01.12.03 

  

Café du Vieux-Colombier, Paris. (nouveau QG officiel). 

  

- Les filles sont dégueulasses", dit David. 

- Non ce n'est pas vrai, ça dépend avec quoi. En fait c'est souvent un malentendu. C'est parce qu'il n'y a plus de cathédrales à construire, je ne sais pas, elles n'ont plus l'habitude. Et puis elles ne se rendent pas compte des attentes qu'elles créent ni des espoirs qu'elles déçoivent. 

- Tu sais ce qu'elle me sort l'autre jour, machine ? Que le plus simple pour y voir plus clair c'est de prendre nos distances pendant quelque temps ! 

- C'est quoi ça, de la presbytie ? En tout cas tu sais moi je n'écris pas pour entendre des conneries pareilles. 

- Attends c'est pas fini, elle me dit qu'on n'a pas su trouver les clés de notre relation. Tu te rends compte : On n'a pas su trouver les clés de notre relation ! Ca veut dire quoi ? Moi j'étais tellement flippé que je croyais que c'était du premier degré, je cherchais les clés, des clés que j'avais pu lui laisser, je sais pas moi les clés de mon appartement...bon je sais c'est une erreur de laisser les clés de son appartement...au Top 50 des erreurs c'est la première... La deuxième c'est être trop sympa...Mais la première, c'est laisser un double des clés de son appartement...Coucher avant le mariage c'est rentré dans les moeurs c'est tant mieux, mais laisser les clés de son appartement ça devrait même pas être envisageable avant le mariage... 

- C'était où ce désastre ? 

- Aux Etages Saint-Germain, rue de Buci. 

- Je connais. C'est là où il y a des cacahuètes grillées sur les tables. C'est terrible parce que tu en manges une, et tu es tenté de manger tout le petit verre. Et dès que tu l'as vidé, comme si ça ne suffisait pas, ils t'en rapportent un autre rempli. C'est le mythe de Sisyphe ramené au rang de la cacahuète. 

- Là il y avait des olives. 

- Vertes ou noires ? 

- Vertes. 

- Elle en a mangé ? 

- Oui. 

- Elle te racontait ça, je veux dire qu'elle rompait avec toi, en mangeant des olives vertes ? 

- Oui. 

- Quelle souffrance. Tu sais ma grand-mère quand j'habitais La Garenne-Colombes, j'avais quoi sept ou huit ans, elle me faisait du lapin aux olives, le mercredi midi. C'est très bon le lapin aux olives mais je ne sais plus si c'est fait avec des olives noires ou des olives vertes... De toute façon, il faudrait brûler la rue de Buci, ce n'est plus possible la rue de Buci, ça devient n'importe quoi. Autrefois on n'aurait jamais osé rompre rive gauche, c'est rive droite qu'on rompait. Il y avait une tradition de rupture rive droite. Tu savais que ce salaud d'Henri IV il chassait le renard dans les couloirs du Louvre ? Aujourd'hui c'est inversé, c'est rive droite, là-haut, que c'est doux, et c'est chez nous que tu te fais griller comme une cacahuète. C'est dégueulasse si tu veux mon avis. Il faut déplacer la rue de Buci, il faut la mettre de l'autre côté du Pont des Arts. A la pioche s'il le faut. On va faire ça, on va s'organiser. En ce moment ça ne va pour personne. J'en connais des mains prêtes à faire ça, j'en connais des coeurs aux abois. 

  

03.12.03 

  

Dîner chez Juliette rue de Grenelle. Le chat Titus est un chartreux qui a les yeux baignés d'orange ; au grand dam de certains c'est moi qu'il choisit, c'est sur mes genoux qu'il installe son camp, il fait de mes mains ses fortifications et ses nuages, ses ondes et ses vagues ; le chat Titus ne me quitte pas d'une semelle comme la mélancolie ne me quitte pas d'un pouce. A table Juliette me donne la place d'honneur entre Amandine et elle, le gâteau au chocolat est aussi onctueux que leur proximité et leurs attentions. Je discute avec Farhad, un chirurgien montpelliérain d'origine iranienne qui se retrouve un peu là par hasard, il avait rendez-vous avec Nicolas Rey qui, lui, est coincé en Normandie par une mauvaise grippe, alors Nicolas appelle Juliette et lui dit : Je sais que tu organises un dîner ce soir, et j'avais rendez-vous avec Farhad, un ami chirurgien qui passe le week-end à Paris pour un congrès, peux-tu l'accueillir ?". Et voici comment, le plus simplement du monde, Farhad se retrouve chez Juliette. Nous parlons de sa spécialité, et de la mienne ; en venons à la conclusion que nous faisons un peu le même boulot, puisque moi vous savez je travaille sur le coeur des choses, ou à coeur ouvert sur les choses, c'est comme vous préférez. Je greffe entre eux des moments qui s'intègrent pour ne pas que la superfluité du temps ne les désintègre. Je les passe par la fenêtre de vos impressions. Je fouille, j'organise, je libère. J'attrape au vol des miettes avant qu'elles ne s'échappent de la toile de la nappe, les rougeurs et les bleus de vos genoux sous les jupes claires de l'infini. Je fais de mes mains des tempêtes sur la mer grise du dos rond de Titus. Le gâteau au chocolat est onctueux ; Thomas Bouvatier, charmant, file le premier car il doit rendre son roman chez Flammarion lundi. 

