07.10.01   La grande énigme de la fin du XXème début du XXI ème siècle restera pour moi par quel tour d'esprit des jeunes filles envoûtantes peuvent sortir en soirées au bras de types dont la seule occupation est de vider les unes à la suite des autres des bouteilles de whisky et vodka ? La soirée est douce, se prolonge dans la cour de cet hôtel particulier du VIIIème arrondissement; il y a un jardin suspendu éclairé par la minuterie de la cour d'où déborde du lierre jusqu'aux portes immenses qui marquaient jadis le seuil d'écuries seigneuriales, et ce qui fût bon pour les chevaux est maintenant transformé en appartements aux loyers à faire hennir toute personne de bon sens du prince au palefrenier. Dans l'appartement je demande à David s'il a repéré un cendrier et il me répond: - Fais comme moi, respecte les lois de la gravité." Il y a en vrac: une fille qui se plaint à ses copines qu'elle habite juste en face des poubelles de la Grande Epicerie (Bon Marché, je présume), une fille qui porte au cou un collier lumineux Philippe Stark qui suffit à lui seul à faire l'animation, une fille qui une tartine de rillettes à la main me souffle "je t'aime" à l'oreille avant que je me retourne, un fin sourire aux lèvres, et qu'elle s'exclame: - Oh pardon je vous avais pris pour quelqu'un d'autre! - Finement joué, dis-je, mais trop tard! j'ai entendu!" Je parle avec Stéphanie et Gilles de l'addition parfaite au monoprix (pour un exemple d'addition parfaite voire mon Journal au chapitre huit), il y a une fille, une novice, qui s'essaye à faire une addition parfaite mais déjà elle commence par du thé fumé et du miel qu'elle veut faire fondre dedans ce qui la disqualifie d'office; avec David nous nous lançons dans une grande discussion surréaliste mais pas tant que ça en déclarant que lorsqu'on habite le quartier de La Motte-Piquet Grenelle on ne devrait pas prendre le métro à la station du même nom mais s'astreindre à quelques longueurs à pieds supplémentaires jusqu'à la station Ségur; que le soir quand on a travaillé d'arrache pieds c'est plus difficile pour marcher mais qu'il faut prendre le métro à la station Ségur comme la Comtesse etc. nous ponctuons nos échanges toute la soirée de "dis donc mon vieux" à la manière de Jean-Pierre Léaud dans les films de François Truffaut jusqu'à épuisement de cette blague qui n'est, là encore, pas uniquement une blague; à un moment au cours d'une polémique sur je ne sais trop quel sujet, X se range du côté d'un de mes "adversaires" et annonce: - Ah là je suis aussi de cet avis! Excuse moi Jérôme de te trahir pour l'occasion... - Ne t'en fais pas, il y en aura d'autres." lui dis-je sincèrement, avec un sourire impeccable.   

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  Il y avait beaucoup de jolies filles ce dimanche, sous les arcades, pour le marché-foire du théâtre de l'Odéon. La tristesse qui chaque jour m'invente et me nourrit. Dans le métro cette jeune fille me regardait avec tant d'insistance et de curiosité qu'on eût dit que ce fût la première fois de toute sa vie qu'elle se trouvait en présence d'un garçon. Comme elle ne vint pas me parler, j'inventai les mots de notre rencontre: - Je vous regarde ainsi parce que dans trente secondes ou dans cent ans vous aurez disparu. Trente secondes ou cent ans, ce qui revient au même, à l'instant où je vous regarde, quand vous aurez disparu."   Pierre Charvet, fin lecteur de l'oeuvre de Nabokov et de ce Journal intime m'envoie la lettre suivante: "La synesthésie est (d'après le Robert) une perception simultanée. Médicalement un trouble de la perception sensorielle caractérisé par la perception de sensations supplémentaires et pouvant concerner plusieurs sens simultanément. Nabokov se dit synesthete depuis sa petite enfance (Autres Rivages en Folio page 43). Et il est catégorique, le O est blanc !
" N bouillie d'avoine, L nouille molle, et le miroir à main au dos ivoire de O, voilà pour les blancs. " (page 43) Autre Rivages est un de mes livres de chevet. Quand je dis de chevet, c'est littéral.
Car comme un alcool fort on ne peut en prendre qu'un tout petit peu chaque jour. C'est à lire très lentement, parce que dense. Je crois me souvenir qu'il aborde aussi le sujet (de la synesthésie)
dans "intransigeance" ("strong opinions" en VO)" Je ne peux que m'incliner devant Pierre et Vladimir d'autant que la blancheur du O ne soit pas pour me déplaire. A y réfléchir s'il n'est pas rouge, j'aime autant qu'il soit blanc plus que de toute autre couleur; mais pas trop blanc quand même, un peu rouge juste aux lèvres et aux joues. Admettons pour conclure que Rimbaud et moi-même nous faisons une fausse idée du O. Lui le voit bleu pour faire son intéressant dans la Pléiade, et moi rouge pour des raisons personnelles.   

