02.07.00 Orage régénérateur. X au téléphone me dit: - Je ne sais pas si tu te rends compte, mais il y a un effet Brocéliande aujourd'hui sur Paris." Je regarde le documentaire Jean Marais par Jean Marais à la télévision (que j'ai déjà vu deux ou trois fois; en fin de documentaire, cette phrase très humble, pleine de reconnaissance, de Jean Marais: "Dans la vie, ça a toujours été une injustice à mon profit...") et lis d'une traite The professor of desire, de Philipp Roth, excellent, et encore en disant excellent, c'est assez réducteur. Retrouvant dans des cartons une photo de Nathalie Bachmann par Dominique Isserman, je la punaise au mur en l'honneur de l'effet Brocéliande et du personnage de Helen Baird, sublime, dans le roman de Philipp Roth. A la question de mon marchand de journaux concernant un départ en vacances, je réponds par la négative et il me dit "Je sais très bien ce que vous voulez. Ce que vous voulez, c'est garder Paris pour vous tout seul." 

 

07.07.00 Il a plu à gros bouillon toute la journée, aussi ne fut elle pas délicieuse dans les ténèbres de l'été, l'apparition de cette fille en sandales de plage très élégantes, à léger talon en bois avec un carré de tissu paille-or recouvrant le haut du pied, qui monte dans la rame comme moi à Michel-Ange Auteuil et descend quatre stations plus loin, rue de la Pompe. Elle va avoir l'air fine, rue de la Pompe, avec ses sandales.

 

Prise entre une souricière d'éclairs naturels au dehors et une autre de néons lumineux de supérette chic au dedans, une jeune anglaise les cheveux blonds noués en une natte, une veste en jean bleue foncée dessous laquelle dépasse un petit haut blanc brodé, très travaillé, sur une jupe grise suffisamment courte pour laisser flotter immatériellement deux jambes blanches qui finissent par s'embourber dans des bourrelets de chaussettes de tennis et de grosses baskets péraves. Nous nous observons un peu avec complaisance, et puis tout d'un coup je pense - je passe - à autre chose, je m'attarde sur l'idée que si Marcel Proust avait vécu aujourd'hui, il aurait longé de son domicile le boulevard Haussmann pour venir s'extasier, non pas sur une madeleine, mais sur la finesse, la banalité exotique, la simplicité et donc la formidable étrangeté du sandwich Marks and Spencer.

 

09.07.00 Ne pas considérer comme une défaite de n'avoir su insuffler aucune moralité, aucune rigueur, aucun tempérament à certains de ceux avec lesquels j'ai travaillé, construit des choses dans le domaine de l'artistique, en revanche ne plus se faire de la bile à éprouver à plus ou moins long terme leur lâcheté, leur absence de droiture morale, leur passivité, leur mesquinerie et leur étroitesse d'esprit, ajouté à ce que Stéphane Zagdanski nomme dans son dernier ouvrage : "la jalousie des ratés".

 

Luxe de boire un chocolat chaud en plein mois de Juillet, la pluie qui tombe abondamment contre les carreaux de la fenêtre, une tasse de hot coco accompagnée d'une part de tarte à la mirabelle. Il y a des matinées où vous vous réveillez à côté d'une fille, vous prenez une rapide douche, trottez jusqu'à la boulangerie la plus proche, et là parmi une file indienne de types seuls - en pantalon de jogging ou pas - qui achètent invariablement deux croissants au beurre ou - comble de la fantaisie - deux petites brioches sucrées émus par le souvenir tout chaud des seins de celle qui les retient quelque part, vous n'avez d'autre choix ou d'autre inspiration, on ne se refait pas, que d'opter pour une gigantesque tarte à la mirabelle.

 

Professeur de désir de Philipp Roth, longtemps que je n'avais pas lu un roman qui me bouleverse tant. J'écoute Au pays de mon premier amour de Katerine.   X: je n'ai jamais rencontré un être aussi inerte et peu soucieux des gens avec lesquels il s'engage, si tant est que ce verbe ait pour lui une quelconque signification. Dans ses rêves il doit se prendre pour quelqu'un de volontaire mais c'est juste un porteur de cantine dans la bataille des consciences. C'est triste mais quand je pense à lui, l'image la plus précise et définitive qui me vient à l'esprit, est celle d'une cacahuète qui attend le salage. 

