13.01.01 Je conçois qu'on puisse me prendre pour un enfant gâté qui ne s'est jamais confronté aux dures réalités de l'existence comme par exemple devoir aller travailler à la Poste, or je dirais pour ma défense que dans la musique depuis le premier jour où m'a pris la lubie insensée de fonder un groupe jusqu'aux résultats d'il n'y a pas si longtemps, j'ai souvent eu le sentiment de travailler avec ou de m'adresser à des gens qui se tenaient assis derrière un guichet. 

 

Glamour attitude : X nous fait part à David et à moi de son hésitation amoureuse entre deux garçons. Le premier: Yvan, avec qui elle sort maintenant depuis trois mois et qui à tous points de vue représente la stabilité, la sécurité, et le second, Lucas, plus imprévisible, qu'elle vient de rencontrer à une soirée du réveillon. Connaissant la sensibilité affective de X, nous lui conseillons de rester avec le premier, puis David s'enquiert de leurs noms de famille: Le premier s'appelle Yvan Mesnard et le deuxième Lucas ...Prada! Nous nous regardons avec David et proclamons d'une seule et même voix: - Le deuxième!!"   

 

14.01.01.   En hiver le bonheur est comme une boule de feu que l'on se jette de l'un à l'autre et qui laisse une fois relancée une sensation agréable de chaleur, jusqu'à ce que l'un des amants la garde trop longtemps dans ses mains, s'immole avec, et que l'autre en sorte vivant, sans miracle et sans faire grand cas désormais du gouffre au ventre et du froid intenable qui gelait la volonté pour peu qu'on restât temporairement privé du droit de relance, elle avançait maladroite en talons hauts sous la lumière glacée des réverbères elle avait peur de sa propre ombre découpée en trois exemplaires, elle s'habillait tous les jours de manière différente voire opposée ce qui me procurait un plaisir extrême, nous avions en commun le goût du secret et pas celui des belles familles, mais un secret se rend parfois comme une armée dans la plaine du jour qui suit. Quand je la revois, je lui fais croire que nous avions une relation quelconque, que je suis vivant et que nous sommes restés bons amis.   

 

16.01.01. Ce que Christian n'a pas osé faire il y a deux semaines chez Colette, François l'a réalisé athlétiquement il y a quelques jours dans un bar d'Odéon. Il prend un verre avec un ami d'enfance, X, et deux de ses copines "versaillaises, emmerdantes au possible" et très rapidement devenu indigène à ce qui se raconte autour de la table, François laisse voguer son regard sur la clientèle du bar. A une table non loin, un couple en pleine discussion est bientôt rejoint par une fille élancée, très fraîche et plutôt jolie. Les regards de François et de la jeune fille se croisent une première fois, une deuxième, puis s'attardent plus que de convenance, avec émois et affinités.Arrive le moment où à la table de François l'ami et les deux filles demandent l'addition, et en un rien de temps François se retrouve dehors, à leurs côtés, sur le trottoir devant le bar.   François, qui a dû en supporter des vertes et des pas mûres sur son nom de famille (Lequeux) depuis son enfance, me raconte très spirituellement: - Là je me suis dit: je ne m'appelle pas François Lequeux pour rien! Il prend alors son courage à deux mains, "le moment clé, précise-t-il, en trente secondes il faut se mettre dans une situation de trac, avec le coeur qui bat de plus en plus vite, voilà le secret Jérôme, un peu l'état d'esprit que tu dois éprouver avant d'entrée sur scène je suppose, sauf que sur la scène de la réalité cela te donne une espèce de maladresse touchante quand tu t'adresses à la fille; voilà le secret, te mettre dans cet état et contrôler ta maladresse, juste assez pour émouvoir, point trop pour décourager. " François, donc, arrache une page d'un guide de spectacles (Zurban) qu'il a dans son sac et inscrit dessus son numéro de téléphone, puis d'un pas décidé et le coeur à même la peau rentre à nouveau dans l'établissement comme on entre en scène, se dirige vers la table où sont installés le couple et la jeune fille et sous leurs regards stupéfaits tend à cette dernière le bout de papier en déclamant la formule toujours risquée et parfois magique: - J'ai votre regard dans la tête, alors je me suis dit que ça pouvait servir à quelque chose." Ensuite François sort sous les applaudissements de tous les clients et du personnel du bar (si nous étions au cinéma ou dans un monde intéressant). Puis il s'en va - réellement cette fois - au cinéma. Une demi-heure plus tard son portable sonne. - Bonsoir c'est Léa. François réfléchit un instant, à priori il ne connait aucune Léa. - Léa. Tu m'as laissé ton numéro de portable tout à l'heure." L'audace a payé. A deux pas de la statue de Danton. Ils se retrouvent après le film. Dînent ensemble et couchent dans la foulée, ce qui n'est nullement de ma part un commentaire sportif.   François est un enjôleur. Son ami, X - souvenons nous, celui qui faisait la conversation aux deux versaillaises - a un tempérament de timide doublé d'une maladresse énorme, pataude et éliminatoire pour ces choses là. François ne lui connait aucune liaison. Pourtant quelques jours plus tard X est en vacances en Angleterre. Assis seul à une table, dans un Pub, son regard se pose sur une jolie blonde qui accoudée au bar devant un verre de bière discute avec un homme qui se tient tout près d'elle. Cela n'entame en rien la confiance de notre jeune français: - Je ne suis pas l'ami de François Lequeux pour rien!" doit être en substance, sur le moment, son cri de guerre intérieur. Son regard se fait insistant, sûr de lui, et bien évidemment au bout d'un certain temps la fille qui se rend compte du manège se met elle aussi à le regarder, mais par intermittences, de travers, dirons nous. L'homme qui l'accompagne s'absente aux toilettes, et se retrouvant seule un instant, la blonde se tourne alors franchement en direction de X. Avec un grand sourire aguicheur, elle lui fait du bout des doigts le V de la victoire, ce que X traduit - sans douter de son succès - dans le langage des signes (annonciateurs du destin) par : "Laisse moi deux minutes, chéri.". - C'est donc si facile que ça, de les avoir!" pense alors X, fier comme un Lord ou comme si nous étions au XVème siècle et qu'il venait de découvrir l'imprimerie. Or, au bout de deux minutes en effet, l'homme revient des toilettes et la jeune femme blonde qui s'avère être sa compagne l'embrasse à pleine bouche et s'enfuit à son bras sans oublier avant de quitter les lieux d'envoyer à l'intention de X un grand sourire moqueur! Sacré français, comme dirait la chanson.   

