13.02.99  Personne, de mémoire, n'a jamais eu le mot juste, espéré dans les moments de doute. Cette déception m'est connue et ne m'atteint plus, c'est un truc de fils unique. Mais encore faudrait il qu'à défaut d'avoir le mot juste suite à un moment difficile, certains proches qui se croient quand même obligé d'ouvrir leur gueule (il y a des commentateurs nés) n'aient pas le systématisme du mot de travers. Comme si le silence était trop fin pour accepter d'absorber leur fâcheuse balourdise. 

 

21.03.99. Auteuil. Elle court sous la pluie battante, un bob au tissu militaire, oublié depuis des siècles dans le coffre d'une auto, et trop grand sur sa tête en guise de protection. 

 

09.05.99. Solitude souveraine dans le carnaval des possibles. Sa beauté m'a frappé comme une exhibition de lancers de poids dans la classe affaires du concorde. Je lui envoyais des lettres enflammées mais pas tout le temps. Parfois simplement brûlantes.   

 

02.06.99. Aller-retour Paris Trouville où je conduis ma mère et une de mes tantes qui vont y passer quelques jours en villégiature. Tandis que je porte les bagages dans le hall de l'hôtel Mercure, face au casino, je suis le mouvement, me dirige vers la réception, et tombe sur la jeune femme hôtesse d'accueil, brune et souple derrière son contoir, à la beauté d'un faon pris au piège d'un léger costume de fonction et d'une récitation un peu stupide concernant les modalités et options du séjour, et là, pendant qu'elle fait son job sans conviction démesurée, je rêve incorrigiblement de distractions miraculeuses et de vies parallèles. Le souvenir de sa beauté encore frais dans ma mémoire; fraîcheur qui me protège de la chaleur orageuse qui pèse dans la voiture sur l'autoroute du retour.  

 

09.06.99. Rendez-vous François et moi dans un café de Saint-Paul avec la comédienne mannequin pressentie pour figurer sur la pochette du cd que nous préparons pour Septembre. Comme nous sommes en avance: je conviens d'un code avec François, si elle ne me plaît pas je parlerais de Lara Fabian, et en cas contraire, si j'estime qu'elle fait l'affaire, je glisserais habilement une référence à Pascal Obispo dans la conversation. Julie, 24 ans, arrive. Après cinq, dix minutes qui me paraissent interminables, et fausses parce que je ne suis pas vraiment emballé et ne sais pas vers où conduire la conversation, nous prenons congé, François et moi, et gagnons le café La Chaise au Plafond. Ce n'est pas qu'elle n'est pas jolie, et sympathique, mais pour moi elle n'a pas ce charme déterminant, fatal, oblique et transperçant que je recherche pour la pochette. François m'épargne le difficile, se charge de la rappeler, lui dire qu'elle ne correspond pas.  Au café, un très vieil homme au dos entièrement voûté, tout recroquevillé sur une petite table carrée face à une jeune fille qui parle péniblement le français et arrive du foyer d'étudiantes qui l'héberge, à côté des jardins du Luxembourg. Les liens qui les unissent restent flous. Une sorte de parrainage me paraît le plus probable. La jeune fille vouvoie le vieux monsieur. Il lui demande ce qu'elle veut boire. Un coca. Il est plus bienveillant qu'un ange, dit:"Tu vas me trouver indiscret mais vous avez bien mangé à midi? Vous faites la cuisine là-bas? Ca ne doit pas être très commode." La jeune fille répond d'une voix faible, dans un français approximatif. Le vieil homme fait des efforts titanesques, les mêmes qu'il a dû faire pour se traîner jusqu'au café, pour tendre l'oreille au plus près de son interlocutrice. "Tu n'as pas dû bien manger à midi, tranche-t-il, tu ne veux pas une tartine avec du jambon?". La jeune fille dit qu'elle veut bien, le remercie trois fois, remercie trois fois la serveuse qui lui apporte la tartine de pain poilâne. Le vieil homme prend plaisir à la regarder dévorer la tartine coupée en deux. Il est trois heures de l'après-midi. Il lui donne discrètement, d'une main douce qui suit l'arête du bord de la table, plusieurs billets de cent francs, sans aucune pliures, propres et neufs. Elle remercie encore. En l'appelant par son prénom et en le vouvoyant. Un prénom d'enfant d'un autre siècle. Il est trois heures de l'après-midi, cette scène à laquelle j'assiste de la table mitoyenne me bouleverse. Je voudrais être Batman ou rien.  

