18.09.00 Brisé, j'ai refusé l'invitation à dîner d'une princesse, ce qui a failli occasionner un incident diplomatique avec ma vanité. J'ai écrit une chanson qui s'appelle: Gauguin - Guingouin. Je suis allé dans le XVIII ème arrondissement chez une fille sidérante qui pour toute bibliothèque possède: un volume de L'impressionnisme en deux volumes, le guide du promeneur dans la nature, Marrakech: demeures et jardins secrets, La pratique des tests psychotechniques, et Paris from the air. J'ai pris le menu D dans un grill japonais où je suis allé dîner après un spectacle déprimant dans lequel un type qui se met une banane dans le cul provoque l'hilarité de 350 personnes. Dans le grill japonais j'ai supporté la proximité d'un abruti qui croit qu'il suffit de parler fort pour être écouté, et qui s'est senti obligé pour amuser la galerie de se comporter d'une manière particulièrement odieuse avec le serveur dans le genre imitations de l'asiatique façon Michel Leeb. Il aurait bien pris ma main dans la gueule, si celle-ci ne s'était trouvée - à ce moment précis - dans la culotte de ma voisine de table. Sinon toutes les personnes que j'ai fréquenté ces temps ci ont toutes sans exception prononcées un mot de trop qui, démasquant leur fatuité, m'a retranché immédiatement dans une solitude amère et triste; la solitude qui ne pardonne rien, intransigeante et délicate des fils uniques. Samedi soir j'ai dîné d'un thé brûlant et d'une tablette de chocolat de dégustation aux éclats de cacao. Dans le hall d'un théâtre j'ai lu une note aux trapézistes rédigée par l'union chrétienne des jeunes gens de Paris qui stipule que "seules les personnes ayant payées leurs cotisations et dont les noms suivent sont autorisées à entrer dans le gymnase". Je me suis dit que parfois je me sentais dans la vie comme un trapéziste qui n'a pas payé sa cotisation. Dans mon émission de radio "La vie rêvée des ondes" que j'anime tous les jeudis sur une station locale, je me suis demandé "Où une fille si jolie que X peut-elle bien vivre?" et j'ai ajouté : voilà le genre de questions avec " me reste-t-il assez de lames de rasoirs dans mon paquet pour tenir toute la semaine ? " et " pourquoi la copine du voisin est toujours plus excitante que la mienne " que nous autres garçons nous posons fréquemment. A part ça, le disque de Jérôme Attal & les Argonautes est à partir d'aujourd'hui disponible en fnac au prix de 99 francs, ce qui est plutôt une bonne et grande nouvelle.  

 

21.09.00 Le titre de P.J. Harvey, A place called home, en boucle toute la journée. Après-midi d'hier passée chez Samuel où j'écoute les bidouillages euphorisants des maquettes de son groupe, My old Sofa. Très bonnes chansons, legs show notamment, la rencontre de Beck l'espiègle et du Folk Implosion mâtinée de Beatles et Gainsbourg, périodes album blanc et Melody Nelson. Samuel le fêtard m'accueille en sortie de bains à une heure de l'après-midi, et je prends place dans ce repoussoir de génie qui lui sert d'appartement, d'où je peux identifier et recenser: un big jim pendu au plafond, un aquarium ovale à poisson rouge rempli à moitié de mégots de cigarettes, des bouteilles de bières décapsulées un peu partout, des livres de photographie, un pot de nutella avec une grande spatule emplâtrée dedans qu'on dirait un pot de peinture dans l'atelier capharnaüm du peintre de Three Studies for figures at the base of a crucifixion.Je lui demande comment il fait quand il reçoit une fille. Il m'assure que quand il reçoit une fille, il faut s'y prendre trois semaines à l'avance, mais bon, tout est rangé.  