 

17.01.01   Déjeuner avec Pierre au Couleurs café, St-Germain-en-laye. Il rejoint dans l'après-midi le studio de Playdoh pour mettre une touche finale à l'album qu'il prépare. Il travaille en outre à mes côtés sur le spectacle de lectures érotiques & musiques électroniques que j'organise à la Clef St-germain le 03 avril prochain et qui a pour titre provisoire: "N'attendons pas la mort pour échantillonner l'amour". Il prend ce spectacle très à coeur et c'est très motivant. J'en ai tellement ma claque de travailler ou d'échafauder des projets avec des gens à l'enthousiasme plat voire nul. Pierre est un garçon qui possède beaucoup d'esprit et d'entregent, ce qui rend le travail encore plus emballant. En plus j'ai beaucoup de tendresse pour lui car dans quelques années il va finir seul et sans amis, tant il parle doucement, et tant les gens préféreront rompre leur relation avec lui plutôt que de devoir porter un sonotone à trente-cinq ans.   

 

20.01.01. Nathalie m'a demandé de venir lire des poèmes et des extraits du joli livre que sa maman a écrit (Vos yeux Madame, éditions du L.A.U.), le 14 février dans une galerie du Vème arrondissement, en présence de l'auteur qui en dédicacera des exemplaires. Je demande à Rodolphe s'il souhaite m'accompagner et il me répond oui, ajoutant que le 14 février est le jour de son anniversaire.- D'ailleurs, me dit-il, comme c'est également le jour de la Saint-Valentin, je ne peux généralement pas organiser de grosses fêtes car la majorité de mes ami(e)s passent la soirée en amoureux avec leur petite copine ou leur petit copain. - C'est triste. - Le plus triste c'est que trois jours plus tard la plupart des gens me disent: Si j'avais su, je serais venu à ton anniversaire."  

