06.07.01 

  

How is it that the clouds still hang on you? Bonne question. En capella - en chapelle - depuis son départ, il serait de bon ton - vu la chaleur qui règne - que l'été passe en coup de vent.  

X étant trop torché pour me raccompagner en voiture, je quitte la party- ie - vers deux heures du matin, déambulant le long de l'avenue - les réverbères sont nos platanes, leur halo poussiéreux réduit le champ de vision à l'heure où la nuit n'a plus d'heure (distincte) - il pourrait être deux, trois, quatre heures ce serait le même topo; au déraillement du boulevard Richard Lenoir dans ma tentative infructueuse de stopper un taxi je croise un jeune couple qui se sépare de n'avoir su donner forme à l'impératif présent. Place de la République, des dizaines de personnes squattent la borne d'appel, s'impatientent dans une anarchie plus ou moins aimable. Les taxis font le tour de la place en ne prêtant aucune attention aux mains levées; pour poursuivre dans le jargon de la tauromachie on appelle ça: la passe du mépris. Une heure plus tard le chauffeur qui m'a enfin récupéré m'explique que le samedi soir ses collègues et lui évitent de préférence les emplacements très fréquentés, les places de la République, de peur de prendre des coups, au mieux de devoir arbitrer les rixes entre clients. 

- Vous comprenez, on ne sait pas qui était là en premier, c'est trop le bordel...on veut se tenir à l'écart des bagarres...sans compter les gens qui se jettent sur les voitures. Y a qu'à Opéra que les gens se tiennent bien, en file indienne." 

  

Millie Lammoreaux coince le bas de sa robe dans la portière. J'avance tristement avec ce mot qui prend corps: tremblante. J'avance dans la certitude que la nuit est native du cancer. Les voitures me dépassent. Comme les événements. 

  

République, plus l'heure tourne autour de la place, plus les candidats au sommeil affluent, des couples, et puis aussi quelques types bien amochés par l'alcool, affichant les codes pathétiques de la camaraderie qui d'être saoule se croit indissoluble. 

Selon l'ordre d'arrivée plus ou moins établi et respecté, arrive enfin mon tour. La nuit stagne et se resserre à mesure que l'attente est distraite par des débris de voix ou des cris de verre. Il y a derrière moi une jeune fille seule, je me retourne parfois dans un certain positionnement, je veux dire dans une perspective physique et spirituelle qui marque la protection. Envie de sécuriser cette jeune femme. De l'englober dans mon périmètre. Faire en sorte que le prochain taxi soit pour elle. 

Ensuite, remontant l'avenue Théophile Gautier, le chauffeur de taxi qui m'a récupéré après une interminable attente me dit qu'il connait mon quartier pour avoir ramené pas plus tard que la semaine dernière une jeune fille qui depuis l'Hôtel de Ville ne lui a pas adressé la parole. Ne lui a laissé aucun pourboire. Au cours de son récit il appuie deux fois sur le fait que la jeune fille était toute tremblante, et deux fois sur le fait qu'elle ne lui a laissé aucun pourboire. Sur ce dernier point il insiste peut-être, tout proche qu'il est de me déposer, à dessein. 

- Vous vous rendez compte, depuis l'Hôtel de Ville elle ne m'a pas adressé la parole! Quand je me suis arrêté elle se faisait accoster par un type louche au volant d'une voiture qui la suivait au pas. Le type il s'est pas dégonflé il a dû nous prendre en chasse, car quand nous sommes arrivés dans votre quartier il était encore là, derrière nous. La jeune fille, elle était toute tremblante. Elle avait peur de se faire violer. Elle m'a forcé à faire marche arrière dans cette rue, juste là, sur votre droite. Alors qu'elle ne m'avait pas adressé la parole de tout le trajet! Vous auriez dû la voir! Elle était toute tremblante. Je suis même descendu et l'ai accompagné jusqu'à sa porte et elle ne m'a pas donné un sou de pourboire! Vous vous rendez-compte! Pas un sou de pourboire!"

Le taxi me dépose. La nuit est pâle, filandreuse. Avec l'image de cette jeune fille c'est le monde qui prend soudain une réalité insupportable, à partir de ce mot: tremblante; ce mot qui à lui seul définit cette jeune fille dans le souvenir coléreux du type qui continue à réclamer ses gages comme un Sganarelle de boulevard. Fin de l'acte. Je donne un pourboire faramineux au chauffeur de taxi. Fin de l'acte. Je rentre dans la nuit à l'heure où la nuit n'a plus d'heure. I wish I was Batman. 

  

07.07.01 

  

Pour Hélène Fillières. J'ai tout de suite été frappé par sa beauté dure et en apparences invulnérable, cassée et mystique, dans ce court métrage de sa soeur, Sophie Fillières, qui s'appelle: Des filles et des chiens réalisé en 1991 et que j'ai dû voir très peu de temps après. Avec Sandrine Kiberlain alors toute jeune débutante, et Hélène Fillières: yeux et cheveux noirs, la découpe de sa bouche, sa moue terrible, son blouson marin ouvert sur un foulard rouge à pois blancs. J'adorais Hélène Fillières, Antigone parisienne qui me ramenait à ce genre très précis de filles - et à X en particulier - auquel mon adolescence introspective, mélancolique et orgueilleuse est liée pour toujours. C'est aussi ce que j'aime - je suppose, absolument - chez Audrey Anderson: Hélène Fillières. 

  

08.07.01 

  

Du désir ou du secret lequel attise l'autre et l'apprête pour le rendez-vous qui fait flancher le coeur tandis que je gravis les escaliers qui mènent à l'appartement, que je fourre dans ma poche le papier sur lequel le code d'accès à l'immeuble fut noté et que j'arrive rapidement sur le pas de la porte derrière laquelle je les sais déjà toutes deux là, bien que ce ne fut pas convenu ainsi, au départ. 

