01.03.01.   Promenade et déjeuner avec Christophe R. Nous allons voir l'Expo d'Arman, installations et accumulations: Vingt stations de l'objet au couvent des Cordeliers. Nous discutons, attablés au Café de la Mairie et au café Le Petit Suisse, deux de mes cafés de prédilection. 

Temps neigeux, chamboulé. Des flocons (imprimés) sur son jean bleu. Depuis la fenêtre je la regarde gravir les escaliers d'un étage sur l'autre. Un manteau en daim avec un col à fourrure blanche. Elle porte une écharpe de couleur orange autour du cou.   

 

02.03.01.   Le Café concert La Flèche d'or organise une soirée: Bon anniversaire monsieur Gainsbourg. Peut-être serait-il salutaire d'informer les programmateurs que ce n'est pas l'anniversaire de sa naissance mais celui de sa mort que l'on commémore aujourd'hui.   Fièvre aphteuse: de toute façon j'ai des réticences à manger de la viande depuis que je me suis aperçu qu'une grande partie de mes contemporains était des veaux. Et n'ayant aucun penchant pour le cannibalisme...   

 

06.03.01   X me fait part de son appréhension concernant sa carrière d'actrice qui commence à prendre une ampleur inédite. - Parfois j'ai peur de la confrontation avec les gens. A partir du moment où je vais apparaître de plus en plus au théâtre, au cinéma, à la télé, ils vont commencer à me juger, certains avec bienveillance mais d'autres bien décidés à me haïr, comme ça, instantanément. Je sais que je vais assister malgré moi à la naissance de ce sentiment chez les gens. Plus je vais jouer des rôles et plus ils vont émettre un avis tranché sur ce qu'ils croient que je suis. Parfois ça me fait peur et je me dis que seule la banalité reste le meilleur des boucliers contre une haine qui ne demande qu'à s'exprimer, tout le temps, motivée par la jalousie, l'ennui ou le désir de blesser."   En début d'après-midi je suis allé déposer le manuscrit de mon roman à la Société Des Gens de Lettres. Juste en face du pavillon "Consultation de dermatologie et syphiligraphie" de l'hôpital Cochin.   L'activité musicale reprend le dessus: beaucoup d'actualité et de projets. De fait très peu de temps pour préparer l'émission de radio que j'anime sur Triangle FM. Heureusement Christophe G. prend l'émission très à coeur et fournit un énorme travail, inventif et irréprochable.   

 

10.03.01 Elle l'attendait chez lui, stupidement, mais peut-être avec cette prescience souterraine de la tournure que les événements allaient prendre. Depuis quelques jours déjà il l'évitait, la considérait comme quantité négligeable loin de l'appétit démesuré des débuts. C'est presque normal, il ne faudrait jamais s'inquiéter de cela, jamais tomber des nues devant l'amenuisement et la fin d'un amour. On ne peut pas sur la durée aimer avec la même intensité, le même dévouement qu'au début, ce serait fatigant et tellement peu palpitant au bout du compte, alors que s'il y a quelque chose qui a besoin de palpitations, c'est bien le coeur. Ce soir là, il s'était rendu à une soirée à laquelle était invitée également cette autre fille, avec qui il avait échangé quelques regards une semaine auparavant dans une fête, et qui lui plaisait beaucoup. Beaucoup plus que les filles qui lui plaisaient à l'ordinaire. Ce soir là ils avaient discuté longuement, à l'écart; leurs corps se rapprochant peu à peu, genoux, mains, jusqu'à ce que les doigts se frôlent pour allumer des cigarettes, s'entrelacent et se nouent avec consentement. Ils avaient flirté, n'avaient plus envie de passer la nuit l'un sans l'émerveillement de l'autre. Lui, il se donnait avec une liberté retrouvée dans cette rencontre fulgurante, irradiante, dans le plaisir de la nouveauté où l'on se jette tout entier alors que le quotidien d'ordinaire nous morcelle, nous fractionne, nous sépare. Il embrassait la disponibilité amoureuse de cette fille et s'y projetait. Sans élan. L'autre n'existait plus, celle qui l'attendait chez lui faisait maintenant partie du passé. Il voulait ramener la fille chez lui, le soir même. Il eut pût deviner que l'autre s'y trouvait mais quelle importance, maintenant. Il suffirait de la chasser. De lui dire de prendre ses affaires et d'aller se faire aimer ailleurs. Il n'y avait rien de plus cruel. Rien qui existât au monde ne semblait plus cruel. Mais qu'il y réfléchisse une minute ou prenne sur un mois le temps de formuler une rupture à l'amiable, c'était la nouvelle fille qu'il aimait maintenant, il n'y pouvait rien. C'était à la nouvelle fille qu'il avait envie de faire l'amour, tout de suite, immédiatement, comme à elle de prodiguer toutes les marques quotidiennes de l'élection et de l'attachement. Il n'y avait rien de plus cruel, mais il n'y pouvait rien. La fille qui l'attendait chez lui, celle avec qui il sortait depuis deux ans, il suffirait de la chasser. De lui dire de prendre ses affaires et de foutre le camp dans la minute. Il se désintéresserait complètement de ce qui pouvait lui arriver une fois qu'elle eût franchie la porte, alors qu'à peine quelques mois plus tôt, il eut tremblé de peur pour peu qu'il fût resté trois heures sans nouvelles d'elle.  