 

 22.01.01.   Défilé haute-couture Jean-Paul Gaultier, magnifique. A propos de la mariée qui porte un enfant entre les bras, le couturier évoque une photo d'Henri Cartier Bresson où une vieille femme égyptienne soutient de la même manière un enfant, les bras voilés dans les plis de sa tunique. Une autre photo que je crois dans un premier temps de Cartier-Bresson me vient à l'esprit. Une photo sublime d'une Nigérienne qui donne le sein à son enfant. Je vérifie dans ma bibliothèque et la photo en question s'avère être de Raymond Depardon. Sublime photo. La jeune femme appartient à la tribu des Peuls Bororos: "fameux pacifistes, nomades à 100%, discrets, courtois, africains sans frontières, moins orgueilleux que les Touaregs, moins commerçants que les Haoussas" note Depardon. C'est cette photo précisemment qui à l'époque me décidai à faire l'acquisition du livre où elle se trouve. J'ai longtemps cherché pourquoi elle me touchait tant, - la beauté seule ne semble jamais être une réponse satisfaisante - et puis j'ai fait le rapprochement avec un très beau dessin de Picasso période rose, la très courte période rose de 1904 à 1906, une étude préparatoire à la peinture Maternité, ébauchant une jeune femme portant un enfant. Le dessin est complété de quelques études de mains, très fines, égonschieliennes.Les correspondances infinies entre la saltimbanque de Picasso et la "Peuls Bororos" de Depardon. Le catalogue de l'exposition Picasso Période rose qui pris place au Musée de Berne tout au long de l'hiver 1984-1985 suppose que cette étude "ait inspirée les vers de Guillaume Apollinaire: Et la femme donne à téter,Le lait d'oubli comme un Léthé." Tout ça pour dire qu'ainsi nous avançons, dans le travail et dans la vie. Par émotions et recoupements. Par bousculades et emballements. Dieu, la confiance dans le hasard et les amis, nous protégeant des mauvais choix.   

 

23.01.01. Cette après-midi j'ai retrouvé des lettres qui m'étaient adressées, la plupart en retour des miennes, et que j'ai gardé, chéri dans leur pourriture, sottement sans doute. Certaines datent de l'hiver 89, d'autres de bien avant: 1988 ; je dis: bien avant, car même sur quelques mois il suffit qu'un amour change et c'est le grand écart d'une éternité qui s'instaure. Parfois j'ai gardé toutes les lettres, parfois une seule ou deux. C'est terrible de revenir à leur urgence, de ré-ouvrir les champs cristallins, extatiques et exaspérés de l'existence. On les porte à son visage mais l'encre ronde n'a plus aucune odeur; la nécessité de ces lettres n'est plus pondérable. Un souvenir nous piquera plus tard au vif, à un moment où on ne s'y attend pas, dans la rue, dans un magasin, une silhouette, une odeur de lessive ou de shampoing sous la pluie, à supposer que les fragrances qui imprègnent la sensibilité et fixent de façon chimique un moment dans la mémoire existent pour toujours. J'aime beaucoup cette pensée de Nabokov qui disait qu'on ne pourrait jamais être assez riche pour rejouer totalement son enfance, que lui par exemple ne pourrait jamais retrouver le goût du chocolat au lait suisse de 1910, impossible, à moins de reconstruire les fabriques de chocolat, ce qui serait trop coûteux. Pour X, il faudrait retrouver le goût des premiers yaourts avec des morceaux de cerise apparus dans les rayon d'un centre commercial de banlieue en 1988, et que nous mangions aux inter-cours, yaourts qui depuis ont changés une dizaine de fois de recette (industrielle) et à chaque fois, comme si c'était un événement heureux, à grand coup d'annonces publicitaires. Ces lettres d'amour à présent - si essentielles et bouleversantes qu'elles m'aient parues et me paraissent encore, manquent leur chance chaque jour dans mes placards. Celles qui les ont écrites ne pensent plus ou peu à moi, en tout cas probablement pas au moment où je les relis. Je n'aperçois pas dans le ciel la moindre trace d'avion comme un présage, un signe irréfutable de leur connivence dans l'instant, d'autant que j'habite Paris et que le ciel est bas, d'un gris uniforme. En même temps, pour qui est dôté à ce point d'une nature sujette à la mélancolie, il devrait être insupportable- voire suicidaire - d'habiter Nice ou Biarritz. Ces lettres essentielles qu'on voudrait pour linceul ne m'évoquent rien d'autre que ma propre dissolution, mon incohérence plus ou moins délibérée, mise en scène, et la grande vanité que j'avais à me croire indispensable, amoureux fou - le seul au courant des secrets, le seul à savoir comment s'y prendre etc. - alors que je n'étais, dans le meilleur des cas, que touchant. C'est toujours l'idée pour les garçons que les choses ont été vécues trop tôt, qu'on n'était pas en pleine possession de notre personnalité quand elles ont eu lieu, et qu'on aurait aimé les vivre avec tout le discernement, toute la maturité et l'élégance dont on estime faire preuve aujourd'hui. Mais, pour autant que je sache, en la circonstance, ce n'est pas seulement une usine de chocolat au lait qu'il suffirait de reconstruire. Relire ces lettres d'un bout à l'autre m'est impossible; je ne peux qu'en grappiller des impressions, tellement leur douceur est intransigeante, leur violence écoeurante car désarticulée par le temps - les nuits noires dans le jardin exclus de la fête qui battait son plein, où sont-elles?, et leur réalité si complexe, décourageante jusqu'à l'ironie la plus amère si l'on s'y attarde trop. Telle lettre était immense. Pourquoi le destin a voulu que l'on passe à côté de son invitation subtile à tenter quelque chose, et pourquoi ce qui s'annonçait comme un début ait été laissé en friche, négligé puis se soit résolut dans un abandon indolent et discret, en toute impunité. Je parcours quelques lettres. Une écriture de fille, franche, toujours en avant de l'écriture, qui ne s'attarde pas et ne s'embarrasse pas d'effets de style, un courant rapide, haletant, bouleversant. Je les prendrais dans mes mains une demi-heure plus tard en les trouvant ridicules, abjectes, et en ayant peur de l'avenir. Je sortirais dans la rue le coeur gros, sous un ciel chargé de pluie.   