 

18.06.99. Tous les jours, dans la cour, elle marche sur les eaux. Avec son haut marin, son pull bleu foncé noué autour de la taille qui tombe sur ses pantalons jean. Vers neuf heures du soir, sa marche emballée pour rejoindre un amoureux, dans l'histoire en points de suture de la ville momentanée. 

 

Sans mon implication acharnée dans le groupe et la musique, je serais sans doute très solitaire, très triste, très absorbé par une mélancolie sans bornes, très boulimique, très cultivé, très ironique, très suicidaire, très mystique aussi, quelque part entre Dostoïevski et Salinger, et cependant sincèrement embarqué jusqu'à l'héroïsme dans des histoires d'amour pas possibles.

 

25.06.99. "He said he ate his food out of our big refrigerators, drove our eight-cylinder american cars, unhesitatingly used our medecines when he was sick, and relied on the U.S. Army to protect his parents and sisters from Hitler's Germany, and that nothing, not one single thing in all his poems, reflected these realities. Something was terribly wrong."  Jerome David Salinger, Seymour: An Introduction.

 

01.07.99. Un scooter crème, une gabardine bleue foncée, des cheveux aux mèches brunes qui sortent sans retenue d'un casque réglementaire, alors qu'elle oblique sur la route depuis l'entrée d'un ensemble pavillonnaire de St-Nom La Bretèche. Cela me rappelle ce que David m'avait confié un après midi que nous empruntions la ligne de métro n°10 : J'adorerais avoir une amoureuse qui monte et descend à la station Ségur.  

09.08.99. Tracas dus à la santé de mon père. Aujourd'hui il se trouve que je me promène seul dans le quartier St-Lazare où il m'emmenait fréquemment le mercredi après-midi, lorsque j'étais enfant, déjeuner au fast-food aujourd'hui disparu le Wimpy, arpenter les boutiques du Passage du Havre, quand nous n'allions pas voir un Walt Disney ou le dernier James Bond au Grand Rex. Je peux me souvenir encore avec précision de l'emplacement et du nom des boutiques un peu désuettes qui peuplaient le couloir mince jusqu'à l'ample virage en chapelle rayonnante de l'ancien Passage du Havre, le marchand de jouets de collection, maquettes et soldats en plomb, les boutiques de vêtements étroites, faméliques ou bourrées de marchandise à craquer, le chausseur Bally sur deux étages. Aujourd'hui, après des années d'abandon pour cause de chantier, le Passage a été repensé jusque dans son déambulatoire, proche d'un mall du New-Jersey, n'accueillant que des entreprises à la mode comme Nature et Découverte ou la FNAC. Je n'ai pas de commentaires là-dessus. Peut-être que c'est tout aussi magique, en un sens, pour les mômes d'aujourd'hui, aller voir ses boutiques avec leur père par un mercredi après-midi extensible à l'infini et pluvieux. Ou que ça le deviendra, dans vingt ans, à la lumière du souvenir, de l'abandon pour cause de chantier à l'issue improbable, de la nouveauté sans partage, ou d'une simple infection urinaire. Enfin on ne m'enlèvera pas que dans la salle des pas perdus de la Gare St-Lazare, il est encore impossible de trouver un train en partance pour le New-Jersey. 

 

19.08.99. Je suis toujours surpris et chagriné par le nombre incalculable de gens de ma génération qui sont de faibles gens. Des gens incapables de prendre une bonne décision.

