est pas passé inaperçu - c'est ce qu'il me semble - je fais l'indifférent, je regarde mon téléphone ou de côté en traversant, quand à la croisée de nos trajets la fille en question m'envoie un regard fureteur, souriant, à la volée, auquel je réponds instantanément et de justesse à la dernière seconde ; j'avais bien supposé, même de loin, qu'il y avait une sorte d'attirance, de penchant magique et aérien l'un vers l'autre, même si cet emballement n'existât que pour trouver sa résolution et son sommet dans un unique regard auquel elle et moi, et l'éphémère, s'en eussent voulu d'échapper. 

Comme je dois déjeuner avec X, je fais mienne la parole d'une petite fille dans le métro qui dit à sa maman : "J'espère qu'y aura des frites." 

Avant que la chanson ne sorte sur le disque live dans les bacs des disquaires le 25 juin, j'offre à Stéphane la primeur de La théorie des nuages, à l'écoute sur le site de la revue Bordel

01.06.04 

  

Les manuscrits de Gilles Deleuze : cette écriture penchée, ces ratures élégantes dans le ciel constitué par l'écriture, me font penser à la dernière toile de Van Gogh, Champ de blés aux corbeaux. 

J'ai présagé des forces de l'écriture. Depuis ce matin j'avais en tête la phrase suivante : La beauté sauvera le monde mais Amélie a écrasé Elena Dementieva en deux sets gagnants. Ca ne s'est pas passé comme ça. 

L'autre soir au Royal Belleville je me suis retrouvé à discuter avec la fille du commissaire de l'exposition Cocteau qui eut lieu à Beaubourg l'automne dernier. Voilà qu'elle me demande comment j'ai trouvé l'exposition et comme de manière générale, par quelque sens pratique très développé, je ne sais mentir qu'aux filles dont je suis amoureux, j'ai balbutié piteusement que je n'avais vraiment pas trouvé l'exposition terrible, du fait même de son aspect capharnaüm un peu fade et sans pistes. Et puis, finalement, je me souviens que loin de m'intéresser à tout et n'importe quoi griffonné de la main de Jean, nous avions, avec David et Jean-Vic qui m'accompagnaient ce jour-là, suivi une jeune femme élégante et très belle qui visitait l'exposition avec une longueur d'avance sur nous. En somme j'ai poursuivi la beauté tout au cours de l'exposition et je ne vois pas de plus bel hommage ou de plus sûr itinéraire à la pensée de Cocteau.

J'aime les correspondances. Et au-delà des correspondances, le ralliement. Je m'intéresse beaucoup à Romain Gary en ce moment, et tomber sur un portrait de Gary dans son blouson d'aviateur des Forces Françaises Libres photographié par Lee Miller (que j'adore, depuis si longtemps) fut pour moi le grand bonheur de ma journée. Si j'excepte le jeu instinctif, élégant et casse-cou, la silhouette et le minois, d'Elena Dementieva. Elle a quelque chose à la fois de la paysanne et de la princesse. Sur le Tournois de Tennis et l'animation qui gagne le quartier en ce moment, Jean-Vic a un avis définitif : "Je hais Rolland Garros avec tous ces cons qui circulent sur mon trajet de jogging !" Ce qui me donne l'occasion de formuler à ma manière ce que j'ai toujours pensé : le sport est l'ennemi du sport. 

Mathieu me parle de Chin-Chin, une jeune sino-américaine étudiante en photographie qui fait des autoportraits, dont certains nus magnifiques, qui se met en scène en lolita des années 50, et qui selon lui me plairait beaucoup. Hum ! Si elle était lolita dans les années cinquante... 

Avec la même douceur que Mathieu, Chloé voudrait me fiancer avec toutes les filles qu'elle rencontre dans la rue et qu'elle suppose absolument faites pour moi. Devant mon peu d'emballement - passager, espérons - pour les choses de l'amour - qui me laissent à des pensées amères et funestes - Chloé a cette comparaison frivole qu'elle accompagne d'un haussement d'épaules : 

- De toute façon tu refuses l'engagement car tu es un papillon." 

Ce à quoi je réponds, définitif : 

"C'est toujours éphémère 

De vivre en papillon, 

Y a des fois on préfère- 

-rait vivre en pavillon." 

  

02.06.04 

  

Mort de Roda Gil. Je le voyais souvent dans le quartier du Panthéon, silhouette massive et pantelante d'ogre à la tignasse de Mozart. Et la dernière fois que je l'ai croisé c'était dans cette petite pizzeria de quartier, en face de chez Universal ; c'était un soir de réconciliation avec X, une averse fraîche, éclatante, aérait le boulevard Saint-Germain, X voulait absolument aller dîner dans une pizzeria et moi je faisais du mauvais esprit chaque fois qu'on tombait sur une enseigne : attends, on va quand même pas aller dîner là, et puis on a fini dans cette petite pizzeria qui ne paye pas de mine, rue des Fossés Saint-Jacques. Et après on a changé huit fois de quai de métro parce qu'on arrivait pas à se quitter, et on a dormi ensemble ce soir-là ; et puis quelques mois plus tard on est très bien arrivé à se quitter, enfin vous connaissez ça. 

L'écriture de Roda Gil m'a toujours paru une espèce de pampa, de jungle luxuriante où dans une chanson de ça de là même un peu faible il y a toujours un passage, une expression, un mot une association exotique qui rattrape la chanson tout en l'inscrivant dans un répertoire, un univers splendide. On y trouvera toujours une liane qui tire la chanson vers le haut. 