 

24.09.00 Rentré du bureau de vote j'ai été pris d'une grande fatigue, un point qui me lançait au dessous de l'épaule gauche. J'ai ouvert grand la fenêtre, deux filles discutaient dans un appartement voisin. Je les imaginais étendues sur des sofas, pieds nus, fumant et et se penchant avec souplesse à intervalles réguliers vers un cendrier marocain posé à même le sol. Ca me fait penser qu'hier soir j'ai joué au con avec une américaine et une française, et y ai gagné, pour une nuit, la double nationalité. J'écoute Bob Mould chanter sur l'album the 6ths "Hyacints and Thistles" - doit on traduire en français par un aussi joli titre que: Jacinthes et filles seules ? Emmanuel me téléphone pour m'inviter à une soirée qu'il organise le 28 octobre prochain. Il me dit gentiment qu'il se débrouillera pour que j'aie du thé, au risque encore de me faire passer pour un excentrique et me faire haïr par certains des réguliers des soirées d'Emmanuel qui déjà me haïssent pour ce que j'avais rapporté d'eux à la date du 16.01.00 . Cela dit ça me donne un alibi au cas où ils se jetteraient sur moi pour me lancer: "Pour qui tu te prends, espèce de connard?" j'aurais la réponse toute faite et très chic: "Pour quelqu'un pour qui on prévoit du thé à une soirée de 200 personnes dont la plupart boit de la Heineken au goulot." Emmanuel qui a depuis longtemps gagné ses galons d'organisateur de fête, me prévient que le thème de la soirée sera "Ange ou démon". Si ce genre de thème facilite dans un premier temps l'illustration des cartons d'invitations, une fois sur place on se rend rapidement compte qu'il n'y a qu'une seule fille sur cinquante, plutôt timide et un peu boudinée, qui s'est prise au jeu et est venue habillée en blanc de la tête aux pieds avec des petites ailes en aluminium qui lui pendent dans le dos, et bien entendu c'est cruel, injuste et embarrassant à la fois, mais le fait est qu'elle a l'air parfaitement ridicule.  

 

26.09.00 A Paris, la nuit, les grandes traversées du désert se font, le plus commodément du monde, un verre à la main. De toute façon ce n'est pas le nombre de gourdes qui manque entre deux points de ravitaillements.

 

29.09.00 Pour le concert du MCM, comme nous n'avons toujours pas trouvé le bassiste adéquat et de niveau raisonnable pour se joindre au groupe, nous répétons avec Jildaz de Nolderise qui est venu nous prêter main forte. C'est un vrai bonheur de travailler avec Jildaz: ponctuel, inspiré, travailleur et créatif. Il sera sur scène avec nous le 10 octobre et le 14 octobre. 

 

02.10.00 Un temps de bord de mer entre le boulevard Raspail et le boulevard de Port-Royal. Tout le trajet en voiture j'ai pensé à la souplesse de sa démarche dans la rue, ses cheveux attachés, ses pantalons amples tombant sur des baskets colorées qu'elle portait nus pieds, un fin pull beige jeté sur ses épaules. 

 

11.10.00 Partagé sur ma prestation d'hier soir. Il y avait du monde, l'espace était dilaté et j'ai eu du mal à installer le climat plus serré, chaleureux et complice, à la fois pertinent et impertinent qui sied à la représentation des chansons, selon. Heureusement le public est plus indulgent que moi et vit les choses dans leur globalité, du moins dans une durée différente, aussi j'ai eu beaucoup d'échos enthousiastes et très positifs. Seul Jean-Vic apparemment a bien senti que je n'étais pas autant à l'aise que d'habitude: fatigué par le travail titanesque de promotion, les incertitudes quant à l'avenir, les déceptions face à l'indifférence de certains médias & du milieu, ajouté aux éléments extérieurs - personnels, politiques, atmosphériques - déchaînés, je suis entré sur scène avec une petite forme que je n'ai pas réussi à transcender sauf à l'occasion de deux trois chansons. Céline a entendu quelqu'un demander chez qui le disque était sorti et distribué, et toujours le public qui nous découvre pour la première fois de s'étonner que nous ne soyons pas encore signés, ce qui a le don d'exaspérer Rodolphe: - Le pire c'est que les types des maisons de disques qui ne font même pas l'effort de se déplacer aux concerts, ils te soutiennent qu'il n'y a pas de public pour la Pop française!"   Rentré à deux heures du matin en taxi. Pas réussi à dormir, préoccupé par ma prestation sur scène qui me donne l'impression d'être resté sur ma faim. Je repassai le concert dans ma tête. Des réparties encore plus justes - comme une partition- des attitudes encore plus charismatiques se bousculaient à mon esprit, mais trop tard. En même temps je commence à me faire une idée plus fine du live; malheureusement nous n'avons avec le groupe jamais le temps ou la préoccupation d'approfondir.   J'ai pris le métro à l'aube et ai traversé les jardins du Luxembourg, glacials. J'ai voulu m'acheter un livre (de plus) sur les Primitifs flamands, mais pas assez d'argent. Dans le métro en rentrant à Auteuil vers 13 heures, j'ai été fasciné par le visage d'une jeune fille blonde qui dessinait avec un crayon à papier sur un ticket de métro, discutait plan de coupe avec sa voisine de strapontin qui tenait sur ses genoux un grand livre avec des textures et des photos de Saturne.Je me suis senti une dizaine de fois depuis hier soir, comme un trapéziste volant à qui l'on a interdit l'entrée du gymnase.  