L'une est plus belle que l'autre, l'une n'est pas belle sans l'autre. Après avoir rapproché leurs rires puis leurs lèvres, souffle à souffle picorées, elles s'embrassent à pleine bouche - comme si elles n'avaient jamais connu ce goût là, goutté cette émotion là, avant. Elles ont plutôt, toutes les deux, de petits seins. L'une a les paumes des mains sur les seins de l'autre; ses mains les recouvrent, on ne voit plus rien de ses seins jusqu'à ce que celle qui les couvre - celle qui a pris l'ascendant sur l'autre - écarte lentement les doigts et étire doucement les tétons prisonniers entre l'index et le majeur. Quand elles retire ses mains du corps de X, les tétons sont plus voyants que le vallonnement de la poitrine; dépassent outrageusement du corps, tendus et appelant. 

Elles s'en tiennent là. Comme si elles avaient besoin de moi à présent - d'un garçon - pour les guider plus loin, ce qui n'est peut-être qu'un jeu, un mensonge, une façon aimable de me faire arriver, moi, imprudent que je suis avec mon émotion impatiente. 

Pour l'instant les tétons ne trouvent de consolation que dans le frottement des autres seins, à peine plus gros. Elles s'attardent dans leurs chevelures, s'y enfouissent. Tournée vers moi celle qui semble la plus hardie - mais ce n'est pas certain, me prend par la main et tenant le bras de sa partenaire nous entraîne tous trois dans la pièce d'à côté, la chambre. L'une s'allonge de tout son long, et l'autre s'assoit à ses côtés - attend que je dise - que je mène le jeu - que j'éteigne la lumière (des convenances). A partir de cet instant nous désirons tous la même chose: faire durer le plaisir, la sensation, l'exploration douce, et ensuite en sortir indemne, sans qu'il y ait au petit matin de doute, de bouleversement, de dé - plaisir et de redistribution des rôles. Le bouleversement doit avoir lieu, mais jamais sortir de cette chambre (y survivre), même à genoux. 

A quatre heures trente neuf du matin - en chiffres formés de gros bâtonnets rouges sur un réveil électronique, les deux jeunes femmes s'endorment à un souffle l'une de l'autre. Il n'y a plus un seul coin de fraîcheur dans les draps chamboulés. 

  

11.07.01 

  

Le désir est une marelle. 

  

13.07.01 

  

Des rires fusent à la mitraillette. Petits rires vaniteux qui se déclenchent - ils voudraient agir avec elle comme avec une poupée. S'ils pouvaient. 

La pluie est revenue dans l'après-midi. Elle éloigne l'été - chasse vers le sud des générations de Club Mickey. J'en retrouve d'autres dans un appartement du VII ème arrondissement où il a fallu se rendre malgré la fatigue; s'y rendre parce que sinon c'est la quatrième invitation que je décline venant de cette fille. 

Un type imbuvable se sert un verre. Fait une grosse tache sur sa chemise; si bien qu'on ne sait plus à quelle hauteur se placer, quand on lui parle. 

X me confie qu'il cherche une fille avec un piercing sur la langue. Que ça doit être fabuleux pour les pipes. Qu'il a vu ça dans un film porno et que le type avait l'air de jouir comme c'est pas permis. Oh, je lui dis, tu sais c'est François Truffaut qui dit ça, que le cinéma est toujours plus emballant que la réalité. 

Il y a une fille qui porte une petite robe noire toute simple et très élégante sous laquelle je passerai bien la main. Son amoureux réglementaire étant dans le coin, je passe la main. 

Les Etrusques lisaient l'avenir dans la foudre. Jusqu'au jour où la foudre brisa un vase étrusque. 

Je me souviens d'elle maintenant. Elle était si nue dans mon lit, j'avais si peur pour elle, que je l'habillais tout le temps, même avec des mensonges. 

Cette après-midi à l'abri de la pluie qui tombait distraitement sur Auteuil, j'ai regardé La parenthèse enchantée, le film de Michel Spinoza. Pas mal du tout. Géraldine Pailhas, très belle. 

X me demande quand est mon anniversaire. Je dis: dans le courant de la semaine prochaine. Il y a une coupure d'électricité. Je propose de sortir les bougies. On me dit que non, ce n'est pas la peine, ça va revenir. Je dis que oui, bien sûr que ça va revenir, ça revient tous les ans. 

Elle cherche la nouveauté, elle aussi, il ne faut pas croire que ce soit réservé aux garçons. Devant le frisson de l'inconnu, l'imbécilité n'a pas de sexe. Dans la cuisine - minuscule comme la baignoire de Caton, il y a des types qui se font un prétexte d'être paumés. Pour d'autres, à partir d'une certaine heure, l'alcool fait diversion. On se dit: c'est l'alcool qui les rend pathétiques et donc on oublie toutes les autres (bonnes) raisons qu'il y aurait à les trouver pathétique. C'est très rusé, cette couverture par l'alcool. 

Elle cherche la nouveauté, mais très vite après un coup d'oeil avisé et une amère résignation elle n'imagine plus rentrer accompagnée ce soir, se mettre au lit avec un seul de ces types. Il est vrai que rire à leurs blagues c'est déjà beaucoup d'effort. 

Elle me dit qu'elle espère que je ne parlerai pas d'elle dans mon Journal intime. Je prends un air stupéfait pour dire que je ne parle pas, j'écris. C'est là d'où vient d'ailleurs, la plupart du temps, l'incompréhension. 