 

12.10.01   A cette petite peste de X qui me reprochait un jour avec passion - du fait que je la contredisais, et qu'en la contredisant je l'irritais - que j'eus été bien incapable d'appréhender et de discuter légitimement de tel sujet étant donné mon éducation, mon mode ou mon niveau de vie, je tins ce propos définitif: - Le christ n'a pas eu besoin de se prostituer pour comprendre Marie-Madeleine."   Hier en studio à Ivry avec Pierre (C) et Astrid qui enregistre les voix des chansons sur lesquelles nous travaillons en vue de son album. Grande aisance alliée au charisme d'Astrid; un mélange de légèreté et de professionnalisme hors pair. Ce matin au café Le Petit-Suisse je travaille sur les nouveaux textes qu'Astrid m'a confié devant un café (noisette) quand Cyrille me téléphone pour me dire qu'hier avec Frédéric ils sont allés dans les Yvelines repérer la salle de concert où nous jouons le samedi 20 octobre et que l'accueil qui leur a été réservé fût excellent. Cyrille qui est d'ordinaire d'un naturel ronchon est surexcité et m'assure que l'on va faire un super concert etc. ce qui fait toujours plaisir à entendre - l'enthousiasme étant l'une des qualités que je préfère chez les personnes avec qui je travaille. Samedi dernier, en bavardant du quartier avec Stéphanie et Gilles, Gilles m'a demandé si je m'installais à l'étage, en bas, ou en terrasse, quand j'allais au Petit-Suisse. Voilà le genre de discussions philosophiques qui en soirée éveillent en moi un intérêt crucial et passionné. Autrefois, il est vrai, on m'eût connu plus prolixe pour discourir de philosophie pure, et faire étalage de quelques maximes pleines d'adjectifs ébouriffés accompagnées de leurs commentaires savants, et puis, très vite, j'ai pris Nietszche de haut (ce qui est à la fois un hommage et un comble) et déclaré à qui veut l'entendre que si Jean-Jacques Rousseau avait vécu au XX ème siècle il aurait postulé à une place de vendeur chez Nature et Découverte plutôt que d'avoir du temps libre pour nous emmerder avec ses rêveries solitaires. Donc, Le Petit-Suisse, bien évidemment dis-je, en bas ou en terrasse, à Gilles qui m'approuve. David me téléphone pendant que je feuillette des livres et des revues dans les rayonnages de chez Gibert, la librairie du boulevard Saint-Michel. - Dis donc mon vieux, tu veux que je te prenne des exercices de thermodynamique pour maths sup bio ? David m'appelle pour me demander des conseils suite au grand changement qui est intervenu dans sa vie depuis la semaine dernière. Il s'est enfin déclaré à X. L'a même embrassée. Historique! Et il est très mal en point parce que celle-ci ne l'a pas rappelé depuis dimanche. - Je ne mange plus. Je n'ai plus d'appétit... - Oui. Tu ne mange plus. Tu ne dors plus, mal ou plus avec les bonnes personnes. Tu as le ventre chaviré comme en permanence au sortir d'une nuit inquiète et blanche. Tu es fiévreux en toute saison. La mélancolie te presse comme une éponge, absorbe le moindre de tes faits et gestes, et déborde de toi, se répand comme une flaque jusqu'à devenir un océan. Et tu en éprouves la dureté. Et tu n'en vois pas venir la fin. - Mais je déteste être comme ça! me lance-t-il, suppliant. - Au contraire, profite. Un type comme toi, avec ton tempérament, se met rarement dans des états pareils. Peut-être une ou deux fois dans une vie tout au plus. Donc profite. Savoure le rouge. - Savoure le rouge...mais c'est une chanson d'Indochine, ça ? s'enquiert David, en s'animant. - Oui, enfin c'est surtout le cri d'Egon Schiele. Après, Indochine ils font une citation mais Savoure le rouge c'est le credo la signature d'Egon Schiele. Tout le monde ne crie pas à la manière de Munch en peinture. La grande phrase d'Egon Schiele c'est ça: Savoure le rouge. Les corps aigus, aiguisés, impliqués, et la stupeur de la passion, la sur-réalité souffle tempête de la passion, l'immortalité qui laisse les yeux atones et les corps en bataille. Savoure le rouge. Les visages bluffés, éperdus, hautains dans l'érotisme quitte à la voir venir s'approcher de soi - en soi - s'accrocher à soi, la maladie de la mort. - De toute façon, me dit-il, j'adore tes chansons. Tu es un peu le David Sylvian français. - Bon et ça s'est terminé comment dimanche, avec X ? - Je lui ai dit que je l'aimais. Elle m'a dit qu'elle était bouleversée par cette déclaration. Dans la soirée bouleversée au point de ne plus savoir où elle habitait. - C'est là que tu aurais dû en profiter pour la ramener chez toi" dis-je, pragmatique. - Justement à ce propos, je vais te dire un truc, mais tu ne le répètes à personne... - Attends, interviens-je, piqué par sa précaution, nous nous sommes mal compris. Je ne dis rien, j'écris."  