 

10.07.00 Avec sa mini-jupe et ses jambes élancées dans la fraîcheur du soir, elle fit une entrée aussi cool et chaloupée que l'arrivée sur Paris par le tunnel de Saint-Cloud. Pour accompagner son entrée, si le dj avait eu un tant soit peu de djugeotte, il aurait joué: Some velvet morning, de Lee Hazelwood.  D'après David, X est le style de fille hype qui va s'extasier pour la forme sur le dernier Death in Vegas, mais qui est du genre à écouter du Joe Cocker en cachette.   J'admire toujours avec un étonnement mêlé de vanité le peu d'effet que je fais sur les connes. 

 

13.07.00 De l'usage de la franchise comme sauf conduit de la bêtise. Un type qui va débiter les pires âneries justifiera son discours en proclamant qu'au moins il est franc, qu'il a l'honnêteté de dire ce qu'il pense, peu importe que ces propos soient complètement à côté de la plaque, erronés ou stupides, il se dédouanera de réfléchir, à ses yeux comme vis-à-vis de ses interlocuteurs, du moment qu'il se sent parler ouvertement, insistant constamment sur le courage de sa parole censée valider en toute occasion la justesse de ses idées; mais malheureusement l'ouverture de la bouche n'est pas proportionnelle à l'ouverture d'esprit, ou alors... les poules auraient des dents.   Avant hier, j'ai subi les réclamations de mon groupe (Jean-Pierre, Frédéric, Cyrille), les interrogations téléguidées dans le style: "Nous nous demandons si l'image que tu donnes de nous dans ton journal intime ne va pas nous nuire par la suite etc. etc." 

 

15.07.00 Tandis que j'écoutais X et ses leçons de morale à deux balles, je songeais: garde ta morale pour toi et file moi les deux balles pour m'aider à sortir mon cd.   X me dit qu'il a revu par hasard telle jeune femme qui lui a aussitôt demandé de mes nouvelles. - Elle t'aimait beaucoup, me dit X, tu excitais sa fibre maternelle. D'ailleurs, tiens, elle est tellement excitée de fibre maternelle que je la vois bien donner le sein à son mec! Y a des filles comme ça. Moi, poursuit X, j'étais avec une fille qui adorait me donner le bain. Me faire prendre des bains! Et je m'y pliais de bonne grâce dans les premiers temps, mais pouah! que j'avais horreur de ça! Car, tu vois, j'aime être seul dans ma salle de bains."   En regardant la vidéo du défilé Gaultier haute couture hiver 2000/2001, je pense au tableau de Duchamp: Nu descendant l'escalier.Dîner à La Marine, quai de Valmy. Je prends une salade de goudda et de mozzarella (moyen), suivie d'un mille feuilles de rougets (succulent) et d'un café (noisette). David me parle de la beauté des filles à Aix en Provence (dénudées avec la saison) qu'il a pu endurer lors d'un récent déplacement. 

 

19.07.00 Vers 14 heures, aujourd'hui: de très belles femmes arpentent le rayon librairie de la fnac Montparnasse.   Un jour j'ai eu 19 ans et depuis la vie a consisté à oublier l'odeur des pulls de X, l'odeur de la lessive avec laquelle sa mère lavait son linge le week-end, en prévision d'une semaine dans un pensionnat pour jeunes filles d'un coin huppé de la banlieue parisienne. L'odeur de cette lessive précisemment, mêlée à l'odeur naturelle de son corps, chaud, fragile et irritable. 