 

29.01.01 Hier soir dans les loges, au premier étage du club: Le Duc des Lombards. Foudres de la chanteuse qui nous a succédé sur scène contre une partie de sa famille, spécialement sa grand-mère venue la féliciter backstage. La jeune Diva de la chanson pop s'excite contre la vieille dame: - Mamouchka, je t'avais pourtant dit de ne pas prendre de photos au début de mon show!!! Il y avait des gens derrière toi!!! Ca ne t'a pas effleuré l'esprit que tu pouvais gêner les gens qui étaient derrière toi?! Les photos tu les prends à la fin, tu entends, à la fin des chansons, après la dernière note, quand les gens applaudissent!!! " La vieille dame enveloppée dans son manteau de fourrure, stupéfaite d'incompréhension, continue à sourire extatiquement à sa petite fille future vedette internationale. La Star girl qui visiblement n'a pas eu sa dose vitupère de plus belle:- Ne me refais plus jamais ça Mamouchka! J'ai honte de toi, tu comprends! Il y a des tourneurs qui viennent assister au spectacle, des tourneurs et des journalistes qui sont dans la salle! Et toi tu monopolises le premier rang, tu te lèves, tu déranges les gens et tu prends tes petites photos merdiques, c'est la honte, tu me mets la honte devant le public!!!" Comme je suis assis dans un fauteuil à côté, l'humiliation subie par la grand-mère commence à me remplir d'une tristesse éruptive. La vieille dame - qui était restée muette jusqu'à présent, baisse les yeux de découragement, et dit comme pour elle-même, tristement: - De toute façon, je ne viendrais plus te voir. Je ne viendrais plus, ma chérie, si c'est ce que tu veux." La fille ne répond pas. Se contente de lui lancer un regard haineux. Puis, comme si de rien n'était, elle plante sur place sa grand-mère et s'en va se jeter avec empressement au cou d'un couple d'amis qu'elle a repérée plus loin, sur le perron de l'escalier. A grande démonstration de sourires, elle les remercie d'être venus et leur demande comment ils ont trouvés sa prestation etc. etc. Plus tard dans la soirée, Rodolphe m'apprend que cette fille est la toute nouvelle signature du label Source.   

 

01.02.01. L'autre jour chez X dans l'après-midi, rue de l'Odéon. Il me sert un thé convenable, allume son ordinateur et pendant qu'il charge sur le site des Inrocks la photo de Asia Argento (nue) pour s'en faire un fond d'écran, je songe aux très jolies jeunes filles que j'ai croisé dans mon adolescence, embarrassées d'un corps. Leur désarroi à gérer l'immersion aussi soudaine que monstrueuse de la beauté lourde, implacable et légèrement ordurière, comme le regard des hommes, sur leur corps qui depuis le début s'oubliait dans une insouciance bienheureuse.  Temps neigeux. J'écoute les chansons des frères Gershwin, et les premiers albums de Tom Waits: "Please call me baby, 'ever you are" Maggie Cheung, très belle dans le numéro de janvier des Cahiers du Cinéma. Une fille me demande d'écrire un mot sur son agenda - à côté de mon numéro de téléphone qu'elle a noté - et j'écris: "Peut-être pourrions nous vivre de grands instants lyriques dans des Pizzerias de banlieue."   