 

24.08.99. Où tu en es de ta carrière de Pop Star me demande-t-elle? Aujourd'hui j'ai encore passé de bonnes heures dans l'Underground, lui dis-je. Elle ajoute: - De toute façon, je te comprends, tu es un pur. Dans ce milieu ça ne marche que par le renvoi d'ascenseur. En quittant la soirée, alors que le dernier petit groupe d'amis se dispersait sur le palier et qu'elle me suivait du regard, j'ai hésité quelques secondes devant la porte grillagée mais ai trouvé de meilleur ton de descendre les sept étages par l'escalier.  

 

Septembre 99  Musique : L'insuffisance des moyens et la suffisance des grands. Un jean bleu ciel et un T.shirt marin aux rayures rouges passées. Une fatigue fonctionnelle qui lui vient de l'enfance et des voyages à l'arrière de l'auto. Elle rentre de vacances. Se dégourdit les jambes dans ma tête.   Christian me relate les échanges amoureux qui se passent par e-mail avec sa collègue de J'ai-pas-encore-trente-ans-mais-je-brasse-plein-de-fric. Il me dit "je lui envoie des messages très très sentimentaux et romantiques et elle a plutôt l'air réceptive. Tiens pas plus tard que tout à l'heure elle a reçu sur son écran: Linda tu es comme une bourge qui ne demande qu'à éclore. - Un bourgeon, lui dis je amusé, on dit un bourgeon qui ne demande qu'à éclore.  

 

11.09.99 En amitié les gens légers nous déçoivent et les gens graves nous ennuient.  

 

Parfois je me dis que j'aurais eu moins de difficulté, de soucis, à choisir un métier où tout arrive tout de suite, même le moindre.  

 

17.09.99.  Un café avec X métro Convention dans l'après-midi. Elle me parle d'une de ses amies, jolie à la douleur, que je croyais prêtresse d'un certain underground parisien. Oui me dit elle, mais c'est de l'underground chic, jamais elle ne côtoierait du brut, du cradingue, quand elle boit un verre c'est au Café Charbon, quand elle écoute de la musique c'est Alex Gopher, et quand elle va danser c'est en compagnie de garçons tous très propres sur eux et très beaux et c'est au Batofar! Il n'y a pas que le Batofar quand même! s'indigne X. A part ça, la fille en question, celle qui danse au batofar, fait des projets, non pas des projets de vacances ou d'avoir un enfant, mais c'est le terme qu'elle emploie pour qualifier son travail, des projets. Exemple: tu travailles sur quoi ? - un projet. Fascinant. X me raconte que pour l'affiche d'un de ses projets la fille a posé nue avec la tête tournée, et il était marqué en gros sur son corps mince et parfait: Exhibitions. (à prononcer en anglais). Je demande à X si l'affiche en elle-même peut être considérée comme un projet. Et puis je songe au titre Exhibitions (en anglais donc) et je lui dis que c'est un titre de films pornos, qu'il y a même Exhibitions 1, Exhibitions 2 etc. Je le sais, crois-je bon d'ajouter, car j'ai déjà lu le titre dans les programmes de la chaîne porno sur le câble, et là je me sens tout d'un coup très bête de parler à X de chaine porno car me vient l'image lointaine de ce camarade de classe qui en 1988 alors que nous étions en terminale se trimbalait constamment avec un préservatif dans son portefeuille et s'arrangeait toujours en présence d'une jeune fille pour ouvrir le portefeuille et en faire glisser le préservatif soi disant par inadvertance, espérant je ne sais quoi dans ce geste, que la lycéenne le trouverait plus séduisant, prometteur ou adulte je ne sais pas.  

 

23.09.99  Jeudi dans l'après-midi. Centre commercial Parly 2. La jeune vendeuse de chez agnès b. hommes, très belle et entêtante. Tout de suite, à son contact, l'idée en pente mélancolique d'une vie autre envisageable. Une rougeur qui démarre à la base du cou, quand elle me tend le sac avec mes achats, croise mon regard clair, faussement fuyant, qui joue trop au type désintéressé pour être crédible. Du sincèrement faux. Le faux et pourtant sincère de toute séduction. Or comme je suis accompagné de ma mère qui en prévision de la saison froide veut m'offrir un pull et une veste, je fais vraiment le minimum syndical en matière de séduction. Parce que quand la jeune vendeuse me donne à essayer une taille au dessus pour la veste, dans son jargon de miroir embellissant, elle dit: "En plus vous êtes grand, vous êtes fin", et là je répondrai bien: "d'accord, marions nous!" mais non ... c'est exaspérant, rien qu'un silence poli... Alors que s'il existe un endroit où l'on ne devrait concevoir aucune gêne à se prendre une veste, c'est bien dans un magasin de vêtements. 