 

29.07.00 Une nuit de la semaine dernière, la foudre et le tonnerre ont respectivement lacéré le ciel et grondé de manière imprévisible et violente, sans interruption pendant une heure ou deux, aussi le matin je ne fus pas tellement surpris en voyant les pompiers s'affairer dans la petite cour formée par l'encadrement des bâtiments, or la raison en était toute autre, le décès d'une voisine, une vieille dame d'origine asiatique décédée sans douleur dans la nuit, et que j'apercevais de temps à autre l'après-midi, prendre un bol d'air et effectuer inexorablement une petite ronde dans la cour. Elle vivait seule. Un jour, il y a de cela plusieurs mois, elle s'était écroulée en larmes dans le hall de l'immeuble, confrontée à la méchanceté d'une employée de la Fnac Service qui venait de lui vendre un format de piles inadéquat pour son poste radio et, après que la vieille dame s'en fut aperçue et retournée aussitôt à la Fnac, l'employée avait refusée de les lui échanger prétextant que le magasin était maintenant fermé depuis cinq minutes, que si elle se trouvait encore derrière son comptoir c'est qu'elle avait deux trois bricoles à régler avant de partir en week-end, mais qu'elle n'était plus habilitée à satisfaire les désirs du client, qu'il faudrait de fait repasser non pas demain parce que demain c'était fermé mais lundi, et la vieille dame asiatique toujours très polie même devant tant de vitupération et d'inconséquence, avait obtempéré; puis après avoir marché quelques mètres, à l'idée qu'elle allait être privée de sa radio tout le week-end, s'était écroulée en sanglots en passant le porche. Cette histoire me fut rapportée avec émotion par Marine qui venant me rendre visite ce soir là, passa le porche en même temps que la vieille dame, et la voyant en larmes, paniquée, comme une enfant abandonnée, lui demanda si elle pouvait de quelque manière que ce soit lui être secourable. Après que la vielle dame lui eut racontée en étouffant ses larmes son histoire de piles, Marine s'en alla d'un pas décidé à la Fnac Service arracher le bon format à la vendeuse éberluée qui haussait les épaules et soufflait comme un boeuf pour bien signifier qu'elle avait eu une journée fatigante, pensez vous un samedi, et n'était pas à la merci du bon vouloir des clients après l'heure de fermeture! Quand Marine eut rapporté triomphalement les bonnes piles à la dame âgée, celle-ci dont les larmes de tristesse s'étaient changées en petites larmes de gratitude, rieuses, invita Marine à prendre une tasse de thé dans son appartement. Les jours qui ont suivi l'orage, j'ai songé à cette vieille dame asiatique, qui avait raconté à Marinecombien elle était solitaire par la force des choses et pauvre aussi, pratiquement sans ressources à l'exception de ce minuscule appartement dans un quartier chic, puis elle avait proposé à Marine de venir la visiter de temps en temps, mais la timidité, la peur de déranger même des personnes qui adoreraient être dérangées par quelqu'un d'autre que le releveur de compteurs EDF, et la vie qui apporte à chacun son lot de tracas à surmonter et d'énigmes solubles ou insolubles à résoudre au quotidien, ont fait que Marine n'a pas, à ma connaissance, eu l'occasion de retourner voir la vieille dame.Aujourd'hui la vielle dame est morte. Je n'ai pas parlé de cette mort à Marine qui cette semaine a eu son lot de soucis et fut déjà d'une fragilité extrême quant à la vie, j'y ai donc pensé seul, et gardé cette mort pour moi, jusqu'à ce que je l'écrive maintenant, maintenant que le soleil revient, et qu'il rend déjà lointain la nuit d'orage de la semaine dernière. J'ai aussi pensé à cette fille de la Fnac Service, qui n'y travaille plus depuis un bon bout de temps, mais qui doit exercer ailleurs sa mauvaise humeur à la fin d'une semaine difficile. C'est comme ça, que voulez-vous, il y a des gens qui ont eu une journée exténuante et dont le client qu'ils viennent d'envoyer sur les roses, va, lui, trouver le repos éternel, calmement, au milieu d'une nuit agitée. 