Dans Le testament d'Orphée Cocteau dit que les poètes font semblant de mourir. J'aime beaucoup Jean mais je ne crois pas ces histoires. On ne fait pas semblant de mourir. Je trouve même que les poètes font davantage semblant de vivre, et qu'ils y sont bien obligés, sinon pour le coup ce serait vraiment invivable. 

  

J'écoute les nouvelles chansons, les enregistrements témoins qu'on a fait, pour me mettre en tête les textes avant le concert de mardi. Il est loin le temps où j'arrivais sur scène des feuilles à la main, un air faussement crâneur à dire : oui vous savez je ne suis jamais content des textes...J'écoute le piano admirable de Frédéric sur la nouvelle chanson appelée : La prémonition. Je lui téléphone pour lui demander s'il ne veut pas ouvrir le concert par ça, lui tout seul au piano jouant le thème, avant qu'on arrive et qu'on enchaîne tous ensemble sur Au plaisir. Frédéric émet quelques réserves au niveau du son car il n'y aura pas de vrai piano sur scène au Réservoir et il a peur que le son de piano du synthé seul ne soit pas convaincant. 

- J'imagine tellement ce que cela pourrait donner de mieux avec un vrai piano", me dit-il. 

J'écoute donc cette nouvelle chanson : La prémonition, et le texte me rattrape un peu, c'est maintenant, après l'avoir écrit et chanté déjà plusieurs fois en répétition, que je comprends tout ce qu'il y a de dur dans cette chanson. Je passe une semaine très difficile, je dors peu et à des horaires pas possibles, je suis très pessimiste sur les choses, la nature humaine, et ni la bassesse des passions des gens enfermés dans les télés réalités ni les flashs réguliers d'LCI ne viennent démentir mes constats et mes intuitions ; je ressasse des trucs du passé sur lesquels je n'ai plus ni la liberté ni la possibilité d'agir et ça me tue, me déchire, de laisser des choses incomplètes et décimées, derrière. Alors j'écoute cette nouvelle chanson et je me dis que je suis arrivé comme ça, très vite, avec une grande économie de moyens à rendre ce que je voulais, à toucher là où je voulais toucher. En gros la chanson dit :

"Tu as beau me défendre contre tous les jaloux,

Tu as beau te suspendre à mes lèvres et mon cou,

Un jour à mon égard tu te comporteras comme un caillou." 

Et je crois que j'arrive à une entente, je veux dire à lire ou à chanter cette chanson je sais que ça va fonctionner, que les gens vont trouver ça très dur cette histoire de caillou, mais dans le même temps qu'ils vont comprendre que ce qu'il y a de plus dur est laissé à l'histoire de chacun, que ce qu'il y a de plus dur et qui ne peut rentrer dans une chanson qu'injecté, au sérum de cette formule, c'est ce qu'il y a sous le caillou. 

  

05.06.04 

  

Set-list concert de mardi. 

  

La prémonition (intro piano). 

Au plaisir. 

La pornographie. 

Genoux, hiboux, cailloux. 

Son horoscope. 

Sylvie et son lapin. 

La chaîne du froid. 

Comme elle se donne. 

La prémonition. 

Ton visage c'est mon pays. 

La théorie des nuages. 

Le jeune homme changé en arbre. 

Au plaisir (part II) 

A côté d'aujourd'hui. 

  

11.06.04 

  

Perplexe et dévasté, comme souvent, après un concert. Il y avait beaucoup de monde, beaucoup de personnes fidèles, alors c'est la chute d'adrénaline après les beaux moments partagés. La retombée dans l'ordinaire (pour faire écho au dialogue écrit un peu plus haut). 

Je déroule le fil du concert dans ma tête, ce qui a marché et ce qui m'a échappé, les accidents heureux dans les échanges avec le public, les choses moins inspirées, les chansons réussies, et nos plats dans le grand bain qui n'en finissent pas d'éclabousser mes pensées. 

Il faut dire que c'est beaucoup d'appréhension, d'excitation, de travail et d'idéal pour un moment qui file entre les doigts, avec ses imperfections et ses sommets plus heureux où l'on est dans l'histoire de chaque chanson et où l'on en sort parfois pour un rien, une faute d'inattention ou un plantage manifeste, et il faut tenir la barque des chansons devant ces gens qui sont là et nous confient l'emploi de leur temps, la direction du moment. 

  

Est-ce par ce que le bonheur est fugitif qu'il faille toujours courir derrière ? 

  

Il m'a fallu rentrer dans ce concert comme jamais alors que la veille j'ai passé toute la journée dans la stupeur, après la découverte du corps sans vie d'une vieille dame qui habitait dans mon immeuble. 

L'autre jour j'ai entendu une présence sur le pallier, j'ai vu par le judas un type d'une quarantaine d'années avec un bloc-notes qui semblait relever des numéros, prendre des dimensions au mur, suivre des câblages ou chercher une porte, j'ai pensé à un employé du câble, un livreur ou comme ce fut arrivé récemment une société chargée de recenser le nombre de mètres carrés par logement... et donc je n'ai pas ouvert ma porte pour l'interroger avec autorité sur sa présence, je me suis dit : s'il doit sonner il le fera assez tôt, et je suis retourné à mes occupations, et dix minutes après, environ, devant un bruit de cavalcade dans l'escalier je suis retourné jeter un coup d'oeil par le judas et je l'ai vu descendre de l'étage au-dessus suivi d'un jeune homme, là encore rien de suspect dans leur attitude, ils n'emportaient rien sous le bras, et cela m'a conforté dans l'idée d'un couple de collègues, un patron et son apprenti.