 

En rentrant en métro, X s'est fait agresser dans le quartier des Halles. Ils l'ont frappé pour lui dérober son sac à dos et son portefeuille, lui ont cassé le nez à coups de poings. Six contre un. Encore une belle démonstration de courage... C'est très atterrant (bien que je ne sois pas vraiment à ranger du côté des optimistes sur la nature humaine) d'apprendre une telle nouvelle, d'autant qu'avec l'habitude on oublie trop facilement que se déplacer dans une ville que l'on connait par coeur puisse s'avérer si dangereux. Suite au besoin impérieux de voir X pour le réconforter, je ressens toujours avec une tristesse un peu enfantine que nous ne soyons pas à Métropolis ou à Gotham City; ainsi que le regret de ne pas posséder le don d'ubiquité et d'avoir arrêté le judo à l'âge de sept ans pour la raison que je trouvais de très mauvais goût d'être obligé de porter des ceintures colorées.   

 

07.02.01. Angine douce ou terrible selon l'heure de la journée et les réveils au milieu de la nuit, la gorge en feu. Je bois du thé de chine, Pu-erh. Des litres. Puis je distrais la maladie en allant, fiévreux, déjeuner avec François dans la quartier Mabillon. En bas de chez moi, le visage mangé par un parapluie, une femme qui porte un imperméable sous lequel dépasse une jupe écossaise. La pluie, étrangement, m'est douce. Frottement de la jupe écossaise sur ses jambes nues. Jambes nues jusqu'à de longues bottes noires, élégantes. Elle entre dans un magasin d'objets anciens et j'entre chez le marchand de journaux acheter les nouvelles.   Musique. La grande amertume persiste. Ca ne se déroule ni dans les circonstances ni avec les compétences que je souhaiterais. Malgré notre petite notoriété etc. etc. les personnes qui nous aident vraiment se comptent sur les doigts d'une main, et encore, la main est souvent endolorie. Bref je n'arrive pas à faire ce que je voudrais; aller à la vitesse à laquelle je souhaiterais que les choses se passent. Je tempère mon indignation, calme mon écoeurement dans le roman que j'écris. Une structure de phrase comme une chambre où l'on se sent bien. Je crois que ce que je suis en train d'écrire est bon car je réussis des phrases dans lesquelles on peut vivre, manger, dormir, rire, pleurer, se recroqueviller, se souvenir.   

 

09.02.01 / 10.02.01   Tellement fier d'être dans la confidence il se spécialise dans l'indiscrétion.   Pull rouge d'une adolescente (17-18 ans) ses cheveux noirs en mèches rabattues au sommet de la tête ou glissant dans le cou, long et blanc. Le cou d'un cygne aux prises avec une tasse de café. J'écoute le dernier album de Divine Comedy qui sort dans quelques semaines et que Jean-Vic m'a procuré. Superbe. Moins tarte à la crème que le précédent. De la Pop-music de haute-voltige. Jean-Vic me raconte son interview du très écossais chanteur d'Arab Strap. Sa journée type entre la visite prolongée à la boutique de Comics, ses engueulades avec sa copine, ses virées au pub avec son pote guitariste. Il est tout étonné de faire le même métier que David Bowie et de réussir à en vivre. Il nourrit une passion pour Iron man, le super-héros qui porte une armure. Temps stationnaire, temps plat de premier jour de vacances. Une manifestation de cinq à six personnes remonte la rue, encadrée par quatre motards. Sur une pancarte, le slogan: "Oui à la commission électorale indépendante du Cameroun" . Neil Hannon ânonne "Note to self" sur la platine.

Vendre sa musique, c'est aussi : une suite de malentendus avec une bande de malentendants.   