J'enregistre cette semaine cette nouvelle chanson : La théorie des nuages, et je commence à me faire une idée, de ce que j'ai envie d'entendre et de sous-entendre dans cette chanson. Il faut juste que je fixe le texte, ce qui est un peu contre-nature, fixer, pour une chanson qui traite des nuages. L'autre soir Frédérique s'insurgeait d'une manière limpide et spontanée quand j'affirmais que la vie est plus dure pour les filles - ce que je pense, oui, plus cruelle, je veux dire la nuance ne leur vient jamais en aide, j'expliquerai ça mieux, mais c'est l'idée : la nuance ne s'occupe jamais d'elles - où en cas, les blesse ; elle prennent la violence de plein fouet, comme la douceur ; la douceur puis son absence et son souvenir qui deviennent à nouveau de la violence ; il y a une violence productive contre les femmes, tout le temps ; et pour celles qui me touchent j'encaisse, et si je ne peux rien faire cela entame, détériore et pulvérise le plaisir que j'ai de ce monde. 

Chloé rapportait trois fois de la tisane - qu'elle posait sur cette table qui ressemble à la porte d'un manoir renversée par la foudre ; au Café du Vieux Colombier parlant des Stinky Toys Robert disait à Jean-Vic : - Quand les types de 25 ans écrivent des chansons comme s'ils en avaient treize, c'est génial !" ; c'est très rare de trouver dans les livres des choses qu'on a par avance formulé pour soi, dans la vie, de les retrouver ordonnées de manière fulgurante : d'ordinaire les livres nous donnent de la matière à réflexion(s), il y a des phrases qui sont comme des trampolines, de ceux qu'on trouvait parfois, toujours à l'improviste, occupant de façon extraordinaire la superficie d'un gymnase ; la pluie dehors crépitait comme le feu au-dedans ; je voulais tortiller à sa place, pour elle, une mèche de cheveux noirs ; mais lire dans les livres des choses qu'on a par avance extirpé des nuées de l'expérience, c'est très rare et arrive avec ce roman magnifique : Les vagues, de Virginia Woolf. 

Elle fermait le jeu par une dernière question sur son état amoureux, en carte actante il y avait l'étoile, l'arcane 17. J'étais bien épuisé ; je ne résistais plus ; je voulais m'endormir à côté d'elle ; je m'étais pris les pieds dans le jeu ; je ne pouvais pas lire objectivement ; je demandais de l'aide à Frédérique. 

J'étais condamné au déraisonnable pour une façon d'apporter le thé, d'arrêter un taxi, de poser une question. 

  

04.12.03 

La théorie des nuages, a été enregistrée aujourd'hui. Des mésanges, du thé Pu-erh, des pâtes en forme de coquillage, des courts-métrages de Charlie Chaplin période Mutual, des biscuits au chocolat noir Petits-écoliers, et à l'étage : le travail. Le texte en mouvement, terminé sur le vif - ce qui est assez rare - et fixé au moment où j'enregistre la voix (2 prises + 1 avec une version du texte différente) vers 17 heures. 

Cyrille a fait sa batterie le matin, Mathieu les guitares et la basse dans l'après-midi, Frédéric a retouché ses claviers et supervisé l'ensemble. 

  

  

05.12.03 

  

La sentinelle.

  

Parfois vous m'appelez, au téléphone tard dans la nuit. En pleurs comme l'autre jour dans ce restaurant de la rue de Charonne où vous n'arriviez pas à contenir vos larmes et je vous disais avec un sourire tendre : "Voyons, quand même, les gens vont croire que c'est une souffrance de dîner avec moi...". 

Vous me dites que ça ne va pas. Le travail. Qu'on vous exploite et qu'on vous méprise. Vous dites que quand j'étais amoureux de vous, vous pouviez tout supporter, vous en étiez capable, les humiliations au quotidien n'avaient pas de poids, et vous me donnez des exemples, des souvenirs qui me bouleversent. Vous dites que parfois vous n'avez envie de rien faire d'autre que de dormir toute la journée. Que la réalité, c'est plus que vous n'en pouvez supporter. Vous ajoutez : Comment font les autres ? Comment s'en sortent-ils ? Vous me parlez de ma fiancée. Vous me dites, avec un air de défi : "J'espère au moins qu'en t'appelant à cette heure-ci je ne réveille pas ta nouvelle fiancée !". Vous prenez une voix de petite fille capricieuse et vous ajoutez : "Et je suis certaine qu'elle est blonde, en plus, ta nouvelle fiancée !" comme si c'était le dernier des outrages. Je ne vous réponds rien. Je ne vous dis pas si j'ai ou non une nouvelle fiancée. Je reste dans le flou. Je ne vous dis rien des guerres par lesquelles je suis passé, des manques, des arrachements, des espérances. Je ne vous parle pas des filles que j'ai eu ou dont j'ai rêvé sans avoir, celles que j'ai refusé aussi ; et ces grands amours qui me sont passés sous le nez par manque de volonté au final, d'un côté comme de l'autre, emportés ailleurs comme poussière, que j'ai effleuré de la main et perdu, un matin, descendant la rue Blanche. 

