01.11.03   Le coeur absolu.  

 

Saint-Lazare a la gueule fumante de ces hivers 

Qu'on trouve sur les toiles des vieux impressionnistes 

J'allais dans un café mettre votre coeur sous-verre 

Et reprenais le train pour une banlieue triste.   

 

On s'embrassait c'était comme une activité 

Comme on dit des volcans j'en avais tout un livre 

Un prix d'anglais ou de camaraderie mais vivre 

Pour les prix ne vaut pas un baiser.   

 

L'éternité pour moi se coupait en quart d'heures 

Ne passez pas vos lettres d'amour au Typex 

Car ce sont les ratures qui donnent l'état du coeur. 

Papa m'emmenait voir les jets d'eau du Grand Rex.   

 

- Ne pleurez pas voyons, il faut être réaliste 

M'aviez-vous dit fixant la compression d'horloges, 

Le temps d'être nous deux est mort comme c'est triste 

Vous irez mieux que moi supportant les éloges.   

 

Avant de vous quitter je vous donnais une lettre 

Comme un dernier prétexte pour une main dans vos poches. 

Et puis sur le boulevard vous lisiez cette lettre 

N'attendant pas le soir pour m'en faire le reproche.   

 

Vous aimiez ma pâleur et mon coeur absolu 

Vous qui la nuit venue étiez loin d'être sainte. 

Saint-Lazare a beau rire de nouvelles recrues 

Jamais ne ressuscitent les amours défuntes.   

 

03.11.01   J'ai hâte des concerts ; le feu aux joues des nouvelles chansons ; je travaille beaucoup et traîner à la tombée du soir dans les quartiers que j'aime c'est aussi du travail. Je n'ai pas la limpidité d'un amour pour m'abriter du vent ; mais si je ne m'en sors pas je soutiens des amis qui s'en sortent mal. Dans les cafés. Les insomnies sont peuplées des voix que j'écoute en boucle sur cd ou dvd de François Truffaut, Marguerite Duras, Serge Gainsbourg ; compresses électives qui me rendent plus fort de leur intelligence, de leur acuité et de leurs propos(itions), du timbre de leurs voix qui crépite inextinguible à travers les tempêtes.   J'ai des échardes dans les yeux de ne pas la voir ; mais j'en verrai d'autres.   La nuit j'écoute Barbara : Pantin, Drouot, L'île aux Mimosas, et bien sûr Mes insomnies. Peut-on écrire plus belle chanson que L'île aux Mimosas ? La classe éperdue. Rue de la Convention, cette après-midi, Pascale m'a interviewvé pour une newsletter qu'elle envoie aux abonnés et public du collectif d'artistes Dinosaurs. Elle m'offre du thé dans un mug à la double effigie de Picasso et de Matisse. De sa fenêtre à la nuit tombée on voit passer les trains comme des chenilles luminescentes qui de Montparnasse filent vers la Bretagne ou la banlieue. Je lui parle de la mort de mon père, dis que je n'ai pas eu encore rendez-vous avec la mort de papa, avec tout l'effroi qu'implique cette mort, c'est ce que je pense. Et puis nous passons à l'interview proprement dite, dans laquelle je fais un peu mon numéro parce que ça devrait être comme un divertissement une interview, un texte aussi en quelque sorte. interview newsletter dinosaurs.   

 