 

11.02.01   X s'est offert une semaine de vacances en croisière: l'Ile de la Réunion, Saint Martin, Sainte Lucie. Un somptueux paquebot de 14 étages, 300 cabines, avec une capacité de 1200 passagers. Il a profité des promotions hors périodes de vacances, croisière à 50% sur les cabines de deux. X est parti en compagnie de ses parents, ce qui l'a obligé à loger dans une autre cabine et à faire chambre commune avec une parfaite inconnue qui profitait elle aussi d'un voyage à 50% avec deux de ses amis. Le paquebot a pour nom: "La Costa Romantica". La co-locataire de X se révèle être une superbe fille de vingt-cinq ans dans le pure style de la Bimbo, teint hâlé, sportive, poitrine affolante, une quinzaine de paires de chaussures et presque autant de casquettes assorties au même nombre de t-shirts. Deux lectures: un roman de Patricia Highsmith qu'elle ne touchera pas de tout le séjour, et un magazine Gala qu'elle aura lu dans tous les sens, avec gourmandise. Parfois la vie de X ressemble au roman de Patricia Highsmith. A leur grande surprise, la cabine ne comprend pas deux lits séparés, mais un seul et unique lit à deux places! La première nuit, la fille se glisse dans les draps en gardant son jean et deux épaisseurs de t-shirt. Plutôt mal parti. Alors X, en t-shirt et caleçon, s'étend de tout son long et n'ose pas bouger, se tient à une distance supplémentaire de la distance respectable à instaurer entre leurs deux corps, et finit par s'endormir. Le téléphone le réveille à trois heures du matin. La fille décroche. C'est pour elle. - Allo? C'est toi? Ca ne va pas? Attends, j'arrive." La fille sort du lit, quitte la cabine, et ne rentre pas de la nuit. Le lendemain et les jours qui suivent le temps est magnifique. Le paquebot croise les océans et X ne croise plus qu'évasivement sa Bimbo, belle indifférente. Quand elle ré-intègre, toujours à l'aube, la cabine pour se mettre au lit, lui se lève et part en excursion dans les îles; quand elle passe ses nuits au casino ou à la boîte de nuit du bateau, X se couche épuisé par sa journée de touriste modèle qui profite pleinement des escales. En résumé, la fille est superbe, le temps s'aligne, mais il ne se passe rien de tout le voyage. La dernière nuit pourtant, ils se retrouvent ensemble dans leur cabine au début de la nuit, sans projets ni l'un ni l'autre à l'extérieur, et disposés à prendre place dans le grand lit comme au premier soir de leur rencontre. Les pendules de la destinée semblent enfin s'accorder, du moins tendre des filets. Dehors, sur le pont, l'océan draine des odeurs romantiques venues des côtes encore proches, la mer bleue-noire et scintillante, les plages de sable blanc...La nuit est chaude, chargée de cris d'oiseaux sauvages. La fille a un peu bu, ses yeux ont la forme souriante et sensuelle de petites étoiles consentantes; elle a relâché ses cheveux; elle est vêtue d'une robe légère avec un décolleté à fleur de peau, au tissu très fin sous lequel on devine l'auréole brune des tétons; des tétons magnifiques, dressés sur ses beaux seins moites et bronzés, suspendus dans la chaleur ambiante. X se tient à côté d'elle, assis sur le rebord du lit. Il est nerveux. Il a oublié d'ôter sa casquette munie d'un pare-soleil qui masque à moitié l'inscription: "Champion du monde de natation 1992". Je demande à X s'il a tenté quelque chose. Quelles paroles ont été échangées au cours de cette nuit qu'ils savaient être leur dernière ensemble, dans cette proximité bénie des dieux à bord d'un paquebot de luxe... Il me répond: - Elle revenait du casino... alors je lui ai parlé des casinos et de la vision que j'en avais.   

 

14.02.01 Concernant le spectacle de lectures érotiques & musiques électroniques, j'ai rencontré Sonia Lombardi (professeur d'arts plastiques à La Clé St-Germain) qui souhaitait que ses élèves de dessin puissent travailler sur des modèles vivants à cette occasion, et nous avons tous deux convenus que cela présenterait un réel intérêt dans le cadre de la soirée qu'à condition que la séance de dessin soit intégrée au spectacle, ait lieu dans une partie de la salle de concert - quitte à décontenancer les spectateurs à leur arrivée.   Après-midi de travail, hier, chez moi, avec Sylvie qui m'apporte une mélodie travaillée en studio de répétition avec son groupe (Vendetta), et dont nous écrivons les paroles en moins de trois heures. A partir d'un mot qu'elle avait envie de voir placé dans la chanson. Travail euphorique, appliqué, et au final je suis très satisfait du résultat. De la haute couture. Je n'avais pas travaillé avec autant d'aisance, de maîtrise et de dextérité depuis les chansons écrites pour Christophe (C.R.) en novembre dernier.   Une lectrice de Bordeaux m'annonce qu'elle profitera des vacances scolaires pour se rendre à mon concert de samedi à Paris. Que cela "embellit par avance" son week-end.   J'ai regardé pour la deux ou troisième fois Irma Vep, le film d'Assayas (que j'enregistre pour Pierre). Les joies du latex ou de la redingote sur la sublime Maggie Cheung. Très bon et très drôle passage du jeune journaliste qui loue le cinéma d'action international au détriment du cinéma français, dit "intellectuel" qu'il accuse même, par son existence, d'empêcher la production de davantage de films d'action. Puis lu quelques chroniques de Vialatte. Génie d'Alexandre Vialatte. Lire ses chroniques avant de s'endormir et c'est l'assurance de faire des rêves truculents, inspirés, et souriants.   