 

11.03.01   Dans la pléthore d'hommages rendus tous azimuts à Serge Gainsbourg ces jours-ci, l'un des seuls articles, qui ne relève pas de la platitude ou du compliment sans esprit, qu'il m'ait été donné de lire, est le très inspiré et touchant papier écrit par Sophie Fontanel dans le Elle du 26 février.Pour ce qui est du billet de 500 balles qui brûle, excepté Armand Biancheri qui m'en a parlé personne n'a compris que ce geste s'inscrivait aussi dans un contexte d'affinités, une tradition symboliste célébrant l'alcool et le feu et qui va de Mallarmé à Huysmans; Huysmans que Gainsbourg lisait et adorait.   Le sac de Charlotte. Christophe R. me raconte le tournage du film Love etc. auquel il assistait en tant que directeur artistique des compagnies de ferry qui font la navette de Calais à Douvres. Pendant qu'une scène se tourne sur le pont d'un de ses bateaux et que Charlotte Gainsbourg a laissé son sac dans une des cabines transformée en salle de repos, Christophe est pris de l'irrésistible envie de fouiller dans le sac à main de l'actrice. Découvrir ce que le sac recèle, ouvrir son portefeuille, voir les photos qui s'y trouvent, lire son adresse sur son passeport et ce genre de délire un peu léger mais que l'on est en mesure de comprendre, je veux dire je suis à peu près certain que Catulle aurait fait la même chose s'il était tombé sur le permis de chasse de Diane... Christophe, n'en pouvant plus de curiosité, plonge sa main dans le sac et, à peine s'est-il saisit du passeport que la porte s'entrouvre et que Charlotte Gainsbourg revient s'asseoir dans la cabine. Pris de panique, Christophe glisse subrepticement le passeport dans une poche de sa veste et, rouge des pieds à la tête, part s'enfermer dans les toilettes. Charlotte qui ne s'est aperçue de rien sort un livre de son sac, et se plonge dans sa lecture. Christophe n'ose sortir des toilettes, verrouillées. Il y reste un bon quart d'heure, une bonne demi-heure, une heure pleine...le cinéma est un métier pour les gens doués de patience. En fin d'après midi, avant que la tombée de la lumière ne change la donne, on rappelle Charlotte sur le tournage, à l'extérieur de la cabine. Christophe sort alors des wc et remet rapidement le passeport (qu'il connait maintenant par coeur, comme une pièce de Racine) dans le sac de l'actrice.  