04.11.01   Auteuil en soirée, les cafés avec Jean-Vic ; parfois on a envie de prendre la ligne 10 pour aller au café du Vieux Colombier ; parfois on reste dans cette rue, au Monoprix on achète des biscuits Petits écoliers au chocolat noir.  Au mois de juillet je brûlais pour X, mes mains littéralement étaient des flammes incapables de toucher son visage sous peine de se décomposer comme de la neige, c'est ça le paradoxe.   On s'échange cette tristesse comme des billes de terre, d'eau, des larmes comme des calots. Jean-Vic est tombé sous le charme de cette fille : Manon ; il reprenait de la clarté ces derniers temps, à ses côtés, cette aventure nouvelle lui donnait un peu de souffle, d'éclaircies, une détermination légère dans les épis du métro et des emplois du temps ; et l'on se précipite hors des bouches pour embrasser des lèvres, une clairière un moment. Des forêts, des possibles. André Breton a dit : "Contrairement au lierre je meurs si je m'attache". Quel con cet André Breton. N'empêche qu'il se serait bien attaché les talents de Giacometti, Balthus et tant d'autres, et qu'il s'est cassé les dents comme un con. Il a dit aussi : "Tout ce qui est beau est merveilleux". Et à ça je rajoute : d'incompétence ; oui : tout ce qui est beau est merveilleux d'incompétence. Et chaque fois qu'une fille nous reprochera de trop nous attacher, hé bien c'est André Breton qu'on tiendra pour responsable. L'amour fou, tu parles. L'amour fou c'est une utopie dans leur sac à mains, c'est devenu obsolète comme un gros diamant sur le doigt qui fixe l'injure ; et nous c'est nos tranchées, nos barricades, et on préfère celles-là aux autres bien sûr, mais si tu savais l'état du coeur à certaines heures de la nuit c'est pas beau à voir. Jean-Vic était si triste aujourd'hui qu'il fallait pour soutenir sa conversation choisir chaque mot comme les légos d'un barrage hydraulique ; et quand je lui offre un biscuit Petit écolier il me dit : Manon n'aime que le chocolat noir. Pour un amour qui meurt, l'épitaphe est sucrée.   

 