Vous dites que c'est dégueulasse de tomber amoureux une fois de plus, et je n'ai rien à dire, même si, en règle générale, je ne suis pas trop d'accord.

J'ai l'impression parfois d'être comme ce personnage des Marvels Comics, Rogue je crois, qui blesse tous ceux qu'il touche, qui propage de la souffrance. 

Je vous rassure pourtant. Je vous dis que la vie est si courte, si brève qu'il ne faut pas s'en faire. Que ceux qui dans le travail vous rabaissent ne valent ni vos larmes ni votre soucis, et que je les passerai tous au peloton d'exécution si je les avais sous les yeux. J'ai envie de vous protéger, de rendre douce votre vie. Je suis la sentinelle des êtres qui me touchent et me bouleversent, que je choisis. Vous dites que vous n'avez pas changé ma vie, que vous ne m'avez pas transformé d'un pouce et que c'est dégueulasse ça aussi, parce que vous dites que moi je vous ai tellement changé, tellement fait grandir, et que vous avez l'impression que vous n'avez eu aucune influence en retour, que vous n'avez fait que glisser sur moi, sauf peut-être lorsque je vous tenais si fort et si doucement à la fois, dans l'amour. Je vous dis que c'est faux, bien sûr, que vous vous méprenez. Et qu'il faut que vous alliez bien, sinon qu'est-ce que je deviens dans ce monde si vous me donnez l'impression que je détruis, que je ne laisse derrière moi que des fractures, des manques, de la souffrance ? Vous me dites que ça vous ferait du bien de dîner avec moi dans la semaine et je vous réponds oui, à condition que vous ne pleuriez pas comme l'autre soir, parce que la terre entière va croire que je fais pleurer les filles et les serveuses vont commencer à me renverser des plats de sauce bouillante sur la tête. Et puis vous revenez sur vos soucis matériels et j'ai envie de donner des coups de bâton à la réalité comme on traite les gredins dans les romans de Dostoïevski ; de débarquer chez vous avec un arbre de Noël sous le bras (je le ferai peut-être, cette semaine) et de vous "offrir tout le magasin de jouets". 

Pour le travail je vous dis que je vais voir ce que je peux faire, que je connais du monde, qu'il y a des gens qui se mettent en quatre pour vous aider, ça existe, qui se font un plaisir et un devoir de vous rendre service, de vous adoucir la vie, et qui n'ont ni la suffisance ni le mépris ou l'arrogance de ceux qui vous emploient en ce moment. Je vous dis de ne pas vous en faire, vraiment, que c'est trop bête de s'en faire pour des cons. Vous me laissez triste, morcelé, avec des insuffisances qui prennent le sang de mes insomnies. Je ne vous dis rien de moi. Vous m'avez toujours trouvé mystérieux, de toute façon. Rien de mes propres doutes, de mes blessures et de l'espérance d'un nouvel amour qui m'emporte, encore, vouloir des apogées. 

Je ne vous dis pas que je suis insomniaque depuis que mon papa est mort (J'écris ça avec d'autant plus de froideur que je n'ai toujours pas bu la tasse de la réalité ; à Noël peut-être, ce sera un triste Noël ; moi je peux pour l'instant - crois-je - me préserver de cette froide réalité mais quand ma maman l'autre jour m'a dit qu'elle ne réalisait pas, qu'elle avait toujours l'impression qu'il était parti en voyage et qu'il allait revenir, là vraiment c'était difficile à supporter, j'ai dû m'éclipser), donc insomniaque je ne vous dis rien de cela, et je vous laisse croire que vous avez peut-être réveillé ma "nouvelle fiancée", mais on ne trouve pas de fiancée aussi facilement que l'on fait des chansons, c'est un art encore plus exigeant et comment dire...périlleux, qui engage le coeur. Et la vie est si difficile, fluctuante, c'est la théorie des nuages, c'est la première chanson dans laquelle je ne me positionne pas clairement parce que je ne me satisfait pas vraiment de cette théorie, je ne veux pas que les gens auxquels je m'attache filent comme des nuages, se remplacent ou se superposent, même si parfois on se délie on n'y peut rien, et les affections d'hier ne reviennent jamais aussi brûlantes aujourd'hui, quoiqu'on puisse y mettre d'efforts ou de résignation. 

Il ne vous arrivera rien de sombre, n'ayez pas peur. Vous trouverez une issue, j'y veillerai. 

  

07.12.03 

  

Café du Vieux-Colombier, Paris sixième. 

  

- Tu as raison, dit Jean-Vic, c'est une bonne façon d'en finir avec les dimanches. Ce sont les nouveaux rendez-vous du dimanche. 