 

30.07.00 J'ai apporté les films pour la jaquette et la bande master du disque à la boîte de pressage. L'album sortira de l'usine dans moins de quinze jours. Ensuite, ce sera le moment de vérité... Dîner avec David dans son nouveau quartier; il vient d'emménager rue Nollet, entre la Place Clichy et les Batignolles. Chez lui, où nous prenons l'apéritif, il me fait écouter un disque des Smithereens, Blood and rosesune très bonne chanson pop de ce groupe américain issu des années 80. Quand nous sortons du restaurant rue des Dames, entrent deux filles dont une avec un fichu, pas mal fichue.   X: une liane avec des épaules et une poitrine lasses, bronzées et jolies. Un beau brin de fille comme on dit, qui en plein été rend le coup d'oeil aiguisé des garçons coupant comme la faux dans la peinture symboliste. Elle a été très gentille avec moi, s'est montrée très soucieuse de notre rencontre. J'ai pensé qu'il aurait fallu un néologisme pour parler de ses seins, et j'ai trouvé: grandilotrash. 

 

01.08.00 Je ne peux pas disparaître une journée, il y a toujours un nouveau problème qui survient, et qui malgré la bonne volonté d'un tel ou d'un tel ne se réglera pas sans que j'intervienne physiquement à un moment ou un autre. C'est un leurre, tout du moins dans un travail où vous êtes le système nerveux, et quel que soit le nombre de personnes impliquées, c'est un leurre de croire que les problèmes vont se résoudre dans votre dos. Il faut se battre sans mesure et sans cesse battre la mesure; être à la source et assurer les relais, à tous les niveaux. Du moins, tant que vous n'avez pas un clip qui passe en boucle sur M6.   Marine me rapporte les propos de Georges Bécot, metteur en scène de théâtre, qui lui parlait récemment du découragement qui l'avait saisi en préparant sa pièce: - Aujourd'hui les gens dès qu'ils n'ont pas l'impression de gagner 200 balles, ils foutent rien! Parmi les personnes avec qui je travaillais sur mon dernier spectacle, il y en a qui ne se gênaient pas pour me faire sentir qu'en venant bénévolement participer à ce spectacle, et bien que libres d'y participer ou pas, ils perdaient cent francs du petit boulot qu'ils avaient dû quitter plus tôt pour venir aux répétitions!" - Quand Georges, ajoute Marine, disait qu'il fallait du tissu pour tel ou tel décor, il y a des participants, des acteurs, qui trouvaient incroyables qu'on puisse leur demander à eux d'aller se démener pour chercher du tissu!Ce qui est triste, me dit Marine, c'est que les gens n'ont aucune conscience de leur niveau d'investissement."  

 

03.08.00   Coucher avec...coucher sous...coucher sur... coucher dans...et encore debout. 

 

05.08.00 Il y a des personnes sidérantes qui vous ont vu la veille une bonne partie de la journée, et qui vous appellent le lendemain au téléphone en vous demandant: "Alors, quoi de neuf?"  

 

07.08.08. Il y a des personnes sidérantes qui vous ont vu la veille, et qui vous rappellent le lendemain au téléphone en vous demandant: "Alors, quoi de neuf?"  Vendredi soir je suis allé chercher Christian à la Gare du Nord. Nous sommes allés dîner au Royal Belleville, vers une heure du matin, une cantine asiatique où c'est un peu l'usine mais dotée d'une ambiance très spéciale, avec pour clients une faune hétéroclite de nuitards, d'artistes sans le sous, et de gens du quartier . Ce week-end j'ai enfin compris quel était le métier de Christian, je m'étais trompé à la date du , cela dit ne demandez pas à un type qui est au chômage comme moi de comprendre le métier de types qui travaillent et gagnent plus de 20 000 par mois, car ce serait comme demander à quelqu'un qui n'a jamais lu Dostoïevski de spéculer sur la nature de l'attirance entre Nastassia Filippovna et le prince Mychkine. Donc Christian est une sorte de courtier dans le domaine de l'énergie, et il raconte qu'en Angleterre il y a un pic de dépense d'énergie aux alentours de 17 heures, et je comprend enfin ce qui nous rapproche Christian et moi depuis toutes ces années, et réduit à néant toutes les distances qu'il peut y avoir entre un viking et un ménestrel, c'est que Christian ne fait rien d'autre que spéculer sur l'heure du thé.   Aux dernières nouvelles X va se faire virer de son travail. Comme elle est enceinte, elle préfère arrondir les angles et dire qu'elle ne reprendra pas, après avoir accouché. Elle vit avec un type qui roule sa bosse dans le domaine juridique, un vrai connard qui mesure son bien-être à sa stature, et qui est odieux avec elle, très lunatique, un mec acariâtre qui la traite comme une chienne; là encore, X arrondit les angles, lui cherche toujours des excuses et lui passe de la pommade en société. Dans chaque conversation qu'elle peut avoir à l'extérieur, elle n'arrête pas de vanter les mérites de cet homme avec qui elle va avoir un enfant; mais lui il la méprise. Il ne voulait pas d'enfant tout de suite. Et comme ils vont devoir déménager pour un appartement plus grand, il passera sans doute un peu de sa colère un soir où elle aura tardé à préparer les cartons. Y qui la connait également, synthétise la situation en disant que c'est une fille complètement dépassée par son processus de couple. Parfois, il m'arrive de penser qu'on devient rapidement prisonnier de ses rencontres, ce n'est même plus une question de lâcheté, parce que ce serait certainement la même chose avec quelqu'un d'autre, il y a simplement que l'on devient trop las pour recommencer à zéro, et du moment qu'on arrive à construire dans sa prison une chambre avec vue sur la mer, alors on accepte les soupirs sans conséquences de la médiocrité.