06.11.03   Projet de la forêt :   Pour celles et ceux qui vont venir aux concerts la semaine prochaine et qui vont avoir l'impression que c'est comme une forêt peut-être, ce programme de chansons, voici quelques pistes (à la lumière d'aujourd'hui) :   J'ai cru bon de tenir à vous : J'avais ce texte assez dur et l'idée était de répéter plusieurs fois : j'ai cru bon de tenir à vous, jusqu'à l'inversion : j'ai tenu bon de croire en vous, et je voulais faire quelque chose proche de Nick Cave entre Do you love me et Let love in, sauf que là c'est plutôt Let love out ; et je ne trouvais pas la musique adéquate jusqu'à ce que Mathieu joue ce plan à la basse, en répétition il y a quelques semaines, alors on a exploré l'idée de Mathieu, et Frédéric a trouvé cette partie de piano très nickcavienne ce qui est drôle parce qu'il ne connait pas bien et n'apprécie pas spécialement la musique de Nick Cave, contrairement à Mathieu et moi. Pour ce que ça raconte j'ai longtemps cru que ceux qui n'ont pas une occupation artistique étaient moins bien armés que moi, disons, pour les douleurs sentimentales, la perception des choses entre les êtres, du fait que j'avais toujours la possibilité de recycler, comme une usine de recyclage mélancolique quoi, et d'extérioriser sur scène ou dans une phrase, mais plus ça avance et plus je m'aperçois que je me trompe, mes amis proches, mes connaissances, que je croyais moins bien armés sont en fait bien plus protégés, parce qu'ils ne retiennent pas avec autant d'intensité - parler de présence serait plus juste - les douleurs même fines comme neige, imperceptibles, de la vie. Moi pour ces choses-là je prends bien la poussière, j'accroche, et surtout, je retiens tout.   La pornographie : C'est une chanson-histoire. C'est Dawson creek ou My so called life en trash dans la banlieue ouest parisienne ; et dans cette chanson je dis : la pornographie c'est tout ce qui n'avait pas de durée ; c'est la phrase clé de cette histoire, il y a cette proximité incroyable et paroxystique de l'adolescence et tout d'un coup les perspectives de l'âge adulte qui renvoient chacun des protagonistes sur des rails divergents les uns des autres : des diplômes, des vocations, des destinées. Pour ça l'âge adulte c'est comme l'enfance, très marqué, protégé par ses appartenances et ses différences, tandis que l'adolescence c'est le contraire, tellement exceptionnel à cet égard, qu'on n'en revient jamais vraiment. L'âge adulte, dans toute sa splendeur et dans cette chanson, c'est ça la véritable obscénité.   Juillet-Odéon : Le quartier s'efface, disparaît, le cinéma MK2 autrefois s'appelait le 14 Juillet Odéon. Quand j'étais enfant la station Assemblée nationale s'appelait Chambre des députés. C'est une chanson d'amour sur mon triangle des bermudes formé par les boulevards Saint-Germain, Raspail et Saint-Michel. D'amours disparues et d'amours à venir. Et des cinémas, parce qu'il n'y a rien de mieux que le cinéma pour abriter les amours débutantes, la proximité des genoux, et les va-et-vient de l'attention sur le déroulement du film à la respiration, aux silences et aux intonations du coeur, l'incarnation des gestes, la présence de quelqu'un qu'on a envie de commencer à appeler dès le générique de fin : mon amour.   Piqué par la groseille verte : C'est une phrase tiré d'un conte (de Novalis) et que je prends à mon compte. Après j'en fait une fantaisie sombre, je voulais vraiment que ça ressemble à un jardin et c'est pour ça qu'on a mis la harpe au début et que Frédéric a su totalement traduire l'ambiance du texte dans ses idées d'arrangements. Sauf que Love Story c'est pas produit par Walt Disney ! Alors, très vite, on sent gronder l'orage sur le conte de fées. Mathieu a enregistré des guitares terribles pour les refrains, et les refrains bastonnent vraiment, et moi je continue à psalmodier mes rêves d'amour alors que ça bastonne tout autour de moi ; je continue à dire à cette fille que j'adore, que ça ne sert à rien qu'elle parte au bout du monde, puisque dans cet amour je m'y trouve déjà.   