 

18.10.00 Elle s'est dépêchée de terminer son service. Il devait bien être une heure et demi du matin. Les autres employés continuaient à ranger, à préparer la salle qu'il fallait remettre dans un état impeccable pour le lendemain midi. Elle a ôté sa blouse, pris son manteau sur le crochet et s'est dirigée sur le perron du Buffalo grill de Coignères. On n'y voyait pas à dix mètres. Un temps humide, un brouillard épais. Quelques voitures passaient sur la nationale, dans les deux sens: certaines à tâtons, prudemment, d'autres en trombes, comme des fusées pressées d'en découdre avec la purée de pois. Les feux tricolores pourtant très proches étaient invisibles, à peine une lueur rouge dans l'opacité grisâtre. Elle est restée cinq, dix minutes comme ça, lasse et impatiente, en bas des marches, à scruter à l'aveuglette en direction du parking au moindre vrombissement de moteur; puis rapidement a compris qu'il ne viendrait pas la chercher, qu'il avait sans doute oublié - elle n'avait pas osé lui passer un coup de fil dans la soirée entre deux commandes, c'était stupide - au bout de cinq, dix minutes donc, elle a sentie qu'elle s'était montée la tête avec cette histoire, qu'elle n'était pour lui que menue monnaie. Plus personne alors à cette heure-ci pour venir la chercher - elle n'allait pas téléphoner chez elle et réveiller son père, elle avait fait assez d'histoires comme ça pour pouvoir être quasi-indépendante à 19 ans, c'est sûr que son père il lui renverrait dans la gueule, il ferait des remarques tout au long du trajet, plus qu'elle ne pourrait en supporter - et personne pour la raccompagner à Rambouillet en pleine nuit à dix kilomètres de Coignères. Elle s'est retournée vers l'entrée du restaurant, il était deux heures du matin, les salles s'éteignaient les unes après les autres sous l'impulsion de ses collègues qui commençaient à s'agglutiner devant la porte, prêts à rejoindre leurs voitures sur le parking. Elle gravit les marches du perron et dit à la poignée de garçons qui totalisait avec elle ce samedi soir le personnel du Buffalo grill de la ville de Coignères qu'il n'y avait personne pour la raccompagner chez elle, qu'elle ne savait pas comment faire, et après l'avoir écoutée, sans se soucier finalement de comment la jeune serveuse avec laquelle ils venaient de travailler allait se débrouiller pour rentrer, tous sans exception firent la sourde oreille et chacun se contenta d'objecter mollement qu'il partait dans l'autre sens, qu'il prenait la nationale en direction inverse, "Tu comprends, ce n'est pas du tout ma route...". Il ne lui restait pas d'autre choix que celui de suivre à pied la nationale, dans la nuit froide, avec au ventre ce mélange de peur, de tristesse et de colère. Un mélange connu, une sensation retrouvée sur le temps de l'enfance. Elle marchait tout près de la chaussée, tendant son pouce frénétiquement aux voitures qui émergeaient d'un bloc de la masse épaisse du brouillard. Effrayée de tomber sur quelqu'un de dangereux, un homme louche ou une bande de jeunes types surexcités. Elle a marché ainsi pendant près d'un quart d'heure. Elle était frigorifiée, tremblante et avait le visage secoué de larmes quand Cyrille s'est arrêté en voiture, dans la nuit de samedi à dimanche sur la nationale 10 entre Coignères et Rambouillet. Le fait d'entrer dans la voiture, de comprendre qu'elle était en sécurité et que Cyrille la raccompagnerait jusque devant sa porte, eut pour effet immédiat de libérer la jeune fille de toutes ses angoisses, ce qui se manifesta aussitôt par une violente crise de larmes dans laquelle elle s'abandonna tandis qu'elle s'installait sur le siège avant à côté de Cyrille. Après un moment, elle retrouva ses esprits et son sourire. Cyrille, de s'être arrêté comme ça en pleine nuit sur cette nationale, est devenu mon héros. Et longtemps j'ai rêvé de pannes sèches dans le brouillard humide pour les types déplorables du Buffalo grill de Coignères en Yvelines.  