 

13.03.01   14h37: elle descend à la Motte-Piquet Grenouille. Elle est entrée dans la rame de métro à Charles-Michel. Grande, les yeux bruns, cheveux mi-longs coiffés à la garçonne, coiffure de mangas, déstructurée, en bataille (interstellaire donc). Pantalon noir en toile légèrement transparent, grand manteau fin de style redingote. Accompagnée d'un type qui descend une station avant elle (avenue Emile Zola), ils se font une bise aérienne et polie quand il est debout, prêt à sortir du compartiment. Dès qu'elle se retrouve seule, elle extirpe de son sac un walkman et s'en colle plein les oreilles, une musique dont l'identité restera à jamais, pour moi, inconnue.   Je dis à Rodolphe que je trouve X très excitante et il me répond: - Tu sais, c'est bizarre d'avoir une attirance pour les gens, et peu de temps après de ne plus en avoir. Ca part comme ça."   L'amour aveugle s'appuie sur une nuit blanche. Je me souviens l'avoir croisée dehors à une heure du matin avant qu'elle ne s'engouffre dans un taxi, et avoir comme un aimant quitté mon côté de la rue, pour dériver prématurément vers le sien, en sorte d'être en mesure de lui dire: bonsoir.   

 

18.03.01 Hier soir nous avons donné un concert en première partie du groupe Superflu. Ils revenaient de cinq jours intensifs de tournée aux quatre coins de la France, ce qui ne les empêchât pas malgré la fatigue de rester souriants, disponibles et charmants. En dépit de quelques surprises techniques leur concert parvint à instaurer une ambiance poétique et décontractée. Cyrille s'est assis en tailleur devant la scène et est resté comme un enfant, les yeux écarquillés, scotché à leur univers. Loin des clichés vivants que l'on rencontre majoritairement sur les concerts, le groupe Superflu me laisse l'impression d'un groupe très humble, très noble dans sa pratique de la musique et très chaleureux. Café de la Plage: trois étoiles au guide des lieux de concerts. L'accueil de Michel Mathieu et de son équipe est impeccable. Dans les loges je bois un thé Lady Earl Grey, je lis un passage de ce livre sur les turpitudes sexuelles des actrices d'Hollywood que j'ai acheté l'autre jour au Virgin Mégastore, je parle avec Sébastien Drique (guitariste de Superflu) du site dans lequel pendant un an il a pris et mis en ligne une photographie par jour, et je dévale avec Sonia (chanteuse et instrumentiste de Superflu) tout un ravier de bonbons Michoko.   Dans l'après-midi, appel enthousiaste de David qui vient de finir la lecture du manuscrit de mon roman. David est un lecteur très pointu et j'étais particulièrement anxieux de sa réaction. La semaine dernière j'ai envoyé le manuscrit sous enveloppe à cinq éditeurs.   Elle me dit qu'à un moment elle ne pouvait plus supporter mon regard, que mes yeux verts la cassaient comme une poupée, une écorce, les sucreries italiennes que l'on casse avec un marteau, celles que l'on ramène de grandes vacances sur les autoroutes brûlantes, où l'on roule vitres ouvertes malgré le bruit sourd, béant, insupportable qui couvre la musique de l'auto-radio. Elle dit que quand le disque de Pulp est sorti j'écoutais This is hardcore et Seductive Barry en boucle les jours de pluie, le front collé à la fenêtre, sans dire un mot. Elle dit que ne pas pénétrer mes pensées la tuaient. Il paraît que je mangeais des madeleines avec du thé, et des asperges pendant la saison. Les asperges c'est probable, j'adore ça. Pour ce qui est des madeleines je ne m'en souviens plus. Elle me dit que la vie est horrible. Qu'on ne se souvient jamais des mêmes choses. Que la vie est horrible, horrible, horrible. Je lui dis que les hommes ne gardent que ce qui les arrange, et les filles que ce qui les dérange. Elle me dit que ce n'est qu'une formule. Je lui dis calmement, avec un sourire, que bien sûr ce n'est qu'une formule. En vrac: elle veut discuter des heures dans un café, elle veut un travail qui la fasse voyager, elle veut acheter des collants semi opaque lycra, elle veut après une rencontre fulgurante prendre dans sa bouche le sexe d'un inconnu, elle veut un appartement qui donne sur un jardin, elle veut un jardin qu'elle n'ait pas besoin d'entretenir, elle veut de l'argent juste assez pour avoir un pied-à-terre à Paris, elle veut faire l'amour avec moi et une autre fille en même temps, elle veut que ça soit doux, elle veut que je l'emmène au Louvre et à Orsay que je lui explique encore la différence entre La Source d'Ingres et la version de Courbet, elle me dit qu'il n'y a que cela de civilisé et en même temps que c'est très européen de vouloir être emmenée dans un bel endroit, elle veut mourir à vingt-cinq ans comme toutes les filles qui en ont vingt-six, elle veut faire un baby-foot les cheveux mouillés qui sortent du bain (l'effet coupe du monde), elle veut tuer tous les cons qui me veulent du mal. Je lui dis qu'il est tard. Que je suis là, mais qu'il faut que je rentre.  