  

17.07.01 

  

Mes premiers souvenirs d'Angleterre: machines à sous dans le ferry, la blancheur des falaises, les chips au vinaigre, des couples de punks qui vendent des badges en marge d'un marché aux Puces branché. Plus tard - grandi de toutes parts, intact il me semble - je fredonnais Little lamb dragonfly dans l'inextricable délié des passions, et je passai la nuit à l'étage de ce foyer dans un bloc d'immeubles hideux, une construction des années 70; Irina la main sur la rampe d'escalier l'autre à mon bras - et moi qui n'avais de toute ma vie jamais senti mon corps si tragique, maladroit, convaincu qu'elle se serait mieux débrouillée toute seule, certainement. 

Entrer sur la pointe des pieds, l'heure tardive, pas âme qui vive dans le salon. Les autres résidents dans le sommeil de leurs chambres aussi grandes que des boîtes d'allumettes, mais dans la nuit comme chez eux, vaste, apprivoisée et intime. Le papier peint imprimé de grosses fleurs maronnasses, un canapé brun lourd et miteux - et le lendemain l'herbe verte - très vive, d'un parc que j'essaierai plus tard de localiser sur une carte mais sans succès, avec en tête la chanson de Paul McCartney écoutée là haut sur un cd portatif. C'est drôle, auparavant, j'avais toujours estimé qu'on ne pût partager la mélancolie sans blesser, provoquer chez l'autre d'insondables destructions. Ce n'est pas comme avec le bonheur qui se partage avidement. Qui est fait pour être partagé. Localisé, comme médicalement la douleur. 

Mes premiers souvenirs de ma joue: nous sommes deux, trois centaines d'élèves en rang par classe dans la cour d'un collège privé de St-Germain-en-laye et je viens de prendre une gifle monumentale en pleine tête de la part de Nathalie Rivière parce que ça m'énervait de la voir se pavaner et être si réceptive dans le sens le plus brutal qui soit à la concupiscence des garçons; alors je lui ai sorti peut-être le premier bon mot - mot d'esprit - de ma carrière de dandy, une fusée pour parler comme Baudelaire, Paf, qui m'a valu une claque monumentale de la part de Nathalie Rivière qui au moment où elle m'envoie la gifle s'en fout pas mal de l'esprit, comme elle se fout d'être de mon côté - elle choisit tout de suite d'être du côté de l'adulation, elle aime que tout le monde parle d'elle, s'intéresse à elle, elle veut être miss collège, miss communauté, et veut parader seins nus sur la plus haute marche du podium ce qui est assez compromis car nous sommes tout de même chez les Très Chers Frères Des Ecoles Chrétiennes. Et la gifle a claqué dans l'acoustique de la cour, on n'a entendu que ça, tout le monde s'est retourné, une véritable détonation, et maintenant les ténèbres se déchirent et on ne voit plus que moi, la trace rouge humiliante et sportive sur ma joue, et le surveillant s'est approché un sourire narquois aux lèvres, une éponge pleine de vinaigre, et les deux rangées de classes qui encadrent la mienne comme des légions romaines ont leurs trente paires d'yeux chacune braquées sur moi, et je deviens un héros populaire parce que le monde entier croit que je viens de faire un geste libertaire comme mettre une main au cul de Nathalie Rivière. 

Au petit déjeuner je veux aider tout le monde, je veux me charger de tout, je mets trop de lait ou de sucre ou pas assez dans les bols de céréales, je ne peux m'empêcher de sortir ma science sur le thé et faire tout un exposé comme quoi je préfère le thé vert chinois plus âpre et moins parfumé que le thé vert japonais alors que de toute façon 1/ qu'est-ce qu'on en a à foutre de mes préférences en matière de thé vert 2/ il n'y a que du Christmas tea dans un joli pot rouge Harrod's. Irina irradie le lieu. Quelques instants encore que je bois, brûlants. Il y a la chanson de Paul McCartney, Little lamb dragonfly, qui emplit l'appartement. Sur le palier elle m'embrasse et me dit: 

- Celui qui regarde partir l'autre, gagne." 

Le bonheur à Paris c'est se jeter dans les bras de celle qu'on aime et respirer l'odeur mêlée de ses cheveux sa peau ses vêtements trempés par une averse verdoyante. Il y a aussi le cou la nuque où se plaquer s'engloutir nourri d'y chercher l'enfer, le purgatoire et le paradis mon amour ça ne dure jamais vraiment, alors c'est tellement triste et je voudrais perdre tout le temps, mais écrire c'est gagner, qu'est ce que je peux y faire si je ne trouve pas ce maudit parc sur une carte, et j'aurais dû y rester dans ce parc, et dire d'autres choses plus essentielles encore pour qu'elles n'aient pas la malchance d'être balayées d'un coup de vent, après, quand on aime d'autres femmes, et que le premier mouvement est de dégommer ce passé au front soucieux pour se jeter dans la nouveauté qu'on souhaite univoque, claire et définitive. Oui mon ange, celui qui regarde partir l'autre, gagne. Très peu de gens savent ça, c'est un secret si bien gardé. A peine ai-je dévalé l'escalier que je me sens extrêmement fatigué, les bras, les jambes, le coeur faible. Je traverse un parc jailli de nulle part dans ce quartier sordide. L'herbe est d'un vert très brutal - Et je me vois dans un autre parc, le grand parc du château du Lycée Notre Dame de Verneuil, où j'ai fait tourner le monde autour de moi, comme avec la rue de Rennes en moins irruptif cependant, comme dans la toile d'Edvard Munch si tu veux, jusqu'à être pris d'un véritable malaise - au sens médical du terme. Hé oui, quoi. X m'avait abandonné. Je ne te fais pas une gravure sur bois. 