 

15.08.00 Ca avait été une journée de travail particulièrement éprouvante pour lui. Parfois, au milieu de la paperasse qui s'agglutinait sur son bureau, des compromis, de la patience incroyable qu'il faut pour argumenter au téléphone et faire passer une idée à-priori simple, il respirait en pensant que cette après-midi là elle était restée à la maison; qu'elle devait diluer son odeur délicate, irrésistible, en passant d'une pièce à l'autre, de la cuisine où elle prendrait de l'eau fraîche dans le réfrigérateur jusque dans le canapé du salon où elle s'installerait, après s'être déchaussée; à demi-allongée avec un magazine. Qu'il l'imaginait belle dans ce travail qui consiste à s'ennuyer délicieusement, à préparer un dîner tout préparé, et à jouer les passe-muraille dans l'opacité de l'absence. Il était rentré, enfin, harassé. Il avait prit une douche qui ne l'avait pas guéri de sa fatigue. Ils avaient fait l'amour et ça ne l'avait pas guéri de sa fatigue. Ils avaient dîné sommairement. Depuis la minute où il avait franchi le seuil de la maison, elle avait fait l'enfant et l'avait relancé plusieurs fois en insistant très fort pour qu'il l'emmenât danser. Elle lui avait demandé encore, se tenant derrière la porte de la salle de bains avec une cigarette allumée, pendant qu'il prenait sa douche. Elle lui avait demandé avant, et après qu'ils eussent fait l'amour. Il était fatigué, les yeux rouges et la tête embrumée, mais après le dîner durant lequel ils n'avaient pas trop parlé, ni l'un ni l'autre, comme il n'aimait rien de plus au monde que de lui faire plaisir, lui faire plaisir et lui donner du plaisir, il alla jusqu'au porte-manteaux chercher dans la poche de sa veste les clés de la voiture. Elle l'embrassa, courut aussitôt vers la chambre pour aller changer de robe. La fatigue eut quand même raison ce soir-là de la volonté d'un homme de faire plaisir à la femme qu'il aime. Faire plaisir et donner du plaisir. Que vient faire la fatigue dans tout ça? Après, quand on raconte la suite de l'histoire à des gens qui les connaissaient, elle ou lui, que la voiture a quitté la route et s'est encastrée à vive allure dans un arbre, que dans la violence du choc elle a été tuée sur le coup, ce qu'on retient surtout, c'est qu'elle voulait aller danser et qu'il a dit oui. Dans la suite de l'histoire, la fatigue, on s'en fout. 

 

17.08.00 Revu L'homme qui aimait les femmes de Truffaut. Charles Denner y est époustouflant. Quelques scènes admirables comme celle de la baby-sitter et celle où Denner retrouve par hasard le grand amour de sa vie dans un hôtel parisien. En revanche la scène d'ouverture et la scène finale au cimetierre, même si j'en comprends l'argument, m'emballent moyen. En tout cas ce qui est absolument charmant tout le long du film c'est la vision de ce temps désuet où les gens continuaient à se vouvoyer après avoir couchés ensemble. Il est où ce temps là, maintenant, dites, il est où?  