 

15.10.99. Ambiance au Glaz'Art très chaleureuse hier soir, concert efficace dès le premier morceau, puis envoûtant donc épuisant, sans répit qui ne soit délibéré, du moins c'est à cela que j'aimerais parvenir. Les plus fidèles de notre public avaient répondu présent, ce qui prédispose déjà au bonheur, si bien qu'on comptait un peu plus d'une centaine de personnes dans la salle, invitations comprises et beaucoup que je connaissais de vue, ou d'autres que je connaissais mieux, se préparer doucement un verre à la main pendant la première partie, à devenir public pour la seconde. Concernant les professionnels, des neuf programmateurs qui avaient fait l'effort de téléphoner (ça bouge dans le milieu de la musique!) pour confirmer leur venue, deux seulement s'étaient déplacés pour de vrai. Il y en a un autre qui avait, dès le départ, décliné poliment l'invitation jugeant le nouveau cd "trop noir. Je ne sais pas si c'est voulu de la part de Jérôme, je l'ai déjà vu en concert et c'était plutôt réjouissant. Là le nouveau cd est vraiment très noir. En ce moment les gens ont besoin d'une musique festive!". On a beau faire de la Pop Gainsblurienne, ce matin le Sentier des Halles a appelé pour nous proposer pour le prix Félix Leclerc (?!), mais on ne peut pas y postuler pour la raison technique que notre cd n'a pas de distribution officielle. Quand Christian s'ennuie à Londres, ou n'a pas le moral, il sort "faire un Abbey Road". Puis il s'en vante tellement en rentrant au bureau que ses collègues les moins finauds pensent qu'il s'agit d'une position sexuelle. En fait "faire un Abbey Road" consiste simplement à traverser la rue mythique en question sur le passage clouté où les Beatles se sont faits photographier pour la pochette de leur ultime album. Il paraît que "faire un Abbey Road" est une pratique assez courante chez les londoniens actifs, trentenaires, et légèrement mélancoliques du fait de la maigreur de leur vie sentimentale comparée à l'aisance de leurs revenus. Pour en revenir au Glaz'Art, pas encore de réactions officielles des représentants des labels dépêchés pour l'occasion. Tous avaient l'air conquis, suffisamment, mais qu'un se décide à nous prendre concrètement sous son aile et nous proposer une réelle stratégie de développement, c'est une autre histoire.  Donner un concert si plaisant, avec un public si attentif et charmé, et le lendemain se retrouver sans actualité immédiate a quelquechose de sec, d'ironique et de déprimant.   Christian m'appelle à nouveau cette fois çi de Stockolm, et me raconte qu'il vient de signer un des contrats les meilleurs qui puissent s'établir dans le monde de la finance, et qu'il fêterait bien ça en compagnie d'une fille mais que contrairement à moi, malgré le fait qu'il voyage, qu'il a du fric, et qu'il est à l'origine de signatures de contrats étourdissants dans le monde de la finance, il n'a pas choisi la voie de la brillance pour ce qu'il est. Cette réflexion me laisse dubitatif, en fait c'est ce que dit Baudelaire dans son poême en prose "Bienfaits de la lune", chacun désire ce qu'il n'a pas, et moi aussi j'aimerais pouvoir de Londres à Stockolm en passant par Paris signer un des contrats les meilleurs qui puissent s'établir dans le monde... de la musique. Mais c'est une autre paire de manches. Et de toute façon, tout est annéanti par son passage dans la cour. 