L'orgie : Ce qui m'amusait c'était de penser que le truc le plus saugrenu qui pouvait arriver dans une orgie, une partouze, la misère la plus grandiloquente, était de dire : je t'aime. J'imaginais un type sentimental qui se laissait entraîner là-dedans et qui n'arrivait pas à faire autrement, dans l'amour, que de dire je t'aime ; et donc dans le contexte d'une orgie ça devenait vraiment terrible pour lui, aussi peu aphrodisiaque que le rire. C'était l'idée de départ. Et puis après c'est devenu tout autre chose, on en a fait une chanson plus sensuelle, avec davantage de profondeur parce qu'en fait le dernier couplet dit : "Surtout ne pas enfreindre le jeu, ne pas lâcher au moment propice, un je t'aime même au silencieux, à rouvrir tous les précipices". Et j'aime bien l'idée qu'un je t'aime rouvre des plaies, ça me plaît quoi. C'est une vieille chanson qu'on rejoue maintenant et qui est longtemps restée au vestiaire (des chansons). Je me souviens qu'on l'avait jouée en concert et une fille était venue me voir à la fin pour me dire: "Cette chanson, à chaque fois que tu la chantes, ça me fait mal au ventre." Considérant ça, ce serait trop con de se priver de la jouer.   Sylvie et son lapin : Un jour Sylvie m'invite à déjeuner dans son quartier, là-haut vers Pigalle, et elle me fait du lapin, alors tout de suite je pense à en faire une chanson dans laquelle je vais mettre plein de séquences comme je le ferai dans le journal intime : alors je marche dans la rue Racine avec Ophélie et hop je le mets dans la chanson ; j'assiste à la projection sur la place Saint-Sulpice du film Les tricheurs de Marcel Carné, et hop ça arrive dans la chanson. Après, je rajoute des astuces et des choses moins anecdotiques, pour mettre un peu de liant et de piment, comme on peut faire un lapin aux olives ou en gibelotte selon le livre de recettes de mesdemoiselles Delage et Mathiot, de sacrées vicieuses ces deux-là car elles expliquent noir sur blanc toutes les façons de tuer et dépouiller un lapin, texte à côté duquel le récit du suicide de Chamfort par Albert Camus c'est la bibliothèque rose ! Et j'aime beaucoup le résultat - de la chanson. Grâce à Cyrille et Mathieu, ça a de la tenue grave.   La chaîne du froid : Au début j'avais du mal à chanter cette chanson parce que c'est une chanson légère, sautillante, du moins dans la musique. C'est d'ailleurs ce qui est intéressant, le contraste avec le texte qui est plutôt désespéré. Et plus le temps passe, plus dans l'interprétation je fais ressortir le côté irrémédiablement triste du texte ; d'une simple soirée qui se termine sans échange de numéros de téléphone si l'on peut dire, j'en fais une philosophie des amours manqués, deux personnes qui se ratent, se passent à côté alors qu'elles auraient pu vivre une histoire, des forêts des possibles vous savez : à cause du temps qui passe, de l'inertie ou de la timidité. Mais, en règle générale, je suis plutôt pour la timidité. Dans cette chanson j'aime bien la phrase : "A peine est-elle apparue que j'ai constaté le naufrage, Mais rien ne me déplaît plus que de passer àl'abordage". Bien qu'il ne faille pas que ça dure trop longtemps, sinon ça vire au comique ou au tragique, et dans le cas du tragique on passe directement à la chanson numéro 12.   Genoux, hiboux, cailloux : C'est une chanson qui parle du désir, des alchimies inconscientes puis révélées, appuyées, la nuit à l'arrière d'une auto entre une fille et un garçon qui se retrouvent-là parce qu'il fallait bien s'y engouffrer, s'y caler, dans la précipitation. Le copain de la fille est devant, il fait des blagues nulles, et à l'arrière il y a nos genoux qui se touchent à l'abri des regards. C'est une option heureuse à La chaîne du froid. J'ai mis un sample de Jacques Lacan qui parle du désir et je l'ai entrecoupé avec les voix de cette actrice dans le téléfilm peu connu de David Lynch qui s'appelle : Hotel room, voix et actrice qui m'avaient fortement troublé dès la première vision. Dans cette set-list bizarrement, ça devient la chanson la plus optimiste du concert. Ca se termine bien parce que ça ne commence pas, pourrait-on dire cyniquement.   La convalescence d'un baiser : Il fallait que j'écrive une chanson pour X, une chanson qui parle d'elle et moi. A chaque fois qu'on écrit une chanson d'amour, dans l'urgence comme ça, on a envie d'écrire la plus belle chanson d'amour qui existe. Pour bouleverser sans égal. On a envie que cette chanson puisse renverser tous les obstacles, et emporter son coeur, c'est pour ça qu'on écrit. En même temps cette chanson c'est la forêt, ça parle des tout débuts d'un amour, ou tout n'est encore qu'hésitation, où chaque branche craque sous chaque pas que l'on fait un peu trop vite, un peu plus loin vers l'autre, et il y a toujours la possibilité du recul de l'un comme de l'autre ; et des détours de l'un, et de la mort de l'autre. Après, si je ne suis pas encore assez fort pour écrire la plus belle chanson d'amour qu'on eût jamais écrite, au moins j'avais envie d'écrire le plus beau titre.   