Je ne sais pas ce qu'est devenu Nathalie Rivière - la vie a dû lui en rendre des gifles, mais moi avais-je le visage assez large pour les recevoir toutes. L'écoeurement du monde. Il n'y a pas de solution à ça. Enfant je ne me souviens pas avoir véritablemement fêté mon anniversaire, parce qu'il n'y avait jamais assez d'enfants pour organiser un goûter ou une fête en plein mois de juillet, tout le monde dispersé à faire du trampoline face à la mer dans les clubs Mickey de l'Atlantique, alors j'allais me réfugier dans la cabane des filles - dans le petit bois - et les sourcils froncés à comptabiliser les libellules qui passaient en trombes au dessus du marécage, j'essayais de chercher une solution à toi... 

Toi qui avance à mots feutrés quand nous allons là où le coeur nous porte.

  

03.08.01 

  

Le thé a un goût de poisson. Je parle avec X de la taille et la coupe du fromage pour les sandwichs. X en parle comme s'il s'agissait de m'emboîter le pas dans une discussion surréaliste, le sourire au bord des lèvres signifiant: "ah...qu'est-ce qu'on s'amuse n'est-ce pas? Qu'est-ce qu'on est brillant et drôle dans la surenchère..." mais moi j'en parle vraiment avec tout le sérieux du monde (qui n'est pas sérieux) comme si je faisais une étude comparée des quatre évangiles. 

X me dit qu'il a voulu draguer Anabelle, mais qu'il n'a pas su quoi lui raconter excepté une dégueulasserie concernant son nombril. Qu'elle a nu. Dans la chaleur monumentale de la nuit. Je croque un abricot un peu suret. 

Un peu surexposés sont les visages, avec leur fatigue ancestrale à vingt ou trente ans, dans la chaleur monumentale de la nuit. X s'approche de moi et m'apprend qu'il va être papa à 26 ans. Ce sera une fille. Il me demande si j'ai une idée pour un prénom. Considérant qu'il est plutôt de taille petite et que sa future femme est une nouille, je propose: Coquillette. 

Je propose Coquillette sans entrer dans de facheuses explications, en parfait gentleman. 

Il y a une fille qui fait des études pour devenir dentiste, et il est vrai que lorsqu'elle vous parle elle s'approche si près de votre bouche qu'on se demande si elle n'est pas en train de vous vérifier les plombages. A un moment, libérée par la boisson, elle me dit sur ce ton horrible à la fois mielleux et taquin, éthylique, que cela ne lui déplairait pas de passer une nuit avec moi. Je regarde l'heure sur l'horloge murale, trois heures du matin, et lui dis: hé bien voilà, nous y sommes, profite. 

Après je parle avec une autre fille qui est venue à un de mes concerts quand elle me lance: J'adore ta chanson, c'est quoi le titre déjà, où tu dis: "Je suis comme un oiseau blessé dans le jardin de tes pensées." 

Je reste stupéfait. Tu dois confondre, je n'ai jamais écris ça, c'est impossible. Mais, insiste-t-elle, c'est tellement beau, tellement poétique: "Je suis comme un oiseau blessé dans le jardin de tes pensées". Je me suis tellement identifiée à ça. C'est comme si tu l'avais écrite pour moi cette chanson. 

Non, mais sérieusement, je n'ai pas pu écrire ça. Je suis subitement pris d'un doute. Est-il possible que j'aie pu écrire une chose pareille? "Je suis comme un oiseau blessé dans le jardin de tes pensées". C'est tragique. 

En parlant de Susanna Thompson (que j'adore), David, complètement pété aux Côtes du Frontonnay (vin rosé), affirme que c'est typiquement le genre de femmes très belles que tu vois dans les séries américaines mais que tu ne croises jamais quand tu es aux Etats-Unis. 

X, que je connais à peine, tandis que je soutenais qu'on pût dans une vie d'homme aimer plusieurs personnes successivement voire simultanément (audacieux n'est-ce pas?) me balance en pleine tête: 

- De toute façon, Jérôme, tu t'aimes trop pour pouvoir aimer quelqu'un d'autre!!!" 

J'esquisse un large sourire, ne cherche même pas à me battre contre cette fausseté terrible et laisse courir le fantasme que cette fille a de moi, pour la seule raison qu'il y a des personnes avec lesquelles on a simplement pas le temps ni l'envie ni le courage d'entrer dans les détails. 

Cela étant, je reste toujours un enfant devant les ondes que je provoque.

Je rattrape Anabelle dans un couloir et lui glisse au sujet de son nombril une dégueulasserie encore bien plus énorme que celle que lui a proféré X, histoire de rattraper le coup, en quelque sorte, et qu'il passe ainsi pour beaucoup plus charmant que moi; démonstration de ce que j'appelle: la classe.

La chaleur inonde tout, ne fait pas de différence entre les t-shirt et les consciences. Souvent d'ailleurs, les gens portent leurs consciences comme un t-shirt, c'est l'ère de la réduction du problème à un slogan. La chaleur abat d'un coup la frivolité perçue, espérée, programmée par les cerveaux masculins depuis le commencement du monde et la croyance aveugle en la "subtilité" comme moyen synthétique de parvenir à ses fins (dont viennent vite à bout cependant ces deux fléaux que sont la canicule et l'ennui). J'accuse un léger flottement. X me demande à quoi je pense (quelle lamentable question de tout temps et de toute bouche) je réponds: " A vrai dire, en ce moment, je suis comme un oiseau blessé dans le jardin de mes pensées". 

C'est l'été 2001. L'été de la dévotion du langage pour celle qui avance pieds nus le long de la mer dangereuse et noire et blanche aussi; elle tient peut-être une paire de sandales à la main; peut-être pas. 

  

Je me souviens de cette fille qui n'a jamais eu aucune idée des idées qu'elle pouvait globalement m'inspirer, et de celle en particulier que je me faisais d'elle. C'est charmant tout compte fait. On appelle ça l'adolescence.

Nous nous sommes embrassés une fois, à ma connaissance. Mais peut-être davantage, parce que, justement, quand nous nous sommes embrassés j'ai perdu connaissance. 