 

24.10.00 Fête avenue Parmentier. Beaucoup de monde entassé dans un espace restreint. Après s'être fait acculés stratégiquement près du buffet, épaules contre épaules, nous avons gagné les fenêtres et le balcon - pas plus large qu'un ticket de métro - sur lequel nous nous sommes vite retrouvés avec l'impossibilité de revenir en arrière, face au nombre impressionnant de convives, nouveaux venus et nouvelles Venus qui débarquaient dans l'appartement.Dans le catch américain, il y a un jeu qui s'appelle la Royale rumble, deux catcheurs sont face à face dans le ring et un nouveau belligérant arrive toutes les deux minutes. Et bien c'était à peu près la même chose à la différence qu'un deux-pièces du onzième arrondissement de Paris n'est pas un ring et qu'en conséquence pour faire de la place on ne peut pas envoyer quelqu'un valser par dessus la troisième corde! Cela étant - au bout de dix minutes- impossible de se dégager du balcon où nous étions bien une demi-douzaine - et pas que des poids moyens! - agglutinés dans la douceur du soir comme des parachutistes attendant de fondre sur une proie hypothétique qu'on ne peut cibler à l'oeil nu - et ce malgré la vue plongeante du cinquième étage. Je songeais soudain avec effroi que ces immeubles datant du baron Haussmann n'avaient pas été conçus dans la prescience du concept du samedi soir où des types joyeux et éméchés battent de la semelle sur la compil des tubes de l'année 1986, et je voyais déjà le balcon se décrocher comme une vulgaire plaque de balsa et nous entraîner irrémédiablement vers le bas pour nous transformer en hachis sur l'avenue Parmentier, puis je me souvins des toiles de Sisley et des Impressionnistes où les bourgeois gagnent les balcons pour assister aux défilés du 14 Juillet; cet appui si j'ose dire, cette intervention d'origine esthétique me rassura si bien qu'en rentrant chez moi, dans la nuit noire argentée vers 1h30 du matin, j'aurais pu crier "je vous aime" à cette fille assise de face sur le porte-bagages d'un vélo qui filait sur la piste cyclable de la rue de Rivoli, entre le Louvre et la Concorde.

 

27.10.00 Lundi dernier nous sommes restés un bon moment avec X sur le seuil du Ben and Jerry's de l'avenue des Champs Elysées, dans la file indienne, derrière une fille très jolie en treillis et coiffée d'une casquette. Quand elle eût pris et emporté sa commande au bout d'une dizaine de minutes - indécise ou pointilleuse? - et que fût venu notre tour, nous sommes partis sans rien demander, nous détachant de la file comme un pan de banquise emporté vers le large, à la stupeur de la marchande de glaces.   Je serais bien resté toute une après-midi - et pourquoi pas jusqu'à ce que le soleil se couche- à quelques centimètres de cette très jolie fille qui n'en finissait pas de passer sa commande au comptoir du Ben and Jerry's de l'avenue des Champs Elysées. 