Je ne sais pas si j'ai eu besoin de ce nouvel argument pour me protéger de l'empire de mon imagination, ou de mon instinct, s'il est venu atténuer par peur ou autre chose quelque funeste pressentiment. Mais voilà, à priori ces deux visiteurs de l'après-midi sont allés occire une vieille dame dans les étages. J'y ai pensé sur le moment, quand je les ai vu descendre, comme dans un policier plus ou moins bien écrit je me suis dit : ça y est, ces deux-là, ils sont allés assassiner la petite vieille du haut. Et puis la vie a repris son cours, dans ma chambre et dans l'immeuble, les voisins directs de l'étage du dessus sont rentrés du travail et ne remarquant rien de spécial, aucun cri aucune agitation, j'ai laissé tombé mon instinct, chassé mon imagination qui me déborde trop souvent. 

Le lendemain j'avais une répétition très tôt mais les jours suivants comme je n'ai pas entendu la vieille dame descendre ou monter les escaliers - je l'entendais au moins une fois par jour en raison de sa marche laborieuse et sa respiration bruyante, j'ai attendu que Delphine - une voisine qui habite au même étage que la dame - descende, je lui ai fait part de mes appréhensions, (en prenant quelques précautions, on me trouve déjà assez illuminé comme ça) et nous sommes montés sonner à sa porte. Devant l'absence de réaction et l'odeur âcre et chaude, nauséabonde, qui se dégageait, nous sommes redescendus appeler la police qui est venue rapidement constater un décès par homicide. La porte n'était même pas fermée, juste poussée. A priori ça s'est passé comme ça : les voleurs se sont faits passer pour des démarcheurs ou je ne sais quoi - faux policiers, enquêteurs, employés du syndic, ouvriers sur les canalisations : cas les plus fréquents énumérés par le lieutenant de police, et dès que la vieille dame a ouvert sa porte ils l'ont assommée - elle avait l'arcade sourcilière défoncée - à moins qu'ils n'aient violemment poussé la porte et qu'elle soit tombée, qu'elle ait fait un malaise, qu'elle soit morte après coma ou sur le coup, l'autopsie le dira. Alors, depuis plusieurs jours, les remords et une stupeur infinie m'envahissent, ne me lâchent plus. Je n'ai pas su saisir toute la gravité de l'instant. Il y a deux ans j'avais fait fuir des voleurs qui crochetaient la porte de mes voisins, en plein été vers minuit. J'étais seul dans l'immeuble. J'avais entendu du bruit, m'étais approché de ma porte, avait voulu regarder par le judas : noir absolu. Ces cons avaient mis un chewing-gum sur mon judas mais la lumière de la minuterie du couloir passait ardemment sous la porte ; alors j'avais signalé ma présence de manière outrancière, ouvert violemment ma porte, arraché le chewing-gum et les assaillants avaient décampé pris de panique, sans qu'il y ait de réelle confrontation, avant que j'appelle la police. J'avais réagi dans le feu de l'action comme on dit, saisissant toute la mesure de l'instant. Mais là, non, j'ai le sentiment d'être passé à côté du danger, de ce qui allait réellement se produire, et je m'en veux maintenant terriblement de n'avoir pas cru à l'effroyable occurrence d'un meurtre. Ca m'a semblé trop gros, impossible à trois heures de l'après-midi dans un immeuble qui donne sur une rue commerçante et tellement fréquentée. J'ai rangé mes intuitions dans le camp de l'imagination. J'ai nié la réalité du danger puis la proximité de la mort. Et en même temps peut-être que c'est moi qu'on aurait occis, du moins assommé, d'un coup de poing dans la tête ; je ne crois pas cependant ; c'est plus simple de s'en prendre à une petite vieille ; et de tuer pour quinze euros, en laissant sur elle les bijoux et au sol un porte-monnaie à moitié vide, c'est si simple et si stupide. 