 

21.08.00   ( J'ai reçu du courrier dans lequel on me dit "J'aime beaucoup le personnage qui s'appelle X, c'est un sacré personnage.". Donc, n'ignorons pas les lecteurs les plus enthousiastes et risquons nous à une petite mise au point: autant le dire tout de suite, quitte à choquer ou désarçonner les plus fervents d'entre vous, IL N'Y A PAS DE PERSONNAGE QUI S'APPELLE X. Pardon sincèrement du chagrin que je cause - j'en suis conscient - avec de telles révélations, mais j'emploie X comme une lettre générique qui masque l'identité de la personne en question - puisque le propos est justement de ne pas en faire un personnage - et sous le terme de X je peux aussi bien parler de quelqu'un qui m'est proche que d'une vague connaissance; d'une amoureuse à qui il ne faut pas trop promettre, comme d'une amoureuse qu'il ne faut pas trop compromettre. Et lorsque je mets en cause dans un même récit deux personnes que je n'ai pas envie pour diverses et multiples raisons de citer nommément, je me vois contraint d'employer X et Y; Y n'étant pas dans ce cas l'initiale d'un copain qui s'appellerait Yannick. En revanche, quand je dis: Florence portait une jolie robe Courrèges jaune; ce n'est même pas moi qui parle. ) 

 

27.08.00   Cela fait un an que David me bassine avec Eyes Wide Shut en me soutenant que c'est un film parfait pour moi, que je ne peux qu'ADORER. Je l'ai vu cette semaine et en effet c'est d'une beauté à couper le souffle. Tout simplement magistral. Je mets bien trois jours à m'en remettre et à commencer à penser que le propos est un tantinet moraliste tout de même...   Repérages pour le tournage de l'émission sur la Cinquième. Très bonne entente avec le réalisateur : Sébastien Folin. C'est une série de douze émissions dont la diffusion est prévue pour Noël, (un peu sur le principe de "Dancing in the street" l'émission sur les divers courants musicaux produite par la BBC) qui trace un panorama de la chanson française par thèmes: nous apparaîtrons dans la catégorie nouveaux talents dans l'émission intitulée "les Guerriers du verbe", partageant le générique avec des images d'archives sur Gainsbourg, Souchon, Daho, et une interview de Thomas Fersen par Alain Manneval. J'ai écrit un petit scénario auquel Sébastien Folin a apporté de très bonnes idées. Nous tournons la semaine prochaine dans une école des alentours de Rambouillet. Cyrille s'est investi totalement dans le projet, s'est occupé de recruter les enfants qui vont jouer les élèves, et comme il travaille en ce moment dans un supermarché pour pouvoir payer les répètes, il va essayer de demander qu'on lui fasse un prix pour acheter des boissons et des gâteaux afin de préparer un goûter pour les enfants sur le tournage.  

 

01.09.00   Photo du tournage de l'émission musicale pour la Cinquième qui sera diffusée à Noël.

 

Dernière soirée du mois d'août: pique-nique sur le Pont des Arts, ambiance bohème chic. Il y a des jeune gens qui viennent spontanément et vous souhaitent "bon apéro", des gens du quartier et puis d'autres qui se sont donnés rendez-vous par Internet: l'internaute qui prend l'initiative envoie un mail à trois copains en leur demandant à chacun de proposer le même rendez-vous à trois copains et ainsi de suite. Je me suis fait un peu houspillé parce que j'avais apporté entre autres tomates cerises et chips au vinaigre, des sandwichs Mark and Spencer, et Céline m'a expliqué gentiment que quand même le principe du pique-nique c'est d'apporter ses ingrédients, saucisson, pain, pâtés, fromages et de réaliser soi-même sur place ses sandwichs plutôt que de grignoter du tout préparé, aussi abstrait, esthétique et efficace que cela puisse être. Il y avait une jeune fille qui portait une jupe grise et des escarpins, et qui s'est accoudée à la rambarde - non loin de là où nous nous étions installés - pour regarder les monuments s'illuminer dans la perspective des Jardins du Pont-Neuf. J'aimais la façon dont elle caressait son mollet gauche du haut de son pied droit - gloire soit rendue aux moustiques de Paris, puis tapotait les planches du bout de son escarpin; ses jambes blanches et nues illuminées jusqu'à l'entrebâillement de sa jupe, quand les lumières rasantes d'un bateau mouche lui passait en dessous. 