Ton visage c'est mon pays : L'été 2003 fut très difficile à bien des égards, et quand Frédéric au retour d'une semaine de vacances m'a envoyé une maquette avec un canevas déjà presque abouti de ce qu'allait devenir cette musique, j'ai écrit le texte et la mélodie en très peu de temps et j'étais comme fou, j'appelais Mathieu à des heures pas possibles pour lui chanter, et puis on se rappelait à des heures encore plus impossibles et il branchait l'interphone pour faire écouter ça à Agnès. C'est les jours d'après qu'on ferait la groseille verte et la convalescence donc c'est la première qui vient dans cette série de nouvelles chansons, et qu'on va jouer pour la première fois la semaine prochaine ; et c'est celle dont je suis peut-être le moins satisfait pour l'instant, parce que je trouve qu'on n'arrive pas à restituer l'émotion de la maquette, de la chanson telle qu'elle passait dans l'urgence absolue, au téléphone. Mais peut-être que la chanson ne tient pas sans l'émotion de cet été-là. On verra ça sur scène. Une fois encore je prends le problème à l'envers, comiquement mais en fait c'est bien triste, et très orgueilleux aussi : je dis que je comprends bien la souffrance des exilés, des gens qui sont loin de leur pays etc. mais au cas où ton visage c'est mon pays, qu'est-ce que je deviens quand tu t'en vas, comment qualifier la souffrance, on se met où on devient quoi, quand son pays part en vacances... enfin bon, ça donne envie de relire Lévinas peut-être, mes pâles péripéties du visage.   Paris m'as-tu-vu : La musique a été écrite par Stéphane, le guitariste du groupe Vendetta. J'aime toujours autant les refrains, c'est une chanson très classique, mais j'aime toujours autant l'intensité des refrains ; le bonheur de ce que ça raconte, même si c'est triste.   Le jeune homme changé en arbre : Il est question d'amour fou, d'amour forêt. J'ai toujours pensé que ce qui était beau dans l'amour c'est qu'à un moment donné c'est une décision. C'est-à-dire on pourrait tomber amoureux beaucoup de fois dans une journée (j'exagère), mais à un moment donné on décide, un choix s'opère (à coeur ouvert), il y a un engagement dans tous les sens que propose le terme, et même quand on ne choisit pas, quand ça devient la maladie de la mort comme chez Duras, hé bien on choisit de ne pas choisir. Et c'est ça qui est beau et souverain dans l'amour, c'est qu'il y a une terre d'élection, une destination entière de soi vers un visage un pays. Et c'est pour ça aussi qu'on peut en mourir. C'est pour ça qu'on en meurt. Le jeune homme de la chanson il a déjà fait tellement d'efforts qu'il ne peut pas revenir en arrière, il est dans cette forêt sans retour, sans retour parce qu'il n'a plus la force de faire des efforts, alors il se change en arbre. Vlan ! Mais le temps passe sur les forêts vous savez. Et comme dit Jean (Cocteau) : En fin de compte tout s'arrange, sauf la difficulté d'être, qui ne s'arrange pas.  A côté d'aujourd'hui : On avait joué cette chanson à l'INJEP Marly le Roi, un concert programmé par l'Union européenne pour les jeunes du Service Volontaire Européen, des jeunes venus des quatre coins de l'Europe pour travailler sur un projet culturel ou humanitaire, et donc nous on venait faire un concert pour animer une de leurs soirées, dans cette jolie salle de cinéma de l'INJEP dont s'occupait René Hugeron, et dans cette chanson je parle à un moment donné de la chambre froide de l'oubli, et après le concert il y avait un cocktail organisé pour tout le monde, les professeurs, les élèves, et il y a cette jeune allemande qui vient me voir les larmes aux yeux en me disant que la chambre froide de l'oubli c'est toute sa vie, toute son enfance, son histoire. Parce que ces mots en français résonnaient pour elle soudain, certainement, avec une plus grande acuité qu'ils ne l'auraient fait dans sa langue courante ; et j'étais vraiment bouleversé par cette confidence, je voulais sauver l'enfance de cette fille ; bon je m'éloigne de cette histoire mais c'est pour revenir à ce que je disais pour Le jeune homme changé en arbre, à cette décision, c'est que lorsqu'on est amoureux, on veut réparer aussi tout le passé de l'être aimé, tous les moments de souffrance d'hier on veut les affaiblir par la force de notre amour ; c'est dormir avec elle pour rétablir le monde.   