 

19.03.01 "N'attendons pas la mort pour échantillonner l'amour", spectacle de lectures érotiques illustrées par de la musique électronique à la préparation duquel je me consacre exclusivement pendant deux semaines. La représentation, unique, a lieu le mardi 03 Avril. Je demande à Samuel de venir sans batterie, avec une formation réduite, électronique, et il me dit que c'est impossible, qu'il préfère dans ces conditions se désengager du projet. C'est de ma faute parce que je ne me suis pas rendu compte assez vite de la capacité de la scène ni même préoccupé en premier lieu de l'aspect technique. Or comme la scène doit contenir plusieurs musiciens, et qu'il ne doit y avoir en aucun cas changement de plateau, nous ne pouvons pas nous permettre d'accueillir un groupe de formation classique au grand complet. Je suis contrarié parce que ça fait un peu douche froide vis-à-vis de Samuel (qui le prend bien), peiné parce que je voulais vraiment qu'il participe au spectacle. Or c'est vraiment de ma faute: j'ai manqué de précision dès le départ sur les contraintes techniques. Je lui demande à nouveau si My old Sofa ne peut pas venir en formation minimale, et il me répond que non, qu'ils n'auront pas le temps de traiter la batterie avec des boucles et des machines. Pierre qui devait travailler avec My old Sofasur un passage de L'Education sentimentale de Flaubert (la première rencontre de Frédéric Moreau avec madame Arnoux) va donc se faire épauler par Ludovic Combault, son complice de Sans oublier le chien qui travaille également avec le groupe Playdoh.   

 

23.03.01 Hier fut le jour où ma vie, à un moment de l'après-midi, se mua en haïku: Au printemps débutant je lis un roman japonais qui déplié devient un héliport à coccinelles.   L'éclat timide de son sourire, joli comme un coeur déjà pris.   

 