 

06.09.00 Je suis toujours surpris de la vitesse avec laquelle les gens sont prêts à la résignation. Même les plus enthousiastes d'apparence, qu'on reconnaît de loin car ils ne dupent qu'eux-mêmes avec leurs envolées: "Ce qui est bien pour moi", "Je ne conçois pas d'autre...", "Je ne me vois pas vivre ailleurs que..." on sent déjà qu'ils n'ont en vérité aucun désir pour eux mêmes sinon celui de se fondre dans la mode, et leur enthousiasme est si factice finalement qu'on est tout disposé à leur pardonner leurs contradictions. Ils ont la défaite neutre et resteront des compagnons charmants dont l'égoïsme plat et l'aptitude écoeurante à la résignation n'est pas à prendre en compte quand il s'agit simplement de se voir une ou deux heures par mois pour aller boire un café.   Hier soir. Elle portait des lunettes et, dans la soirée fraîche, un pull blanc en laine avec le tracé en rouge du drapeau américain, décousu.   Il pleut sur Paris et c'est un délice. Je regarde en DVD le concert de Barbara à Pantin en 81. C'est là que ça a commencé je crois, la folie des spectateurs, les applaudissements déchaînés entre les morceaux, l'adhésion totale, unique du public. La Beatlemania, à côté, c'est du sirop de canne. C'est à Jean-Christian que je dois la découverte de Barbara; c'est drôle parce que j'ai revu Jean-Christian à la télé aujourd'hui; il travaille à Canal+ et pour la première fois il est passé à l'antenne pour une rubrique dans Nulle part Ailleurs midi. J'étais très triste parce que je ne reconnaissais plus du tout sa voix; autrement ça fait sept ans que je ne l'ai pas vu, et il m'est apparu tout de suite aussi familier que n'importe quel chroniqueur télé. Je ne sais pas comment préciser cette impression: il avait pris le pli, il devenait davantage consistant dans l'immédiateté de la télé que dans le lointain de mon souvenir. D'une plus grande épaisseur dans la netteté indifférente et sympathique de l'écran, que dans la tendresse fluctuante et floue du passé. Cette triste révélation m'a préoccupée un bon moment, et puis je suis de moeurs légères, Jennifer Kouassi est réapparue sur l'écran...

 