- L'autre jour, j'étais assis ici en face de Robert que tu as rencontré, et ce que j'aime bien avec ce Café aussi c'est qu'il y a beaucoup de miroirs, et donc derrière Robert s'est installée cette jeune femme très belle, une classe anglaise appuyée mais sans excès, un long manteau Jacquard et des cheveux longs très fins, elle était seule, elle a pris un café et de là où j'étais avec les deux miroirs sur les poteaux et sa silhouette se découpant à l'oblique de Robert, je l'avais en triptyque, c'était comme un triptyque de Francis Bacon et en même temps ça tenait du retable d'Hugo Van Der Goes quand elle tournait sa petite cuillère dans son café par exemple, comme un rouge-gorge eût planté à maintes reprises son bec dans une goutte d'eau. Il a fini complètement fou Hugo Van der Goes, à force de boire peut-être des cafés noisette, du thé Pu-Erh, de tremper son bec à maintes reprises dans une goutte d'eau ou de chercher des images pieuses dans la réalité. 

- J'ai rendez-vous avec une fille, dit David. Je ne sais pas dans quoi je m'embarque parce qu'elle ne me plaît pas vraiment, sauf qu'elle a de très beaux seins. 

- Comment le sais-tu, par avance, qu'elle a de très beaux seins ? 

- Elle a un petit pull en V et chaque fois qu'elle dit quelque chose, son pull en V parle avec elle. 

- Qu'est-ce que tu penses du Spinoza de la rue du marché ? 

- C'est une chanson à toi ? 

- Non, c'est un roman d'Isaac Bashevis Singer. 

- Ah oui c'est pas mal, mais Ennemis c'est encore mieux, et aussi les nouvelles. 

- Quelles sont les nouvelles ? 

- Hé bien ça va, sauf cette fille qui me trotte dans la tête, avec son petit pull en V. Elle ressemble à une fille qui vendrait des raviolis dans une publicité. 

- Et quand tu es sorti avec elle, tu as mangé des raviolis ? 

- Non j'ai pris du saumon à l'unilatéral. 

- Ca consiste en quoi ? 

- Hé bien c'est du saumon cuit sur un seul côté, à l'unilatéral. 

- Comme l'amour, parfois. Quand c'est cuit que d'un seul côté, ça devient indigeste à la longue. 

- Le problème c'est que cette fille m'ennuie vite. Je n'arrive pas à me passionner pour sa conversation. Je ne finis que par écouter la conversation de son petit pull en V. Et puis elle est cultivée comme une boîte e-mail, c'est terrible ! En parlant de boîte e-mail, as-tu des nouvelles de Christian ? 

- Oui, récemment Christian m'écrit ce mot très drôle : 

  

"Coucou

It is me again. Could you please write for me in French something meaning this:

  

"With every new letter you send your person becomes more complex and challenging. More letters are therefore required to keep my curiosity satisfied !?"

  

It is for a 22 year old girl that I want to charm with letters (emails). She loves the French language. I therefore want to add something in French. I want to flatter her by telling her that she is interesting. I would also like to insinuate that I am getting dependent on her letters. But hey, if you have some great "Jerome stuff" that I can use in the same context, that will work too.

Bisous
Christian" 

  

- Donc voilà, il veut ce qu'il appelle du Jerome stuff. C'est drôle, enfin pas tant que ça mais passons...pour séduire cette fille. Alors je réfléchis trente secondes et lui envoie ce mot à recopier en français : 

  

"Chaque fois que tu m'écris, tu deviens de plus en plus subtile et envoûtante. Mais où vas tu chercher tout ça ? Ah...en toi, certainement !"

  

- Oui c'est très bon, dit David. Pauvre Christian !" 

Nous restons toute l'après-midi au Café du Vieux-Colombier, avec Mathieu, Jean-Vic, David, et Sofie qui passe nous rejoindre. Nous buvons du chocolat chaud, des cafés (noisette), des verres de Brouilly et de Chinon. Nous parlons de musique, de livres, d'un de mes films cultes : Beautiful Girls (avec Uma et Natalie, pour la scène des patins à glace et de Winnie the Pooh notamment). Nous dévidons les fils emmêlés ou clairs de nos passions, nos affections ; la nuit descend lentement sur la rue de Rennes, enveloppe la bonbonnière verte et brûlante du Café. 

- Le problème, dit Sofie, c'est que vous ne tombez jamais amoureux des filles qui en valent la peine. C'est ça votre tragédie. 

- Arrête, objecte David, en ce moment vous êtes complètement paumées, toutes autant que vous êtes ! Mais ce n'est pas un reproche..." 

Sur une banquette à côté, il y a une fille assez séduisante...jusqu'au moment où elle baille sans mettre la main devant sa bouche : disqualifiée. 

Il y a cette fatigue propre aux deux journées en studio, l'enregistrement de La théorie des nuages, on a envie de faire des chansons avec Mathieu, de toucher encore plus, et que les concerts aillent encore plus loin. Je suis dans cette dynamique où je suis libre de faire des choses absolument poétiques pour nous, intransigeantes et sans aucune contrainte, en toute liberté, et parallèlement je peux me morceler, lancer des phrases comme des cailloux de Petit-Poucet dans la variété française (où je n'ai pas le final cut). C'était saisissant de voir hier à la Star-Academy, une des finalistes chanter devant des millions de personnes des paroles que j'avais travaillé dans la solitude de mon ordinateur pour l'adaptation française de la chanson Tù, et notamment cette phrase qui est, comme ça, entre Truffaut et moi, juste une phrase lancée dans cette chanson de variété : "La douleur et la joie, dans cette vie je prends tout". 