25.03.01. Il est toujours embarrassant d'être invité dans des soirées où l'on ne connait pas les gens qui reçoivent. Une amie (Mathilde) a eu beau nous dire, on se retrouve là-bas, tu vas voir la maîtresse de maison est charmante, on a toujours peur d'arriver comme un cheveu sur la soupe, sans que l'hôte sache qui l'on est exactement, et qu'on ne nous épargne pas une bonne minute d'embarras et d'explications sur le palier. Voici en substance les pensées qui accompagnaient X (déjà anxieux de nature) sur le trajet qui le menait à l'appartement de Stéphanie, la copine de Mathilde; Stéphanie qui organisait ce soir-là une grande fête sans prétexte à priori autre qu'on fût vendredi soir. Circulation fluide sur la portion d'autoroute, plus difficile intra-muros. Une bonne demi-heure pour trouver une place dans le quartier, et encore, sur un coup de chance. Le code griffonné sur un ticket de métro - ce qui était d'autant plus arbitraire qu'il était venu en voiture. Les lumières allumées, les fenêtres sans rideaux - et la musique - dans les appartements du haut, colorés et bruyants depuis la cour intérieure quand on basculait la tête en arrière. Un deuxième code. La rampe des escaliers peinte en vert. La fille qui ouvre la porte, cette fille dont Mathilde lui avait parlé avec les sourires en coin de rigueur, sous-entendant qu'elle lui plairait, Stéphanie, l'époustoufla sur le coup. Une robe simple mais très bien coupée, captivante, et les yeux d'un bleu pâle dans l'encadrement des cheveux. Il eut le sentiment que ce fut réciproque, l'impression faite, un coup de foudre avec beaucoup de carbone dedans. Il s'avança parmi les invités, alla se servir un verre à l'aide d'une louche, une sangria maison, piquante, où l'on n'avait pas lésiné sur les proportions de tout ce qui intervint, excepté l'eau, dans sa composition. Pendant que Stéphanie volait de petits groupes en petits groupes, lui s'était encordé à un grand type très maigre qui semblait être arrivé seul également, en terrain inconnu, un type diplômé en sciences économiques dont il fallait soutenir la conversation mais qui avait l'avantage de donner une contenance, comme l'eut fait une cigarette, en moins nocif. Stéphanie riait avec assurance aux plaisanteries et aux compliments, un rire auprès duquel les autres rires des autres filles paraissaient frivoles ou grotesques. De loin en loin ils se jetaient de petits sourires timides, polis, bienveillants, puis dans un deuxième temps insistants, maladifs, obsessionnels.- J'estime qu'il faut tenir compte davantage de la rationalité socio-économique" dit le type très maigre. X acquiesça sans avoir écouté. Maintenant il pensait à sa copine - Bénédicte - qu'il n'avait pas vue depuis trois mois pour la raison qu'elle étudiait dans une ville étrangère. Cela faisait un an qu'il était avec Bénédicte, qu'il en était très amoureux. Mais là, devant l'apparition fulgurante de Stéphanie c'est comme si tout ce qui évoquât Bénédicte était fripé, tragiquement établi et étroit. Il y avait cette fille dans son appartement décoré avec goût, cette fille avec qui - il en était certain - ce n'était même pas la peine de lui parler pour le savoir, il suffisait de jeter un coup d'oeil à la collection de disques, de vidéos, aux affiches de films, ils se découvriraient des tas d'affinités et de sources d'emballement commun. Pourtant il décida de partir. Il décida très vite. De fuir devant l'effroyable évidence. Il inventa un truc. Se raccrocha à Mathilde qui venait d'arriver. Personne ne fut dupe, surtout pas Stéphanie. Il était livide, l'âme rongée, choqué; il avait besoin de rentrer, d'oublier les regards de détresse qu'ils s'étaient lancés l'un l'autre, des regards sauvages, brutaux dans l'émotion, hors du commun. Des appels au secours . Il décida de partir. Ne plus revoir cette fille, l'éviter. Penser à Bénédicte. Retrouver Bénédicte. Continuer avec Bénédicte. Ne pas laisser Bénédicte. Ne pas blesser Bénédicte. Faire semblant avec Bénédicte. Et s'accommoder du reste. Laisser les plans en plan. Coup de foudre ne dépassant pas le stade de l'orage.  

 

26.03.01   Rêvé de C. Un rêve duquel je ne voulais pas m'arracher, bien sûr. Je n'ai jamais revu C. si ce n'est dans des rencontres au coin des rues aussi fortuites que pitoyables. Des rencontres qui ne comptent pas. Il y a bien longtemps maintenant. Rêver à elle de temps à autre me rappelle que la vie est absurde, pas dans le fait de boire un café avec un(e) ami(e) à Paris en pleine après-midi, mais dans les grandes lignes. Absurde dans les grandes lignes. Dans ce qui fonde notre distinction. Enfin je ne sais pas trop. Je peux tout à fait bien dire des âneries là-dessus. Donc j'ai rêvé de C. nous étions allongés dans sa chambre dans ce qui ressemblât au pavillon de banlieue de ses parents - alors que dans la réalité sa famille vivait à Paris, boulevard X - nous sommes enlacés sur un lit pas plus large qu'une banquette de train. Je pense ou je lui dis - je ne sais plus - qu'elle a le plus joli sexe qu'il m'ait été donné de voir. Que je lui dise ou que je me contente de le penser dans le rêve, elle l'entend du moins de manière très intime puisqu'elle me prend immédiatement la nuque et me le fait manger. Longuement, par petits spasmes. Nous nous retrouvons allongés sur des banquettes qui se font face, et je veux rester absolument dans le temps suspendu des nuits blanches. Mais, pour toute réponse à mes attentes d'éternité, c'est le jour qui s'en vient.   Vu L'anglais remarquable film de Steven Soderbergh avec Terence Stamp. J'aime beaucoup le montage de la première demi-heure - qui atteint cependant un paroxysme désagréable, discontinuité des plans et continuité du dialogue, procédé un peu gratuit au moment où le héros parle à la jeune femme qui a connue sa fille, et qui semble alors moins chargé de sens et d'émotion que précédemment. Les presque flash-foward (rare au cinéma) sont très bien utilisés dans la scène autour de la piscine. Un très bon film à la mélancolie tendue, nerveuse.   