Nous nous sommes embrassés sur le parking d'un supermarché où se trouvaient plus de chariots réunis que dans toute la galaxie par un temps étoilé. 

  

05.08.01 Nous avons bu un martini blanc en terrasse du Café de la Mairie, place St-Sulp. David dit que nous serons là encore dans vingt ans, à rivaliser de jugements, pas toujours très impartiaux, sur les filles qui passent, traversent le sixième arrondissement. Vendredi la soirée était fraîche, Paris désert. David qui maugrée parce qu'il aurait préféré que nous allions au Pause-Café à Bastille, ou encore à Villiers, un bar inconnu, qu'il connait. Pas âme qui vive excepté la mienne, suffisamment verte comme ça, dans les rues d'Auteuil où je me coule avec dans la tête l'orchestre d'Henry Mancini qui joue Moon River: le thème au piano qui suit les limpides percées du soleil, puis le recouvrement prodigieux des nuages cuivrés, les cordes soyeuses et ombragées, l'automne à portée de main. Tu vois, mon amour, cette maladie de l'été 2001 je la garde en moi le long de la ligne 10, dans mes quartiers. Le camion d'une entreprise de déménagements déballe tout un attirail de cartons et d'affreuses lampes halogènes qui, plantées sur le trottoir, ont une morgue de vielles dames anglaises ou d'épouvantails à moineaux, devant le numéro d'immeuble où vivait X, avant qu'elle ne parte finir ses études, ou les recommencer à zéro, je ne sais plus, dans une ville étrangère. Quand j'arrivais chez elle, elle me servait toujours un thé très noir, profond. C'est que nous nous lancions dans de telles conversations - Virginia Woolf, Stendhal, Anaïs Nin et Antonin Artaud - que nous l'oubliions à chaque fois, trop infusé dans sa minuscule théière, mais j'aimais ça, ce thé noir et la pluie qui venait battre, soudaine, contre la fenêtre. Dans sa chambre il y avait une vieille affiche de Breakfast at Tiffany's rapportée d'un voyage à New-York. Je me souviens de ses seins magnifiques, nus, offerts à mes mains pâles, mes lèvres, sous une vieille chemise d'homme qui lui servait de blouse. Sa bouche, fine comme une blessure. Je crois qu'on peut avoir envie de ça, faire l'amour avec quelqu'un, aussi pour sa chambre sa décoration son goût s'engloutir dans son goût une harmonie de couleurs de beaux seins nus sous une chemise d'homme une chemise de nuit un mot une armoire pleine de linge un mot quelques livres sur un rayon un mot écrit quelque part une photo dans un cadre une danse de sensations rien de macabre un mot prononcé de sa bouche fine comme une blessure rien de macabre, que l'envie déraisonnable de se dire des secrets l'un dans le creux de l'autre. 

  

07.08.01 

  

Souvent, en amour, la plupart des gens qui souffrent vont vers la complication, la difficulté. Alors que la plupart de ceux qui font souffrir vont vers l'évidence. 

  

10.08.01 

  

Sous les abri-bus, dans le métropolitain, rue de la Tombe-Issoire quatorzième arrondissement ou place Saint-Sulpice j'en ai fais une discipline internationale de la traverser cette place de long en large et de large en long - au premier étage du Café de la Mairie, X me raconte ce qu'a réservé l'existence aux filles que j'adorais en 1990-1991, je reprends à partir du début: sous les abri-bus, dans le métropolitain, rue de la Tombe-Issoire quatorzième arrondissement ou boulevard Saint-Germain, la première fois que j'ai fait l'amour c'était boulevard Saint-Germain alors c'est un peu comme une colonne vertébrale ce boulevard, Millie Lammoreaux coince le bas de sa robe dans la portière, pardon il n'y a que moi qui fait le lien mais j'adorais aussi cette fille: Tatiana. Il y avait (ou aurait dû) avoir cette chanson du Velvet Underground "Pale Blue eyes" dans cette banlieue décharnée et triste au printemps, Tatiana, son quartier général c'était - le samedi matin, re-devenue parisienne - le café à la confluence de la rue du Bac et des boulevards Raspail, St-Germain. Nous avons eu une grande conversation un jour, une seule grande journée et conversation confondues, le printemps enchantement pâle qui déraille comme un train de banlieue, prévisible, sur l'infini de l'été; elle trempait des barres de chocolat Raider dans sa tasse de café. 

J'ai voué un culte à ça, après qu'elle fût partie s'établir à New-York. Alors quand ils ont définitivement débaptisé le Raider pour l'international Twix, j'en ai fait une jaunisse, quelque chose de pas joli à voir... 

Il y a quand même eu une période de résistance, une résistance subtile, acharnée, une période d'intelligence entretenue par les employés des bar-tabac parisiens et fomentée par moi, je continuais à demander un Raider pour tourner dans mon café et on me donnait un Twix comme s'il s'agissait d'un Raider, me gratifiant d'un regard qui inspirait la loyauté et le valeureux attachement à la cause, mais tout s'épuise et disparaît, même les deux femmes qui tenaient l'année dernière encore le Café Le Ballu rue Ballu, elles ont fermé boutique en décembre alors... 

Tatiana, où es-tu aujourd'hui mon amour j'aurais pu me marier avec toi, nous aurions été des militants internationaux de la cause des Raider dans le café, nous aurions été les Bonnie and Clyde des Raider dans le café etc. etc. 