Cette vieille dame avait une vie discrète et terne, on ne lui connaissait ni amis ni famille, jamais aucune visite, toujours seule au milieu de meubles d'un autre siècle dans une petite pièce insalubre, elle vivait là sans un bruit, sans télévision. Elle sortait une seule fois par jour, le matin très tôt, faire quelques courses. Elle mettait un quart d'heure à monter un pack d'eau, alors je l'implorais quand je la croisais avec ses lourds paquets de m'appeler d'en bas par l'interphone - vu que je travaille souvent à la maison - de ne pas hésiter, et que je descendrai en un coup de vent lui monter ses sacs et son eau. Elle ne l'a jamais fait, alors, parfois, quand je l'entendais descendre, je m'arrangeais pour aller chercher mon courrier une bonne demi-heure après, la croiser dans le hall tandis qu'elle revenait de ses courses, et ainsi quasiment de force je lui montais sa caisse d'eau. Quand mes parents venaient me rendre visite tous les mercredis matin à Auteuil, ils la croisaient parfois et mon papa qui était beaucoup plus liant que je ne le suis - c'est chez moi davantage de la discrétion poussée à l'extrême que de la hauteur - mon papa discutait avec elle un bon moment. En dehors des bonjour et des petites attentions de bon voisinage je ne lui ai parlé pour ma part qu'à trois reprises. La première il y a quelques années, exaspéré par des fuites d'eau à répétition en provenance de l'étage du dessus, j'étais monté sonner chez elle pour constater que son petit logement ne donnait pas du tout sur ma partie, elle s'était montrée très courtoise et concernée alors qu'elle avait une réputation de vieille dame désagréable et querelleuse, mais avec moi elle se révéla charmante bien qu'elle m'eût aidé à authentifier les responsables tout en médisant sur leur compte, leur comportement et le tort qu'ils causaient à l'immeuble. La deuxième fois un voisin d'un bâtiment adjacent ruinait les douces et enivrantes nuits d'été par une soupe techno mauvaise et infernale jouée toutes vitres ouvertes. Les murs de chez la pauvre petite dame tremblaient aussi fortement que son coeur ; tout son petit univers était assailli et retourné par une armée de basses méthodiques, une charge infernale de décibels. Le pire c'est que le mélomane invitait chez lui des filles, et de démonstrations en démonstrations tentait de les convaincre de son brillant avenir de DJ. Compatissant au sort épouvantable réservé à la petite dame, et moi-même ne pouvant laisser plus longtemps des jeunes filles se faire blouser par un talent des plus médiocre, et qui plus est fort vaniteux, je placardais en-bas de son escalier un petit polycopié lui sommant de restreindre ses prétentions musicales après vingt-deux heures par respect pour le voisinage et pour la profession, et j'ajoutais qu'à mon sens dans ces grandes piques que mes amis craignent parfois mais raffolent à d'autres quand ils n'en sont point les destinataires je lançais quelques aphorismes sur la musique et tirais une dernière flèche en disant qu'à mon sens il ferait bien de commencer par en écouter - si possible au casque - avant de vouloir à tout prix en jouer. 

La vieille dame avait apprécié mon petit mot, d'autant que le type en question l'avait très mal pris, déchirant mon dazibao et me traitant de tous ces noms d'oiseaux que j'eusse d'ailleurs préféré entendre chanter seuls dans la cour cet été-là. 

Après une trêve raisonnée, le type avait repris ses canonnades techno intempestives. Décidée à se venger, à l'heure où il allait se coucher après une nuit entière dédiée à ses platines, la petite dame avait mis sa radio à fonctionner à toute berzingue, et s'en était allée pour la journée. Le mauvais joueur avait appelé la police qui avait défoncé la porte de la vielle dame en son absence, et l'avait convoquée au tribunal en vue de lui filer une amende. Devant cette injustice criante - et, comme tout sentimental, je hais surtout l'injustice quand elle frappe les plus faibles - j'avais assuré la vieille dame que je l'accompagnerai au tribunal si elle le souhaitait, que je me porterai témoin du malentendu - si je puis dire - de l'affaire. Je ne sais d'ailleurs pas comment s'est terminée cette querelle. Elle n'a jamais osé me solliciter concrètement, me déranger davantage. 

La dernière fois que je lui ai parlé c'était devant le Monoprix de la rue d'Auteuil il y a quelques mois, elle s'inquiétait de ne plus voir mes parents le mercredi, et je lui ai appris que mon papa venait de mourir, d'un cancer. Ils lui avaient fait un trou dans la gorge et puis voilà, le cancer s'était quand même attaché à lui jusqu'au bout. Dans la rue, comme ça, devant mon récit, la vieille dame s'était mise à pleurer. Et sur le moment, au fond de moi je ne sais pas pourquoi, cela m'avait un peu gêné, voir indigné, comme si je trouvais déplacé qu'on pût pleurer de la sorte, en pleine rue, la mort de quelqu'un qu'on croisait quelques secondes par semaine dans un escalier. Bien sûr ce sentiment m'avait très vite quitté. J'en concevais la faiblesse, les limites, les significations cachées. 

Mais voilà, c'est une question quand même de réalité de la mort. Pas plus encore - si ce n'est sous une forme de disparition, d'évasion physique - que je ne conçois toute la réalité de la mort de mon papa, je n'ai su saisir la réalité du danger, de la menace de l'instant de ce jour de la semaine dernière, quand j'ai vu ces personnes étrangères à l'immeuble, je n'ai pas voulu voir la réalité qui donnerait, l'instant d'après, la mort de la vieille dame. 

Et c'est quand mon imagination a repris le dessus, qu'elle a repris un poids et une présence telle qu'elle est devenue aussi triviale que la réalité, que j'ai su de tout mon être que ça s'était passé pour de bon, et je suis monté voir à l'étage, et j'ai appelé la Police. 

J'ai l'impression que la plupart des gens de l'immeuble ont été davantage concernés par l'odeur répugnante du cadavre en décomposition, qui a envahie tous les étages, tout l'escalier, que par la réalité de la mort de cette vieille dame. Le soir même et le lendemain de la macabre découverte j'entendais des gens descendre en riant,, en parlant de choses légères, de préoccupations passagères, des horaires de train pour les vacances, et mêler à leur propos des réflexions sur l'odeur et l'événement qui venait de se produire. C'est peut-être le lien nécessaire, aussi, avec le dehors où la vie continue dans ses douceurs et ses obligations, cette irréalité de la vie de l'autre, l'incapacité à ce que le devenir de chaque instant d'un être ne nous concerne autant que pour nous-mêmes, palpable, essentiellement préoccupant, cette frivolité nécessaire qui remplit cette rue gaie d'étudiants dans les effervescences du baccalauréat et qui, quand on la découvre passé le porche de l'immeuble, range dans le camp des faits si exceptionnels qu'ils en deviennent un peu flous l'idée que deux types anodins, même pas patibulaires, puissent entrer dans un immeuble et zigouiller quelqu'un pour la somme de quelques euros. 