 

18.10.99. Fatigue hallucinante. Je m'écorche contre tout ce qui me tombe sous les sens. M'épuise en réflexions, alternant le doute et la conviction, sur la direction à prendre. Suite à la parution, certes confidentielle, du cd 4 titres, les diverses interviews que nous avons enchaînés sur des radios nationales, et la pression tout juste retombée après l'euphorique concert donné à Glaz'Art, réunion bilan en catimini cette après-midi avec le groupe dans un café de St-Germain en Laye avant de se voir dans la semaine avec manager et tourneur. Je demande au groupe encore plus d'engagement, de travail, de recherche et de détermination, tente avec fermeté de les mobiliser dans une destinée. Sinon: perte de temps, tourisme, et dans ce cas moins effrayant pour chacun d'aller mettre son talent ailleurs. Après avoir exposé mes attentes je leur demande de m'appeler individuellement ce soir à partir de 20 heures pour qu'ils me disent oui ou non si ils ont envie de continuer l'aventure avec le groupe, et dans l'éventualité d'un oui qu'ils s'engagent à regorger d'initiatives, de créativité et de tempérament. A 20 h30 tous m'ont appelé pour me dire oui, les uns un peu plus gauchement que les autres, chacun selon son tempérament.  20.10.99.   Pour la Pop musique aussi bien: "En vérité le seul spectacle est celui de l'attente ou de l'effort, mais ceux-ci ne se produisent que quand il n 'y a plus de spectateurs." (Gilles Deleuze, Logique de la sensation.)   

 

22.10.99. Dans un chalet suisse, hier soir, ils ont arrêté Papon qui aux dires des gendarmes n'aurait pas opposé la moindre résistance. Le contraire eût pour le coup bien surpris.   A St-Germain Cyrille parle des rapports en général dans le travail, que ce soit dans un groupe de musique ou dans un atelier de menuiserie, ils ne faut pas faire de sentiments dit-il, il faut que chacun ait conscience du rôle qu'il a à jouer et par rapport à ce rôle soit des plus performants et des plus motivés, mais si l'un manque à sa tâche, on ne peut pas éternellement faire du sentiment. Dans le travail, avec trop de sentiments, on fini par se faire baiser. - Dans le privé aussi, crois-je bon d'ajouter, du moins dans le meilleur des mondes.  X me raconte - à moi ancien enfant de choeur de la paroisse de Bois-Colombes, sa première rencontre fulgurante avec l'Eglise. Collégienne et envoyée dans une colonie de vacances pour le mois de juillet qui obligeait les enfants à assister à la messe le dimanche, X élevée laïquement et sans aucune idée de la pratique catholique, avait suivie plus ou moins, du bout des lèvres aux moments stratégiques, le bon déroulement de l'office, mais quand vint l'heure de la communion et qu'elle s'approcha seule, livrée à Dieu et à elle-même, de l'intimidant prêtre en chasuble brandissant le ciboire, et que conformément à la tradition il lui remit l'hostie dans la bouche, un peu paniquée et pataude elle crût à propos de répondre "merci!", ce qui eut pour effet immédiat de mettre le curé hors de lui: en un geste rapide, autoritaire et violent, il retira l'hostie humide de la bouche de la jeune fille tétanisée.  Musique : La situation est gelée, parce que les gens pour la plupart frileux ne se mouillent pas. Bien sûr il y a des jours où baisser les bras serait la chose la plus reposante à faire. 

 

26.10.99. Un corps au dessus de tout suçon. X me dit au sujet d'Y qu'elle a revu à l'un de mes concerts, qu'après l'échange convenu et emprunté de leurs numéros de téléphone respectifs, Y l'a recontactée assez cavalièrement, et ils sont allés prendre un café ensemble mais sans plus. X explique: Je crois qu'il avait un peu trop d'idées derrière la tête. - Oui, dis je, et c'est bien là son problème. Il a des idées, mais derrière la tête, pas dedans.   