 

20.02.01   C'est comme ça, que voulez vous, les garçons font la roue comme des paons devant les filles. Pour séduire ils estiment qu'il faut impérativement en passer par l'impression, alors ils cherchent à impressionner, à se hausser, à tout prix. Et tout est bon, tout est prétexte à. Je me souviens de ce dîner où X se vantait devant deux très jolies filles que sa famille remontait à Saint-Louis. C'est alors que je pris la parole, en complément d'information: - Saint-Louis rendait la justice sous un chêne, normal que ses descendants passent pour des glands."   

 

24.02.01. Contrarié toute la soirée. Mal dormi. Nous travaillons depuis plusieurs journées consécutives sur la scène de La Clef St-Germain grâce à Vincent Rulot et Nicolas Hue, les responsables du lieu. Ce qu'on appelle dans le jargon une résidence. Nous avons la grande salle de concert pour nous seuls ce qui nous permet de faire tourner le spectacle, d'équilibrer les sons, de créer des ambiances lumières etc. Or hier nous avons convoqué un guitariste dans l'idée de l'inclure dans le groupe. X, le guitariste en question, m'a été présenté par Alain auprès duquel je m'étais ouvert que je cherchais quelqu'un (sans en être intimement convaincu). Dans l'emballement, l'enthousiasme nourri par Alain, X a travaillé toutes les parties guitares du disque, seul chez lui, en moins de deux jours, pour être fin prêt pour la répétition et, ainsi, envisager de se joindre à nous pour le concert au MCM Café lundi soir. Nous avons donc fait venir X à St-Germain-en-laye et, rapidement, je fus confronté à deux contrariétés: premièrement Frédéric n'avait pas franchement préparé les séquences des chansons de manière à donner sa chance à l'ajout d'une guitare, et, deuxièmement, à partir du moment où X est arrivé sur la scène de La Clef j'ai compris que pour l'instant une guitare n'apporterait rien de créatif, de pertinent à la direction dans laquelle nous nous étions engagés. Au bout de cinq minutes j'ai compris que ce n'était pas ce dont j'avais envie, que j'envisageais mal, finalement, le bien fondé de la présence de X, même si effectivement on ne lui laissait ni beaucoup de place ni vraiment sa chance.Comme tout le monde était très mou, très flou (Frédéric est un maître en la matière) vis à vis de la situation, j'ai dû faire stopper la répétition et dit que ça ne collerait pas. Ce que X a convenu avec beaucoup d'intelligence au vu des arrangements. Hervé (de Nolderise), qui est passé nous saluer, m'a dit que c'était plutôt d'une basse que nous avions besoin dans le groupe, et il a certainement raison.X était très en colère et c'était compréhensible de son point de vue, il avait travaillé les chansons en un temps record, fait le déplacement etc. Pourtant, pour moi, ça ne collait pas et je l'ai su très rapidement. Et il faut bien faire des choix, trancher quand il en est encore temps plutôt que de s'embarquer dans des situations improbables en entraînant des personnes qu'on ne désire qu'à moitié. Faire confiance en son intuition, surtout quand c'est de l'ordre de l'évidence. Ainsi je préfère que l'on continue en formation réduite jusqu'au jour où un musicien, guitariste ou bassiste, nous verra en concert et nous convaincra ensuite qu'il peut nous apporter un plus en accord avec notre direction artistique. Donc X est parti, et ça n'est jamais un moment très agréable à vivre, dire à quelqu'un que ça ne colle pas, surtout avec la maigre marge de manoeuvre que nous lui avons laissé. Un moment désagréable qui m'a laissé très seul, et très...comment dire...très triste sur les relations qu'ont les gens entre eux quand on y réfléchit deux minutes, cette notion d'utilité etc.   En rangeant ses guitares, X m'a demandé cinquante francs pour lui payer son trajet en RER (que je lui ai donné). Quand je me suis platement excusé de notre "revirement" qui pût lui paraître caractériel (on ne sait jamais les films que les gens se font, surtout en période de Césars) il m'a dit qu'au moins ça me ferait une leçon pour la prochaine fois. La prochaine fois que je convoquerai un guitariste, c'est comme ça que je l'ai compris. Rodolphe me dit que c'est normal. Normal qu'il m'ait demandé cinquante francs pour son voyage. Normal qu'il se soit mit en colère.   