La police a ouvert devant moi la boîte aux lettres de la vieille dame. Dedans il y avait, outre quelques réclames, un flacon de produit contre le diabète et un oignon. L'oignon m'a interpellé. Le lieutenant de police l'a rangé dans sa poche. 

Dans le porte-monnaie vide trouvé dans le minuscule appartement, parmi quelques centimes d'euros il y avait une pièce de dix francs. C'est-à-dire que dans leur précipitation, devant peut-être l'effroi provoqué par le caractère involontaire et soudain de leur crime, les désormais tueurs ont su faire la différence entre les francs et les euros, et ont su emporter ce qui avait le plus de valeur immédiate, au dehors. 

Je me retrouve aujourd'hui avec beaucoup de questions, de remords, de souffrance à ressasser et avec deux références en tête : Peter Parker au début de son aventure quand, trop occupé à la contemplation de lui-même et par ses petites affaires en devenir, il laisse filer le criminel ; et le personnage joué par Robin Renucci dans le beau film de Jean-Charles Tacchella, Escalier C, qui prend conscience de la tristesse de l'incommunicabilité entre les êtres, et de sa vie dissolue, et de la fuite du temps, de la grande Histoire qui aspire et laisse filtrer les petites histoires, quand une vieille dame de son immeuble, emmurée dans ses souvenirs et solitaire, se pend. 

Dans ces deux exemples qui ne cessent de frapper mon esprit, l'instant porte son trop tard, il a filé et avec lui son intuition. C'est souvent comme ça dans la vie, il y a quelques instants clés, quelques instants où tout s'accélère et se joue, et si on ne sait pas saisir toute l'ampleur à saturation de cet instant, si on ne sait pas s'y engouffrer, l'instant dévalué crée du temps et des temps longs à venir, pesants, obsédants, à chercher tout ce qu'on aurait pu faire, dire, agir, à se chercher dans toutes les dimensions de l'instant, à réfléchir à la nullité de sa perception des choses, au gouffre insensé qui se place, parfois par lâcheté, par fatigue, indifférence, mais plus souvent encore et c'est ça qui est dur comme marqué du sceau de la fatalité, entre l'intuition et l'action. C'est le cas pour l'amour, oui bien sûr pour l'amour, comme pour le péril et la mort. 

Et j'en reviens au concert de mardi, comme ça, un peu brutalement, parce que j'ai eu ces deux choses à gérer cette semaine, parmi d'autres encore, mais ces deux événements principalement, pour le concert aussi il y a un temps très court qu'il faut savoir investir et créer tout à la fois, et chaque fausse perception, chaque manque d'intelligence ou d'action, chaque faux pas, chaque direction prise et regrettée aussitôt, seront ressassés par la suite. On n'en sortira pas.

Le grand désespoir c'est de ne trouver toujours qu'après, qu'en retard, la sortie au labyrinthe de l'instant. 

  

12.06.04 

  

La réalité d'un instant par tout ce qu'elle impose, toutes les directions qu'elle condense et promet, pour celui qui en a conscience, ne peut être vécu que sur un mode épileptique. Une suspension. C'est l'expérience à la fois du Prince Mychkine et des figures de Francis Bacon. Il y a un trop plein de réalité, un miroir qui nous renvoie ses hypothèses, une flèche qui nous montre une sortie de secours et qui dans le même temps dit que la sortie n'est jamais un secours mais plutôt un gouffre, une fin, un hors-présence. 

  

Je feuillette le catalogue de l'exposition qui a lieu jusqu'en septembre à la Fondation Pierre Gianada, en Suisse. Les oeuvres de la Philips Collection Washington. Parmi elles deux toiles qui me font fortement penser à certaines oeuvres de Francis Bacon. Une nature morte au jambon de Gauguin datée de1889. L'audace de Gauguin pour l'époque est d'oser la juxtaposition d'un fond orange traité en aplat, dans le style papier-peint que les nabis exploiteront, et la découpe d'un jambon rouge, sombre, dont le gras blanc se dessine telle une armature ; armature reprise et exacerbée par les contours de l'assiette puis de la petite table en tôle sur laquelle elle est posée. On a dans cette nature morte de Gauguin, dans la fonction des couleurs et des objets, tout le langage et la structure délibérée de l'Etude pour une corrida de Francis Bacon qui date de 1969 - et que j'ai sur l'un de mes murs en reproduction, affiche de la rétrospective qui eut lieu à Beaubourg en 1996. 

Une autre toile exposée à la fondation Gianada est une corrida de Picasso, très Uccellienne dans l'imbrication, le choc cubique d'un taureau et d'un cheval blanc, une rencontre où se mêle à la fois la mort et la joie, la concupiscence et la pureté, dans un fracas de couleurs, une irradiation, une fête en comparaison du panneau central de la bataille de San Romano. Là encore c'est étonnant de voir comment ce taureau qui se rue sur le cheval blanc dans un impact très sexuel - c'est Picasso après tout - fait directement référence au couple enlacé du taureau et du torero dans l'étude de Francis Bacon qui date de 69, comme à la célèbre phrase de Deleuze : "La figure la plus isolée de Bacon est déjà une figure accouplée, l'homme accouplé de son animal dans une tauromachie latente". 