 

 13.10.01   Il y a celle qui apprend à se lancer dans la vie par le baiser qu'elle vous donne un jour, par distraction par désoeuvrement ou juste pour se faire l'instrument d'un destin, celle qui apprend à se lancer dans la vie, qui fait d'un nigaud mal dégrossi un jeune homme élancé, comme on enlève à un vélo les roulettes arrières pour le rendre plus libre, alerte et fluide sur la route hors la projection des bras fous, alerte et fluide bien qu'entamé, et gardant sur la route qui disparaît à vue d'oeil cette tristesse sociable de se savoir entamé.Il y a celle pour qui on laisse au vestiaire sa poltronnerie et s'élance à la suite des autres aux corps grelottants dans une forme nouée et indistincte par delà le quatrième plongeoir d'une piscine municipale, hauteur qui ne supporte même plus un tremplin vert-d'eau comme aux étages inférieurs. Il y a celle qui apprend à s'attendrir pour une bizarrerie qui, on le sait à l'avance, restera à jamais comme un souvenir prégnant attaché à sa personne; l'identifiant et la définissant, mesquinement par la suite. Celle qui montre les lieux de son enfance, la ligne grise des bateaux et d'un port industriel à l'embouchure d'un fleuve et d'une mer éclairée sous le vent. Il y a celle qui apprend à se précipiter hors de soi à la moindre alerte, au moindre signal de détresse, même si se précipiter hors de soi c'est y retomber aussitôt, de manière spectaculaire, sans les compensations sympathiques de l'artifice, sans les applaudissement métronomiques du succès. Celle qui transmet un goût, qui nous fait entrer pour la première fois dans l'intérieur sommaire et kitsch d'un restaurant indien de banlieue et qui derrière la palissade de carton plastifié qui sert de menu fait la jeune fille qui jusqu'à hier a porté le Sari, et déclame: il faut absolument que tu goûtes les naam au fromage, tu n'as jamais goûté de naam au fromage ? Il y a celle qui sur la banquette arrière au fond d'un autocar - on a les châteaux de princesse qu'on peut - lors d'une sortie scolaire - à Thoiry ? A Chambord ? ou en classe de neige, vous réserve une place à ses côtés et vous voilà élu pour une éternité dont vous éprouvez la frayeur qu'elle vous soit retirée à la prochaine station service; une éternité remise en question dès le prochain arrêt pipi; une éternité pas plus épaisse qu'une couverture rugueuse de soute d'autocars qu'on partage pour deux et qui glisse entièrement sur le corps de l'autre au milieu de la nuit bahutée, et qu'on ne récupérerait pour rien au monde, pas même un coin, quitte à mourir de froid.Il y a celle au gré de qui on écoute des soirées entières La mémoire et la mer de Léo Ferré, en connaissant le texte quasi par coeur et en s'écroulant à chaque fois dans la matrice désaffectée du souvenir. La touche repeat sur l'appareil de lecture a été inventé pour ça au départ, de mémoire de concepteur hi-fi, pour cette chanson de Léo Ferré dans sa version live au TLP Dejazet. Et puis il y a celle qui appelle dicte invente vide et nourrit l'absence; l'envoie promener d'un signe et l'étend d'un adieu; celle qui reste sans voix pour revêtir l'absence comme une robe fait le corps sans voix ou lui donne un son dans son ampleur la plus déshabillée. Celle qui appelle l'absence au nom mythique infernal inconsolable qu'on ne peut crier car il est à la fois couteau et blessure, coeur et contour. On ne s'en sort pas. Il n'y a de consolation nulle part. Toutes les conversations semblent de comptoir. Les consolations relèvent de la rumeur. Les conseils, de la gifle ou de l'indiscrétion. On est là, fiévreux en toute saison. Prostré dans la contemplation des nuages qui passent à ras les corps, traversent les gens dans la rue, semblent des flaques de mélancolie, solides à partir de soi. On ne cherche qu'à fixer les contours d'une tristesse en mouvement. Et nul ne peut nous porter secours. Puisqu'il n'y a pas de fraternité assez désincarnée pour contredire l'absence. Puisqu'il n'y a pas de mot assez solide pour dire et contenir l'absence.Puisqu'il n'y a pas de chagrin assez déterminant pour affaiblir et retenir l'absente.   