 

03.11.99 Angine. Oppressante mais pas immobilisante. Après une matinée fébrile dans les transports en commun jusqu'à Oberkampf où se trouve mon médecin, je prends des antibiotiques au nombre duquel l'incontournable Zithromax (ou comment des comprimés portant le nom d'un super-vilain imaginaire, ouah... Zithromax! pourraient faire mourir de frayeur une jeune angine dans ses premiers jours) puis au lieu de rentrer bien sagement me reposer dans la douce euphorie du temps libéré par une convalescence saine, prescrite, pardonnée, je décide de prendre la voiture et la route jusqu'à Maurepas pour écouter où en sont les morceaux travaillés sur le quatre piste en préparation du studio, et poser pourquoi pas une voix témoin sur la chanson en cours. L'impossibilité du repos. Alors qu'il y a cinq ans je dilapidais des après-midi entières dans la volupté parisienne d'un livre ouvert à une terrasse de café, aujourd'hui je ne peux passer ne serait ce qu'une demi-journée d'oisiveté, si éclairée soit elle, et même tenue par une maladie conciliante, sans chercher à m'activer pour le groupe et à me vivre intensément dans cette activité. Jusqu'à l'aboutissement. Et de ce fait, il y a des journées impitoyables où ne serait ce que prendre un livre ou regarder une émission de télé me donne rapidement mauvaise conscience et me parait du temps gâché sur l'urgence de redoubler d'efforts et d'initiatives pour accélérer notre émergence, la valider au plus vite, dans ce monde de la musique, les labels, les tournées, l'intermittence etc. Dans l'enfance, quand même, c'était un bonheur d'autant que ça n'arrivait qu'une ou deux fois l'année, de manquer des journées d'école à cause d'une maladie bénigne, et de dévaler des pages de bandes dessinées installé bien au chaud sur son lit ou avec une couverture sur le divan du salon regarder des émissions dites pour enfants à des heures impossibles, je veux dire impossibles pour êtres regardées par un autre enfant en bonne santé qui devait lui le malchanceux se trouver obligatoirement dans ce créneau horaire à l'école; à croire que tous les enfants malades de France, vrais ou simulateurs, représentaient en terme d'audience un public plus assidu et moins versatile que les fanatiques de reportages animaliers. Donc mercredi jour des enfants je prends l'autoroute A13 en direction de Maurepas où le groupe est réuni pour une session de travail sur les enregistrements, dans l'espoir d'y trouver de l'entrain, de l'initiative, de la vigueur enthousiaste et solide, virile dans le bon sens du terme, histoire d'anéantir ma maladie. Mais très vite je m'aperçois qu'on ne me donne pas ce que je suis venu chercher. C'est mou. Sympathique mais apathique. Fuyant. Je rentre à Paris trois heures plus tard avec des sentiments sombres et partagés. Comme par exemple que j'ai perdu le goût de faire de la musique, ou que je perds peut-être le goût de travailler en groupe, à moins que ce ne soit la perte du goût de motiver ce groupe, de me trouver en son centre et à sa tête avec la figure imposée des lendemains qui chantent - et qui suivant les jours chantent avec plus ou moins de voix- De toute façon, quoique je perde comme goût et que je m'y résigne, je perds.  

 