 

29.10.00 St-Germain-en-laye est une ville bien triste et plutôt glauque le samedi soir. On comprend Louis XIV qui s'y étant réfugié pendant la Fronde a trouvé l'endroit si sordide et si froid que son aversion l'a motivé pour construire Versailles et ses magnificences. Sans être historien, je suis tout disposé à croire que chassé de Paris par la Fronde, Louis XIV arriva à St-Germain un samedi soir.   Dans un bar minable où nous nous retrouvons avec l'inénarrable Christian fraîchement débarqué de Londres, David tire sur une cigarette mouillée en racontant rêveusement qu'à Cuba on peut coucher avec des filles superbes pour seulement 10 $.   Puis nous partons dîner dans un restaurant indien cher et infecte, avant de rejoindre dans une clairière de forêt d'autoroute balayée par la tempête, la fête organisée par Emmanuel dont le thème aux relans d'Haloween s'intitule Ange ou démon (voir au 24.09.00), ce qui amène Christian au raisonnement suivant: - Si il y a des filles déjà moches à la base, elles n'ont pas intérêt à venir déguisées en Dracula!" .   Malgré toute la sympathie que j'ai pour Emmanuel, je dois bien avouer que sa soirée était ratée: 200 personnes, ambiance conviviale et bon enfant, ok... Mais qu'il y ait 200 ou 30 personnes une soirée qui comporte 85 % de garçons est une soirée ratée, tout du moins totalement dénuée d'intérêt, car vous en conviendrez on ne va pas dans une soirée de plus de 10 personnes pour faire la conversation, nouer amitiés sincères et affinités électives. La seule présence de Christian cependant nous a sauvés David et moi de l'ennui le plus morbide. Christian a débuté son festival en s'attirant d'entrée de jeu l'inimitié du barman (qui était très fier avec sa tenue de chippendale déprimé - t shirt et pantalons noirs - et son micro casque, un micro casque comme celui que portait Jean-Luc Lahaye dans Lahaye d'Honneur, et qui devait surtout lui servir selon l'hypothèse de David à communiquer avec le fond de sa bouteille) Christian s'est donc attiré les foudres du barman, le blessant dans son orgueil en lui demandant un gin-tonic... sans gin! Le type a haussé les épaules l'air de dire: - Mais c'est qui ce débile?" en cherchant mon approbation, moi le bon client qui avait commandé un coca réglementaire, il a cherché mon approbation, mais ne l'a pas trouvée. Au bout d'une dizaine de minutes, Christian qui n'en est pas à une audace près, s'aventura athlétiquement une deuxième fois au bar pour commander un... Schweppesse!!! En confiance il se mit à accoster de manière tonitruante les rares filles qui passaient là où nous nous tenions, c'est à dire non loin de l'entrée des toilettes, sous mon impulsion, par choix stratégique. Ainsi, par exemple, surprenant dans une conversation une fille confirmer à une autre: "On était ensemble en maternelle" Christian s'interposa incongrûment et prenant à partie l'une des deux: - Ah bon, dit-il, on était ensemble en maternelle? La fille surprise mais n'osant le rembarrer lui répondit: - Peut-être. Nous, nous étions à la maternelle rue d'Assas.Toi aussi t'y étais? Et Christian, définitivement très en forme: - Oh, tu sais, moi en maternelle, je ne connaissais pas le nom des rues..."  A un autre moment, Christian attrape au vol le prénom d'une fille, Ariane, une blonde pas trop mal, et dix minutes plus tard fonce vers elle avec un sourire des plus aguicheurs: - Ariane!!! Comment vas-tu?! Tu te souviens de moi? La fille qui se prenait sans nul doute pour la plus belle fille de la soirée, avantage qui en toute occasion donne le droit aux pimbêches et aux connes d'être encore plus pimbêches et plus connes, le dévisage de bas en haut, et s'exclame: - Non pas du tout, on ne se connait pas, c'est con hein?!" avant de déguerpir dans la foule des convives, fière, ridicule et désolante comme une petite miss St-Germain-des samedis soirs.   Cela étant, au final, Christian était bien content de la soirée. - Ca n'a pas bougé, c'est exactement le même genre de soirée que quand j'avais 18 ans, le chauffage en moins. En tout cas on a sorti de bonnes vannes. Je vais vous dire un truc les gars: je suis bien content parce qu'à Londres et dans mon travail il y a très peu de gens qui apprécie ce genre d'humour." David aussi était satisfait de sa soirée. Il a discuté avec une fille qui avait un grand nez pour finir par la juger d'un trait cinglant: - Celle-là, elle peut fumer sous la douche." Dans la voiture, en rentrant sur Paris, David joyeusement éméché plaque contre mon oreille le haut-parleur de son téléphone portable où sa copine vitupère un bon quart d'heure en explosant d'une voix aiguë, hystérique et délirante, sa boite vocale: "Tout ce qui te restera dans la vie, ce sera tes potes "et ce genre de reproches si convenus qu'ils en deviennent comiques...d'ailleurs David se tord de rire. De l'autre oreille j'écoute sur l'auto-radio les chansons magnifiques et mélancoliques d'Arnaud Fleurent-Didier, mon disque de chevet - ces derniers temps - avec le nouveau P.J. Harvey of course. Nous sommes restés en tout et pour tout trois heures. Je me suis fondamentalement ennuyé si j'excepte les apartés réjouissantes de mes deux camarades. Pendant qu'ils parlaient avec la fille au long nez et sa copine, j'ai suivi les péripéties d'un couple qui a déboulé dans la fête en échappant à la vigilance de la réception, donc sans payer les 100 francs par tête de droit d'entrée, mais avant de se fondre dans la masse ils ont été repérés par un type qui avait un micro casque et qui a ainsi pu en prévenir un autre qui en a contacté un troisième, et les Bonnie and Clyde des soirées d'Emmanuel se sont faits pincer en arrivant prêts du bar où le Warren Betty douché au Drakkar noir a dû s'amender pour lui et sa copine d'un billet de 200 francs. J'ai suivi cette poursuite policière de trois minutes avec un soupçon d'intérêt qui trahit probablement mon amour comme ma frustration pour la série policière de David Milch et Steven Bochco, NYPD Blue, que je trouve beaucoup moins efficace depuis que Jimmy Smits a quitté la télé pour le cinéma. C'était un samedi soir tempête. Une nuit noire et un vent glacial. Je suis allé à cette soirée par amitié pour Emmanuel, mais aussi il est vrai si je creuse mon état d'esprit à trois heures du matin, dans le vague espoir de croiser X qui aurait très bien pu s'y trouver: voisinage, connaissances communes, etc... mais X n'est pas venue. C'est souvent comme ça. 