 

28.03.01 A Dieppe Jean-Vic fait découvrir le Pastis à Kathryn Williams et son groupe. A Paris je prends un café (noisette) avec une lectrX ; à la station Sèvres-Babylone le métro reste bloqué à cause d'un chien errant sur les voies. Au départ ça amuse tout le wagon, le conducteur fait une annonce très décontractée, genre excusez-nous pour ce gag. On imagine même qu'il a dénoué sa cravate, c'est très cinématographique tout d'un coup, cette bonne ambiance dans le métro. Les passagers d'ordinaire si grise-mine se regardent et s'amusent, découvrent la communication grâce à l'incongruité de ce chien qui erre sur les voies; les visages se colorent, s'humanisent. Au loin on entend le chien aboyer, comme fou. Au bout de dix minutes pourtant, les figures se crispent à nouveau, attitudes nerveuses en proie à l'agacement, à l'impatience; après plus d'un quart d'heure d'immobilité, certains s'énervent, jettent des regards de haine aux nouveaux voyageurs qui font fraîchement irruption sur le quai, d'autres sortent de leurs gonds, laissent échapper tout haut qu'il faudrait flinguer ce chien, sérieusement. Le flinguer lui et tous ses congénères. Heureusement le train redémarre avant que quelqu'un ne prenne l'initiative de former les équipes pour aller l'abattre.   

 

01.04.01. Deux jours de répétition enthousiastes. J'ai modifié quelque peu le programme des textes, ai ajouté un extrait du roman de Yôko Ogawa, Cyrille ayant séquencé une ambiance rythmique qui l'illustre parfaitement, et j'en ai confié la lecture à Claire L. qui aujourd'hui fut impressionnante de justesse et d'émotion dans son interprétation des textes érotiques de Geneviève Pastre. En ce qui concerne Claire D. je ne me fais aucun soucis: exubérante, altière et drôle dans son registre qui va de l'ingénue à la maîtresse femme, elle a un sens inné de la scène et un charisme d'abeille tueuse qui fait tomber les garçons comme des mouches. Hier j'ai travaillé avec Bertrand (King Q4) à qui j'avais confié l'illustration d'un poème de Baudelaire et d'un extrait du script de L'Homme qui aimait les femmes de François Truffaut que je devais lire. L'idée était que Bertrand illustre par des sons ce que Truffaut nous donne à voir à l'écran dans le film, c'est à dire: les grandes tiges, et les petites pommes. Complètement emballé par le remarquable travail de Bertrand. D'autre part j'étais persuadé qu'un poème comme La Géante ne pourrait que l'intéresser, qu'il cadrerait avec son univers musical, et là encore Bertrand m'a étonné en rendant parfaitement l'aspect Swiftien, A Voyage to Lilliput, du poème de Baudelaire. Je sors donc de ces deux jours de répétition avec beaucoup d'espoir pour le spectacle qui s'annonce, qualitativement du moins, sous de très bons augures.  

 

 03.04.01.   Longue promenade dans le parc du Château de St-Germain avec dans la tête la chanson "Gates to the garden" du dernier album de Nick Cave. Cette fille que j'ai croisé dans une rue du centre ville qui avait l'air un peu déguisée malgré la superbe de ses pantalons à rayures, son imperméable beige croisé et très bien coupé, et ses lunettes de soleil à la Sue Lyon.   14 heures. Travail sur les lumières avec Martin qui se démène comme un diable pour donner du volume aux cinq pans de tissu rouge que Vincent a spécialement fait venir d'Aubervilliers pour la soirée. En même temps c'était ma seule exigence concernant le décor, d'avoir pour le spectacle un rideau rouge à la Twin-Peaks.   