 

07.11.03   Expérience de la forêt (3) : Urgence et résurgence.   - Ah mais tu n'as rien à te reprocher, dis-je à Jean-Vic, c'est elles qui déconnent." Plus les moyens de communication iront plus vite que l'histoire de nos distances et de nos rapprochements, plus nous verrons des amis, héros de la maladie des boulevards et des cafés (noisette), mendier de l'amour au club des insomnies. A cet égard cet été fut bien pathétique, on était quoi, toute une escouade d'enfants pâles avec nos téléphones portables à envoyer des textos (à cet exercice je gagne, d'ailleurs, dans le somptueux et l'irrémédiable) et à espérer que le téléphone vibre (comme un coeur en retour) crache une réponse simplement à la hauteur...aïe, aïe, aïe. Et que l'être destiné (du moins, je veux dire, auquel le texto est destiné) mette une heure à répondre : pendant cette heure c'est la fin du monde (raisonnable), le fond du gouffre jusqu'aux cimes de la délivrance quand ça vibre enfin, à moins que fausse joie, dégringolade, ce ne soit tout autre camaraderie maladroite, (in)supportable, qui utilise ce moyen pour signaler sa présence ; alors l'absurdité blessante du silence de l'aimée n'en parait que plus réelle.   Tout d'elle n'est que négligence.   Et, en cas de réponse : I love with such ferocity that it kills me when the object of my love shows by a phrase than he can escape (Virginia Woolf, The Waves). En automne, les forêts ont le privilège de la couleur, gardiennes des rouges et des ocres, des jaunes exacerbés et des verts tendres. Je voulais emmener des amis se promener mais au dernier moment j'ai eu peur qu'ils n'aient la tentation de devenir arbres ; protéger les autres de l'excessive précision de ses tristesses est toujours une règle d'or. J'étais donc seul dans la forêt de vos blessures initiales, badines et inconscientes mon amour ; je ne vous appelle pas mon lapin car j'ai repéré depuis un moment sur mes traces deux femmes qui me semblent toutes deux être mesdemoiselles H.Delage et G.Mathiot, elles aiment les ballades en forêt les pastèques sanguinaires, et leurs récents écrits (qui datent de 1950 et quelques, mais le temps ne compte pas tant que je vous aime, la preuve c'est que je vous aime encore) sont des pousse-au-crime et je le prouve : - Le jour où Chamfort croit que la révolution l'a condamné, devant l'échec définitif, il se tire un coup de pistolet qui lui fracasse le nez et lui crève l'oeil droit. Vivant encore, il revient à la charge, se coupe la gorge avec un rasoir et se déchiquette les chairs. Inondé de sang, il se fouille la poitrine de son arme et enfin, s'ouvrant jarrets et poignets, s'écroule au milieu d'un lac de sang dont le suintement hors des portes finit par donner l'alerte. (Albert Camus, Préface aux Maximes et pensées, caractères et anecdotes, 1944) - Comment tuer et dépouiller un lapin. Deux moyens : 1/ Donner un coup violent sur la nuque. 2/ Tirer brusquement la tête d'une main, le corps de l'autre. La colonne vertébrale étant brisée, la mort est immédiate. Arracher ensuite un oeil pour faire sortir le sang ; suspendre le lapin par les pattes de derrière, un bol contenant une cuillerée de vinaigre (pour empêcher le sang de cailler) en-dessous de la tête. Laisser suspendu pendant 10 minutes. Puis dépouiller. Faire avec un couteau pointu une incision entre les cuisses et l'anus, allant de la patte droite à la patte gauche. Dégager les cuisses, rabattre la peau et tirer jusqu'à ce que le corps soit complètement dégagé. Sortir les pattes de devant en s'aidant de la pointe du couteau ; tirer jusqu'aux oreilles et dégager le museau en coupant. (Melles H.Delage et G.Mathiot, Je sais cuisiner, vers 1950.)   Je voulais détaler mais mon amour pour vous me rattrape toujours dans cette forêt des possibles. J'attends la fille plus douce qu'une résolution qui me délivrera de vous. Oui, mes yeux changent avec les variations du jour, et vous n'en profitez jamais quel gâchis. Parfois, les filles croient qu'on se change en arbre pour elles. O parfois oui, c'est triste mais ça arrive, les romans et les vies sont pleins de ces choses-là. Et parfois non, c'est juste pour échapper aux foudres de mesdemoiselles Delage et Mathiot. Se changer en arbre pour échapper à la foudre, hum, mauvaise condition. La civilisation sera vraiment à abattre, le jour où l'on cuisinera l'écureuil.   