Sofie commande un dernier verre de vin pour tout le monde. Quand elle parle crûment de son plaisir sexuel elle me demande pardon, puis dit d'un air très badin : 

- La cocaïne, c'est juste sympa pour jouer au Badminton dans un jardin."

  

10.12.03 

  

Les trahisons subtiles. 

  

Elle passe une heure à m'expliquer ce qu'est devenue sa vie, les accidents, les beaux hasards (c'est plus drôle si l'on fait la liaison), les rémissions. Dehors les écharpes donnent de la couleur aux manteaux, noirs ou beiges pour la plupart. Elle boit du thé de la province du Yunnan. Je pense au travail, aux affaires en cours. C'est une semaine où j'ai du mal à m'y mettre, où j'ai mal à la tête, tout le temps. Elle sucre son thé (disqualifiée). Elle me parle d'une fille que je connais, et que manifestement elle déteste, un contentieux entre elles, et puis aussi une fois lors d'une soirée récente elles portaient toutes les deux la même paire de mules. Comment peux-tu apprécier cette salope ? me demande-t-elle, ardemment, les yeux brûlants la gorge pâle. Elle me raconte une histoire d'amitié, et d'intérêt. Elle s'est sentie trahie. J'écoute et je lui dis : oui, c'est une trahison subtile". Son visage marque les ponctuations de son récit intérieur, ses phrases arrivent comme des cailloux, un éboulement. Comme si elle se jetait à corps perdu d'une falaise de la province du Yunnan. Il y a de ça chez les filles bien élevées, que le visage s'approprie tous les mouvements du corps, le corps reste sage, élégant sans intentions, et le visage se fait mobile, s'accapare toutes les articulations du corps et de l'esprit, toutes les couleurs du corps y remontent et s'y tiennent. 

On se quitte sur le boulevard, le froid expédie nos adieux. Je commence à faire quelques pas dans la direction opposée et très vite une pensée me chiffonne, alors je fais demi-tour, je pars à sa poursuite, la rattrape, la prend par le bras pour lui dire : 

- Je te prie de m'excuser pour toute à l'heure. J'ai parlé de trahison subtile, mais en fait ça ne va pas du tout, c'est moi qui ai voulu être subtile, bêtement. Je veux dire il n'y a pas de trahisons subtiles. Il n'y a que des trahisons." 

  

12.12.03 

  

J'ai une bougie de cire à la place du coeur. 

  

13.12.03 

  

Déserté / La détresse du héros / La voix de Jean Marais. 

  

Quand ça ne va pas je fais du vide. Je change les meubles de place, et les livres, et les tableaux. Sauf que c'est le lieu où j'habite qui me semble aujourd'hui déserté d'un contexte où je me sente bien : les amours qui venaient m'y rejoindre ne sont plus de saison ; mon papa qui venait chaque semaine - et s'inquiétait de la santé de mon réfrigérateur - ne viendra plus ; les voisins que j'appréciais sont partis. Quand je suis arrivé à Auteuil il n'y avait que des personnes âgées dans l'immeuble, c'était vraiment une bonne planque et avec monsieur Brousse on parlait de Saint-Simon dans les escaliers ; maintenant les familles ont pris le dessus, il y a un nouvel ordre, les insomnies éclairées d'un type comme moi ne valent rien dans cet ordre, quand le type du bas vient m'aboyer dessus à 21 heures parce que j'ai écouté les trente premières secondes d'un mp3 que je viens de recevoir, je sens bien que je n'ai rien à objecter : lui dire que son môme braille du matin au soir, que toutes les nuits si j'arrive à m'endormir à quatre-cinq heures je suis réveillé à sept par sa femme qui fait tout un tintouin dans l'escalier avec la poussette et qui parle à son môme comme à un débile, et comme si elle se croyait sur une scène d'Opéra, je sens bien que ces revendications sont sans fondement dans un tel ordre ; et pire que tout, la jeune fille que j'aimais bien, la fenêtre d'en face, a filé sa chambre à son frère. 

Alors il faut vraiment que je trouve l'asile poétique ailleurs. Et puis c'est trop petit, les livres ont tout envahi, je suis invité souvent le soir à dîner à droite et à gauche et je ne peux jamais rendre les invitations parce qu'il n'y a même pas chez moi un espace convenable où prendre un vrai repas (ne cherchez pas la métaphore). Je ne suis pas en place en ce moment - comme on dit d'un instrument dans une chanson. Il n'y a aucune largesse de plan comme dans les films de Chaplin où souvent derrière la détresse du héros se profile déjà une route qui va permettre la fuite, le plan va se concentrer peu à peu sur l'issue - quand le spectateur sera prêt, il verra l'issue empiéter sur le drame, c'est plus fort que dans la vie et aussi très subtil parce que la fin heureuse est une route, à nouveau un chemin. 