 

06.04.01   Un mal de tête qui ne part pas, ancré juste au dessus de la nuque, se fait oublier au cours de la journée, puis revient doucement, prêt à basculer comme une femme qui garderait mes lèvres pour la fin.   Le numéro unique du spectacle N'attendons pas la mort pour échantillonner l'amour - lectures érotiques & musique électronique a remporté un vif succès. Sébastien (de Nolderise) qui n'avait pas pu assister aux répétitions, du fait que Nolderise donnait un concert à l'Olympic de Nantes ce week-end, a livré une version époustouflante d'Eyes wide Shut. Martelant l'humide "I do love you" de Nicole Kidman et l'enveloppant d'une dance music hallucinée et enivrante. Du travail d'orfèvre. Et puis Ludovic et Pierre (Sans oublier le chien) ont touché la perfection en donnant une âme, un corps, et bien-sûr une queue au texte d'un anonyme qui portait ce titre très drôle: "Ah! Se faire sucer par une ventriloque!" Aussi j'étais peiné quand on m'a rapporté que Pierre demandant à ce type qui fait de la chanson expérimentale ou je ne sais quoi, comment il avait trouvé le spectacle, ce dernier lui a tout bonnement déclaré qu'il n'avait pas follement aimé et que lui aurait fait plutôt comme ci ou plutôt comme ça. Outre l'incorrection de se pointer les mains dans les poches et de donner des leçons au sortir de la scène (d'autant que Pierre a été excellent, un peu cabot peut-être, mais c'est de circonstance quand on est leader d'un groupe qui s'appelle Sans oublier le chien) ce qui m'agace dans l'histoire c'est que X qui me la rapporte croit bon d'ajouter: "Au moins il a eu le mérite de la franchise". Ainsi voilà cette fameuse franchise au nom de quoi aujourd'hui - tellement il est vrai l'hypocrisie a fait son temps (encore que) - on peut débiter n'importe quelle dégeulasserie sous les desseins les plus lisibles, peu importe du moment que la franchise avec laquelle on les débite nous fasse passer pour quelqu'un d'intègre. - Ce que je te dis est pédantissime, complètement gratuit, je ne sors jamais sans mon avis que je dispense à mes concitoyens...mais au moins je suis quelqu'un d'exception car personne n'est aussi franc que moi!" Christophe me dit avec justesse que c'est ce genre de spécialiste (le mot est de Ferré) très imbu de lui-même qui ne sait pas se mettre au niveau ni d'un spectacle ni du public auquel il est avant tout destiné. Un type qui après une exhibition des Chippendales irait s'étonner en coulisses qu'on n'ait pas parlé de Nietzsche - non pas parce qu'il a compris davantage quelque chose à Nietzsche qu'aux Chippendales - mais parce que lui-même possède dans sa bibliothèque l'édition Profil d'une oeuvre d'Ainsi parlait Zarathoustra. Et rien sur les Chippendales. Pas la moindre petite descente de croix.   Hormis cette anecdote, les gens normaux (humains, trop humains) ont tous émis le souhait enthousiaste que le spectacle soit rejoué dans l'avenir, présenté dans une salle parisienne. Hervé (Nolderise) a pensé que ce serait bien de faire une compilation des morceaux et poèmes musicaux et de l'envoyer à une radio comme Nova. Nicolas (Nolderise) a propagé l'idée qu'il aurait fallu une strip-teaseuse à la fin: - Jérôme, c'était terrible mais t'aurais dû payer une strip-teaseuse professionnelle pour clôturer en beauté le spectacle. Sans blague, c'est ce qui manquait à la fin! Pour 500 balles t'aurais eu une fille, une professionnelle qui serait venue faire un numéro!" Et il a mis ça dans la tête de tous le monde, de tous les gens qui s'attardaient dans le hall à la fin du spectacle, si bien que des garçons dont certains m'étaient complètement inconnus se relayaient pour me féliciter en n'oubliant pas d'ajouter: - Y a un type qui a eu une idée géniale. La prochaine fois, si tu recommences à monter un spectacle de lectures érotiques, ce qu'il faudrait à la fin: c'est une strip-teaseuse! Mais attention une professionnelle! Je crois que ça coûte 500 balles."