 

08.11.03   Café Le fétiche, Auteuil. Jean-Vic, pâle de tristesse, parle avec nostalgie : - Quand j'étais avec Céline... - Céline Balitran ? - Non, Céline, ma cinquième copine par ordre d'apparition. Quand j'étais avec Céline et que dans des soirées un grand connard venait la draguer elle disait : ah non, je suis déjà amoureuse !" C'est la classe non ? - Oui. - Plus jamais je ne retrouverai une fille qui faisait aussi bien l'amour. En plus, ce qui est con avec Céline, c'est que c'est moi qui l'ai jeté. Alors qu'elle voulait vivre avec moi tu te rends compte, à Paris. - Dans quel quartier ? Tiens, prends un Petit écolier au chocolat noir. - Céline était inscrite à la Fac de Nancy, et elle était prête à venir à Paris pour vivre avec moi. C'est sublime. - Oui mais à l'époque tu ne trouvais pas ça sublime, n'est-ce pas ? - Oui, je sais, c'est nul. Mais j'ai payé là, y a un côté très judéo-chrétien dans le genre je paye mes pêchés, mais bon j'ai assez payé comme ça à bloquer pendant un an sur l'autre conne avec son ballon. Non parce qu'elle me téléphone hier et tu sais pour me raconter quoi ? Qu'à ses cours de danse elle fait des exercices avec un ballon... - Céline n'aurait jamais appelé pour ça. - Exact ! - Même en texto, ce ne serait jamais passé avec Céline. - Dans le mille ! - Tiens, prends un autre biscuit. - Manon n'aime que le chocolat noir. - Elle t'a rappelé ? Tu as eu au moins un signe, je veux dire un texto ?- Rien. - Elles sont dures, c'est pas possible, quel gâchis. Tiens regarde ces gâteaux là en vitrine de chez Lenôtre, ça sert à quoi ? - Ouais ça sert à quoi qu'ils soient là en vitrine si on peut même pas les offrir aux filles qu'on aime. - Exact. - Manon tu sais, elle lit ton Journal. - Elle a bon goût. - Elle trouve que t'écris bien mais que t'as une image de la femme... enfin que tu aimes les filles pour leur image et pas pour leur réalité. - Erreur courante, mais ce n'est pas grave, je ne suis pas impliqué avec cette fille. Tu sais autrefois il y avait des images dans les paquets de chocolat Merveilles du monde, ô c'était délicieux ces grands carrés de chocolat aux noisettes avec les animaux dessinés dessus. C'est comme pour le Côte d'or, comme ma maman est belge toute une partie de la famille est en Belgique alors j'allais souvent là-bas pour Pâques, et dans une barre de chocolat Côte d'or qui est un chocolat belge, je croquais toujours l'éléphant en dernier tu vois, je gardais l'éléphant pour la fin, et quand j'étais avec X j'étais bouleversé par ça, quand elle déjeunait ou qu'elle dînait chez moi elle gardait, dans son assiette, ce qu'elle préférait, pour la fin. Moi je tombe amoureux aussi pour des choses comme ça. Ca me bouleverse. Bon, mais pour en revenir aux Merveilles du monde, il y avait des grandes photos cartonnées d'animaux qui mesuraient toute la longueur et la largeur de la tablette, tiens prenons un animal au hasard, je ne sais pas moi, au hasard...n'importe quoi... un lapin... - Un lapin ? - Oui un lapin, un lapinou quoi, un lapin qui détale dans la forêt parce qu'il est poursuivi par deux bonnes femmes sanguinaires, hé bien y avait cette photo du lapin en grand dans une tablette de chocolat Merveilles du monde et tu pouvais la collectionner. Tu mangeais le chocolat à ton rythme, et pour toujours tu pouvais garder la photo du lapin dans ta collection ! Sauf si tu déménageais. Parce que dans le cas de déménagements on perd les collections. Céline par exemple, si ça se trouve, elle faisait des collections de Merveilles du monde, et dans son déménagement, si elle avait quitté Nancy pour Paris, elle l'aurait perdue sa collection. T'aurais quand même pas voulu qu'elle perde sa collection ? Alors ok, il te faudra du temps pour retrouver une fille qui fait l'amour aussi bien qu'elle, peut-être autant de temps que d'arriver à une collection satisfaisante d'images, mais au moins avec Céline les images sont intactes. Et puis en ce moment on est malheureux mais tout va être balayé très vite, on va rencontrer des filles les plus douces du monde. Un visage d'ange dans la construction patiente d'un chemin. Parce qu'un amour apparaît aussi toujours pour nous délivrer du précédent. Sinon ce serait invivable. J'expliquerai ça un jour, mieux, mais si un nouvel amour n'arrivait pas aussi pour nous délivrer du précédent ce serait vraiment invivable ; comme nous maintenant la tristesse la nuit. Alors tu sais ça arrive c'est certain. Bientôt on achètera toute la vitrine de gâteaux.   