 

13.10.01 bis.   "When I sat in the house with Hareton , it seemed that on going out, I should meet her; when I walked on the moors I should meet her coming in. When I went from home, I hastened to return, she must be somewhere at the Heights, I was certain! And when I slept in her chamber - I was beaten out of that - I couldn't lie there; for the moment I closed my eyes, she was either outside the window, or sliding back the panels, or entering the room, or even resting her darling head on the same pillow as she did when a child. And I must open my lids to see. And so I opened and closed them a hundred times a night.." (Wuthering Heights, chapter XV vol 2, Emily Brontë)   L'après-midi à boire du thé et à étudier les illustrations de Balthus pour Wuthering Eights. Quelque chose de terrible d'emporté, de rouge d'intransigeant, violence au fouet du trait, bâtons des corps, délires des expressions, désespoir cuisant, huit-clos épileptique, seul un dessin montre les corps dans l'accalmie de se recevoir l'un l'autre comme des vases communicants au milieu des landes en furie, "but it was one of their chief amusements to run away to the moors". Je reste longtemps dans la contemplation de ce dessin. Je ne m'en sors pas.  Et maintenant chers lecteurs, sombrons un court instant dans les satins joufflus du divertissement, crème de lait en poudre au dessus des bols de cacao fumants, mettons de côté l'immensité triste qui s'étend sous la forme d'un lac solide en dehors de nous même, le premier mot de Jane Eyre est Impossible, sombrons un court instant sous les couteaux à bouts ronds du désespoir amoureux qui frappent l'esprit et épargnent le coeur dans le meilleur des mondes et le plus rare des cas:   - Je l'ai enfin eue au téléphone, m'annonce David, elle ne peut pas sortir ce soir parce qu'elle a déjà un truc de prévu. En fait c'est une froussarde; elle sait pertinemment que si on se revoit elle va craquer. J'avais une sacrée envie de lui demander d'annuler son truc. - Il fallait faire comme Hippolyte Girardot dans Un monde sans pitié et lui dire: Mais qu'est-ce que t'as de mieux à foutre ? En ponctuant ta requête de "putain!" et de "quoi!" pour faire vraiment comme Hippolyte Girardot dans Un monde sans pitié ! - Sauf que tu peux tenir ce genre de discours quand tu as les gens en face de toi ! Au téléphone ça marche moins, c'est toujours plus froid. Ca m'énerve parce qu'elle sait très bien que si on se revoit on sortira ensemble, aussi j'ai peur qu'elle ne tienne plus franchement à me revoir... - Oui enfin bon, il n'y a pas qu'elle sur terre. Sinon ce serait terrible pour moi, par exemple, s'il n'y avait qu'elle sur terre, bref...Non c'est vrai quoi, maintenant que tu t'es déclaré, tu ne vas pas attendre toute ta vie qu'elle se décide, il faut bien le lui faire comprendre, donc encore une chance et pfuitt... passe à la suivante! - Elle me dit qu'elle est bouleversée. Qu'on ne lui avait jamais fait une telle déclaration auparavant. - Mmh....Et c'est quoi le truc qu'elle a de si crucial ce soir qui l'empêche de te voir ? - Elle va danser le tango! - Sérieusement ? - Ah mais Jérôme, c'est très sérieux. C'est très à la mode en ce moment! Toutes les filles qui sont dans le coup, à Paris, dansent le tango! - Rive droite, tu veux dire...? -Y a des filles hyper belles dans ces clubs, tiens d'ailleurs c'est ça qu'il te faudrait à l'avenir, sortir avec une fille qui danse le tango ! - Non merci. Par contre j'aime beaucoup le film Le dernier tango à Paris. Les premiers plans sous le pont Bir-Hakeim, les fabuleux, sinistres et mystérieux, immeubles du XVIème en bas de Passy. Est-ce que tu es déjà allé te promener du côté du Passage des eaux ? Et puis Jean-Pierre Léaud dans ce film est une nouvelle fois gigantesque. Dis donc mon vieux, tu te souviens de Jean-Pierre Léaud dans ce film ? - Bon, alors tu ferais quoi à ma place ? Je la rappelle ? - Non. Voilà exactement ce qu'il faut faire..."   