Et puis aussi chez Chaplin l'extérieur vous secoue, vous emporte, vous balaie ; l'extérieur n'est jamais disposé à vous accueillir tel quel, il faut toujours se battre pour (espérer) faire corps. Bien sûr c'est exacerbé chez Chaplin, mais quand on n'a pas cette forme d'adaptation ou de résistance, on s'en sort en créant des contextes et du sens, on devient celui qui modifie les choses et les êtres, celui qui bouleverse, et dans l'amour aussi quand on se jette dans une histoire, qu'elle soit l'histoire d'une nuit ou davantage, une embarcation frêle ou solide, on crée un ordre supérieur au hasard. 

J'étais épuisé aujourd'hui de ne trouver ma place nulle part. Je sais que ça passe, qu'il y a des moments de flottement, que c'est comme ça. Mais j'avais les paupières lourdes et le coeur gros de cette année terrible, de remous profonds, qui touche à sa fin. Dans l'après-midi pluvieuse, je m'endors devant la télé, avec la voix de Jean Marais qui dit : - Avouez-le madame, vous aimez monsieur de Nemours." J'ai quasiment tous les livres, toutes les éditions où Jean Marais raconte ses mémoires, un exemplaire de chaque dédicacé à mon attention. C'est une histoire de fidélité. Un jour, ma maman, enceinte de moi, est prise d'un malaise dans un grand-magasin, elle s'écroule. Un homme se précipite pour lui venir en aide, elle tombe dans ses bras, c'est Jean Marais.

  

  

  

15.12.03 

  

Il faudra que je parle un jour, que je recense les pratiques qui se tissent autour de ce Journal en ligne, où le coeur se dénude sous une suite de paravents, cette poussée de fièvre et ce répit, cette écriture en chemin. 

Que j'en recense les pratiques - du moins les avouables. 

Les attachements sont indéfectibles ou fragiles, leurs manifestations variées. 

Robert me lisait depuis quelque temps déjà, à Montréal. Lors d'un séjour en France, en hiver, il n'osa pas me contacter. Il le fit dès qu'il eût l'occasion de retraverser l'Atlantique l'été suivant. J'allais au rendez-vous dont je fixais le lieu, et de conversations en promenades nous devînmes amis. Depuis Robert a inventé le dialogue par carte-postale avec ce Journal, plusieurs fois par mois, d'où il se trouve dans le monde, au Québec la plupart du temps, mais j'ai reçu des cartes postales de Berlin et d'ailleurs, Robert rebondit sur les passages qui l'ont marqué, trouve les illustrations adéquates - une vieille publicité des chocolats Henry pour Manonn'aime que le chocolat noir par exemple. Ses deux dernières carte-postales : une photo de Bill Brandt : Francis Bacon walking on Primrose hill (quelques arbres dans son dos) et la reproduction de Study for a portait ofVan-Gogh, la troisième étude de la série consacrée au peintre hollandais, peinte par Bacon en 57. 

  

  

Les études de Van Gogh sont capitales dans le trajet de peintre de Bacon : c'est là, dans l'urgence d'un accrochage londonien qu'elles lui permettent de comprendre la figure, de réfléchir son émergence et son isolement, d'exacerber sa solitude ; sauf que la couleur n'est pas traitée en aplats comme elle le sera plus tard chez Bacon avec cette acuité clinique, romaine, mais pour l'étude numéro 3 ça fuit de partout, comme si Van-Gogh avait laissé tombé sa palette, en lui et avec lui ; comme s'il avait trempé ses doigts dans son âme comme un enfant dans une boîte de couleurs, et qui barbouille tout ce qui l'entoure, et qui sort toujours hébété, mal en point, remué et stoppé d'un même élan, des dégâts qu'il provoque. 

C'est de l'expressionnisme sans le pathos : c'est Le cri de Munch changé en arbre ; et c'est vide du crime de la représentation, exténuée, que la figure isolée sort de la forêt ; Van Gogh est cloué à la toile, crucifié entre les deux larrons que sont les arbres ; et l'âpreté du chemin, toujours, surlignée de noir. L'incapacité beckettienne de se fondre, où qu'on soit. 

Les cartes postales de Robert je m'en sers de marque-page dans les livres que je trimballe d'un coin à l'autre de l'existence des journées ; livres qui prennent la lumière du jour, les feux hâves ou vermillon des joues, ou bien l'or tamisé des grands soirs sur les tables de café. Il n'y a que cet été où j'emportais avec moi une carte postale qui ne me fût pas adressée par Robert, celle du Pont de Brooklyn, l'été 2003 fragile comme vous savez, vous qui êtes dans le camp des indéfectibles. 

  

16.12.03 

  

Café Au vieux Colombier, Paris.

  

- Si j'étais elle, je le larguerai immédiatement. 

- Qui ça ? demande David. 

- Le type, là-bas. Avec cette fille. Ils viennent d'arriver et tout de suite il a pris la banquette, il s'est installé à la meilleure place, à la cool, sans lui laisser le choix. 