Or, quand bien même le métro (ligne 10) décolle comme un avion pour arriver à Auteuil, je ne vis pas de l'autre côté de l'Atlantique, et je ne me suis pas encore marié, ni avec Tatiana ni avec une autre même si j'accepte les propositions d'où qu'elles viennent en étudiant plus scrupuleusement celles qui me parviennent écrites sur les papiers d'emballage de chocolat Raider timbrées depuis l'Etat de New-York. Et j'aimerais mourir lorsqu'on me raconte par le menu ce que sont devenues les filles que j'adorais en 1990-1991 et que j'ai envie de payer l'addition, les retrouver indemnes comme si je m'étais juste caché derrière un arbre pendant toutes ces années, c'est rien toutes ces années j'étais juste derrière un arbre et j'ai compté jusqu'à cent, c'est tout. 

Rien n'a changé, c'était juste une partie de cache-cache idiote comme quand j'étais enfant et pouce et ça compte pour du beurre tout ce qui les as accablées, tout ce qui leur est tombé dessus pendant que j'étais derrière l'arbre, les yeux enfouis dans mon bras nu et le bras nu sur l'écorce appuyé au tronc. 

Et j'ai compté jusqu'à cent, et ça a duré des années. 

  

La douleur est venue, soudaine avec la résignation, et je suis là, je suis là, sévère, généreux, et seul au monde comme lorsqu'en classe de troisième (orange) je voulais devenir Camille Desmoulins parce qu'il avait quand même plus de prestance que les Tortues Ninjas, et je ne suis pas devenu Camille Desmoulins et la plupart des filles dont j'étais amoureux au collège sont devenues des Tortues Ninjas mais je reprends depuis le début: 

Sous les abri-bus, dans le métropolitain, rue de la Tombe-Issoire quatorzième arrondissement ou Place Saint-Sulpice je les distingue entre cent (un...deux...) les êtres qui comme moi au milieu des horreurs incessantes du jour; au coeur, au banc, au savoir du règne de l'horreur et de l'injustice permanentes; portés par l'étendard des yeux (verts) dans la disponibilité mélancolique d'une promenade, la défaillance polie au souvenir d'un visage - à la fidélité à un visage - l'allégeance tout aussi bien à celle qui chaque soir après que je lui eus murmuré d'essentielles insanités à l'oreille remontait pieds nus le chemin le long de la mer, ou encore, au contact d'une émotion qui emporte tout dans le sillage d'une inconnue, se retrouvent pour un temps rejetés dans l'hémisphère blanc de l'amour. 

Oui, aujourd'hui quand X à l'étage - la salle déserte du Café de la Mairie, me racontait ce qu'était devenue une telle ou une autre - adorée au préalable, je quittais les profondeurs de l'arbre et le soleil - aveuglant comme jamais - courait à ma poursuite à travers les feuillages - qui bruissaient d'une douce colère sur la peau blanche et nue de mon bras. 

La marque de mes yeux. Valentine Visconti. Juillet Odéon. Dans l'hémisphère blanc de l'amour. 

Une vacance du temps pas plus importante qu'une partie de cache-cache. 

  

11.08.01 

  

Il trouve la nuit particulièrement douce, à son goût, quand ils sortent enfin de la fête, elle accrochée à son bras, rompue d'avoir dansé, sur la fin.

C'est à peine la deuxième, troisième fois qu'ils se voient, toujours chez les mêmes gens, et comme il ne faisait rien pour se décider, sans pour autant refuser les signes perceptibles et précipités d'une attirance, d'une réciprocité amoureuse, sans les refuser loin de là, c'est elle qui a pris l'initiative, qui lui a demandé s'il pouvait la raccompagner chez elle; c'est elle qui lui a pris la main dans l'escalier. 

Il lui ouvre la portière, côté passager, et fait le tour pour prendre place au volant; il a une conduite régulière, fluide; elle demande si elle peut fumer dans la voiture, elle a de longues et fines cigarettes blanches, le parfait prolongement de ses mains se dit-il, et elle baisse à demie la vitre de l'auto: la nuit est si douce en été. 

Elle lui propose de monter boire un verre. C'est comique presque, tellement ils ont passé leur soirée à ça, boire des verres. Personne ne cherche le commentaire humoristique même s'ils y pensent certainement, chacun pour soi.

Pas de précipitation. Il s'installe timidement dans le recoin d'un canapé deux places. Il avait le choix entre le canapé et deux fauteuils rouges - faussement réchappés, pour l'esthétique tout du moins, des années 50. Elle met de la musique. Stereolab. Il dit que oui il connait, avant d'ajouter: de nom, surtout. Elle est extraordinairement belle. Qu'elle fût ce soir sans conteste la plus jolie dans cet appartement où se trouvait une bonne vingtaine de filles parmi les plus jolies qui lui ait été donné de fréquenter dans sa vie, et que ce soit lui qui se trouve maintenant chez elle, à cette heure-ci de la nuit, sachant très bien ce que cela promet, permet, accroît de manière suraiguë son désir et son trouble. 

Ils ont décidé de boire du thé, finalement. Quand elle revient de la cuisine avec deux petits godets remplis, elle s'installe tout naturellement à côté de lui, sur le canapé. Les corps qui chavirent, s'enfoncent et se rapprochent, d'être à deux maintenant dans ce canapé synthétique. A peine ont-ils retrouvé un équilibre décent qu'elle lui caresse la joue du revers de la main, et la seconde d'après lui offre ses lèvres. Ils s'embrassent. Puis respirent, et se sourient - l'air de dire: hé bien voilà! - et comme ils respirent, s'embrassent à nouveau.

Elle se dégage de son étreinte pour aller éteindre une lampe, et ce faisant, doucement, elle dit que peut-être ils seraient mieux dans la pièce d'à côté.

Il s'élance à sa suite et quand il se tient tout près d'elle, dans l'encadrement de la porte de la chambre - pour qu'elle l'envisage le moins possible dans son ensemble et ne s'aperçoive ainsi que partiellement de sa gène, sa stupidité nouvelle, il lui dit que c'est idiot mais qu'il n'a pas de préservatifs sur lui. Ca y est, il l'a dit, ouf, pas de préservatifs sur lui.