 

14.10.01   Avec Christophe nous repoussons chaque semaine les limites de la radio. Ayant appris que la station locale - la première station de l'Ouest parisien, s'il vous plaît - qui abrite et diffuse nos deux heures d'émission culturelle et dadaïste hebdomadaire avait conclu un accord avec l'hypermarché Carrefour du coin, et retransmettait avant la fermeture du magasin au moins une heure de La vie rêvée des ondes, nous avons andykaufmanisé l'antenne en diffusant une bonne partie de l'enregistrement d'un cours de Gilles Deleuze sur Spinoza. Il eût été intéressant d'engager une étude pour voir si la voix et le discours du philosophe lancée à pleine puissance dans les enceintes d'un hypermarché aussi triste que survitaminé influençait de quelque manière la direction dépensière des clients.   

 

21.10.01   Accueil chaleureux du Comptoir des Arts où nous avons donné un concert hier soir aux Clayes-sous-bois. Côté musique, le manque de travail et de rigueur ont donné de très probants moments d'à peu près sur de nombreuses chansons pour ne pas dire la plupart. Frédéric, au piano, a joué comme un bûcheron le jeune homme changé en arbre.J'ai fait modéremment l'idiot entre les chansons; à un moment j'ouvre les yeux bien grands (ou je les ferme, je ne sais plus très bien, mais ça revient au même) et je répète plusieurs fois de suite en augmentant l'intensité de ma voix: "Antoine Doinel, Antoine Doinel, Antoine Doinel" à la manière de Jean-Pierre Léaud dans la scène de Baisers volés; à la fin du concert Christophe qui était dans la salle m'apprend qu'à cet instant un type dans le public a dit à son entourage: "C'est sûrement le titre de la chanson suivante".   Doinelisation de l'individu (suite). Christophe perdu au volant de sa voiture, dans la ville des Clayes-sous-bois, me raconte ce qui l'a mis sur la voie de la salle de concert: - J'ai tourné pendant quelque temps et puis je n'ai pas hésité une seule seconde en voyant sur un panneau indicateur la direction Cinémathèque Henri Langlois. Au pire, me suis-je dit, je me garerai devant la cinémathèque Henri Langlois et je lui téléphonerai: "Dis donc mon vieux, devine où je suis ?" et puis il s'avère que la cinémathèque se trouve juste en face du lieu du concert, ce qui est une belle coïncidence!"   Dans Domicile Conjugal les jambes de Claude Jade qui scandent allègent emboîtent rythment relient les plans d'ouverture. J'ai revu le film cette après-midi pour repérer si "Le petit Balthus", comme l'appelle Christine, qui est accroché dans l'appartement est un des dessins de la série d'Hurlevent. En fait c'est un dessin ou une étude préparatoire de la toile de 1957 intitulée: Jeune fille à la fenêtre. La jeune fille lumineuse à Chassy qui happe le paysage, le respire. La jeune fille ténébreuse à Paris qui m'allège et me tourmente, dans le bruit des conversations et le brouillard des cigarettes, sous les fenêtres à guillotine qui me font perdre la tête.   