- Quel cuistre ! 

- Oui, en même temps elle a déjà choisi. Préalablement. C'est quasiment foutu. 

- Tiens j'ai dîné avec X hier soir. Quelle conne, elle me parle d'un type qu'elle a rencontré, et tu sais pour me dire quoi ? Qu'il baise bien ! Tu te rends compte ! En même temps c'est un truc qu'on ira pas vérifier. 

- Oui, elle est très maline. Si elle t'avait dit qu'il est intelligent, qu'il connait tous les noms et les pouvoirs des personnages de filles chez les X-men ou qu'il sait composer un menu comme mesdemoiselles Delage et Mathiot, il y aurait toujours eu moyen de vérifier, on l'aurait mis entre nos pattes, on l'aurait cuisiné, mais là, c'est invérifiable bien sûr. 

- En même temps j'étais très vexé. Elle a vu que j'étais très vexé alors pour me consoler ou je ne sais quoi, elle s'est mise à dire que je baisais mieux. 

- ??? 

- Que je baisais mieux. C'est tout. 

- Hum...mais que tu baisais mieux qu'avant, ou que tu baisais mieux que lui ? 

- Ca je ne sais pas, mais tu as raison, sur le moment déjà ça m'a semblé terriblement confus, j'ai trouvé que la phrase restait en suspend...Comme un goût de pas fini. Pour ce couple là-bas, le type sur la banquette, il a l'air tarte comme c'est pas possible. C'est toujours les filles qui paraissent les plus captivantes qui s'acoquinent avec des nazes, à croire qu'elles en font une spécialité, qu'elles y mettent une certaine perversité, voire un talent particulier à les choisir. Mais bon, en même temps c'est très dur de choisir quelqu'un avec qui on va être, sans grande interruption, au lit comme au Café (à quelques gestes près). 

- Non, c'est facile de choisir, ce qui est dur c'est après : s'en convaincre. En fait moi je pense tout le contraire : je pense que c'est plus dur de choisir une personne avec qui on va passer une nuit, plus difficile que celle avec qui on va s'engager pour des semaines, des mois, ou des années à venir. Parce que tout le monde n'a pas l'envergure d'une nuit. A tout niveau mais je parle surtout en terme de souvenir. En terme de permanence d'un souvenir. A cette lumière et ce verdict, peu sont celles qui survivent à la nuit." 

  

17.12.03 

  

Si j'avais une amoureuse 

Je ferai mes courses de Noël dans ses yeux 

Ce serait merveilleux 

Ce serait une amour heureuse 

Nous nous perdrions dans les grands magasins 

Et peut-être pour toujours. 

Car c'est difficile de s'y retrouver avec tout ce monde 

Si l'autre apparaît quand on ne s'y attend pas 

Comment savoir que l'autre c'est toi ? 

Marguerite Duras dit qu'il n'y a pas de vacances à l'amour 

Et pourtant ces cons à la télé ils avaient fait une sit-com qui s'appelait : Les vacances de l'amour. 

Ca se passait dans les Caraïbes, comme si on pouvait tomber amoureux dans les Caraïbes. 

Dans les Caraïbes on peut aller au buffet vêtu seulement d'un pagne et manger de l'espadon à toutes les sauces. L'eau est transparente, c'est le paradis mais c'est toujours le même bordel au Paradis si tu as un problème de connexion avec les prises péritel tu ne sais jamais quel fil ou quel cordon acheter et au final il y en a toujours un qui te reste sur les bras et que tu ranges dans un coin, ou sous ton pagne. 

C'est très bon l'espadon mais ça ne vaut pas un baiser rue de Rennes, ça ne vaut pas une amoureuse étendue sur un sofa dans l'après-midi nuitée et qui lentement, l'une après l'autre, fait glisser ses chaussures qui tombent sur le sol comme des noix ; ça ne vaut pas dîner dehors à quelques stations de métro et rentrer chez soi écouter en DVD Tony Bennett chanter "I left my heart in San-Francisco" tout en buvant une infusion à la cannelle ; ça ne vaut pas regarder deux amis qui ne se connaissaient pas au préalable prendre leurs marques progressivement l'un avec l'autre dans le dévoilement spirituel d'une conversation, et soi-même s'effacer un peu, se placer en retrait, contemplant l'harmonie. 

  

Si j'avais une amoureuse 

Je ferai mes courses de Noël dans ses yeux. 

Ce serait merveilleux. 

Ce serait une amour heureuse. 

Nous nous perdrions dans les grands magasins 

Et peut-être pour toujours. 

  

18.12.03 

  

Paris (c'est se rendre à la répétition d'une étreinte). 

  

Quand l'interrupteur s'allume d'une pression dans le hall, c'est le squelette des immeubles qui se révèle tout entier - comme si j'appuyais mes lèvres à l'endroit là de votre corps. 

  

Les vitraux d'une église encastrée dans la rue Lhomond : l'abside on dirait un dinosaure sombre et craintif réfugié sous l'un des bâtiments vitrés du Jardin des Plantes ; mardi soir j'allais voir les séries de photos exposées par Mathieu ; il y en aura de nouvelles dont un portrait de moi pris Passage des eaux, accrochées dans une galerie de la rue des Grands-Augustins. 