Je suis frappé - mais pas surpris - par l'analogie violente entre les toiles de Gauguin et de Picasso que je découvre pour la première fois dans ce catalogue, et la toile Study for a bullfight 1969 de Francis Bacon dont j'ai sous les yeux une reproduction sous forme d'affiche. Comme si après avoir regardé ces deux toiles de la Philips Collection Washington, Francis Bacon avait immédiatement passé au mixer de son intérêt les deux oeuvres, ou plus justement arraché aux originaux et intégré à son propre travail, avec une rudesse toute personnelle, ce qui l'intéressait. 

  

Le Jambon, Gauguin 1889. 

  

Study for a bullfight, Francis Bacon 1969. 

  

Corrida, Picasso 1934. 

  

Panneau central de la bataille de San Romano, Paolo Uccello entre 1435 et 1450. 

  

Je dirai qu'il y a entre ces quatre toiles des correspondances inouïes, Picasso réfléchit Uccello, Francis Bacon trouve des solutions formelles à l'émergence d'une suspension en empruntant les structures implacables de Gauguin, en créant sa figure de l'exemple des déformations folâtres de Picasso - on ne sait pas si on batifole ou si l'on fait la guerre ; toutes ces toiles existent parce qu'elles ont la volonté de s'inscrire tout d'abord sous une forme ou une autre dans l'histoire de la peinture ; et toutes dialoguent entre elles sur le mode de la sauvagerie. 

Sauvagerie primitive pour Gauguin ; sauvagerie nerveuse et sensible pour Bacon à fort caractère référentiel, à prétention intellectuelle aussi - bien qu'habilement dissimulée - contrairement à Gauguin ; sauvagerie sexuelle chez Picasso où l'humour clôt souvent d'un oeil espiègle le profond désespoir ; et enfin sauvagerie mélancolique chez Paolo Uccello. 

Si nous allons donner des concerts en Suisse comme cela semble se goupiller, et ce avant le 27 septembre, il faudra absolument faire un crochet par Martigny pour que j'aille voir en vrai le Gauguin et le Picasso. 

Vers 15 heures 30 à Odéon je croise une fille très maigre, au visage fin bordé d'une cascade de longs cheveux blonds, alors que je venais de lire le chapitre 3 du roman de Romain Gary, Les cerfs volants, chapitre que j'approuve totalement - si j'ose dire. 

Et donc c'est comme si l'héroïne, Elisabeth de Bronicka dit "Lila", venait d'apparaître directement devant moi. 

J'ai fait une fourche par différentes rues, de l'Odéon, de Buci, Monsieur le Prince (Mychkine) pour essayer de retrouver cette jeune fille extraordinaire parce que, vous savez, l'émotion que procure une beauté qui nous touche est la seule forme de reddition aliénable, et je ne l'ai pas retrouvé. 

Ce que j'ai vraiment perdu c'est le goût d'appeler quelqu'un "mon amour". Ca reviendra peut-être. L'avenir est vaste, à ce qu'il parait. 

  

16.06.04 

  

La beauté, la finesse de l'apparition d'une jeune eurasienne m'ont fait louper mon métro. Je suis resté sur le quai, frappé de stupeur, laissant le flot pressé des usagers assaillir une rame qui n'avait pour moi pas plus d'espoir à l'échappée qu'une coccinelle dans une tempête de neige. 

  

17.06.04 

  

Ce qu'il me reste de joues baigné de ce qu'il me reste de larmes.

  

Je n'arrivais pas à dormir ces derniers jours. Rien du tout. Pas un petit grain du marchand de sable. Tout remontait à la surface, l'assassinat de la vieille dame, la mort de mon papa en septembre dernier, la rupture inconsolable avec Marine, toutes ces choses qui sont - et seront à jamais - trop lourdes pour moi. 

Alors j'ai rappelé Marine. Comme je n'arrivais pas à l'avoir en direct j'ai laissé des dizaines de textos plus délirants les uns que les autres, et aussi, quoi, des messages vocaux... Je veux dire c'est comme quand vous êtes enfant devant l'arbre de Noël, si vous avez ouvert un paquet pourquoi ne pas en ouvrir un deuxième ? 

Et je dois dire que j'étais satisfait quand, en plein de milieu de la nuit, j'entendais la petite voix mécanique claironner : "Le répondeur vocal de votre correspondant est saturé. Veuillez rappeler ultérieurement." 

La passion quand elle est doublée d'un sentiment d'abandon est un épouvantable naufrage. Je me fais l'effet de ces guêpes prises dans le rideau de voile d'une fenêtre et qui butent inlassablement contre le carreau infoutues qu'elles sont de trouver la sortie. Les guêpes plutôt que les mouches. Car les mouches dans ce genre de circonstances me semblent plus futées. Pour les guêpes vous vous y mettriez à quatre pour brasser du vent qu'elles s'obstineraient à s'enfouir dans le rideau grège et aussi : les guêpes portent en elles leurs propre venin. 

Donc j'ai pourri son répondeur. Mais en quelques nuits de messages intempestifs j'ai quand même explosé toute l'oeuvre de Rimbaud, Apollinaire et Baudelaire réunis. D'accord, peut-être pas Baudelaire, mais je n'étais pas loin de faire sa fête à Apollinaire, quant à Rimbaud j'ai dépassé de loin et les illuminations et la saison en enfer. C'est pour ça qu'à la fin, j'écrivais en mention, entre parenthèses à la fin de mes textos : message à ne pas effacer, ou bien : celui-ci comparé au précédent est parfaitement effaçable, car même dans le marasme le plus total j'ai toujours su garder un oeil lucide sur mes productions. 