 

09.11.03   Equinoxydable.   Jusqu'aux cîmes malades la tête renversée Sur les taies d'oreiller, complexité des hêtres, Votre bois sur la taille comme un cerf inversé J'ai versé quelques larmes que vous boirez peut-être.   Je m'enfonce en forêt mais il n'y a que le vent Ce n'est pas confortable comme au centre commercial Pas d'annonce pour bramer que j'attends mes parents Au niveau de l'accueil à la caisse centrale.   Je suis allé si fort dans cet amour, si loin, Si vite est un reproche qui revient chaque fois, Mais si quelqu'un vous aime, le voulez-vous mesquin Qu'il mesure le chemin qui conduit vers vos bras ?   On croise dans la forêt des possibles clairières Qui se déplacent au gré de nos choix maladroits, Des Mairie du Quinzième, un renard aux yeux verts, Et des grands cons qui traquent les biches aux abois.   Dépassant mes errances je fais bonne figure Il faut bien que j'avance à ma juste mesure Mes appels au secours sont couverts par le vent Comme en ville mes pleurs par le flot des passants.   Du centre commercial aux forêts périssables, J'ai gardé le métal des équinoxydables.   

 

15.11.03     C'est le troisième soir. Dans le couloir qui mène des loges à la scène. Photo prise par / selon Mathieu. L'éclairage du néon n'arrange pas l'affaire mais ça se voit que je n'ai pas dormi depuis deux nuits pratiquement : de mercredi à jeudi trop d'excitation parce que j'ai mal vécu le concert, trop tendu et les morceaux sont passés vite sans que je sois vraiment dans l'histoire de chacun d'entre eux, dans le moment de leur passage ; l'impression d'avoir gâché les possibilités du concert et donc l'urgence de tout réparer jeudi soir ; et dans la nuit de jeudi à vendredi excitation inverse, pressé de poursuivre tant le concert de jeudi fut agréable, inspiré et sans acharnement dans les erreurs ou les maladresses que l'on peut commettre en scène. Et ensuite, après ces trois jours, l'épuisement. La tristesse que ce soit fini, couplée à la fatigue. Je repasse le film de la dernière soirée dans ma tête. La grâce aérienne de X attablée avec nous - la façon dont elle se tient décime les coeurs plus que les fléaux naturels ne peuvent se le permettre avec les hommes - la vie de tranchées dans la musique avec Mathieu, Frédéric et Cyrille, les mots écrits à la va-vite de ma main dans le livret des disques ou écrits par d'autres mains sur des morceaux de papier et glissés dans ma poche, ce garçon aux yeux bleus qui a pleuré sur Le jeune homme changé en arbre, ces jeunes filles qui connaissaient les paroles de certaines chansons par coeur et ça m'a beaucoup remué, et puis je m'en suis voulu après de ne pas leur avoir adressé davantage de regards pendant le concert, de ne pas les avoir assez couvé enfin je ne sais pas mais il y a eu ces deux derniers soirs tant de témoignages d'affection, comme ça, qu'aujourd'hui le fait que les concerts soient terminés ne repose pas mais brise. J'ai vu Cyrille à midi et Mathieu vers 16 heures avec qui j'ai pris un thé au Petit-Suisse, et c'est comme si on était un peu vétérans d'une émotion étourdissante, parce qu'on a vraiment essayé après notre propre mécontentement du premier soir de mettre beaucoup d'implication et de sens dans chacun des morceaux, de profiter de l'histoire de la chanson au moment où on la jouait - chacun tirant l'histoire à lui et la renvoyant vers l'ensemble - d'essayer d'entraîner les gens sur des pentes où moi-même je suis en pleine interrogation et le lieu est quand même difficile pour créer quelque chose mais on s'est remué ; on joue si peu en concert finalement que les deux derniers soirs on n'avait pas d'autre choix que de vouloir remuer les gens. Et maintenant c'est un samedi soir brisé à l'aventure des rues. Poursuivre dans le changement. Trouver la fille qui vaille la peine. Celle qui répare et qui inspire, auprès de qui on reprend souffle. Trouver les histoires qui brûlent, les intensités qui bouleversent. Aller vers la suite de nos vies incertaines, et peu m'importe les détours si c'est pour en déchiffrer l'essentiel, et le partager par la suite.