Elle sourit. Dit qu'elle va regarder. Elle allume la chambre en grand et commence à fouiller dans un des tiroirs de la table de nuit, elle en a certainement de côté, il lui revient en mémoire d'avoir gardé une ou deux invitations à des soirées ou quelque prospectus, brochure publicitaire, à l'intérieur desquels était glissé au moins un préservatif, elle visualise très bien la réclame et puis aussi le carton d'invitation avec un préservatif épinglé à l'intérieur à moins que ce ne soit le jour où elle est allée s'acheter ce petit pull Agnès B qu'elle en a pris machinalement un ou deux dans un bocal sur le comptoir...Mais qu'elle ait beau chercher dans sa tête ou dans son appartement, elle ne trouve rien: ni dans le tiroir de la table de nuit, ni dans la boîte à chapeaux où elle a rangé pèle-mêle divers papiers, pas davantage dans l'armoire à pharmacie de la salle de bains. 

Il dit qu'il va descendre à un distributeur, qu'il doit bien y avoir un distributeur de préservatifs dans son quartier, sur le seuil d'une pharmacie; qu'à Paris ce n'est pas ce qui manque, les pharmacies. Elle lui indique les deux trois rues à prendre pour se rendre jusqu'à la pharmacie la plus proche, elle lui griffonne les codes d'accès de l'immeuble et du bâtiment au dos de la carte du restaurant japonais Higuma échappée du grand déballage de la boîte à chapeaux, et ils s'embrassent fougueusement sur le pallier. Il dit qu'il revient, qu'il en a pour une seconde. Qu'elle n'a qu'à compter jusqu'à cent, comme s'ils faisaient une partie de cache-cache ou un truc du genre (un...deux...). 

Dans le hall sinistre, le crépitement de la minuterie. Il se sent pousser des ailes. Il serait prêt à réveiller tout l'immeuble pour clamer son bonheur. Il dévale les escaliers, est de nouveau frappé, une fois dans la rue, par la douceur extraordinaire, bienveillante, de la nuit. Il suit le chemin indiqué, trouve le distributeur, met une pièce de dix francs et extirpe rapidement de la tirette un paquet de préservatifs. 

Rebroussant chemin d'une allure vive, égale, et passant l'angle du dernier coin de rue il tombe sur l'immeuble où elle vit, sombre et imposant comme un vaisseau fantôme qui se détache dans la nuit mordorée. Il longe le faisceau blafard au pied des réverbères, les yeux levés en direction de la façade de l'immeuble, scrutant l'unique carré de lumière qui donne vie, consistance, au building; la pièce où elle l'attend, c'est le salon, elle est revenue s'asseoir sur le canapé certainement, finir sa tasse de thé. Il est là, pris dans la douceur de la nuit, ne pouvant détacher les yeux de cette unique source de vie sur la façade de l'immeuble, cette lumière bouillante qui l'attend, qui lui est promis et dont il ne tient qu'à lui d'en ordonner l'obscurité, la soumission au désir. 

Il s'assoit sur le dossier d'un banc public, sur le trottoir d'en face; les yeux éperdument fixés sur le carré de lumière. Se laisse lentement envahir par la douceur de la nuit. Il a envie d'une cigarette. En attrape une légèrement froissée dans la poche intérieure de sa veste. Il n'en revient pas. La plus belle fille de la soirée. Tous ces types qui se pressaient autour d'elle, cherchaient la discussion comme en d'autres temps on eut recherché une danse. Une fille fabuleuse qui lui a demandé - à lui et à lui seul - s'il pouvait la raccompagner - devant tout le monde, laissant tout le monde interdit, stupéfait, avec leurs remarques à venir pour seule chaleur, seule compensation - cette fille soulevée de terre par une beauté irradiante, avec dans le physique une larme infime, infinitésimale de vulgarité pour rendre le mystère qu'elle induit de toute sa personne palpable et à portée d'action, et qui dans l'escalier lui a pris la main, alors que d'ordinaire en soirée on ne le trouve pas exceptionnel au point de l'élire de la sorte, lui même ne se trouve d'ailleurs en rien plus remarquable que la moyenne de ses camarades et s'en étonnerait sincèrement si une jolie fille inspirée par autre chose que la boisson lui faisait une déclaration en ce sens. 

D'ailleurs dans une cage d'escalier ou dans tout autre lieu, les filles qui se sont comportées de manière si directe - et rêvée - avec lui (encore qu'en de tels cas il faudrait faire abstraction des notions d'attirance mutuelle et de réciprocité) se comptent - justement - sur les doigts d'une main. 

Il reste perdu dans ses pensées, enveloppé dans la douceur miraculeuse de la nuit, ne détachant pas le regard de ce petit carré de lumière au septième étage. Il est bien. Sur ce banc, il s'éloigne du désir de possession physique. Non pas qu'il ne souhaite s'y jeter de toute son âme, mais comprenons nous bien, à y réfléchir, devant ce carré parfait de lumière, force est d'admettre qu'il n'y a pas que ça. Que dans l'acte physique se pose le problème des limites du corps, de la finitude atroce du corps, par rapport aux espérances de l'âme. C'est du moins comme ça qu'il l'envisage sur l'heure et le formule, assis sur ce banc. O comme il s'est senti vivant dans cette main qui le tenait, avide, dévalant les escaliers. Il se dit que tout pourrait prendre fin ici. On pourrait se le permettre. Dans ces bras, là-haut, ou sur ce banc, en bas. Tout pourrait prendre fin mais tout pourrait commencer aussi. Il aurait envie de la revoir tout le temps. Il serait maladroit au début, dès le lendemain, en voulant trop et tout de suite, en se montrant excessif, comme on est pris au commencement de l'amour, en voulant souffrir alors que personne ne vous demande de souffrir. 