Marine n'a pas vraiment apprécié l'ensemble. Il faut dire que je n'ai jamais conçu beaucoup d'illusions sur les capacités de la plupart de mes contemporains à estimer la pertinence, la valeur, et le rayonnement de mon travail. Cette après-midi comme elle a décroché son téléphone - elle était à une terrasse de café, avec son frère et des amis - je l'ai eue en direct et elle m'a passé un savon (à y réfléchir, dans les sociétés modernes et depuis Ronsard, c'est peut-être le seul châtiment à réserver à la poésie) ; elle m'a parlé avec une violence inouïe, inédite à mon égard, de sa bouche ou même de quiconque. Elle a martelé qu'elle désirait - terme sans doute choisi car on sait que j'ai souvent suscité le désir, du moins toujours essayé de le satisfaire sans commune mesure tant que la réciproque l'emportât - qu'elle désirait ne plus avoir aucun lien, aucun contact, aucune conversation avec moi, qu'il y avait eu trop de souffrance de part et d'autre, qu'elle essayait de s'en sortir de son côté et qu'on n'arriverait à rien de plus si ce n'est à se faire du mal si on continuait à se voir ou se parler ; qu'il fallait agir en adulte, admettre sans états d'âme que l'amour passe, qu'il faut savoir passer à autre chose sans plus jamais revenir en arrière, et ce genre d'idées que les familiers de ces lignes ne s'étonneront pas - et attendront même - de me voir qualifier de : conneries. 

Elle avait cette voix acérée, ces airs de triomphe et de détermination qu'on a quand la vie, du moins le moment, nous porte. 

Cette dureté m'a bouleversé. Même si j'avais par le passé assisté toujours avec souffrance (mais une souffrance teintée de cette incrédulité ironique qui s'empare de moi devant certains événements car je ne crois pas - et c'est mon mal - à l'irréversibilité des choses), à son désengagement de ce que nous étions l'un pour l'autre, à l'oubli presque enfantin de la manière si intuitive qu'elle avait de se faire du soucis pour moi, et tout ce qui la portait loin, délibérément de jour en jour, parfois avec une badinerie qui me blessait atrocement, je ne l'aurais jamais cru capable d'une telle dureté ; elle que j'ai porté si haut dans l'amour pendant plus de sept ans, d'une manière si intransigeante, si fort et si haut, il en faut oui beaucoup de délibération et de désir pour aller tomber si bas. 

La seule chose avec laquelle j'étais à peu-près d'accord dans ce qu'elle me racontait c'est que ça ne servait à rien de (trop) discuter, puisque nous n'avions pas du tout la même vision des choses. Elle pense que la meilleure façon de régler son compte à la souffrance est de la fuir, tandis que moi je crois que toute souffrance que j'aie en partie provoqué n'est pas de la souffrance, que si on me laisse faire, si on m'en donne les moyens, je peux l'adoucir totalement, la travailler, en faire quelque chose de beau qui survivra sous une nouvelle forme d'où sera exclue, et pour de bon, la souffrance. C'est ma seule vanité dans cette vie - avec le coup du répondeur et Rimbaud, d'accord, si vous voulez. 

Je n'étais d'accord avec rien de ce qu'elle me racontait ce soir. Et ça m'a profondément blessé. J'ai mesuré l'écart qui s'était creusé, sans que j'y attache trop d'importance. 

Elle m'a dit qu'elle me savait suffisamment fort, que je m'en remettrais, avec le temps, que je saurai l'oublier et passer à autre chose et des tas de lieux communs qui me provoquaient des hauts le coeur rien qu'à les entendre de sa bouche ; c'est vraiment avoir perdu l'habitude de ce que je suis ou s'être convaincue jusqu'à l'aveuglement que de penser ça. Tout le temps je me demandais comment quelqu'un que j'aie aimé autant, comme je n'ai jamais aimé personne en ce monde, puisse me sortir de telles atrocités, j'avais vraiment envie de perdre connaissance, de faire un malaise comme ça m'est arrivé il y a deux jours, rue de Lappe, de manière complètement incongrue, comme si j'avais eu le pressentiment qu'on me communiquerait moins de 48 heures après des idées extra-terrestres. 

J'ai un vieux fond d'élégance mais je ne me suis pas gêné pour lui dire que je trouvais ça dégueulasse. Que ça allait être très dur au contraire, après, pour croire à l'amour, à quelqu'un d'autre, encore. On voit d'ailleurs le résultat depuis plus d'un an, quand ce n'est pas le naufrage annoncé c'est moi qui saborde. J'ai souvent été là pour elle, dans des moments très pénibles pour moi souvent, je ne m'étendrais pas là-dessus, mais j'ai toujours répondu présent, elle m'appelait en pleurs et où qu'elle se trouvât j'arrivai. Toujours. Et je la consolais, je rétablissais le monde avant qu'elle ne s'endorme. Mission accomplie. J'ai été souvent là pour elle, donc, quand ça n'allait pas. Et elle, jamais. Je ne cherche pas à la blâmer ou à jouer au jeu du qui a aimé le mieux ou le plus fort, c'est juste qu'il y a des gens doués pour jouer les super-héros, et d'autres qui passent complètement à côté, pas par méchanceté mais voilà, ils ne savent pas. 

Je sais que ça me faisait du bien de venir la sauver pour un oui ou pour un non. C'est ça qui me manque atrocement. Qui ne me passera jamais. Qui me manquera la nuit, longtemps, aux larmes. Le fait que je sois dorénavant privé de pouvoir sauver cette fille-là. 