 

31.10.00 Je ne peux pas acheter une baguette de pain sans penser au plaisir que j'éprouvais enfant à dévaler les escaliers de l'immeuble où nous habitions, une pièce de cinq francs dans mon poing refermé, pour courir jusqu'à la boulangerie à deux trois pâtés de maisons, dans la nuit froide, précoce et virulente d'un automne liquide vers les dix-huit heures trente, quand la foule turbulente dans le quartier de la gare s'activait d'un magasin à l'autre, avant de rentrer chez soi. Les coupe-vents, les manteaux des dames, chauds et parfumés, les étals éclairés des marchands, et les intimités brûlantes suspendues dans les étages dont les fenêtres donnaient sur la rue. Ma mission était essentielle pour mon jeune âge et j'en avais conscience: acheter la baguette de pain, le liant, le lien, le sceptre du souper; seul, comme un grand, dire merci quand la boulangère me rendait la monnaie ainsi qu'on me l'avait appris. Puis je rentrais à la maison galvanisé par l'importance qu'on m'avait donné, ma mission accomplie, ralentissant l'allure devant la vitrine du magasin de jouets et croquant à pleine dents à l'une des deux extrémités du pain: d'abord la croûte, dure, épineuse, puis la mie fraîche qui s'amollissait sous la langue; c'était comme la récompense prise sur la course, le tribut légitime; on ne se faisait jamais gronder pour ça une fois rentré à la maison, jamais tiré les oreilles pour avoir décapité la baguette. Aujourd'hui encore quand je croise dans la rue des gens qui tiennent une baguette de pain dont le croûton a été mangé, je ne peux m'empêcher de leur trouver un air et une bonhomie enfantins, une insouciance et un sens de l'honneur juvéniles, une forme étrange de liberté, un air étrange de détachement, c'est drôle et à la fois c'est comme appartenir à un club très fermé, dans la nuit hâtive et glacée, le club des vieux enfants sages et insouciants à la baguette de pain rognée.