  

Un taxi passe devant lui, ride en un souffle la rue déserte. Il fixe le carré de lumière au septième étage. Il est tellement bien dans cette attente, dans cette nuit. Tellement en sécurité et confiant dans l'avenir, ainsi dans cette attente. Et elle, là haut, sur son canapé ? Elle qui doit maintenant avoir bu toute la théière. Que doit-elle penser ? Qu'il s'est perdu, qu'il a dû renoncer par lâcheté ou qu'il s'est fait assassiner, tout aussi bien. Elle a tellement dansé, sur la fin. Qu'elle était belle dans la voiture. Si belle au bord de la fatigue. 

Il voudrait se couler dans ses bras, se perdre dans l'odeur de son corps lisse et chaud, cambré, refermé sur lui comme pour le protéger de tout, il fixe encore la fenêtre et voilà que le carré de lumière s'éteint, en une fraction de seconde. L'immeuble privé de cette lumière ressemble tout à coup à un monticule de cendres, effrayant, lugubre, prêt à s'effondrer. Il prend peur. Le carré de lumière s'est éteint. Elle ne l'attend plus. A renoncé. Il prend peur et le désir revient. Il saute du banc se précipite de l'autre côté de la rue se jette contre la porte tapote le code s'engouffre dans l'immeuble et monte les escaliers quatre à quatre d'une démarche gênée, irritée, avec son sexe en érection, gravit quatre à quatre les escaliers jusqu'à cogner contre sa porte et se retrouver, enfin, dans ce qu'il attend le plus au monde. 

  

23.08.01 

  

Ecrire n'a pas de nuit. 

  

24.08.01 

  

Histoire de l'art: une jeune fille, si immatérielles et infinies que soient ses capacités, ne résiste jamais à la vanité de l'exposition. 

  

25.08.01. 

  

N'aimer choisir qu'aimer. 

En elle, portait l'infini comme une crampe. 

Boitait dans ma tête, de baisers rouges réglés - comme du papier à musique, me couvrait les tempes. 

Enlacé dans ses bras nus. Ses baskets sans lacets. 

Amnésique à moitié (que j'étais). Réceptif au manque. 

Baskets dont la blancheur laissait à désirer. 

Blanche la peau. Laissée, désirée. 

Désirée puis laissée (de côté point. .point de côté). Lassé de désirer.

Attachés au point d'ancre qui dans la vie brûle comme la rue au mois d'août.

Elle ôtait sa culotte comme on ôte d'un doute. 

N'aimer choisir qu'aimer. Le coeur s'il devait se rapprocher d'un objet inanimé, sans âme pour compliquer, je dirais pour simplifier: un ressort de lit.

Seul un ressort de lit comprend les soubresauts de l'amour fou. 

Et parfois ils s'y mettent à plusieurs, les cancres. 

N'aimer choisir qu'aimer. 

Et sur son sort 

ne jamais 

S'apitoyer. 

  

Hier j'ai acheté chez Gibert les éditions de Baisers volés et Domicile Conjugal qui viennent de paraître en DVD, délaissant arbitrairement L'amour en fuite que je considérais (à tort) du souvenir que j'en avais, comme un simple agencement nostalgique et plaisant de flash-back des précédents opus. Ce matin pourtant, j'ai profité du moment le moins caniculaire de la journée pour traverser les jardins du Luxembourg bien décidé à compléter ma collection par L'amour en fuite. Le film est en définitive plus profond, construit de manière bien plus sensée que je ne l'appréhendais; une sorte de réhabilitation par l'acte plutôt que par la mémoire; j'imagine l'illusion rapidement perdue de François Truffaut ( photo de Balzac au mur, chambre d'Antoine Doinel dans Les 400 coups); Truffaut qui, au sortir de La chambre verte, a voulu respirer en revenant vers la comédie avec ce dernier volet du cycle Doinel...tu parles d'une comédie...une illusion de courte Allen... 

Il y a dans L'amour en fuite des séquences très intenses, romanesques au niveau du récit et littéraires pour les dialogues, combinées à un jeu très subtil avec les moyens du cinéma - vrais puis faux flash-back, plans tirés de films n'appartenant pas au cycle Doinel comme L'homme qui aimait les femmes - qui participent à une réflexion très aiguë sur la création, les rapports de l'auteur-cinéaste avec le temps, l'oeuvre développée comme un nénuphar, dans la durée. 

C'est un film d'adieu - habile et bouleversant d'autant qu'il ne se départit jamais d'une légereté de mouvement, une grace d'ensemble; une vie compliquée de jeune homme tracée en coup de vent, d'un geste à la Delacroix. J'aime beaucoup la scène où Doinel couche avec la meilleure amie de sa femme (les afficionados de ce Journal - il serait aussi exténuant de les ignorer que d'en dresser une liste - seront ravis d'apprendre qu'il existe par ailleurs une ambiguité homosexuelle, non consommée, entre les deux femmes) et lorsque Christine Doinel, qui rentre prématurément de courses, surprend Antoine au lit avec sa meilleure amie, le jeune homme donne pour excuse un roman offert la veille à l'amie et découvert au matin enveloppé d'un protège-livre confectionné avec du papier journal; la révélation du soin avec lequel cette fille a acueillie le livre l'a ému, bouleversé au point d'en arriver à (désirer) faire l'amour avec elle. 

J'adore ça, c'est quelque chose que je comprends totalement. Mais derrière l'idée, la farce qui n'en est pas une, se développe encore un autre niveau de lecture: Truffaut fait passer la raison véritable - certainement véritable au vu de l'excentricité naturelle de Doinel dont nous sommes maintenant familiers - par l'excuse. Et effectivement, dans la vie courante, il n'y a que par l'excuse qu'une telle pensée puisse être formulée. Parce que cela paraîtrait tellement saugrenu de