Moi qui suis fils unique je lui ai dit que j'enviais son frère, tiens. Son frère il pouvait se permettre d'être inconséquent avec elle, un soir, et une semaine après ils se retrouvaient comme si de rien n'était, avec leurs attaches aussi naturelles qu'indéfectibles. Moi qui n'ai jamais été inconséquent avec elle, ou alors pas plus sérieusement qu'un frère ne saurait l'être, aujourd'hui elle m'interdisait de la recontacter ; on me donne encore un sac de souffrance et je n'ai pas su où déposer le premier. 

Je tremblais comme une feuille ce soir alors j'ai traversé les Jardins du Luxembourg - quand on tremble comme une feuille, la proximité des arbres camoufle c'est ce qu'on espère - et j'ai erré dans le quartier, entre les boulevards Raspail, St-Michel et St-Germain, comme à chaque fois que je suis bien trop triste pour écrire, pour travailler, et là vraiment ça revient, cette sensation qu'on m'arrache le coeur. J'ai la sensation que mon coeur se pend au-dessus de moi, gonflé à l'hélium, juste retenu par le fil d'une pensée. Et que je fais un dernier tour de piste, là, dans les Jardins, ce qu'il me reste de joues baigné de ce qu'il me reste de larmes. 

J'aime bien voir le soleil se coucher sur les hauteurs du Boulevard Saint-Germain, toujours. 

Vers 22 heures j'ai envoyé un dernier texto à Marine pour lui demander de me rappeler, une dernière fois, j'avais besoin de lui dire une chose encore. Que je trouvais ça mal qu'elle me demande de faire une croix sur elle quand, à l'avenir, j'aurais envie de lui parler, même cinq minutes lui raconter quelque chose de tendre ou mettre sa pâtée à Rimbaud, ou lui dire que je l'aime toujours autant - je ne vois ni le temps passer ni les sentiments décliner avec elle - je trouvais ça mal qu'elle me demande de faire une croix sur elle, parce que vous savez l'enfance est déjà enfuie et ne reviendra pas, mon papa hé bien c'est la vie qui m'a fait faire une croix sur lui, et les bons moments de l'enfance ne me reviennent maintenant que sans témoin pour les faire revivre ou les évoquer d'un trait enjoué par une présence, alors je voulais dire à Marine qu'elle ne pouvait pas me demander de faire une croix sur elle, que nous n'étions morts ni elle ni moi et que si elle repensait un jour au plus infime des merveilleux moments passés ensemble, hé bien j'étais là pour confirmer, pour en parler avec elle et pour lui dire en plus que oui c'est un des plus beaux moments de ma vie, alors ce soir, cette nuit, je voulais lui faire comprendre que j'étais désespéré et en colère de ce qu'elle m'avait balancé au téléphone, très en colère qu'elle me demande de faire une croix sur elle, qu'elle n'avait pas à me traiter comme ça, parce qu'il y a déjà assez de croix comme ça sur les bons moments. Mais elle ne m'a pas rappelé. 

  

 

22.06.04 

  

Je travaille sur un long poème : L'Atlantique, que j'ai envie d'écrire pour terminer le chapitre. De nouvelles chansons arrivent aussi, remontent à la surface pourrait-on dire ; les thèmes, les angles d'écriture se précisent. Il y a deux parallèles : ce que j'ai envie d'entendre, et ce que j'ai envie de faire. Quand ces deux parallèles se rejoignent, la chanson peut émerger. C'est ensuite la musique qui valide ou pas l'intention de départ. 

  

J'aime bien l'été. Les gens partent, les soucis restent. Mais au moins on peut s'attaquer aux seconds sans blesser les premiers. 

  

Soirée chez Stéphane Plassier, îlot idéal pour échapper à la fête de la Musique qui, dans mon quartier, s'apparentait plutôt à la fête du bruit. Stéphane est charmant, à la fois raffiné et naturel, subtil et très chaleureux. J'ai longuement parlé avec Fred Pertusier qui a travaillé avec une rapidité et une ingéniosité monstre sur les affiches ; il me dit qu'il a inversé la photo de Mathieu pour donner plus de dynamique à l'image, et une diagonale lumineuse, une ligne qui tombe du visage vers le disque. Comme je suis en plein Rembrandt - le merveilleux livre de Simon Schama, Les yeux de Rembrandt, donne une structure qui, combiné à mon rythme, mon exigence de lecture, permet peut-être de contenir mes débordements de tristesse - je ne peux que valider un discours si pénétré. Yvan me raconte l'histoire de cet ex-chanteur qu'il manageait autrefois et que j'ai aperçu samedi soir, il a abandonné toute activité artistique, toute envie de faire des chansons, pour devenir élagueur d'arbres. Mais voyons, dis-je à Yvan, c'est exactement le même métier, c'est exactement le même métier ! 

J'ai vu Claire qui a fait le tour des tables et des modules dressés sur la terrasse pour venir me parler. Claire a toujours beaucoup d'amants. Jacques Prévert dit que : "La beauté s'appelle plurielle" et Claire croit que le grand amour s'appelle demain. 

Alors j'avais envie de lui dire : Fais attention tu sais. Et je lui ai dit : Fais attention quand même. 

Il y a aussi N. que j'aime beaucoup. Elle avait l'air soucieuse, ce soir. N. parait en retrait des choses, mais tout d'un coup, parce que quelqu'un vient lui parler - et j'ai déjà observé ça samedi soir - elle quitte ce retrait avec un naturel si enfantin que c'est comme si le caractère sombre dans lequel on eût été troublé de la voir se débattre n'avait jamais existé.