 

23.10.01   Je bois une sorte de potage à la tomate en machine dans un gobelet en plastique et c'est déjà beaucoup trop d'informations pour ma tête fatiguée par la vie fragile, difficile, emportée. Je bois une sorte de potage à la tomate dans le hall d'un centre culturel, une escouade de petites danseuses en collants passe comme un ban de flamands roses, il y a des types qui me saluent d'une poignée de main ou d'un regard et je n'ai aucune idée de qui ils peuvent bien être - les mots zèbres et hippopotames me viennent à l'esprit - mais n'avoir aucune idée de qui ils sont et les saluer comme s'ils venaient à mon goûter d'anniversaire est un principe déjà préalablement éprouvé dans le lieu où je me trouve. Je bois une sorte de potage à la tomate parce que le thé en machine c'est vraiment pas possible on dirait du sirop au citron chaud avec un zeste de javel, et je regarde par delà les grandes baies vitrées tachetées de pluie la verdeur valeureuse pour la saison de cette ville de proche banlieue qui me fait penser à X; elle y avait récupéré une chambre de bonne dans le même immeuble que l'appartement familial, après que ses deux soeurs aînées l'aient successivement occupée à leur majorité, avant de partir l'une puis l'autre s'établir quelque part avec un garçon, dieu que la vie des filles est triste, au long cours, et sans surprises. X était une jeune et délicieuse érotomane, délicieuse dans le sens où parfaitement innocente et au-dessus de tout suçon dans la vie courante elle se révélait une véritable pile électrique à proximité d'un lit; les fins et imperceptibles poils blancs qui recouvraient ses bras nus s'hérissaient lorsque nous passions en voiture près des magasins de literie et d'ameublement qui bordent les routes nationales de leurs couvertures publicitaires. Comme nous évoquions un jour ensemble les films pornographiques et qu'elle apprit que j'avais le câble, elle me pria de lui faire l'amour devant de tels films, c'était un de ses fantasmes à condition que j'y inclue une donnée artistique c'est-à-dire que je sélectionne pour elle uniquement les scènes susceptibles de l'exciter au plus haut point et elle n'eût toléré de ma part aucune fausse note dans l'appréhension de ses goûts. Aussi je passais des nuits entières à enregistrer des kilomètres de bandes vhs pornographiques et des week-end entiers à opérer un montage savant et inspiré. Le soir venu elle me pria de l'attacher nue sur une chaise de cuisine devant la télé; détail dont j'avais passablement omis de me préoccuper lorsque emménageant je m'étais constitué un modeste trousseau, quelque chose pour attacher les gens. Ni cordelette ni morceau de satin adéquats, en désespoir de cause je me rabattis sur un jeu de bandana rouges qui traînaient soigneusement pliés comme ma pré-adolescence dans le tiroir d'une commode depuis cet âge préhistorique où j'écoutais le chanteur Renaud; une période facilement repérable dans le temps puisqu'elle s'étend de l'album Le retour de Gérard Lambert à l'album Mistral Gagnant. Donc je l'attachais nue avec les bandana rouges que j'avais porté au cou au collège (quelle revanche), j'éteignais la lumière et aussi anxieux et excité que présentant un premier court métrage devant la commission d'avances sur recettes, je fourrai la k7 dans le magnétoscope et débutai la séance. Une autre fois, X m'invitant chez elle, elle me dit, sans doute dans le but de m'exciter, tout en désignant un polonchon dans sa chambre à coucher, qu'elle se frottait avec, la nuit, le passait doucement, frénétiquement et de nouveau doucement contre son corps entre ses jambes, l'imaginant être moi. Une fois dans sa chambre je considérais la pauvre doublure de moi-même, le gredin tout en plumes éreinté, et demandai tout naturellement: - Et qu'est-ce qu'il lit en ce moment ?" 

 

  24.10.01   Le chagrin c'est du bonheur qui pense.   Un soir où je ne serais pas là, perdu harponné écartelé dans les objectifs matériels de la vie, dans le brouillard à éclaircir dans le sommeil dans d'autres villes dans la terre qui se détache lentement de cette vie suffocante avant de te connaître, je serais là quand même à chaque seconde dans l'âme verte qui respire par soupirs et fait le coeur gros, dans le visage qui fuit vers des étendues qu'un instant de bonheur ne peut réduire, dans la figure emblématique du condottière de Paolo Uccello qui cherche une issue dans une bataille qui ne le concerne plus dès lors qu'il t'a trouvé et que tu lui offres ton regard en retour, soutenu, merveilleux, jusqu'à ce que l'un de nous deux sombre dans les bras de l'autre, et qu'ainsi sombrant, tout s'éclaire.