09.09.00 Rodolphe: - Si les filles pensaient comme les mecs, on doublerait la capacité sexuelle de la planète."  X affirme que je suis un bobo, il a lu ça dans Elle, c'est la contraction de bourgeois-bohème. Je proteste et il me rétorque qu'une des caractéristiques du bo-bo est d'aimer Madonna davantage pour son personnage que pour sa musique, et en effet il y a un peu de cela.   Hier soir 20h55 à la station Concorde je déambule dans les couloirs du métro avec X pour prendre la correspondance, et tout en discutant je déchiquette machinalement mon ticket en petits morceaux; nous tombons alors sur une escouade de contrôleurs dont un, blond de taille moyenne aux yeux bleus injectés de sang, fait barrage et nous demande notre titre de transport; devant l'état pitoyable de mon ticket il me colle une amende de 120 francs pour ticket déchiré en me montrant le règlement. J'essaie de m'expliquer. Le shérif de Nothingham du couloir de métro ne veut rien savoir. Il va même jusqu'à insinuer que je suis un malin et que c'est une stratégie délibérée de ma part de ramasser par terre des petits morceaux de ticket au cas où je tomberais sur un contrôleur. Je me dispense cependant de lui conseiller de poser sa candidature aux prods de fiction télé qui cherchent des scénaristes dans leurs efforts pathétiques de pomper NYPD blue. A un mètre de moi, pendant que je m'ébroue façon Un monde sans pitié : "mais c'est pas nous les voleurs etc." une jeune fille qui s'est également fait arrêtée, très jolie, m'envoie un sourire compatissant. J'explique toujours à l'inflexible contrôleur comme dans Un monde sans pitié que ce n'est pas moi les bandits. Et là il me répond: - Vous avez vu la carrière de Rochant depuis? Et vous osez me dire que c'est pas vous les voleurs?!" Non, en fait, il ne m'a pas dit ça, je viens de l'inventer, et encore je suis de mauvaise foi car j'ai beaucoup aimé le film les Patriotes. Bref le méchant contrôleur me colle une méchante amende, la jolie fille me gratifie d'un joli sourire, et je repars avec X maudissant la tuile qui vient de me tomber dessus, qui plus est dans un souterrain. Et c'est là, qu'à ma stupéfaction, X me dit: - En même temps on ne peut rien lui reprocher à ce type, il a fait son travail, il a appliqué le règlement!" Et là devant cette prise de position aberrante pour moi dont la seule faute fut d'avoir déchiqueté mon ticket dans l'enthousiasme de la conversation avec X, je demande à X dans quel camp il se trouve, et en même temps que je lui pose cette question je vois déjà un gros sticker RATP se coller en surimpression sur son front. Incroyable! X qui justifie ma contravention en parlant règlement alors que lui il ne s'en fait pas vraiment du règlement quand il fume à tout va du shit, en fournit à des gens qu'il rencontre, de quoi dépanner comme on dit, et 100 francs par ci, et 200 francs par là, et ensuite il vient me parler règlement ? La jeunesse me déprime. 

 

10.09.00 Musique. Pour le groupe, au commencement, j'eus souhaité que les rapports fussent plus étroits, plus ténus, qu'il y ait dans la création comme sur les concerts une ambiance euphorique et secrète, la pensée mobilisatrice qu'on participe à une aventure spécifique; avec pour nos chansons une recette enchanteresse, mystérieuse et imperméable pour l'extérieur, et entre nous une solidarité consciencieuse, indéfectible, comme on imagine le climat qui régnait sur les plateaux de Kubrick; mais les musiciens sont pour la plupart moins profonds et plus volages qu'une jeune fille de 15 ans, ils ne savent résister aux sollicitations ou pressions extérieures, ils seront toujours intéressés si le leader d'un autre groupe tout tocard ou jaloux qu'il puisse être vient les débaucher en flattant leur style de jeu. C'est peut-être d'ailleurs très viable quand on est musicien, c'est peut-être ce qu'on recherche: jouer de son instrument et être reconnu pour ça, sans s'embarrasser d'autres considérations... mais pour les caractères comme le mien c'est un peu décevant, un peu difficile, bien qu'en même temps ça éclaire les raisons pour lesquelles Kubrick ne s'est jamais montré intéressé pour réaliser les Sept Mercenaires.  Musique. Dans le cadre de la promotion du disque, ma journée vient d'être filmée pour alatele.com, la télé montée par Michel Field sur Internet. La diffusion est prévue pour lundi, à 20 heures. Comme je m'entends très bien avec le réalisateur, Sébastien Folin, (que j'avais rencontré sur le tournage de l'émission pour la Cinquième) je l'ai emmené en banlieue dans le studio où nous répétons le concert du MCM café avec le groupe, puis à St-Germain-en-laye, et chez moi à Paris où nous avons terminé par une séquence consacrée au Journal Intime. En parlant de mon Journal Intime, Christophe me rapporte qu'un questionnaire rempli par les lecteurs de Planet of Sound à la Route du Rock l'a plébiscité comme étant l'une des trois valeurs sûres du fanzine. Nous avons parlé clip vidéo avec Sébastien, et sommes tombés d'accord sur le fait qu'il fallait avant tout un scénario imparable; quand bien même un scénario imparable réduit à une idée percutante. En parlant de scénario imparable et d'idée percutante, j'ai essayé de sortir mes poubelles en même temps que sortait les siennes ma voisine du haut (qui est charmante), mais je n'y suis pas arrivé. Et comme les caméras d'alatele.com étaient parties, c'est mon Journal qui écope de l'anecdote.