 

25.02.01   Dans l'après-midi, entre deux répétitions du concert de demain, j'ai mangé avec bonheur quelque chose auquel je n'avais pas goûté depuis longtemps: un sablé coco avec les bords nappés de chocolat.   

 

27.02.01   Les contraintes du métier: depuis dix ans, sur divers projets, il m'est arrivé de travailler avec des incapables qui cependant étaient capables de faire des choses que je n'étais pas capable de faire moi-même.   Je suis complètement passé à côté du jour de la mort de Balthus. Je pense au Japon qu'il laisse dans un chalet suisse sur le versant lisse d'un corps de jeune fille. Beaucoup lu les entretiens qu'il a accordé - magazines, livres et recueils. J'adore la lecture des entretiens que donnent les peintres même s'ils n'atteignent pas toujours le génie des rencontres David Sylvester - Francis Bacon. Ce soir je dîne d'une boîte de sardines et de thé brûlant en terminant les textes que m'a demandé Olivier pour le nouveau numéro d'Antidata (qui sera mis en ligne dans le courant du mois prochain). Olivier m'a dit qu'Antidata investira un stand au Salon du Livre, sur lequel un comédien lira un choix de textes dont celui que j'ai écrit pour le numéro précédent et qui s'appelle: Passage du Havre. Je l'ai relu aujourd'hui et je ne le trouve pas parfait. J'aurais envie de retoucher certains passages. De simplifier, toujours.Les deux textes que j'écris ce soir ont pour titre: Corps en mouvement, et, Audrey. Dans le premier il y a une phrase que j'aime bien: "Alors ensemble, accouplés dans un lit, nous sombrions dans le rebondissement".   

 

28.02.01 X m'a fait jeter ma vieille poêle, elle a inspecté ma minuscule cuisine et elle m'a dit de jeter la poêle m'affirmant que c'était dangereux, que le revêtement était gratté, abîmé, que ça pouvait provoquer le cancer. Le genre de filles qui aurait refusé de se nourrir tant que je n'aurais pas régler ce problème de poêle. Cette poêle je l'avais acheté au Bon Marché en 1990, je venais d'emménager dans le quartier: Sèvres-babylone, VIème arrondissement. Au départ, flânant dans les rayons, mon choix s'était arrêté sur une autre poêle, plutôt esthétique mais aux capacités très médiocres, alors la caissière m'a conseillé une poêle robuste et performante, elle a vu que j'étais aussi doué pour choisir ce genre d'ustensile que pour bouleverser le coeur des filles par mes talents de cuisinier (en dehors de trois quatre recettes que je réussis impeccablement, je ne suis pas assez patient pour la cuisine, j'aurais mangé tous les ingrédients avant que le plat ne soit prêt). Dans son conseil très maternel, prévenant et désintéressé, j'ai compris que j'étais très lisible: le jeune type perdu qui vient d'obtenir son bac et qui habite pour la première fois tout seul dans un studio payé par maman papa, qui vient choisir une poêle bien qu'il n'ait jamais dû faire cuire un seul oeuf de toute sa vie et qu'il faut conseiller, éduquer pour employer un terme flaubertien. La vendeuse m'a dit: prenez cette poêle là, elle cuit tout ce que vous voudrez et elle durera plus de dix ans. J'ai la même chez moi. C'est la plus performante. Avec ça vous serez tranquille, je vous promets qu'elle durera plus de dix ans. Elle a duré plus de dix ans. Pendant dix ans j'ai usé et dû racheter d'innombrables bouilloires, mais pas une seule poêle. Aujourd'hui j'ai trente ans, pourtant, si on me demandait de faire mon sac et de retourner à la fac comme au premier mois de ma vie d'étudiant, je ne serai pas autrement troublé, ce serait du tout cuit. Bon, bref, la vieille poêle, qu'est ce que j'en ai fait ? Eh bien je l'ai balancé à la poubelle. Voilà tout.