Chaque fois que je descends le boulevard Saint-Germain j'ai de la peine pour l'adolescent que j'étais - s'il continue à vivre, encore, chez quelqu'un - mes regrets sont pareils à des bougies de cire, ils ne se ravivent que pour s'éteindre encore. Et pour les jours où l'on a ces succès fébriles de visages en visages, où l'émotion des inconnues s'attarde sur vous, vous détaille, vous entaille, vous recadre ; on ne désire rien de plus, on se contente de cette superficialité glissante et on s'y croit déjà les poches remplies de promesses dans le mouvement du monde ; et puis à d'autres moments on échangerait cette multitude de visages, cette forêt de possibles, pour la douceur captivante de deux bras, l'enlacement merveilleux d'une seule et même compagne, la répétition d'une étreinte. 

Où s'en vont-ils tous, vers quelles épiphanies de mots simples, d'attentions de dernière seconde pour situer leur amour ? De gestes mécaniques pour gaspiller leur solitude ? Les manteaux sont des armures, le corps s'y découpe mal, les visages fatigués des cycles qui s'achèvent, des nuits qui se détrempent : Jamais je n'arrêterai de vous aimer, jamais je n'arrêterai de vous perdre ; un nouvel amour vous délie du précédent ; prisonnier consentant d'une de vos pensées - qui sont des fleurs d'hiver - emmenez-moi encore avec vous quand vous descendez la rue, ce sont mes flèches sensibles, mes triomphes sans arc. J'ai vu la lumière du désir transformer le quelconque en un geste qui prit valeur d'explication ; j'ai vu tomber des cordes dans la rue où s'est pendu Gérard de Nerval ; j'ai vu d'autres que moi conquérir quelques semaines de votre vie, et comment vous leur parliez vers la fin, comment cette conquête vous faisait peine comme si elle se fût faite totalement sans vous, à vos dépends ; j'ai vu les rougeurs des feux se réverbérer dans les vasques des fontaines, et les vôtres de rougeurs qui, au contraire des feux invitaient au passage, se démultiplier dans les miroirs des Cafés ; j'ai vu les vendeurs de Journaux vous rendre à l'anecdote d'un corps aussi nu que la chambre était froide alors que ce fût peut-être l'un des dix événements les plus marquants de l'histoire de mon visage ; j'ai vu les créances qu'un amour cristallin laisse dans un coeur brisé ; j'ai vu des appartements et des immeubles entiers se vider de leur contenu, et personne pour me dire où partaient les camions de déménagement de souvenirs : dans une région inconnue du grand nombre ? une déchetterie de roses ? un cimetière de chansons ? 

Souvent je m'accorde une marche dans Paris à la tombée de la nuit, pendant des heures quand rien ne va je me frotte aux inconnues qui laissent un peu de peluches sur l'âme comme les écharpes de laine sur les manteaux d'hiver ; j'invente un quartier à chaque amoureuse, le trajet que je ferai pour aller jusque chez elle, les rues que je répéterai jusqu'à l'heure cruciale, et toutes les choses que je vous chuchoterai, l'amour que nous ferions à même le parquet ou dans un lit dévasté, et les amis que nous rejoindrions au Café ouvert jusqu'à très tard, vous vos yeux fatigués, moi mes secrets défaits, pour assister ensemble au spectacle inutile de la fin de ce monde. 

  

19.12.03 

  

Décembre. 

  

Comme le temps passe et l'on se creuse 

Des appétits pleins le visage 

Mes mains ne sont que des pleureuses, 

Branches d'un saule dans un corsage. 

  

Mila m'appelle d'une ville lointaine 

Christian revient dimanche soir 

J'ai perdu le goût de Noël 

Je traîne un peu dans l'air du soir. 

  

D'un sourire, d'un je ne sais quoi, 

J'ai déclenché des avalanges. 

J'ai rebroussé chemin des fois 

Les envies restent, les besoins changent. 

  

Nous allions à la patinoire 

Pour voir les filles se ramasser 

C'étaient nos vengeances de foire 

Parfois juste elles nous décevaient... 

Pas besoin de se déplacer. 

  

J'ai tissé des liens bien secrets 

Avec des êtres que j'ai conquis 

Si vous dressiez de mes trajets 

La carte, il faudrait plusieurs vies 

  

Pour arriver à contenir, 

Tous les espoirs et les appels 

Et toutes ces vies parallèles 

Que je n'ai pas su retenir. 

  

Studieuse et concentrée j'aimais 

Vous voir - 

Agenouillée comme une Sainte, 

Tellement la place était restreinte 

Aux cours du soir de Jean Douchet. 

  

Mila venait de tant de bras 

Mais Paris l'avait enchantée. 

Nous avions parlé de Capra 

Et de Minelli Vincente. 

  

J'aimais bien les lumières du soir 

J'aimais bien quand vous me disiez : 

- Être 

Aimée de vous est mon pouvoir. 

Mais n'allez pas le répéter."