05.11.99 Christian me relate sa soirée d'hier en compagnie d'une jeune suédoise de 19 ans qui est venue se lancer dans la vie. Se lancer dans la vie londonienne et se lancer dans la vie à Londres. - Comme je l'avais déjà emmenée la veille dans une trattoria, je lui ai proposé d'aller faire des courses ensemble et de dîner dans mon appart, donc on est sorti on s'est promené dans les magasins et puis comme on s'est décidé pour rien on a fini à nouveau au restaurant. Ce simple récit d'une situation assez banale, probablement romantique, deux jeunes gens dans l'emballement de se connaître à peine, indifférents à l'étalage de toute marchandise comparée à la proximité de leurs corps et le délice de la promenade, le bonheur qu'ils ont de se tenir ensemble dans la nuit fraîche et agitée par les lumières des étales, des vitrines, en plein la précipitation d'une ville qui enfile un manteau et une écharpe pour vaquer d'un problème professionnel à une solution domestique, ou vis-versa, ou rien du tout, cette situation donc ordinaire, me laisse cependant extrêmement perplexe, voir légèrement anéanti. Je questionne Christian. Comment ça, vous n'avez rien trouvé? Rien qui vous plaisait pour dîner? - En fait, poursuit Christian, elle ne choisissait rien et moi je ne fais jamais la cuisine. Donc on a fini au restaurant. - Mais quand même, un traiteur! Un plat déjà cuisiné, t'as plus qu'à le passer au four. T'appuies sur un bouton, hop, c'est prêt. Si tu veux l'embrasser, ou tenter quelque chose, dans l'atmosphère doucement glacée de la nuit qui tombe sur une petite rue commerçante, illuminée, pittoresque, les sacs plastiques j'admets, les bras chargés de sacs plastiques, évidemment c'est un problème, pour la prendre par la taille c'est un problème, mais dans ce cas tu te fais livrer, tu peux te faire livrer facilement à Londres j'imagine, et là t'as les mains libres pour l'embrasser, même si c'est pas avec les mains qu'on embrasse, tu n'as qu'à choisir un plat cuisiné chez un commerçant qui livre des plats cuisinés que tu peux mettre au four ensuite, et l'affaire est dans le sac, pas dans le sac plastique mais tu vois ce que je veux dire, je comprends pas bien, elle ne savait pas choisir entre plusieurs possibilités, elle n'avait pas envie de choisir, ou elle n'avait envie de rien ?  

 

07.11.99 Thé à la cannelle toute l'après-midi. Il me brûlait de savoir si Vladimir Nabokov s'était exprimé sur Salinger et dans ce cas quel eût été son verdict au sujet du romancier américain, voilà que je découvre enfin dans le recueil d'interviews qui vient de paraître cette réplique sobre, mais heureuse : "Au cours d'une seule et même génération, il est rare de voir coexister plus de deux ou trois auteurs qui soient réellement de tout premier plan. Je pense que Salinger et Updike sont de loin les meilleurs artistes de ces dernières années." (V. Nabokov en 1965). Après-midi studieuse, errante et délicate à Auteuil entre les articles de presse à agrafer en vue d'une nouvelle série d'envois du cd 4 titres, et mon bureau d'écolier chargé de livres contre la fenêtre qui donne sur la cour froide, la lumière du dimanche qui dispute à la lumière d'automne la paternité du vide et sa délicatesse, les bandelettes de jardin fleuri dans la momification du jour, une bouilloire qui me siffle sans plus de ménagement qu'un téléphone pour la préparation du thé, à la cannelle, jusqu'à plus soif, l'après-midi passante que rien ne perturbe excepté la beauté à la fois naturelle et factice, récurrente, de Romina Mondello, la jeune présentatrice de Dominica in 2000 l'émission de télé sur Rai Uno, récurrente parce qu'au rythme d'interruptions pour des feuilletons policiers de second ordre et autres panouilles, l'émission de divertissement italienne s'étale sur toute l'après-midi et jusque tard dans la soirée, un peu comme ce que fait Drucker sur France 2 (à ce propos j'ai une très bonne blague de ma composition sur Drucker mais je ne la dis que dans le strict privé, si tant est qu'il existe un privé plus convaincant que celui d'un journal intime), ainsi dans ma bêtise participative de garçon jeune homme et tout ce qu'on voudra, je rallume la télé aux heures où revient à l'antenne Romina Mondello, la présentatrice italienne, pour voir si elle a changé de tenue pendant les pubs, comment ça lui va etc., et d'autres trucs accessoires qui m'intéressent et sur lesquels Nabokov ne s'exprime pas dans son recueil d'interviews, ou trop peu.   Marine qui passe en courant d'air délicieux pendant que j'écoute avec intérêt le dernier cd des Innocents. "Elle est bien cette chanson, me dit elle, parce qu'on l'imagine chantée autrement, par d'autres gens et en mieux." Ce que Cioran appelle : "L'art d'assassiner par l'éloge".